L’essence antimarxiste des conceptions philosophiques de la pensée de Mao Zedong

LES FALSIFICATIONS MAOÏSTES DANS LE DOMAINE DE LA THÉORIE DE LA CONNAISSANCE

Extrait traduit par P. Bobulesco à partir de l’ouvrage L’essence antimarxiste des conceptions philosophiques de la pensée de Mao Zedong (Vasillaq Kureta, Tirana, 8 Nëntori, 1984)

La théorie de la connaissance est un autre domaine de la philosophie à propos duquel Mao Zedong et les révisionnistes chinois actuels ont spéculé et falsifié la philosophie marxiste-léniniste.

Selon les révisionnistes chinois, Mao aurait, comme il l’a fait pour d’autres questions, apporté sa « contribution importante » à la question de la théorie de la connaissance, il aurait permis un « développement approfondi » de celle-ci. Ses conceptions et ses thèses seraient en particulier « développées » dans De la pratique et D’où viennent les idées justes ?

L’analyse des conceptions maoïstes du problème de la théorie de la connaissance et, surtout, la mise à nu de l’action et de la pratique maoïste montrent clairement que ces conceptions sont au service des intérêts de classe de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie chinoises. Elles ont servi les objectifs pragmatiques du groupe dominant au pouvoir.

Les conceptions maoïstes de la théorie de la connaissance sont éloignées de la théorie matérialiste dialectique de la connaissance. Il existe un contraste radical et de principe entre elles. Mao a traité de la théorie de la connaissance à partir de positions subjectivistes, métaphysiques et mécanistes, éclectiques et pragmatiques.

a) Mao Zedong a falsifié la notion marxiste-léniniste de processus de la connaissance.

Dans De la pratique et D’où viennent les idées justes ?, Mao s’arrête sur les problèmes du processus de la connaissance, mais il en traite à partir de positions métaphysiques.

En tant que phénomène social, la connaissance est un processus complexe, qui comprend de nombreux maillons et degrés et se développe en s’approfondissant constamment. La connaissance s’acquiert à travers les relations organiques établies entre ses éléments sensibles et rationnels. Les sens et la raison œuvrent donc ensemble au cours de ce processus qui, bien plus, exprime la différence entre les sensations et les perceptions humaines et celles des animaux. Lorsque l’homme saisit par la perception, sa raison n’est pas inactive. D’un autre côté, lorsqu’il raisonne, l’homme pense à partir des données fournies par ses organes des sens. Sur cette base et grâce à la pratique, la connaissance s’approfondit graduellement et de connaissance empirique devient connaissance théorique, les théories existantes s’enrichissent et de nouvelles théories se créent.

La scission du processus unique de la connaissance en empirisme et en rationalisme, c’est-à-dire le fait de considérer unilatéralement comme absolues les données des sens ou celles de la pensée abstraite au cours de ce processus, a constitué une caractéristique propre à la philosophie pré-marxiste. Les fondateurs de la philosophie marxiste-léniniste ont traité de manière matérialiste dialectique du processus unique de la connaissance, en critiquant les conceptions idéalistes et métaphysiques. Lénine a caractérisé ainsi ce cheminement dialectique : « De l’intuition vivante à la pensée abstraite, et d’elle à la pratique — tel est le chemin dialectique de la connaissance de la vérité, de la connaissance de la réalité objective. » (Œuvres, t. 38, p. 160.)

En totale opposition avec la dialectique marxiste, Mao Zedong scinde de manière métaphysique le processus dialectique de la connaissance en deux étapes auxquelles il attribue une existence indépendante, en soi. Cette division est en fait un retour à la conception philosophique prémarxiste, bien que les révisionnistes chinois aient proclamé qu’il s’agissait d’une « découverte » de Mao Zedong.

Selon celui-ci, le premier degré de la connaissance est celui de la « perception sensible », des « sensations et représentations ». Selon Mao, donc, la sensation, la perception… existent, mais sans la raison. Quant au concept léniniste d’« intuition vivante », il ne s’identifie pas aux sensations, aux perceptions, aux représentations, mais il représente l’unité dialectique, organique, de l’élément sensible et de l’élément rationnel.

Mao appelle second degré de la connaissance celui des concepts, des jugements et des déductions. Ce degré aussi a dans la conception maoïste une existence indépendante, en soi. Dans cette conception, la raison, la pensée abstraite en soi constituent un degré de la connaissance. « L’expression du San kouo yen yi : « Il suffit de froncer les sourcils et un stratagème vient à l’esprit » ou celle du langage ordinaire : « Laissez-moi réfléchir » signifient que l’homme opère intellectuellement à l’aide de concepts, afin de porter des jugements et de faire des déductions. C’est là le second degré de la connaissance. » (Œuvres choisies, t. 1, p. 332.) De cette façon, la sensation, la connaissance sensible est détachée de la raison, de la connaissance rationnelle. Ceci constitue une déformation de l’essence du processus de la connaissance, une négation de son caractère social.

Lorsque l’homme connaît les choses, les phénomènes, la réalité objective, il acquiert un savoir. Sans savoir, il n’y a pas de connaissance. Mais la formation du savoir, sa formulation, sa fixation et son expression s’effectuent en traitant l’expérience sensible au moyen des méthodes et des formes de la logique. Lénine a dit que la forme du reflet de la matière dans la connaissance humaine, ce sont justement les concepts, les lois, les catégories, etc. « L’homme, poursuit-il, ne peut pas embrasser = refléter = représenter toute la nature entièrement dans sa « totalité immédiate », il peut seulement s’approcher perpétuellement de cela en créant des abstractions, des concepts, des lois, un tableau scientifique de l’univers, etc., etc. » (Œuvres, t. 38, p. 172.)

C’est précisément parce que l’homme opère avec la raison qu’il peut comprendre les choses, les objets ou les phénomènes qu’il ressent et perçoit. Les données que lui fournissent ses organes des sens constituent le contenu de savoirs de niveaux différents. Ainsi, la conception matérialiste dialectique ne scinde pas le processus unique de la connaissance en connaissance sensible d’une part, où la raison serait absente, et en pensée abstraite d’autre part, d’où le sensible serait exclu. Mais ceci ne veut pas dire non plus que l’existence de degrés dans la connaissance, de niveaux de savoir est niée. Le savoir va en s’approfondissant et en s’élargissant sans cesse. Il ne faut donc pas confondre le processus unique de la connaissance avec le niveau du savoir atteint à un moment donné ou à une étape déterminée de ce processus.

Pour Mao, au contraire, l’unicité du processus de la connaissance est formelle, puisque pour lui, en fait, dans sa première phase, inférieure, la connaissance n’est que sensible, et ne devient rationnelle que dans sa deuxième phase, supérieure. « … au degré inférieur la connaissance intervient en tant que connaissance sensible, au degré supérieur en tant que connaissance logique… La perception ne peut résoudre que le problème des apparences des choses et des phénomènes, le problème de l’essence, lui, ne peut être résolu que par la théorie. » (Œuvres choisies, t. 1, p. 333-334.) Chez Mao, la sensation est séparée de la raison et les deux œuvrent de manière différente et indépendante l’une de l’autre.

On sait que la connaissance s’approfondit sur le chemin qui la conduit depuis les phénomènes jusqu’à l’essence des choses et des faits. Le phénomène et l’essence constituent précisément des moments déterminés de la connaissance. Mais ceci ne signifie en aucune façon que la connaissance du phénomène par les sensations ne fait pas appel à la raison, ou que la raison seule permettrait de connaître l’essence, sans les données des organes des sens. Cette coupure en deux du processus de la connaissance est une forme de conception métaphysique. « Le monde des phénomènes et le monde en soi, dit Lénine, sont des moments de la connaissance de la nature par l’homme, des degrés, des modifications ou des approfondissements (de la connaissance). » (Œuvres, t. 38, p. 144.) Cette conception léniniste du processus de la connaissance est dialectique. Lénine ne considère en aucune façon l’appréhension du phénomène comme étant l’œuvre des seules sensations ou perceptions, sans intervention de la raison, pas plus qu’il ne considère l’appréhension de l’essence des choses ou des faits comme l’œuvre de la raison séparée. Lénine envisage l’acquisition de données sur les phénomènes ainsi que l’appréhension de l’essence des choses ou des faits comme l’œuvre de la connaissance en tant qu’unité de l’élément sensible et de l’élément rationnel et qui prend son origine dans la pratique sociale matérielle. C’est ainsi que la connaissance s’approfondit continûment.

Mao Zedong, qui sépare de manière métaphysique le phénomène de l’essence, s’efforce de relier le sensible et le rationnel en intercalant entre eux un bond. En effet, il appelle « bond » le passage du sensible au rationnel. Puis, selon lui, quand on passe à la pratique, un autre bond s’effectue. Ainsi le processus de la connaissance se résume selon Mao au schéma suivant : sensible — bond — rationnel — bond — pratique — bond et ainsi de suite, sans fin. « Quand les données sensibles se sont suffisamment accumulées, écrit Mao, il se produit un bond par lequel elles se transforment en connaissance rationnelle. » (Quatre essais philosophiques, p. 150.) Et plus loin : « En passant par le creuset de la pratique, la connaissance humaine fait un autre bond. » (Id., p. 151.)

La scission métaphysique, mécaniste, du processus unique de la connaissance conduit Mao à le considérer comme un processus par bonds. En fait, il confond la question de la source du savoir et le problème du processus de la connaissance lui-même. Il est vrai que la sensation et la perception, les formes du reflet sensible, diffèrent des formes du reflet rationnel, tels que les concepts, les jugements et le raisonnement. Mais la connaissance est un processus qui ne peut se réaliser en séparant les formes du reflet sensible en soi des formes du reflet rationnel. Lorsque le processus de la connaissance s’approfondit, la connaissance subit des changements qualitatifs, elle s’enrichit du contenu des savoirs et des vérités objectives, les vieilles théories disparaissent et se crée une théorie nouvelle. Dans le processus de la connaissance, les savoirs deviennent toujours plus profonds et plus complets. Mais ces savoirs ne peuvent s’acquérir sous des formes du reflet sensible qui seraient séparées des formes du reflet rationnel et non liées directement à la pratique. La conception maoïste élimine la base, le fondement, la source de la connaissance, la force qui l’entraîne et la pousse à aller de avant — la pratique. Dans la conception maoïste, le sensible en soi, la pensée abstraite et la pratique sont séparées. Le fait est donc nié que la synthèse des éléments sensibles et rationnels dans la connaissance se réalise avec la pratique à la base. C’est seulement ainsi que se réalise la connaissance, que se vérifient les savoirs, qu’on parvient à fa vérité objective.

La vérité, dit Lénine, est un processus. De l’idée subjective, l’homme parvient à la vérité objective au moyen de la pratique. Mais, précisément, la séparation de manière métaphysique et mécaniste du sensible et du rationnel, des formes du reflet sensible et des formes du reflet rationnel, du phénomène et de l’essence, conduit Mao à séparer la connaissance de la pratique. Quand il appelle premier degré de la connaissance le degré des sensations, il laisse dans l’oubli la pratique. La séparation du processus de la connaissance effectuée par Mao le place en contradiction avec la thèse de la philosophie marxiste-léniniste sur la pratique comme base de la connaissance. En fait, la scission maoïste est la négation de cette thèse essentielle du matérialisme dialectique.

Mao Zedong traite le processus de la connaissance d’une façon tout à fait vulgaire. Dans son écrit D’où viennent les idées justes ?, il formule l’idée que le premier degré de la connaissance est celui du passage « de la matière, qui est objective, à l’esprit, qui est subjectif, de l’être à la pensée. » (Quatre essais philosophiques, p. 151). Il considère ensuite comme second degré celui du passage « de l’esprit à la matière, de la pensée à l’être » (Ibid.). « Quand les données sensibles se sont suffisamment accumulées, il se produit un bond par lequel elles se transforment en connaissance rationnelle, c’est-à-dire en idées. C’est là un processus de fa connaissance. C’est le premier degré du processus général de la connaissance, le degré du passage de la matière, qui est objective, à l’esprit, qui est subjectif, de l’être à la pensée… Vient ensuite le second degré du processus de la connaissance, le degré du passage de l’esprit à la matière, de la pensée à l’être. » (Ibid.) Mao opère donc avec les concepts hégéliens de « matière objective » et d’« esprit subjectif », il parie comme Hegel de « transformation de la matière en esprit» et de « l’esprit en matière». Cette conception maoïste est une déformation du problème de l’objet et du sujet de la connaissance. Elle traduit l’ignorance philosophique de Mao, le mélange éclectique qu’il effectue avec les principaux courants philosophiques.

Pour le matérialisme dialectique, l’objet de la connaissance n’est pas la matière en général, la réalité objective en général, mais seulement la partie de la réalité objective sur laquelle s’applique la pratique sociale. Au contraire, le sujet de la connaissance n’est pas la conscience, l’esprit subjectif, mais l’homme, la société humaine. D’un autre côté, la connaissance est le reflet par le côté subjectif de la connaissance, sur la base de la pratique, des côtés ou des rapports de la réalité objective. Dans ce reflet sont reproduits sous la forme de figures idéales les choses, leurs caractères et leurs rapports objectifs. Le concept maoïste de « transformation de la matière en esprit » est en fait une déformation vulgaire du concept matérialiste dialectique du reflet.

La conscience et la connaissance sont indissolublement liées, mais elles ne sont pas la même chose. Dans la conscience de l’homme, les savoirs constituent le noyau. Mais dans la structure de la conscience humaine existent aussi d’autres éléments. De cette façon, l’identification par Mao Zedong de « l’esprit » avec la connaissance nie cette différence et dans le même temps déforme la conception même de la connaissance, son contenu.

Enfin, selon la gnoséologie marxiste-léniniste, la connaissance est le résultat de l’action réciproque du sujet et de l’objet de la connaissance, sur la base de la pratique. Dans cette coopération, le sujet de la connaissance acquiert des savoirs sur l’objet de la connaissance, en le reflétant. Il n’existe donc pas la moindre « transformation de la matière en esprit » ni « d’esprit en matière », mais il s’opère le reflet des propriétés, des aspects, des caractéristiques, des liens des choses et des objets. D’un autre côté, il se produit réellement un changement au cours du processus de la connaissance, mais il s’agit du passage de la connaissance des phénomènes à celle de l’essence des choses ou des faits donnés. Ce changement n’est pas soudain et la connaissance de l’essence des choses ou des faits est un processus qui s’approfondit constamment d’un degré à l’autre. C’est là la dialectique de la connaissance. « La pensée humaine, dit Lénine, pénètre sans cesse plus profond du phénomène à l’essence, de l’essence du premier ordre, pour ainsi dire, à l’essence du second ordre, etc., sans fin. » (Œuvres, t. 38, p. 239.)

b) Mao Zedong déforme la conception marxiste-léniniste de la pratique et de l’unité théorie-pratique.

Dans les écrits et discours de Mao Zedong, la notion de pratique est abondamment utilisée et l’exigence du lien entre la théorie et la pratique est mentionnée. Dans De la pratique, il emprunte à la philosophie marxiste-léniniste la thèse selon laquelle la pratique doit occuper la première place, qu’elle est à la base de la connaissance, la source de la connaissance et le critère de la vérité. Mais la question ne doit pas être vue de manière formelle, comme un slogan. Il importe particulièrement d’éclaircir ce que Mao entend par pratique. L’analyse de ce problème indique clairement que le concept maoïste de pratique provient du matérialisme spontané et vulgaire, entrelacé d’idéalisme subjectif et de pragmatisme.

Pour Mao, la pratique est une action opérée par la volonté humaine. Il réduit la pratique à l’expérience personnelle de l’homme, à une activité individuelle, en lui déniant ainsi tout caractère objectif et social en soi. Cette conception conçoit d’abord la pratique comme une activité subjective de l’homme, c’est-à-dire, comme chez Hegel, comme la réalisation de l’idée. En identifiant pratique et expérience personnelle, individuelle, Mao envisage la pratique comme une activité individuelle, comme une activité subjective, comme la réalisation des idées et de la volonté humaines. Cette opinion constitue une négation ouverte du caractère objectif, matériel et social de la pratique. Pour Mao, au cours du processus de la connaissance, le tout est sous la dépendance de l’expérience personnelle et c’est cette expérience personnelle, individuelle, qui sert de base pour connaître, pour parvenir à la vérité, « pour devenir révolutionnaire ». Même quand, partant du contenu de la pratique il mentionne l’activité productive, l’activité politique et sociale et l’expérimentation scientifique, Mao réduit la pratique à une action particulière, à l’expérience personnelle d’un individu ou à l’action définie d’un groupe particulier. L’homme ou le groupe déterminé sont conçus dans ce cas de manière abstraite, l’homme n’est pas vu comme un être social, comme membre d’une société et d’une classe déterminées. L’homme social qui agit sur la réalité objective acquiert une expérience individuelle. Cela ne peut être nié, mais l’homme est avant tout un être social, le porteur de rapports sociaux déterminés. Dans la société divisée en classes il n’y a pas d’homme qui se situe au-dessus des classes ou en dehors des classes. De cette façon, la pratique est l’activité matérielle et sociale d’hommes et de classes déterminés pour transformer la nature et la société.

La pratique et la connaissance sont liées organiquement de manière dialectique. Mais la pratique est à la base de ce rapport dialectique, elle est la base de la connaissance, la source du savoir, la force qui pousse en avant la connaissance. C’est pourquoi Lénine souligne que « la pratique est au-dessus de la connaissance (théorique), car elle a la dignité non seulement de l’universel mais aussi du réel immédiat. » (Œuvres, t. 38, p. 203). La connaissance ne peut s’obtenir en dehors de la pratique, tandis que Mao oppose l’une à l’autre et nie le lien dialectique entre elles. « La pratique, la connaissance, puis de nouveau la pratique et la connaissance. Cette forme cyclique n’a pas de fin… » (Œuvres choisies, 1.1, p. 344). C’est une division mécaniste de la pratique et de la connaissance. D’abord, la pratique en tant qu’activité matérielle objective n’est en rien instinctive. La pratique est une activité sociale et consciente des hommes. De cette façon, l’activité matérielle, la pratique sociale n’est pas affranchie de la connaissance. C’est là un aspect de la question.

D’autre part, la pratique et la connaissance ne constituent pas deux domaines absolument séparés, qui se succéderaient dans l’espace et le temps, se répéteraient constamment. Mao sépare en fait la pratique et la connaissance dans l’espace et le temps. Pour lui, à l’origine il y a la pratique affranchie de la connaissance, puis la pratique s’achève et débute la connaissance, puis la connaissance s’achève et la pratique recommence et le cycle se poursuit ainsi sans fin. C’est une forme mécaniste, métaphysique du concept de rapport pratique-connaissance.

Il est vrai que la pratique sociale matérielle est à la base de la connaissance, la source des savoirs, l’objet de la connaissance, le domaine d’application de la connaissance et que, selon cette conception, elle se situe plus haut que la connaissance, que la théorie, qui est le reflet synthétisé de la pratique. Mais la théorie ne suit pas aveuglement la pratique. Elle a une indépendance relative. Elle va et doit aller au devant de la pratique. L’opposition maoïste entre pratique et connaissance ne tient pas compte de cet aspect important de leur rapport. Dans la conception maoïste la théorie ne va pas au devant de la pratique.

La conception maoïste ne tient pas non plus compte d’un autre aspect essentiel du rapport entre pratique et connaissance. La pratique et la connaissance ne sont pas, dans la conception matérialiste dialectique, reliées de façon externe et temporaire, cyclique. La pratique rencontre constamment la connaissance, à chacun de ses degrés, à chacune des étapes de son développement. Sur la base de la pratique naissent les savoirs, s’approfondit la connaissance, se constituent les théories ; sur la base de la pratique se vérifient et sont corrigés les savoirs, les théories ; dans la pratique s’appliquent celles-ci et à travers la pratique s’effectue le perfectionnement continu du savoir, de la connaissance, de la théorie. La connaissance approfondie de la réalité objective, les savoirs théoriques, le passage du phénomène à l’essence, la connaissance de la nécessité et des lois ont pour fondement la pratique.

Mao voit quant à lui le passage de la connaissance à la pratique et de la pratique à la connaissance comme étant le passage de l’esprit à la matière et de la matière à l’esprit, comme la répétition cyclique et sans fin de cette transformation. « Pour que s’achève le mouvement qui conduit à une connaissance juste, il faut souvent mainte répétition du processus consistant à passer de la matière à l’esprit, puis de l’esprit à la matière, c’est-à-dire de la pratique à la connaissance, puis de la connaissance à la pratique. » (Quatre essais philosophiques, pp. 151-152.) De cette façon, la matière s’identifie à la pratique et la connaissance à l’esprit (conscience). La notion philosophique de matière a en vérité un contenu différent de celui de la notion de pratique. La notion de matière désigne la réalité objective, qui existe indépendamment de la conscience humaine, alors que la notion de pratique désigne l’activité matérielle des hommes pour connaître et transformer la nature et la société. La pratique est effectivement objective, mais c’est l’activité sociale des hommes en tant qu’êtres de raison. Alors que la matière existe objectivement, en dehors et indépendamment de la conscience de l’homme.

Mao déforme le contenu de la théorie marxiste-léniniste de la connaissance. Tout à fait à l’opposé de ses « théorisations », la théorie marxiste-léniniste de la connaissance, en tant que partie indissociable de la philosophie marxiste-léniniste, possède un contenu très vaste. Elle inclut le problème de la source et de la base de la connaissance qui est la pratique, le problème du processus dialectique de la connaissance, celui de la vérité objective, absolue et relative, de la pratique comme critère de la vérité, etc.

c) Mao Zedong déforme la conception marxiste-léniniste de la vérité objective, du rapport entre vérité absolue et relative, du problème du critère de la vérité.

La conception de Mao de la vérité, de sa source et de son contenu est une forme de négation de la vérité objective. Selon la dialectique matérialiste, la vérité objective est le savoir, qui coïncide avec la réalité objective, qui ne dépend pas de l’homme ni de l’humanité et se vérifie dans la pratique. Pour Mao, au contraire, le contenu des savoirs est subjectif. Pour lui, la vérité dépend des buts que se fixent les hommes, de l’intérêt et du profit qu’ils obtiennent. Pour Mao, sont vrais la théorie, le plan, la directive qui « conduisent au but fixé », qui « entraînent le succès », qui » produisent les résultats attendus ». La vérité selon lui n’a donc pas de contenu objectif, indépendant de l’homme. Elle dépend du sujet, des buts et des intérêts des hommes ou de groupes sociaux déterminés. C’est une conception pragmatique de la vérité, une négation de son caractère objectif.

En traitant de manière métaphysique du rapport entre vérité et erreur, Mao Zedong conçoit la vérité comme produit et comme résultat des erreurs survenues dans le processus de la connaissance. « L’erreur existera toujours », dit Mao. Et plus loin, il poursuit : « Sans erreur… pas de vérité… » (Œuvres choisies, t. 5, p. 470). En tentant de justifier cette idée, Mao utilise son concept philosophique de « transformation en son contraire » de chaque chose. La connaissance, le savoir et la vérité sont ainsi, selon lui, le résultat de l’accumulation quantitative ininterrompue d’erreurs qui, à un moment déterminé, quand elles se sont beaucoup accumulées, se transforment en leur contraire ; alors naît la vérité. « Devenues trop nombreuses, les erreurs se transforment nécessairement en leur opposé. Ça, c’est du marxisme, les choses poussées à l’extrême se convertissent en leur contraire — quand les erreurs s’amoncellent, l’avenir lumineux est proche. » (Œuvres choisies, t. 5, p. 356.) Ainsi, la vérité naît de l’erreur. Il est vrai que les erreurs sont une leçon pour l’homme, mais c’est une autre question. La source des savoirs de l’homme est la pratique, la réalité objective. Dans le processus de la connaissance, l’homme acquiert des savoirs, qui ont valeur de vérité relative. L’approfondissement du processus de la connaissance a pour conséquence l’enrichissement du contenu de la vérité. Il y a donc un rapport dialectique entre la relativité de tout savoir et le contenu absolu de chaque pas en avant de la connaissance (Lénine, Œuvres, t. 38, p. 170).

Dans Matérialisme et empiriocriticisme, Lénine pose le problème du rapport entre vérité absolue et vérité relative : « 1) Existe-t-il une vérité objective, autrement dit : les représentations humaines peuvent-elles avoir un contenu indépendant du sujet, indépendant de l’homme et de l’humanité ? 2) Si oui, les représentations humaines exprimant la vérité objective peuvent-elles l’exprimer d’emblée, dans son entier, sans restriction, absolument, ou seulement de façon approximative, relative ? Cette seconde question est celle de la corrélation entre la vérité absolue et la vérité relative. » (Œuvres, t. 14, p. 125.)

Lénine souligne le caractère objectif de la vérité absolue et de la vérité relative. Il conçoit le rapport entre les deux de manière dialectique. Comme critère de la différence et, en même temps, du lien existant entre elles, Lénine prend l’approfondissement, le degré de résultat du savoir, c’est-à-dire si le savoir reflète la vérité objective d’emblée, de manière absolue, ou approximativement, de manière relative.

Mao se place sur les positions du relativisme subjectif. Il se livre à une interprétation métaphysique du processus de la connaissance. « En réalité, dit Lénine, seule la dialectique matérialiste de Marx et d’Engels résout, en une théorie juste, la question du relativisme, et celui qui ignore la dialectique est voué à passer du relativisme à l’idéalisme philosophique. » (Œuvres, t. 14, p. 321.)

Mao déforme la conception léniniste du rapport entre la vérité relative et la vérité absolue. « De la somme d’innombrables vérités relatives, écrit Mao, se constitue la vérité absolue. » (Œuvres choisies, t. 1, p. 343.) Mao remplace donc le rapport dialectique par un lien externe, non organique, ou plus exactement il divise ce rapport de manière métaphysique : Pour Mao, la vérité absolue est une somme arithmétique de vérités relatives. Comment Lénine pose-t-il et conçoit-il cette question ? : « … la vérité absolue résulte de la somme des vérités relatives en voie de développement. » (Œuvres, t. 14, p. 323.) En soulignant « en voie de développement », Lénine exprime la conception dialectique du processus de la connaissance, du rapport entre vérité absolue et vérité relative. L’objectif de la connaissance et son développement sans fin visent donc à l’approfondissement et à l’accomplissement toujours plus poussé de la vérité relative. Cette conception dialectique du processus de la connaissance, du rapport entre vérité absolue et vérité relative, est au contraire absente de la conception maoïste. En même temps, Lénine souligne un autre aspect de l’unité de la vérité absolue et de la vérité relative : « … les vérités relatives sont des reflets relativement exacts d’un objet indépendant de l’humanité ; … ces reflets deviennent de plus en plus exacts ; … chaque vérité scientifique contient en dépit de sa relativité un élément de vérité absolue… » (Œuvres, t. 14, p. 322). Se distinguant de la conception maoïste, subjectiviste, pragmatique et métaphysique, la conception léniniste conçoit donc le savoir relatif comme une vérité objective, elle admet l’unité organique et dialectique de la vérité absolue et de la vérité relative.

Lénine soulignait qu’il n’y a pas de vérité abstraite et que la vérité est toujours concrète. Mao spécule aussi à ce sujet. La déformation maoïste de cette thèse du matérialisme dialectique ressort clairement de l’interprétation métaphysique qu’il fait du concret, de l’absolutisation du particulier dans son rapport au général. Il proclame que le particulier est fondamental, le transforme en général d’où il tire un autre particulier, en plaçant ainsi le général sous la dépendance complète du concret, du particulier. Mao considère le général comme quelque chose d’abstrait, sans contenu. Partant de ce concept, il affirme que « toute chose étrangère doit être rejetée », que l’expérience des autres, généralisée et synthétisée dans les livres et dans des théories déterminées, « n’est pas valable ». De cette façon, Mao utilise ses propres principes philosophiques erronés pour justifier le cours révisionniste qu’il suivit dans sa politique intérieure comme dans sa politique extérieure, pour dissimuler son éloignement total du marxisme-léninisme.

Mao Zedong déforme aussi la thèse de la philosophie marxiste-léniniste sur la pratique comme critère objectif de la vérité. Dans De la pratique, il rappelle que la pratique est le critère de la vérité, seulement il faut souligner que Mao apprécie cette question à partir de positions pragmatiques. Pour lui, la réalité concrète est toujours telle que l’homme la produit, la réalité est soumise à la volonté, à la force humaine. D’un autre côté, comme critère destiné à prouver si le savoir est la vérité ou non, s’il coïncide avec la réalité objective ou non, Mao utilise le but, le profit, l’utilité, le succès. Ce point de vue maoïste est identique à celui du pragmatique James qui dit que « la vérité est ce qui est utile ». Ainsi, selon Mao, pour distinguer la vérité de la non-vérité, il faut « appliquer la théorie dans la pratique et voir si elle peut conduire au but fixé. » (Œuvres choisies, t. 1, p. 340). Il est donc clair que Mao nie totalement le caractère objectif de la vérité.

La pratique, comme critère objectif de la vérité, prouve si le savoir acquis coïncide ou non avec la chose, avec l’objet et avec la réalité objective. « Il faut que l’homme prouve dans la pratique, dit Marx, la véracité, c’est-à-dire la réalité et la puissance de sa pensée, qu’il prouve que sa pensée correspond à ce monde ». Mais selon Mao, que la connaissance soit vraie ou non, cela n’est pas déterminé par le fait qu’elle coïncide avec la réalité objective ou non, mais par le fait qu’elle conduit « aux succès désirés ». La vérification des connaissances par Mao consiste dans le fait de savoir si « les théories, les directives, les plans, les mesures, etc., conduisent ou non au succès désiré. » (Œuvres choisies, t. 1.). Si le succès que nous attendons arrive (indépendamment du fait que les connaissances soit vraies ou non, indépendamment de la classe dont on parle), les connaissances, les thèses, les théories, les directives, les plans, etc., sont alors vrais. Mais, une théorie ou une directive, une thèse ou un point de vue déterminés peuvent être souhaitables, utiles pour un homme déterminé ou un groupe social, et ne pas être vrais. D’un autre côté, une théorie vraie peut ne pas conduire à un moment donné à un résultat utile pour un homme ou une classe déterminés, mais ceci ne prouve pas que les connaissances, les théories, ne coïncident pas avec la réalité objective. Cela ne peut être prouvé que par la pratique. La logique pragmatique de Mao est une forme de justification de « théories », de pratiques contre-révolutionnaires des classes exploiteuses et de la politique opportuniste et pragmatique qu’a suivie et suit la direction révisionniste chinoise.

Quand les connaissances, la théorie, un point de vue déterminé reflètent correctement la réalité objective, lorsque la pratique prouve la véracité de leur contenu, alors le succès dans l’activité humaine survient. « Pour le matérialiste, dit Lénine, le succès de la pratique humaine démontre la concordance de nos représentations avec la nature objective des choses perçues. » (Œuvres, t. 14, p. 143.) Alors que pour Mao, le « succès » est le critère qui distingue le vrai du non vrai. « En général, écrit-il, est juste ce qui réussit, est faux ce qui échoue. » (Quatre essais philosophiques, p. 151.) Pour Mao, les faits prennent une grande importance, comme porteurs de la vérité. Qui produit un fait, dit-il, a pour lui le vrai. Si on juge de cette manière, il faut alors admettre que pour le même objet, le même phénomène ou la même action existent plusieurs vérités. C’est une conclusion erronée, contraire à ce que prouvent la vie et la science, contraire à l’analyse que la philosophie marxiste-léniniste fait de la vérité et de la pratique, en tant que son critère unique.

La conception maoïste de cette question se reflète dans l’ensemble de la ligne politique des révisionnistes chinois, qui prennent pour critère de la vérité les idées de Mao Zedong. Selon eux, chaque thèse, chaque action qui ne coïncide pas avec les idées de Mao n’est pas juste, n’est pas marxiste, est contre-révolutionnaire. Ainsi, la question se pose de cette manière : des connaissances, des thèses, des points de vue sont vrais s’ils correspondent aux idées de Mao ; ils sont erronés quand ils sont en contradiction avec elles. Pour les révisionnistes chinois, « l’attitude à adopter à l’égard des idées de Mao, leur acceptation ou leur refus, le fait de les soutenir ou de s’y opposer, d’y être attaché ou de les rejeter, constituent une pierre de touche distinguant les vrais révolutionnaires des contre-révolutionnaires, le marxisme-léninisme du révisionnisme. » (Jifanjibao, 7 juin 1966). « Nous approuvons et soutenons, poursuivent-ils, tout ce qui concorde avec les idées de Mao Zedong. » (Hongqi, n° 8, 1967). Selon eux, celui qui soutient les idées de Mao, qui soutient la politique et l’attitude chinoise « est sur la voie juste », « a la vérité avec lui » !

Les idées de Mao Zedong n’ont rien de commun avec le marxisme-léninisme, avec la vérité. Elles leur sont complètement opposées. Ceci est un aspect de la question. La conception des révisionnistes chinois présentant les idées de Mao comme le critère de la vérité est subjectiviste, c’est une négation ouverte de la thèse matérialiste dialectique sur le critère objectif de la vérité, sur la pratique comme le critère de celle-ci. « La question de savoir si la pensée humaine peut parvenir à la vérité, explique Marx, n’est en rien une question théorique, mais c’est une question pratique… la discussion sur le caractère réel ou non réel de la pensée isolée de la pratique est une question purement scolastique ».

Les idées, les théories ne peuvent servir comme critère de la vérité. Elles proviennent de la pratique et se vérifient dans la pratique. Il est vrai que cette dernière ne peut démontrer la véracité de toute représentation humaine à un moment déterminé, mais elle demeure en définitive le critère absolu de la vérité. Le critère objectif de la pratique est un puissant moyen pour, comme l’indique Lénine, « permettre une lutte implacable contre toutes les variétés de l’idéalisme et de l’agnosticisme. » (Œuvres, t. 14, p. 146).

Pour les révisionnistes chinois, le critère de la vérité, de l’évaluation des pensées et des positions particulières ne réside pas seulement dans l’attitude à l’égard de la pensée de Mao Zedong, mais aussi dans celle à l’égard de la Chine, du parti chinois, tout comme à l’égard de ceux que la Chine appelle ses ennemis, même s’ils ne le sont que temporairement. Pour Mao et les révisionnistes chinois actuels, la pensée ou l’action juste est celle qui exprime son appui complet au groupe maoïste, au PCC. Un tel critère témoigne du pragmatisme appuyé de Mao et des dirigeants chinois actuels, qui ont toujours aspiré à l’hégémonie et à l’expansion, aux alliances et aux compromis opportunistes contre-révolutionnaires, à la transformation de la Chine en superpuissance.

Soulignons pour conclure qu’il n’y a rien de nouveau, rien d’original dans la théorie maoïste de la connaissance, qui est en complet désaccord avec la théorie marxiste-léniniste de la connaissance. La « théorie » maoïste de la connaissance a été échafaudée en unissant de manière éclectique des concepts empruntés à la théorie marxiste-léniniste de la connaissance, au matérialisme pré-marxiste, à la philosophie idéaliste et au pragmatisme. Elle a servi et continue de servir aujourd’hui les révisionnistes chinois dans leur politique intérieure et extérieure contre-révolutionnaire.

http://marx405.skyrock.com/2914413221-LES-FALSIFICATIONS-MAOISTES-DANS-LE-DOMAINE-DE-LA-THEORIE-DE-LA.html  

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