Extrait tiré du Manifeste du parti communiste expliquant la formation du mouvement ouvrier

« Les armes dont la bourgeoisie s’est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd’hui contre la bourgeoisie elle-même. »

 

« Mais la bourgeoisie n’a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort: elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes – les ouvriers modernes, les prolétaires. »

V.I. Lénine haranguant le peuple soviétique

À mesure que grandit la bourgeoisie, c’est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu’à la condition de trouver du travail et qui n’en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, con­traints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise au même titre que tout autre article de commerce; ils sont exposés, par conséquent, de la même façon à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché.

Le développement du machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail de l’ouvrier tout caractère d’autonomie, lui ont fait perdre tout attrait. L’ouvrier devient un simple accessoire de la machine, dont on n’exige que l’opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. Par conséquent, les frais qu’en­traî­ne un ouvrier se réduisent presque exclusive­ment au coût des moyens de subsis­tance nécessaires à son entretien et à la reproduction de son espèce. Or le prix d’une marchandise, et donc le prix du travail également, est égal à son coût de production. Donc, plus le travail devient répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, à mesure que se développent le machinisme et la division du travail, la masse de travail s’ac­croît, soit par l’augmentation des heures de travail, soit par l’augmen­ta­tion du travail exigé dans un temps donné, l’accélération du mouvement des machines, etc.

L’industrie moderne a fait du petit atelier du maître artisan patriarcal la grande fabrique du capitaliste industriel. Des masses d’ouvriers, concentrés dans la fabrique, sont organisés militairement. Simples soldats de l’industrie, ils sont placés sous la sur­veil­lance d’une hiérarchie complète de sous-officiers et d’officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe bourgeoise, de l’État bourgeois, mais encore, chaque jour, à chaque heure, les esclaves de la machine, du contremaître, et surtout du bour­geois fabricant lui-même. Ce despotisme est d’autant plus mesquin, odieux, exaspérant qu’il proclame plus ouvertement le profit comme étant son but suprême.

Moins le travail manuel exige d’habileté et de force, c’est-à-dire plus l’indus­trie moderne se développe, et plus le travail des hommes est supplanté par celui des fem­mes et des enfants.  Les différences d’âge et de sexe n’ont plus de valeur sociale pour la classe ouvrière. Il n’y a plus que des instruments de travail dont le coût varie suivant l’âge et le sexe.

Une fois achevée l’exploitation de l’ouvrier par le fabricant, c’est-à-dire lorsque celui-ci lui a compté son salaire, l’ouvrier devient la proie d’autres membres de la bour­geoisie: du propriétaire, du détaillant, du prêteur sur gages, etc.

Petits industriels, petits commerçants et rentiers, petits artisans et paysans, tout l’échelon inférieur des classes moyennes de jadis, tombent dans le prolétariat; en par­tie parce que leur faible capital ne leur permettant pas d’employer les procédés de la grande industrie, ils succombent à la concurrence avec les grands capitalistes; d’autre part, parce que leur habileté est dépréciée par les méthodes nouvelles de production. De sorte que le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population.

Le prolétariat passe par différentes phases de développement. Sa lutte contre la bourgeoisie commence avec son existence même.

La lutte est d’abord engagée par des ouvriers isolés, ensuite par les ouvriers d’une même fabrique, enfin par les ouvriers d’une même branche d’industrie, dans une même localité, contre le bourgeois qui les exploite directement. Ils ne dirigent pas leurs attaques contre les rapports bourgeois de production seulement: ils les dirigent contre les instruments de production eux-mêmes; ils détruisent les marchandises étrangères qui leur font concurrence, brisent les machines, mettent le feu aux fabriques et s’effor­cent de reconquérir la position perdue de l’ouvrier du moyen âge.

A ce stade, les ouvriers forment une masse disséminée à travers le pays et atomi­sée par la concurrence. S’il arrive que les ouvriers se soutiennent dans une action de masse, ce n’est pas là encore le résultat de leur propre union, mais de celle de la bour­geoi­sie qui, pour atteindre ses fins politiques propres, doit mettre en branle le pro­lé­tariat tout entier, et qui possède encore provisoirement le pouvoir de le faire. Durant cette phase, les prolétaires ne combattent donc pas leurs propres ennemis, mais les ennemis de leurs ennemis, c’est-à-dire les vestiges de la monarchie absolue, proprié­tai­res fonciers, bourgeois non industriels, petits-bourgeois. Tout le mouvement histori­que est de la sorte concentré entre les mains de la bourgeoisie; toute victoire rempor­tée dans ces conditions est une victoire bourgeoise.

Or, avec le développement de l’industrie, le prolétariat ne fait pas que s’accroître en nombre; il est concentré en masses plus importantes; sa force augmente et il en prend mieux conscience. Les intérêts, les conditions d’existence au sein du prolétariat, s’égalisent de plus en plus, à mesure que la machine efface toute différence dans le travail et réduit presque partout le salaire à un niveau également bas. La concurrence croissante des bourgeois entre eux et les crises commerciales qui en résultent rendent les salaires des ouvriers de plus en plus instables; le perfectionnement constant et tou­jours plus rapide de la machine rend leur condition de plus en plus précaire: les colli­sions individuelles entre l’ouvrier et le bourgeois prennent de plus en plus le caractère de collisions entre deux classes. Les ouvriers commencent à former des coa­litions contre les bourgeois; ils s’unissent pour défendre leurs salaires. Ils vont jusqu’à former des associations permanentes, pour être prêts en vue de soulèvements éventuels. Ça et là, la lutte éclate en émeutes.

De temps à autre, les ouvriers triomphent; mais c’est un triomphe éphémère. Le véritable résultat de leurs luttes est moins le succès immédiat que l’union de plus en plus large des travailleurs. Cette union est favorisée par l’accrois­se­ment des moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et qui font entrer en rela­tion les ouvriers de, localités différentes. Or, il suffit de cette prise (le contact pour centraliser les nombreuses luttes locales de même caractère en une lutte nationale, pour en faire une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte politique, et l’union que les bourgeois du moyen âge mettaient des siècles à établir, avec leurs che­mins vicinaux, les prolétaires modernes la réalisent en quelques années grâce aux chemins de fer.

Cette organisation des prolétaires en classe, et donc en parti politique, est sans cesse de nouveau détruite par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus puissante. Elle profite des dissensions intestines de la bourgeoisie pour l’obliger à reconnaître, sous forme de loi, certains intérêts de la classe ouvrière: par exemple le bill de dix heures en Angle­terre.

D’une manière générale, les collisions qui se produisent dans la vieille société fa­vo­risent de diverses manières le développement du prolétariat, La bourgeoisie vit dans un état de guerre perpétuel; d’abord contre l’aristocratie, plus tard contre ces fractions de la bourgeoisie même dont les intérêts entrent en contradiction avec le progrès de l’industrie, et toujours contre la bourgeoisie de tous les pays étrangers. Dans toutes ces luttes, elle se voit obligée de faire appel au prolétariat, d’avoir recours à son aide et de l’entraîner ainsi dans le mouvement politique. Si bien que la bourgeoisie fournit aux prolétaires les éléments de sa propre éducation, c’est-à-dire des armes contre elle-même.

De plus, ainsi que nous venons de le voir, des fractions entières de la classe domi­nan­te sont, par le progrès de l’industrie, précipitées dans le prolétariat, ou sont mena­cées, tout au moins, dans leurs conditions d’existence. Elles aussi apportent au prolétariat une foule d’éléments d’éducation.

Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l’heure décisive, le processus de décomposition de la classe dominante, de la vieille société tout entière, prend un caractère si violent et si âpre qu’une petite fraction de la classe dominante se détache de celle-ci et se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l’avenir. De même que, jadis, une partie de la noblesse passe à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et, notamment, cette partie des idéolo­gues bourgeois qui se sont haussés jusqu’à l’intelligence théorique de l’ensemble du mouvement historique.

De toutes les classes qui, à l’heure actuelle, s’opposent à la bourgeoisie, seul le pro­lé­ta­riat est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et dispa­raissent avec la grande industrie; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique.

Les classes moyennes, petits industriels, petits commerçants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie pour sauver leur existence de clas­ses moyennes du dé­clin qui les menace. Elles ne sont donc pas révolution­naires, mais conservatrices; bien plus, elles sont réactionnaires: elles cher­chent à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire. Si elles sont révolution­naires, c’est en considération de leur passage immi­nent au prolétariat: elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer sur celui du prolé­tariat.

 

Quant au sous-prolétariat, cette pourriture passive des couches inférieures de la vieille société, il peut se trouver, çà et là, entraîné dans le mouvement par une révo­lution prolétarienne; cependant ses conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre et se livrer à des menées réactionnaires.

Les conditions d’existence de la vieille société sont déjà supprimées dans les conditions d’existence du prolétariat. Le prolétaire est sans propriété; ses relations avec sa femme et ses enfants n’ont plus rien de commun avec celles de la famille bourgeoise; le travail industriel moderne, l’asservissement moderne au capital, aussi bien en Angleterre qu’en France, en Amérique qu’en Allemagne, ont dépouillé le prolé­taire de tout caractère national. Les lois, la morale, la religion sont à ses yeux autant de préjugés bourgeois derrière lesquels se cachent autant d’intérêts bourgeois.

Toutes les classes qui, dans le passé, se sont emparées du pouvoir essayaient de con­so­lider la situation déjà acquise en soumettant l’ensemble de la société aux condi­tions qui leur assuraient leur revenu. Les prolétaires ne peuvent s’emparer des forces productives sociales qu’en abolissant le mode d’appropriation qui leur était particulier et, par suite, tout le mode d’appro­priation en vigueur jusqu’à nos jours. Les prolétaires n’ont rien à sauvegarder qui leur appartienne: ils ont à détruire toute sécurité privée, toutes garanties privées antérieures.

Tous les mouvements ont été, jusqu’ici, accomplis par des minorités ou dans l’in­té­rêt de minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement autonome de l’im­men­se majorité dans l’intérêt de l’immense majorité. Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se mettre debout, se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société officielle.

extrait tiré du Manifeste du parti communiste, Karl Marx, pp. 13-16

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