Salut aux communistes italiens, français et allemands

Lénine

Discoureur

 

10.10.1919

Source  :  Œuvres t. XXX (septembre 1919 – avril 1920)

Bien maigres sont les informations qui nous parviennent de l’étranger. Le blocus des rapaces impérialistes joue à plein, les plus grandes puissances du monde s’abattent sur nous avec violence, afin de rétablir le pouvoir des exploiteurs. Et toute cette haine bestiale des capitalistes de Russie et du monde entier est, bien entendu, masquée par de belles phrases sur la haute valeur de la « démocratie » ! Le camp des exploiteurs reste fidèle à lui-même :  il fait passer la démocratie bourgeoise pour la « démocratie » en général, et tous les philistins, tous les petits bourgeois de faire chorus avec ce camp, tous, jusques et y compris les sieurs Friedrich Adler, Karl Kautsky et la plupart des chefs du Parti social-démocrate « indépendant » d’Allemagne (c’est-à-dire qui ne dépend pas du prolétariat révolutionnaire, mais dépend des préjugés petits-bourgeois).

Mais plus les nouvelles que nous recevons en Russie de l’étranger se font rares, et plus grande est notre joie de constater les progrès gigantesques, généralisés, du communisme parmi les ouvriers de tous les pays du monde, les progrès de la rupture de ces masses avec les chefs pourris et traîtres qui, de Scheidemann à Kautsky, sont passés aux côtés de la bourgeoisie.

Au sujet du parti italien, nous avons seulement appris que son Congrès a voté à une immense majorité l’adhésion à la III° Internationale et le programme de dictature du prolétariat. Ainsi, le Parti socialiste italien s’est rallié de fait au communisme, bien que, malheureusement, il ait encore conservé son ancienne appellation. Salut chaleureux aux ouvriers italiens et à leur parti !

A propos de la France, nous savons seulement que rien qu’à Paris, il existe déjà deux journaux communistes :  l’Internationale, sous la direction de Raymond Péricat, et le Titre interdit sous la direction de Georges Anquetil. Une série d’organisations prolétariennes ont déjà adhéré à la III° Internationale. Les sympathies des masses ouvrières sont incontestablement du côté du communisme et du pouvoir des Soviets.

Au sujet des communistes allemands, nous avons seulement appris que dans plusieurs villes il existe une presse communiste. Ces journaux portent souvent le titre de Drapeau Rouge. Le Drapeau Rouge de Berlin paraît illégalement; il mène une lutte héroïque contre les bourreaux Scheidemann-Noske qui, dans leurs actes, se prosternent devant la bourgeoisie, comme se prosternent devant elle les « indépendants » dans leurs paroles et dans leur propagande « idéologique » (petite-bourgeoise).

La lutte héroïque du journal communiste berlinois, le Drapeau Rouge, force l’admiration sans réserve. Voici enfin en Allemagne des socialistes honnêtes et sincères, demeurés fermes et inflexibles malgré toutes les persécutions, malgré les lâches assassinats des meilleurs chefs ! Voici enfin des ouvriers communistes en Allemagne qui mènent une lutte héroïque digne en fait d’être qualifiée de « révolutionnaire » ! Enfin, des profondeurs de la masse prolétarienne a surgi en Allemagne une force pour laquelle les mots « révolution prolétarienne » sont devenus une vérité !

Salut aux communistes allemands !

Les Scheidemann et les Kautsky, les Renner et les Friedrich Adler, si grande que soit peut-être la différence entre ces messieurs en ce qui concerne leur honnêteté personnelle, se sont révélés dans une mesure égale des petits bourgeois, les plus vils félons et traîtres au socialisme, des partisans de la bourgeoisie, car, en 1912, ils ont tous rédigé et signé le Manifeste de Bâle sur la guerre impérialiste imminente, tous parlaient alors de la « révolution prolétarienne » et tous se sont révélés en fait des démocrates petits-bourgeois, les paladins des illusions petites-bourgeoises républicaines et démocratiques bourgeoises, les auxiliaires de la bourgeoisie contre-révolutionnaire.

Les persécutions forcenées qui se sont abattues sur les communistes allemands les ont aguerris. S’ils sont aujourd’hui jusqu’à un certain point dissociés, cela atteste l’envergure et le caractère de masse de leur mouvement, la puissance de l’élan du communisme jailli des profondeurs des masses ouvrières. La dissociation est inévitable pour un mouvement aussi furieusement persécuté par les bourgeois contre-révolutionnaires et leurs valets, les Scheidemann-Noske et qui est contraint de s’organiser illégalement.

Il est naturel d’autre part qu’un mouvement qui grandit aussi vite et qui est persécuté avec cet acharnement suscite des divergences assez aiguës. Il n’y a là rien de terrible. C’est une maladie de croissance.

Que les Scheidemann et les Kautsky exultent dans leurs journaux Vorwärts et Freiheit à propos des divergences entre communistes. A ces paladins du philistinisme pourri, il ne reste rien d’autre à faire qu’à masquer leur pourriture par des insinuations à l’adresse des communistes. Mais, si l’on envisage le fond de la question, Il faut être aveugle pour ne pas voir maintenant la vérité. Et cette vérité, c’est que les scheidemaniens et les kautskistes ont le plus bassement trahi la révolution prolétarienne en Allemagne, ils l’ont trahie, ils sont passes en fait dans le camp de la bourgeoisie contre-révolutionnaire. Dans son excellente brochure Entre la première et la deuxième révolution, Heinrich Laufenberg l’a montré et démontré avec une vigueur, une précision, une clarté, une force de persuasion remarquables. Les divergences entre scheidemaniens et kautskistes sont des divergences de partis en décomposition, agonisants, où les chefs restent sans masse, les généraux sans armée. La masse abandonne les scheidemaniens et passe aux kautskistes, à cause de leur aile gauche (on peut s’en convaincre en consultant n’importe quel compte-rendu de réunion de masse); or, cette aile gauche allie sans égard aux principes, peureusement, les vieux préjugés de la petite bourgeoisie sur la démocratie parlementaire à la reconnaissance communiste de la révolution prolétarienne, de la dictature du prolétariat, du pouvoir des Soviets.

Sous la pression des masses, les chefs pourris des « Indépendants » reconnaissent tout cela en paroles, mais ils restent en fait des démocrates petits-bourgeois, des « socialistes » du type Louis Blanc et autres nigauds de 1848, que Marx a si impitoyablement raillés et stigmatisés.

Ces divergences-là sont en effet inconciliables. Entre les petits bourgeois qui, comme ceux de 1848, vouent un culte à la « démocratie » bourgeoise dont ils ne saisissent pas le caractère bourgeois, et les révolutionnaires prolétariens, la paix ne saurait s’instaurer. Ils ne peuvent travailler en commun. Haase et Kautsky, Friedrich Adler et Otto Bauer peuvent tourner et virer autant qu’il leur plaira, noircir des montagnes de papier, prononcer d’interminables discours, ils ne sauraient escamoter le fait qu’ils se montrent pratiquement absolument incapables de comprendre la dictature du prolétariat et le pouvoir soviétique, qu’ils sont pratiquement des démocrates petits-bourgeois, des « socialistes » à la manière de Louis Blanc et de Ledru-Rollin, que, dans le meilleur des cas, ils sont en fait un jouet entre les mains de la bourgeoisie et, dans le pire, ses serviteurs directs.

Les « indépendants », les kautskistes, les social-démocrates autrichiens sont en apparence un parti unique; en fait, la masse des membres de leur parti n’est pas solidaire des chefs quant au fond, dans les questions principales, essentielles. La masse engagera la lutte révolutionnaire prolétarienne pour le pouvoir des Soviets, dès que viendra le moment d’une nouvelle crise, tandis que les « chefs » demeureront, alors comme aujourd’hui, des contre-révolutionnaires. Rester assis entre deux chaises n’est pas difficile en paroles, et Hilferding en Allemagne, Friedrich Adler en Autriche, offrent de magnifiques exemples de la noblesse de cet art.

Mais, dans le feu de la lutte révolutionnaire, les hommes occupés à concilier l’inconciliable seront comme des bulles de savon. Ç’a été le cas de tous les héros « socialistes » de 1848, ç’a été le cas de leurs propres frères, les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires de Russie, en 1917-1919, c’est le cas de tous les paladins de la II° Internationale, Internationale de Berne ou Internationale jaune.

Les divergences entre communistes sont d’un autre ordre. Ceux-là seuls qui s’y refusent ne peuvent pas voir de différence essentielle. Ce sont des divergences entre les représentants d’un mouvement de masse rapidement accru. Ce sont des divergences sur une seule base essentielle, commune, solide comme le roc :  celle de la reconnaissance de la révolution prolétarienne, de la lutte contre les illusions démocratiques bourgeoises et le parlementarisme démocratique bourgeois, de la reconnaissance de la dictature du prolétariat et du pouvoir des Soviets.

Sur une telle base, les divergences ne sont pas à redouter :  c’est une maladie de croissance et non pas une décrépitude sénile. Le bolchévisme lui-même a maintes fois connu des divergences de ce genre et même de petites scissions à cause de discussions analogues, mais au moment décisif, au moment de la conquête du pouvoir et de l’instauration de la République soviétique, il s’est montré uni, il a gagné à lui ce qu’il y avait de meilleur dans les courants de la pensée socialiste qui lui étaient proches; il a rallié autour de lui toute l’avant-garde du prolétariat et l’immense majorité des travailleurs.

Il en sera de même pour les communistes allemands.

Les scheidemaniens et les kautskistes continuent à discourir sur la « démocratie » en général, ils vivent encore dans les idées de 1848, ils sont des marxistes en paroles, des Louis Blanc dans les faits. Ils dissertent sur la « majorité », croyant que l’égalité des bulletins de vote signifie l’égalité de l’exploité et de l’exploiteur, de l’ouvrier et du capitaliste, du pauvre et du riche, de l’affamé et du rassasié.

D’après les scheidemaniens et les kautskistes, il apparaît que les débonnaires, honnêtes, nobles et paisibles capitalistes n’ont jamais employé la force de la richesse, la force de l’argent, le pouvoir du capital, le joug de la bureaucratie et de la dictature militaire, mais qu’ils ont réglé les affaires véritablement « selon la majorité » !

Les scheidemaniens et les kautskistes (en partie par hypocrisie, en partie par une extrême stupidité, acquise durant des dizaines d’années d’action réformiste) maquillent la démocratie bourgeoise, le parlementarisme bourgeois, la république bourgeoise, en présentant les choses de façon à faire croire que les capitalistes règlent les affaires de l’État selon la volonté de la majorité, et non selon celle du capital, par les moyens de la duperie, de l’oppression, de la violence exercée par les riches sur les pauvres.

Les scheidemaniens et les kautskistes sont prêts à « reconnaître » la révolution prolétarienne, mais seulement ainsi :  il faut d’abord, tout en maintenant la force, le pouvoir, le joug, les privilèges du capital et de la richesse, obtenir un vote de la majorité (l’appareil du pouvoir d’État qui organise les élections étant bourgeois) « en faveur de la révolution » !! Il est difficile d’imaginer l’insondable stupidité petite-bourgeoise que révèle cette manière de voir, l’insondable crédulité petite-bourgeoise (Vertrauensduselei) à l’égard des capitalistes, de la bourgeoisie, des généraux, de l’appareil bourgeois du pouvoir d’État.

En réalité, c’est la bourgeoisie précisément qui a toujours fait preuve d’hypocrisie en appelant « démocratie » l’égalité purement formelle, alors qu’en réalité, elle exerçait la violence sur les pauvres, les travailleurs, les petits paysans et les ouvriers, par d’innombrables moyens de duperie, d’oppression, etc. La guerre impérialiste (que les Scheidemann et les Kautsky ont maquillée honteusement), a dévoilé tout cela aux yeux de millions d’hommes. La dictature du prolétariat est l’unique moyen de défense des travailleurs contre le joug du capital, contre la violence de la dictature militaire de la bourgeoisie, contre les guerres impérialistes. La dictature du prolétariat est l’unique étape menant à l’égalité et à la démocratie en fait, non pas sur le papier, mais dans la vie, non pas dans de belles phrases politiques, mais dans la réalité économique.

Les Scheidemann et les Kautsky ne l’ont pas compris et se sont révélés de méprisables traîtres au socialisme et des défenseurs des idées bourgeoises.

* * *

Le parti kautskiste (ou « indépendant ») périclite et périra bientôt inéluctablement; il se décomposera par suite des désaccords entre ses membres, révolutionnaires dans leur masse, et ses « chefs » contre-révolutionnaires.

Le Parti communiste se renforcera et se trempera, en surmontant précisément des divergences pareilles (quant au fond) à celles que connut le bolchévisme.

Les divergences entre communistes allemands se ramènent, autant que je puisse en juger, à « l’utilisation des possibilités légales » (comme s’exprimaient les bolchéviks en 1910-1913), à l’utilisation du parlement bourgeois, des syndicats réactionnaires, de la « loi sur les Conseils » (Betriebsratgesetz), dénaturés par les scheidemaniens et les kautskistes, à la participation à ces institutions ou à leur boycottage.

Nous, les bolchéviks russes, avons connu précisément ce genre de divergences en 1906 et en 1910-1912. Et nous voyons bien que beaucoup de jeunes communistes allemands manquent simplement d’expérience révolutionnaire. S’ils avaient vécu deux révolutions bourgeoises (1905 et 1917), ils ne prêcheraient pas aussi catégoriquement le boycottage, Ils ne tomberaient pas par moments dans les erreurs du syndicalisme.

C’est une maladie de croissance. Elle passera à mesure que grandira le mouvement, et il grandit à merveille. Contre ces erreurs évidentes il faut lutter ouvertement, en s’efforçant de ne pas exagérer les divergences, car chacun doit se rendre compte que dans un proche avenir la lutte pour la dictature du prolétariat, pour le pouvoir des Soviets, éliminera la plupart de ces désaccords.

Du point de vue de la théorie marxiste comme du point de vue de l’expérience de trois révolutions (1905, février 1917, octobre 1917), je tiens pour absolument erroné le refus de participer au parlement bourgeois, aux syndicats réactionnaires (de Legien, de Gompers, etc.), aux « Conseils » ouvriers ultra-réactionnaires, dénaturés par les scheidemaniens, etc.

Parfois, dans un cas isolé, dans un pays pris à part, le boycottage est juste, comme était juste, par exemple, le boycottage de la Douma tsariste par les bolchéviks, en 1905. Mais ces mêmes bolchéviks ont pris part à la Douma de 1907, beaucoup plus réactionnaire, voire nettement contre-révolutionnaire. Les bolchéviks ont pris part aux élections à l’Assemblée constituante bourgeoise en 1917; et, en 1918, nous l’avons dissoute, au grand effroi des démocrates petits-bourgeois, des Kautsky et autres renégats du socialisme. Nous avons participé aux syndicats ultra-réactionnaires, nettement menchéviks, qui ne le cédaient en rien (quant à leur nature contre-révolutionnaire) aux syndicats de Legien, les plus infâmes et les plus réactionnaires d’Allemagne. Même aujourd’hui, deux ans après la conquête du pouvoir d’État, nous n’avons pas encore fini de lutter contre les vestiges des syndicats menchéviks (c’est-à-dire scheidemaniens, kautskistes, gompersiens, etc.) :  à tel point ce processus est long ! A tel point est grande, dans telles localités ou dans telles professions, l’influence des idées petites-bourgeoises !

Autrefois, nous étions en minorité dans les Soviets, dans les syndicats, dans les coopératives. Au prix d’un travail, d’une lutte de longue haleine – avant comme après la conquête du pouvoir politique – nous avons gagné la majorité dans toutes les organisations ouvrières, puis dans les organisations non ouvrières également, et enfin dans les organisations de petits paysans.

Seuls des misérables ou des benêts peuvent croire que le prolétariat doit d’abord conquérir la majorité en participant aux élections organisées sous le joug de la bourgeoisie, sous le joug de l’esclavage salarié, et après seulement conquérir le pouvoir. C’est le comble de la stupidité ou de l’hypocrisie, c’est substituer à la lutte de classes et à la révolution des votes sous l’ancien régime, sous l’ancien pouvoir.

Le prolétariat mène sa lutte de classe sans attendre un vote pour déclencher une grève, encore que pour le succès complet de la grève la sympathie de la majorité des travailleurs (et donc de la majorité de la population) soit nécessaire. Le prolétariat mène sa lutte de classe et renverse la bourgeoisie, sans attendre aucun vote préalable (organisé par la bourgeoisie et réalisé sous son joug); ce faisant, le prolétariat sait parfaitement que pour gagner sa révolution, pour arriver à renverser la bourgeoisie. la sympathie de la majorité des travailleurs (et donc de la majorité de la population) est absolument nécessaire.

Les crétins parlementaires et les Louis Blanc modernes « exigent » à tout prix un vote, un vote organisé à tout prix par la bourgeoisie, pour déterminer la sympathie de la majorité des travailleurs. Mais c’est là un point de vue de pédants, de cadavres ou d’habiles trompeurs.

La vie réelle, l’histoire des véritables révolutions montrent que très souvent la « sympathie de la majorité des travailleurs » ne peut être démontrée par aucun vote (à plus forte raison quand il s’agit de votes organisés par les exploiteurs, avec « égalité » de l’exploiteur et de l’exploité !). Très souvent « la sympathie de la majorité des travailleurs » est démontrée, de façon générale, non par des votes, mais par la croissance d’un des partis, ou par l’accroissement du nombre de ses membres dans les Soviets, ou par le succès d’une grève qui, pour une raison quelconque, a revêtu une très grande importance, ou par un succès de guerre civile, etc., etc.

L’histoire de notre révolution a montré, par exemple, que la sympathie de la majorité des travailleurs pour la dictature du prolétariat, sur les espaces infinis de l’Oural et de la Sibérie, avait été révélée non par des votes, mais par l’expérience du pouvoir exercé pendant un an par le général tsariste Koltchak sur l’Oural et la Sibérie. Ajoutons que le pouvoir de Koltchak avait également commencé, par le règne d’une « coalition » des scheidemaniens et des kautskistes (en russe :  des « menchéviks » et des « socialistes-révolutionnaires », partisans de l’Assemblée constituante), de même qu’aujourd’hui, en Allemagne, messieurs Haase et Scheidemann, avec leur « coalition », frayent la voie au pouvoir de von Goltz ou de Ludendorff et couvrent, maquillent ce pouvoir. Entre parenthèses :  la coalition gouvernementale Haase-Scheidemann a pris fin, mais la coalition politique de ces traîtres au socialisme demeure. La preuve en est :  les livres de Kautsky, les articles de Stampfer dans le Vorwärts, les articles des kautskistes et des scheidemaniens sur leur « union », etc.

La révolution prolétarienne est impossible sans la sympathie et le soutien de l’immense majorité des travailleurs pour leur avant-garde :  le prolétariat. Mais cette sympathie, ce soutien ne se gagnent pas d’emblée, ne se décident pas par des votes; on les conquiert au prix d’une lutte de classe difficile, dure, de longue haleine. La lutte de classe que mène le prolétariat pour gagner la sympathie, pour gagner le soutien de la majorité des travailleurs ne cesse pas quand le prolétariat a conquis le pouvoir politique. Après la conquête du pouvoir, cette lutte se poursuit, mais sous d’autres formes. Dans la révolution russe est intervenu un concours de circonstances exceptionnellement favorables pour le prolétariat (dans sa lutte pour sa dictature), car la révolution prolétarienne s’est faite alors que le peuple entier était armé et que toute la paysannerie voulait que le pouvoir des grands propriétaires fût renversé, alors que toute la paysannerie était indignée par la politique « kautskiste » des social-traîtres, des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires.

Mais même en Russie, où, au moment de la révolution prolétarienne, la situation était exceptionnellement favorable, où une remarquable union de tout le prolétariat, de toute l’armée, de toute la paysannerie, s’était faite d’emblée; même en Russie, la lutte du prolétariat réalisant sa dictature, la lutte du prolétariat pour gagner la sympathie, le soutien de la majorité des travailleurs, s’est poursuivie pendant des mois et des années. Au bout de deux ans, cette lutte est presque terminée, mais elle ne l’est pas encore tout à fait à l’avantage du prolétariat. En deux ans, nous n’avons fait que conquérir définitivement la sympathie et le soutien de l’immense majorité des ouvriers et des paysans travailleurs de Grande-Russie, y compris l’Oural et la Sibérie; mais nous n’avons pas encore achevé de gagner la sympathie et le soutien de la majorité des paysans travailleurs (à la différence des paysans exploiteurs) d’Ukraine. La puissance militaire de l’Entente pourrait nous écraser (et pourtant elle ne nous écrasera pas); mais, à l’intérieur de la Russie, nous jouissons maintenant d’une si solide sympathie d’une si forte majorité des travailleurs, que le monde n’a encore jamais vu d’État plus démocratique.

Si l’on réfléchit à l’histoire de la lutte du prolétariat pour le pouvoir, lutte complexe, difficile, de longue haleine, aux formes extrêmement variées, lutte extraordinairement abondante en brusques changements, revirements, passages d’une forme à l’autre, l’erreur de ceux qui veulent « interdire » la participation au parlement bourgeois, aux syndicats réactionnaires, aux comités tsaristes ou scheidemaniens de délégués ouvriers, ou aux Conseils d’usine, etc., etc., apparaîtra nettement. Cette erreur est due au manque d’expérience de révolutionnaires héroïques, profondément sincères, profondément convaincus, issus de la classe ouvrière. Voilà pourquoi Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ont eu mille fois raisons lorsqu’en janvier 1919, ils ont vu et signalé cette erreur, mais ont préféré rester avec les révolutionnaires prolétariens qui se trompaient dans une question de peu d’importance, plutôt qu’avec les traîtres au socialisme, les scheidemaniens et les kautskistes qui, eux, ne se trompaient pas dans la question de la participation au parlement bourgeois, mais avaient cessé d’être des socialistes pour devenir des démocrates philistins, des auxiliaires de la bourgeoisie.

Mais une erreur est une erreur, et il faut la critiquer, Il faut lutter pour la corriger.

Il faut que la lutte contre les traîtres au socialisme, scheidemaniens et kautskistes, soit implacable, mais il ne faut pas la mener pour ou contre la participation aux parlements bourgeois, aux syndicats réactionnaires, etc. Ce serait une faute évidente et ce serait une faute encore plus grave d’abandonner les idées du marxisme et sa ligne pratique (parti politique ferme, centralisé) pour les idées et la pratique du syndicalisme. Il faut faire en sorte que le parti prenne part aussi aux parlements bourgeois, aux syndicats réactionnaires, aux « Conseils d’usine » mutilés, châtrés par les Scheidemann partout où il y a des ouvriers, où l’on peut parler à des ouvriers, influer sur la masse ouvrière. Il faut coûte que coûte allier le travail illégal à l’action légale; il importe que le parti illégal, ses organisations ouvrières exercent sur l’activité légale, méthodiquement et sans défaillance, le contrôle le plus rigoureux. Ce n’est pas facile, mais dans la révolution prolétarienne il n’y a pas, il ne peut y avoir de tâches « faciles », de moyens « faciles » de lutte.

Cette tâche ardue doit être accomplie coûte que coûte. Ce qui nous différencie des scheidmaniens et des kautskistes, c’est non seulement (et ce n’est pas tant) qu’ils n’admettent pas l’insurrection armée, tandis que nous l’admettons, mais la différence essentielle, capitale, c’est que sur tous les terrains d’activité (dans les parlements bourgeois, dans les syndicats, dans les coopératives, dans la presse, etc.) ils font une politique inconséquente, opportuniste ou même nettement une politique de félonie et de trahison.

Contre les social-traîtres, contre le réformisme et l’opportunisme ! Cette ligne politique peut et doit être menée sur tous les terrains de lutte, sans exception. C’est alors que nous gagnerons à nous la masse ouvrière. Et avec la masse ouvrière, l’avant-garde du prolétariat, le parti politique marxiste centralisé, conduira le peuple par la bonne voie vers la dictature victorieuse du prolétariat, vers la démocratie prolétarienne qui remplacera la démocratie bourgeoise, vers la République des Soviets, vers le régime socialiste.

La III° internationale a remporté en quelques mois des victoires brillantes, sans précédent. Elle grandit à une allure surprenante. Les erreurs particulières et les maladies de croissance ne doivent pas nous faire peur. Tout en les critiquant ouvertement et sans réticence, nous ferons en sorte que, bientôt, dans tous les pays civilisés, la masse ouvrière, formée à l’école marxiste, chassera loin d’elle les traîtres au socialisme, les scheidemaniens et les kautskistes de toutes les nations (car ces types existent dans toutes les nations).

La victoire du communisme est inéluctable. Il triomphera.

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