Est-il vrai que les révolutionnaires marxistes n’ont jamais reconnu leurs erreurs ? par Robert Paris

Un texte savamment fouillé dont les trotskystes ont toujours détenu le secret; et truffé de citations révolutionnaires dont les plus connus sont de Marx, Lénine, Engels et Trotsky. La méthode des citations vient du constat que personne n’est infaillible et qu’il est du devoir du communiste de dire la Vérité à la classe ouvrière révolutionnaire ainsi qu’au masse, si l’on veut être conséquent avec nos idées communistes révolutionnaires. Partant de ce fait, il nous faut donc avouer nos erreurs parce que non seulement nul n’est infaillible, mais surtout, qu’il faut apprendre de nos erreurs pour mieux les corriger. Les auteurs de l’article montrent donc que même les plus célèbres penseurs du communisme, ou du socialisme scientifique, c’est selon, n’échappent pas aux erreurs. Mais, contrairement au petit bourgeois pour qui il est peu important que le prolétariat révolutionnaire connaisse la Vérité, le communiste attache la plus grande importance à l’éducation des masses et du prolétariat révolutionnaire parce que ce sont les premiers matériau de la révolution, et qu’eux-seuls, en dernière analyse, peuvent matérialiser la révolution. Une critique implacable peut facilement et solidement se faire, toutefois, à l’encontre des chercheurs d’erreurs, elle est à l’effet que la révolution, en générale, et la société communiste en particulier, ne se construiront pas en une seule journée ni en une seule révolution, il s’agit donc d’une lutte âpre et de longue haleine. Dans ce contexte, on ne peut s’attendre à la perfection à chacune des révolutions sociales car non seulement celles-ci ne verront jamais le Jour, mais le prolétariat révolutionnaire international ne saurait attendre après la « révolution parfaite ». En un mot, celui qui ne fait rien n’est pas susceptible de commettre d’erreurs. Le communisme n’est pas qu’une idée, ou une théorie, elle est aussi une pratique, une praxis révolutionnaire!

Featured image

Nous n’allons pas au monde en doctrinaires pour lui apporter un principe nouveau. Nous ne lui disons pas : « Voici la vérité. Tombez à genoux ! »

Marx, lettre à Ruge, septembre 1843

« Seule la vérité est révolutionnaire… Le prolétariat a besoin de la vérité, et rien n’est plus nuisible à sa cause que le mensonge de belle apparence et de bon ton du petit bourgeois. »

Lénine, Les tâches de la troisième internationale

« L’émancipation des ouvriers ne peut être l’oeuvre que des ouvriers eux-mêmes. Il n’y a donc pas de plus grand crime que de tromper les masses, de faire passer des défaites pour des victoires, des amis pour des ennemis, d’acheter des chefs, de fabriquer des légendes, de monter des procès d’imposture, — de faire en un mot ce que font les staliniens. Ces moyens ne peuvent servir qu’à une fin : prolonger la domination d’une coterie déjà condamnée par l’histoire. Ils ne peuvent pas servir à l’émancipation des masses. Voilà pourquoi la IVe Internationale soutient contre le stalinisme une lutte à mort. »

Léon Trotsky, « Leur morale et la nôtre »

Est-il vrai que les révolutionnaires marxistes n’ont jamais reconnu leurs erreurs ?

Bien sûr, tous ceux qui assimilent le communisme au stalinisme ne peuvent que penser que les leaders communistes étaient des dirigeants omniprésents, omnipotents, omniscients, persuadés de toujours détenir la vérité et de tout savoir. Les dirigeants staliniens ont effectivement pris les peuples pour des moutons mais ce n’est pas le cas des Marx, des Engels, Lénine, Rosa Luxemburg ou Trotsky, pour ne citer que ceux-là. Comme ces dirigeants historiques avaient effectivement quelques capacités intellectuelles peu communes, cela donne crédit à cette thèse fallacieuse. Mais elle est cependant fausse et complètement inventée par les pires ennemis du communisme et notamment les dirigeants staliniens, même si elle a parfois influencé y compris quelques révolutionnaires trotskistes. Il y aura toujours des révolutionnaires pour croire que Lénine été entièrement préparé par avance à la révolution d’Octobre, de même que tout son parti, même s’il s’est avéré que la direction de son parti s’était opposé à lui en avril 1917 et en septembre-octobre 1917. Et même s’il est clair que Lénine a complètement changé de perspective concernant la révolution russe, adoptant en avril 1917 les conceptions de Trotsky sur la révolution permanente sans parvenir aisément à en convaincre ses camarades.

Les véritables dirigeants révolutionnaires ont toujours pensé que l’expérience des masses par elles-mêmes était déterminante et que les travailleurs peuvent et doivent se sauver eux-mêmes. Ils ne se prenaient ni pour des prophètes ni pour des sauveurs, encore moins pour des dictateurs.

Pour Marx, l’avant-garde révolutionnaire ne se substitue absolument pas aux masses consciente et la perspective révolutionnaire provient du moment historique où l’idée révolutionnaire saisit les masses :

« La théorie se change […] en force matérielle dès qu’elle saisit les masses. La théorie est capable de saisir les masses, dès qu’elle argumente ad hominem, et elle argumente ad hominem dès qu’elle devient radicale. Être radical, c’est saisir les choses à la racine, mais la racine, pour l’homme, c’est l’homme lui-même. »

« Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel », Karl Marx

Non, aucun de ces dirigeants n’était un voyant, ni un magicien, ni détenteur de la vérité absolue, ni ne prétendait l’être. Tous se sont trompés et pas sur des points de détail. Ils ne s’en sont pas cachés, estimant que la correction des erreurs était la seule voie révolutionnaire, et estimant même que l’erreur était souvent un passage obligé vers la vérité.

Dans une lettre adressée à un militant allemand, Wilhelm Bloss [note], Marx écrivait : « Mon hostilité au culte de l’individu a fait que je n’ai jamais publié, durant l’existence de l’Internationale, les nombreux messages en provenance de différents pays qui reconnaissaient mes mérites… et m’ennuyaient. Je n’y ai même pas répondu, sauf quelquefois pour réprimander leurs auteurs. Lorsque nous avons adhéré, Engels et moi, à la société secrète des communistes [note], ce fut à la condition que serait banni de ses statuts tout ce qui se rapportait à l’adoration superstitieuse de l’autorité. Par la suite, Lassalle fit exactement le contraire. »

Quelque temps plus tard, Engels écrivait : « Marx et moi avons toujours été hostiles aux manifestations publiques concernant les individus, sauf dans les cas où elles avaient un but important. Et nous nous sommes énergiquement opposés aux manifestations nous concernant personnellement. »

Le 28 novembre 1891, il écrivait dans une lettre :

Chers camarades,

Madame Kautsky vient de m’informer que l’ami Lessner lui avait signalé votre intention de donner une petite fête musicale à l’occasion de mon soixante-et-onzième anniversaire. Or auparavant j’avais déjà convenu avec un ami que je passerai la soirée chez lui et, comme d’autres viendront également nous y rejoindre, il m’est absolument impossible d’annuler maintenant ce rendez-vous ; et quoi que je le regrette, je ne pourrais passer la soirée d’aujourd’hui chez moi.

Je suis donc obligé de vous faire savoir ici par écrit, chers camarades, que je vous remercie beaucoup de votre projet si amical qui m’honore tant, et que je vous exprime en même temps le regret de ne pas avoir été informé plus tôt de ce projet. Aussi bien Marx que moi-même, nous avons toujours été opposés à toutes les manifestations publiques à l’égard de personnes privées, à moins que ce soit le moyen d’atteindre un grand but ; mais, plus que tout, nous sommes contre ce genre de démonstration qui se déroule du vivant des intéressés et ont nos personnes pour objet. Si j’avais pu savoir que l’on voulait me faire un tel honneur, je me serais empressé d’exprimer en temps voulu la demande la plus polie, mais la plus impérative, pour que les camarades du Club de chant veuillent renoncer à leur projet. Je regrette que je ne l’aie appris qu’aujourd’hui, et si je dois ainsi, contre ma volonté, faire échouer votre projet si bienveillant à mon égard, je ne peux compenser cela, si possible, que par l’assurance que les quelques années sur lesquelles je peux encore compter en toute occurrence et que toutes les forces dont je dispose encore, je continuerai à les consacrer, sans restriction, comme auparavant, à la grande cause à laquelle je les ai consacrées depuis cinquante ans maintenant – la cause du prolétariat international.

Votre dévoué

Frédéric Engels.

Rappelons que Lénine s’est battu contre toute personnalisation de la vie politique, refusant qu’on le peigne, qu’on le sculpte et même qu’on édite ses oeuvres complètes.

Pour les révolutionnaires, les analyses, les pronostics, les raisonnements peuvent être parfois erronés en cours de route mais ils permettent de vérifier le cap et de tester la boussole. Celle-ci n’existe pas une fois pour toutes, donnant le nord, et doit être adaptée à des circonstances d’un monde en changement. On n’a jamais fini de modifier les réglages et les modèles. On est sans cesse en train d’améliorer le point de vue, comme en sciences. Les erreurs ne sont que des étapes nécessaires, à condition de les considérer ainsi et de les reconnaître à temps sans s’entêter dans des voies sans issue.

Leurs erreurs sont loin d’être secondaires, mais ils les ont souvent corrigés eux-mêmes, se chargeant également eux-mêmes de les souligner de manière publique. Ainsi Marx et Engels ont expliqué quelques unes de leurs erreurs dans le domaine de leur théorie socio-économique. Par exemple la théorie de la valeur dans laquelle ils parlaient d’abord de valeur du travail au lieu de valeur de la force de travail.

Marx a expliqué également qu’avant la Commune il avait des idées fausses sur ce qui se passerait pour l’Etat après la révolution et ce sont les ouvriers parisiens qui, par leur initiative révolutionnaire audacieuse, lui ont fait comprendre l’avenir de l’Etat-Commune, un Etat qui n’en est plus tout à fait un, un Etat qui dépérit.

Marx et Engels se sont trompés également sur les échéances historiques du capitalisme et du socialisme. Lénine s’est trompé sur le caractère de la révolution sociale en Russie et Trotsky sur le parti révolutionnaire nécessaire à la classe ouvrière et sur les bolcheviks.

Bien que Marx et Engels aient toujours tenu à rappeler qu’ils n’avaient pas adhéré à la social-démocratie, tout en cherchant toujours à en influencer les dirigeants, (Lire ici et lire aussi là), Lénine, Trotsky et Rosa Luxemburg ont eu beaucoup plus d’illusions sur ce qu’était cette social-démocratie internationale, ce qui a joué un grand rôle dans l’effondrement du mouvement ouvrier en 1914 et, du coup, sur l’échec de la révolution européenne de 1917-1923.

Par contre, bien des petits bourgeois voudraient que les dirigeants communistes reconnaissent l’erreur d’avoir cru aux capacités révolutionnaires du prolétariat, l’erreur d’avoir renversé le pouvoir de la bourgeoisie, l’erreur d’avoir visé à la révolution mondiale, l’erreur de croire au socialisme et tout un tas d’erreurs de cette sorte. Eh oui, dans ce domaine, nous ne reconnaitrons sans doute jamais nos « erreurs » !!!

Non ! Nous ne reconnaitrons jamais que le stalinisme soit le digne successeur du communisme de Marx, de Lénine et de Trotsky parce que ce n’est pas vrai !

Les révolutionnaires marxistes ne se sont pas non plus cachés quand leur camp, celui de la révolution prolétarienne, commettait des bévues. Loin d’en cacher les limites et les importantes erreurs politiques, Marx souligna la grandeur de la Commune de Paris de 1871, malgré ses graves fautes :

« Après avoir été, pendant six mois, affamés et désorganisés par la trahison intérieure plus encore que par l’ennemi extérieur, voilà qu’ils se soulèvent, sous la menace des baïonnettes prussiennes, comme si l’ennemi n’était pas toujours aux portes de Paris, comme s’il n’y avait pas eu de guerre entre la France et l’Allemagne ! L’histoire ne connaît pas d’autre exemple de pareille grandeur ! S’ils succombent ce sera uniquement pour avoir été « trop gentils ». Il eût fallu marcher tout de suite sur Versailles, une fois que Vinoy d’abord, puis la fraction réactionnaire de la garde nationale de Paris eurent d’eux-mêmes laissé le champ libre. Par scrupules de conscience, on laissa passer le moment opportun. On ne voulait pas déclencher la guerre civile, comme si ce mischievous [méchant] avorton de Thiers ne l’avait pas déjà déclenchée en tentant de désarmer Paris !

Deuxième faute : le Comité central résilia ses pouvoirs trop tôt, pour faire place à la Commune. Encore par un souci excessif « d’honnêteté » ! Quoi qu’il en soit, l’actuel soulèvement de Paris, même s’il succombe sous l’assaut des loups, des porcs et des sales chiens de la vieille société est l’exploit le plus glorieux de notre parti depuis l’insurrection parisienne de juin. Que l’on compare les Parisiens se lançant à l’assaut du ciel aux esclaves célestes du Saint Empire romain prusso-germanique, avec ses mascarades posthumes et ses relents de caserne et d’église, de féodalité racornie et surtout de bourgeoisie philistine. »

Marx, Lettre à L. Kugelmann, 12 avril 1870

« L’histoire nous a donné tort à nous aussi, elle a révélé que notre point de vue d’alors était une illusion. Elle est encore allée plus loin : elle n’a pas seulement dissipé notre erreur d’alors, elle a également bouleversé totalement les conditions dans lesquelles le prolétariat doit combattre. Le mode de lutte de 1848 est périmé aujourd’hui sous tous les rapports (…)

L’histoire nous a donné tort à nous et à tous ceux qui pensaient de façon analogue. Elle a montré clairement que l’état du développement économique sur le continent était alors bien loin d’être mûr pour l’abolition de la production capitaliste ; elle l’a prouvé par la révolution économique qui depuis 1848 a gagné tout le continent et qui n’a véritablement donné droit de cité qu’à ce moment [1895] à la grande industrie en France, en Autriche, en Hongrie, en Pologne et dernièrement en Russie et fait vraiment de l’Allemagne un pays industriel de premier ordre (…) Il était impossible en 1848 de conquérir la transformation sociale par un simple coup de main. »

Friedrich Engels, en 1895, dans Introduction aux Luttes de classes en France (de Karl Marx)

« Le manque de préparation chez la plupart des révolutionnaires, étant un phénomène parfaitement naturel, ne pouvait susciter aucune appréhension particulière. Du moment que les tâches étaient bien posées ; du moment qu’on avait assez d’énergie pour essayer à nouveau de les accomplir, les insuccès momentanés n’étaient que demi-mal. L’expérience révolutionnaire et l’habileté organisatrice sont choses qui s’acquièrent. Il suffit qu’on veuille développer en soi les qualités nécessaires ! Il suffit qu’on prenne conscience de ses défauts, ce qui, en matière révolutionnaire, est plus que corriger à moitié ! »

Lénine, Que faire ? (1902)

« Notre révolution a ceci de tout à fait original qu’elle a créé une dualité du pouvoir. C’est là un fait dont il faut saisir la portée avant tout ; il est impossible d’aller de l’avant sans l’avoir compris. Il faut savoir compléter et corriger les vieilles « formules », par exemple celles du bolchévisme… En quoi consiste la dualité du pouvoir ? En ceci qu’à côté du Gouvernement provisoire, du gouvernement de la bourgeoisie, s’est formé un autre gouvernement, faible encore, embryonnaire, mais qui n’en a pas moins une existence réelle, incontestable, et qui grandit : ce sont les Soviets des députés ouvriers et soldats. »

Lénine, Sur la dualité du pouvoir, avril 1917

« Notes d’un publiciste

Plus on réfléchit au sens de la Conférence dite démocratique, plus on la considère avec attention de l’extérieur – et de l’extérieur, dit on, on peut mieux voir – plus se confirme la conviction que notre parti a commis une erreur en y participant. Il fallait la boycotter. On dira peut être : à quoi bon analyser cette question ? On ne revient pas sur le passé. Mais cette objection à l’encontre de la tactique d’hier serait manifestement inconsistante. Nous avons toujours condamné et, en tant que marxistes, nous devons toujours condamner la tactique de celui qui vit “ au jour le jour ”. Les succès d’un instant ne nous suffisent pas. Ni même les calculs d’un instant ou d’un jour. Nous devons sans cesse nous contrôler, en étudiant la chaîne des événements politiques dans leur ensemble, dans leurs relations de causalité, dans leurs résultats. En analysant les erreurs d’hier, nous apprenons à éviter les erreurs aujourd’hui et demain…

Pourquoi la tactique du boycott de la Ill° Douma était-elle erronée ?

Parce qu’elle s’appuyait seulement sur l’“ éclat ” du mot d’ordre de boycott et sur le dégoût provoqué par le caractère très grossièrement réactionnaire de l’“ écurie ” du 3 juin [3]. Mais la situation objective était que, d’une part, la révolution connaissait un déclin très marqué et continuait à décliner. Pour la relever, un soutien parlementaire (même de l’intérieur d’une “ écurie 3 ”) acquérait une énorme importance politique ; car il n’existait presque plus de moyens de diffusion, de propagande, d’organisation extra parlementaires, ou bien ils étaient extrêmement faibles. D’autre part, le caractère très grossièrement réactionnaire de la Ill° Douma ne l’empêchait pas d’être l’expression des rapports réels entre les classes, à savoir : l’expression de l’alliance réalisée à la Stolypine [4] entre la monarchie et la bourgeoisie. Ce nouveau rapport des classes, le pays devait l’éliminer. »

[3] Le 3 (16) juin 1907, le tsar publia un manifeste portant la dissolution de la II° Douma d’Etat et établissant une nouvelle loi électorale qui réduisait encore plus la représentation des ouvriers et des paysans, au profit des gros propriétaires fonciers et de la bourgeoisie commerciale et industrielle. Ce fut une violation grossière du Manifeste du 17 octobre 1905 et de la Loi fondamentale de 1906 qui stipulait que le Gouvernement n’avait pas le droit de promulguer des lois sans approbation préalable de la Douma d’Etat. Dans la III° Douma, élue d’après la nouvelle loi, qui se réunit le l° (14) novembre 1917, la majorité revenait aux Cent Noirs et aux octobristes.

[4] Stolypine, Piotr Arkadiévitch (1862-1911) : homme politique et grand propriétaire. De 1906 à 1911, président du Conseil et ministre de l’Intérieur. Son nom est lié à une période de répression brutale. Stolypine voulait préserver le tsarisme grâce à une série de réformes octroyées favorisant la bourgeoisie et les propriétaires fonciers.

Lénine, Les erreurs de notre parti, 22 septembre 1917.

« Si l’on réfléchit à l’histoire de la lutte du prolétariat pour le pouvoir, lutte complexe, difficile, de longue haleine, aux formes extrêmement variées, lutte extraordinairement abondante en brusques changements, revirements, passages d’une forme à l’autre, l’erreur de ceux qui veulent « interdire » la participation au parlement bourgeois, aux syndicats réactionnaires, aux comités tsaristes ou scheidemaniens de délégués ouvriers, ou aux Conseils d’usine, etc., etc., apparaîtra nettement. Cette erreur est due au manque d’expérience de révolutionnaires héroïques, profondément sincères, profondément convaincus, issus de la classe ouvrière. Voilà pourquoi Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ont eu mille fois raisons lorsqu’en janvier 1919, ils ont vu et signalé cette erreur, mais ont préféré rester avec les révolutionnaires prolétariens qui se trompaient dans une question de peu d’importance, plutôt qu’avec les traîtres au socialisme, les scheidemaniens et les kautskistes qui, eux, ne se trompaient pas dans la question de la participation au parlement bourgeois, mais avaient cessé d’être des socialistes pour devenir des démocrates philistins, des auxiliaires de la bourgeoisie.

Mais une erreur est une erreur, et il faut la critiquer, Il faut lutter pour la corriger. »

Lénine, Salut aux communistes italiens, français et allemands, 10 octobre 1919

« L’homme intelligent n’est pas celui qui ne fait pas de fautes. Ces gens-là n’existent pas et ne peuvent pas exister. Celui-là est intelligent qui fait des fautes, pas très graves, et qui sait les corriger facilement et vite. »

Lénine, La maladie infantile, 1920

« Nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour extirper la bureaucratie en promouvant les ouvriers de la base, nous tiendrons compte de toute indication pratique dans ce sens…Nous sommes des membres organisés du parti, nous sommes venus ici pour corriger nos erreurs. »

Lénine, Conclusions du rapport d’activité du comité central au dixième congrès du parti bolchevique, mars 1921

« Nous ne craignons pas de parler de nos faiblesses, et ces faiblesses, nous apprendrons à les surmonter… Si nous avions peur de le reconnaître, c’est alors que nous succomberions à coup sûr. »

Lénine, Conclusions du rapport politique au onzième congrès du parti bolchevique, avril 1922

« Je me suis complètement trompé dans mon appréciation de la fraction menchévik, dont je surestimais les capacités révolutionnaires et dont je croyais possible d’isoler et d’annuler la droite. Cette erreur fondamentale provenait cependant de ce que j’appréciais les deux fractions bolchevik et menchévik en me plaçant au point de vue de la révolution permanente et de la dictature du prolétariat, alors que bolcheviks et menchéviks adoptaient à cette époque le point de vue de la révolution bourgeoise et de la République démocratique. Je ne croyais pas que les deux fractions fussent séparées par des divergences aussi profondes et j’espérais (comme je l’ai exprimé maintes fois dans des lettres et rapports) que la marche même de la révolution les amènerait à la plate-forme de la révolution permanente et de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière — ce qui s’était réalisé partiellement en 1905. (Préface de Lénine à l’article de Kautsky sur les forces motrices de la révolution russe et position du journal Natchalo.)

J’estime que mon appréciation des forces motrices de la révolution était incontestablement juste, mais les conséquences que j’en tirais par rapport aux deux fractions étaient incontestablement fausses. Seul le bolchévisme, grâce à la rigidité de ses principes, put rallier tous les éléments véritablement révolutionnaires parmi les anciens intellectuels et la fraction avancée de la classe ouvrière. Et c’est uniquement parce qu’il réussit à créer cette organisation révolutionnaire compacte qu’il lui fut possible de passer rapidement de la position démocratique révolutionnaire à la position socialiste révolutionnaire. A l’heure actuelle, je pourrais encore facilement diviser mes articles de polémique contre les menchéviks et les bolcheviks en deux catégories : ceux qui étaient consacrés à l’analyse des forces internes de la révolution, à ses perspectives (Neue Zeit, organe théorique polonais de Rosa Luxembourg), et ceux dans lesquels j’appréciais les fractions de la social-démocratie russe, leur lutte, etc. »

Léon Trotsky, Lettre à M.S. Olminsky, 6 décembre 1921 « Il me souvient que le camarade Radek écrivit un jour que la puissance de la pensée tactique de Lénine apparut le plus brillamment dans la poussée accomplie après la signature de Brest, jusqu’à la marche sur Varsovie. Nous savons tous maintenant que cette marche sur Varsovie fut une erreur qui nous coûta extrêmement cher. Non seulement elle nous conduisit à la paix de Riga, qui devait nous séparer géographiquement de l’Allemagne, mais elle eut pour conséquence immédiate, entre autres résultats, d’aider considérablement à l’affermissement de l’Europe bourgeoise. La signification contre-révolutionnaire du traité de Riga pour le sort de l’Europe peut être comprise plus clairement si l’on se rappelle seulement les circonstances de 1923 et si l’on imagine que nous ayons eu alors une frontière commune avec l’Allemagne. Trop de choses disent que le développement des événements en Allemagne aurait été, dans ce cas, tout à fait différent. De plus, il est indubitable que, même en Pologne, le mouvement révolutionnaire aurait marché d’une façon beaucoup plus heureuse sans notre intervention militaire, qui fut suivie d’une défaite.

Lénine lui-même, autant que je le sache, donnait une formidable importance à “ l’erreur ” de Varsovie. Et néanmoins Radek, dans l’appréciation qu’il donne de l’envergure tactique de Lénine, a tout à fait raison. Certes, après la tentative qui fut faite pour “ éprouver ” les masses laborieuses de Pologne, tentative qui ne donna pas les résultats espérés ; après le recul qui nous fut infligé – et que l’on devait nécessairement nous infliger, car, étant donné le calme qui régnait alors en Pologne, notre marche sur Varsovie n’était qu’une incursion de partisans ; après la défaite qui nous força à signer la paix de Riga – il n’est pas difficile de conclure que les adversaires de la campagne voyaient juste et qu’il aurait mieux valu s’arrêter à temps et conserver la frontière avec l’Allemagne. Mais tout cela n’est devenu clair que plus tard. Ce qui est significatif pour Lénine dans l’idée de la marche sur Varsovie, c’est le courage de sa conception. Le risque était grand, mais l’importance du but l’emportait sur la grandeur du danger. L’échec possible ne constituait pas un péril pour l’existence même de la République des Soviets ; tout au plus entraînerait-il son affaiblissement. »

Trotsky, « Lénine », 1924

« Dans les premiers jours, sinon dans les premières heures qui suivirent le coup d’Etat, Lénine posa la question de l’Assemblée Constituante.

– Il faut l’ajourner, déclara-t-il, il faut proroger les élections. Il faut élargir le droit électoral, en donnant la faculté de voter aux jeunes gens de dix-huit ans. Il faut donner la possibilité de réviser les listes de candidats. Nos listes à nous-mêmes ne valent rien : on y trouve une quantité d’intellectuels d’occasion, et nous avons besoin d’ouvriers et de paysans. Les gens de Kornilov, les Cadets doivent être mis hors la loi.

On lui répliquait :

– Il n’est pas commode de surseoir maintenant. Ce sera compris comme une liquidation de l’Assemblée Constituante, d’autant plus que nous avons nous-mêmes accusé le Gouvernement provisoire d’atermoyer avec l’Assemblée.

– Bêtises ! répliquait Lénine. Ce qui importe, ce sont les actes et non les paroles. Pour le Gouvernement provisoire, l’Assemblée Constituante marquait ou pouvait marquer un pas en avant ; pour le pouvoir soviétique, surtout avec les listes actuelles, ce serait inévitablement un pas en arrière. Pourquoi trouvez-vous incommode d’ajourner ? Et si l’Assemblée Constituante se compose de Cadets, de mencheviks et de socialistes-révolutionnaires, est-ce que ce sera commode ?

– Mais à ce moment-là, nous serons plus forts, lui répliquait-on ; pour l’instant, nous sommes encore trop faibles. En province, on ne sait presque rien du pouvoir soviétique. Et si l’on reçoit maintenant la nouvelle que nous avons ajourné l’Assemblée Constituante, cela nous affaiblira encore davantage.

Sverdlov se prononçait contre l’ajournement avec une particulière énergie, car il était plus lié que nous avec la province. Lénine se trouva seul sur sa position. Il secouait la tête d’un air mécontent et répétait :

– C’est une erreur, c’est évidemment une erreur qui peut nous coûter cher ! Puisse-t-elle ne pas coûter à la révolution sa tête… Mais lorsque la décision eut été prise de ne pas différer, Lénine appliqua toute son attention aux mesures d’organisation que nécessitaient les préparatifs de l’Assemblée. »

Léon Trotsky, « Lénine », 1924

« Les tentatives récentes pour présenter les faits comme si j’avais répudié Les leçons d’Octobre sont complètement absurdes. Il est vrai que j’ai reconnu une  » erreur  » secondaire : quand j’ai écrit Les leçons d’Octobre, c’est-à-dire dans l’été de 1924, il m’a semblé que Staline avait eu, à l’automne de 1923, une attitude plus à gauche (c’est-à-dire centre-gauche) que Zinoviev. Je n’étais pas au courant de la vie intérieure du groupe jouant le rôle de centre secret de la fraction qui s’était constituée dans l’appareil de la majorité. Les documents publiés après la scission de ce groupe fractionnel, surtout la lettre purement brandlérienne de Staline à Zinoviev et Boukharine (le texte de cette lettre se trouve plus loin dans ce livre, dans Qui dirige aujourd’hui l’Internationale communiste ?) m’ont convaincu que le jugement que j’avais porté sur ce groupe de personnalités était faux ; toutefois cette inexactitude ne se rapporte pas au fond des problèmes posés. De fait, l’erreur sur les personnes n’est pas grave ; le centrisme est capable, il est vrai, de grands zigzags vers la gauche, mais – l’évolution de Zinoviev l’a démontré à nouveau – il est incapable de suivre une orientation révolutionnaire quelque peu systématique.

Les idées que j’ai développées dans Les leçons d’Octobre conservent aujourd’hui toute leur force. Il y a plus : depuis 1924, elles ont été encore confirmées.

Parmi les nombreuses difficultés de la révolution prolétarienne, il en est une tout à fait précise, concrète, spécifique ; elle découle de la situation et des tâches de la direction révolutionnaire du parti. Lors d’un revirement brusque des événements, les partis même les plus révolutionnaires risquent de se laisser dépasser et de proposer les mots d’ordre ou les méthodes de lutte d’hier pour des tâches et des besoins nouveaux.

Or, il ne peut y avoir, en général, de revirement plus brusque que celui que crée la nécessité d’une insurrection du prolétariat. C’est là que surgit le danger : il se peut que la direction du parti, la politique du parti dans son ensemble ne correspondent pas à la conduite de la classe et aux exigences de la situation.

Quand la vie politique se déroule avec une relative lenteur, de pareilles discordances finissent par se résorber ; elles provoquent des dommages, mais ne causent pas de catastrophes. En revanche, en période de crise révolutionnaire aiguë, on manque précisément de temps pour surmonter le déséquilibre et, en quelque sorte, rectifier le front sous le feu ; les périodes pendant lesquelles la crise révolutionnaire atteint sa plus grande acuité connaissent, par leur nature même, une évolution rapide. La discordance entre la direction révolutionnaire (hésitations, oscillations, attente, tandis que la bourgeoisie attaque furieusement) et les tâches objectives peut, en quelques semaines et même en quelques jours, provoquer une catastrophe qui ruine le bénéfice de nombreuses années de travail. Il est évident que le déséquilibre entre la direction et le parti, ou bien entre le parti et la classe, peut jouer en sens opposé : c’est le cas lorsque la direction devance le développement de la révolution, en confondant le cinquième mois de gestation avec le neuvième. L’exemple le plus éclatant d’un déséquilibre de ce genre s’est produit en Allemagne, en mars 1921. Nous avons vu là-bas se manifester dans le parti une violente  » maladie infantile de gauche « , et par suite le putschisme (aventurisme révolutionnaire). Ce danger est tout à fait réel, même pour l’avenir. Les leçons du IIIe Congrès de l’Internationale communiste gardent ici toute leur force. Mais l’expérience allemande nous a cruellement montré un danger de nature contraire : la situation est mûre et la direction est en retard. Quand la direction réussit à s’aligner sur la situation, celle-ci change : les masses se retirent et le rapport des forces devient brusquement défavorable. »

Léon Trotsky, L’Internationale communiste après Lénine, 1928

« Je crois qu’il faut maintenant inciter tous les camarades à faire tout leur possible autour d’eux pour prendre pied dans le mouvement syndical. Si tel ou tel groupe local, tel ou tel camarade, commet ce faisant une erreur, ce n’est pas un grand malheur. Cela ne fera qu’enrichir l’expérience de toute l’Opposition tchécoslovaque et internationale, qui interviendra alors au moment voulu pour corriger les erreurs et publier le document programmatique. »

Léon Trotsky, Développement en Tchécoslovaquie, 1er juillet 1930

« Toute erreur dans la stratégie révolutionnaire du prolétariat sert la bourgeoisie plus ou moins. Tout révolutionnaire peut commettre une erreur et ainsi aider involontairement la bourgeoisie. Il faut critiquer impitoyablement une erreur. Mais accuser des révolutionnaires prolétariens de construire sciemment un plan pour aider la bourgeoisie et compromettre l’Union Soviétique, ne peut être fait que par des fonctionnaires sans honneur ni conscience. Mais cela ne vaut pas la peine de s’attarder : tout cela est trop bête. Il n’est que trop évident que tout a été fait sur ordres et ceux qui les ont exécutés sont trop misérables. Mais par ailleurs, nous devons pas oublier une minute que ces messieurs ne cessent de compromettre l’Union Soviétique et le drapeau du communisme. »

Léon Trotsky, Le chômage mondial et le plan quinquennal soviétique, 21 août 1930

« Après l’écrasement de juillet, Lenine proclama ceci : le pouvoir ne peut désormais être pris que par une insurrection armée ; et là, il faudra, vraisemblablement, s’appuyer non sur les soviets, démoralisés par les conciliateurs, mais sur les comités d’usine ; le soviets, en tant qu’organes du pouvoir, devront être reconstitués après la victoire. En fait, les bolcheviks, deux mois plus tard, enlevaient les soviets aux conciliateurs. La nature de l’erreur de Lénine dans cette question est au plus haut degré caractéristique de son génie stratégique : dans ses desseins les plus audacieux, il calcule d’après les prémisses les moins favorables. De même que, partant en avril, par l’Allemagne, pour la Russie, il escomptait que de la gare il irait tout droit en prison ; ainsi, le 5 juillet, disait-il ;  » Peut-être vont-ils nous fusiller tous.  » Et maintenant il pensait : les conciliateurs ne nous laisseront point prendre la majorité dans les soviets… Les erreurs de tactique de Lénine étaient le plus souvent les produits secondaires de sa force stratégique. Dans le cas présent, il n’y a guère lieu de parler d’une erreur : quand un diagnostic en vient à déterminer une maladie au moyen d’éliminations successives, ses conjectures hypothétiques, à commencer par les pires, apparaissent non comme des erreurs, mais comme une méthode d’analyse. »

Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, 1930

« J’étais personnellement, dès le début c’est-à-dire depuis 1923, résolument opposé à ce que le Parti communiste rejoignit le Kuomintang, ainsi qu’à l’acceptation du Kuomintang dans  » l’Internationale communiste « . Radek fut toujours avec Zinoviev contre moi. Les plus jeunes membres de l’Opposition étaient avec moi comme un seul homme. Rakovsky qui se trouvait à Paris n’était pas suffisamment informé. Jusqu’en 1926, j’ai toujours voté au Bureau politique de façon indépendante sur cette question, contre tous les autres. En 1925, en même temps que les thèses sur le chemin de fer de l’Est chinois, que j’ai citées dans la presse de l’Opposition, j’ai proposé une fois de plus que le Parti communiste quittât immédiatement le Kuomintang. Cette proposition fut unanimement repoussée et servit plus tard, très largement, de prétexte aux attaques. En 1926 et 1927, j’ai eu des conflits ininterrompus avec les zinovievistes sur cette question. Deux ou trois fois, nous fûmes au bord de la rupture. Notre centre de direction comportait en nombre sensiblement égal des membres des deux tendances alliées, car ce n’était après tout qu’un bloc. Dans le vote, la position de l’Opposition de 1923 fut trahie par Radek, par principe, et par Piatakov, par manque de principe. Notre fraction (celle de 1923), très irritée par ces attitudes, exigea que Radek et Piatakov fussent retirés du centre. Mais, comme sur ce problème la scission avec les zinovievistes n’aurait pas manqué de se produire, par décision générale on me demanda de renoncer publiquement à mon point de vue et d’en informer par écrit l’Opposition. Et c’est ainsi qu’il advint que la demande de retrait fut déposée par nous si tard, bien que le Bureau politique et le Comité central eussent toujours opposé mon point de vue au point de vue officiel de l’Opposition. Maintenant je puis dire avec certitude que j’ai commis une erreur en cédant formellement sur cette question  » (écrit le 10 décembre 1930). »

Léon Trotsky, dans l’Internationale communiste après Lénine, 1930

« On peut tout tout simplement se tromper. Cela peut arriver. Mais alors on dit : Je n’ai pas compris, je me suis trompé, j’ai commis une erreur. »

Léon Trotsky, La révolution permanente, 1931

« Bien que le gouvernement soviétique de Russie ait reconnu en principe la guerre révolutionnaire, il a signé, comme on le sait, le traité très dur de Brest-Litovsk. Pourquoi ? Parce que les paysans et les ouvriers, sauf une petite couche d’ouvriers avancés, ne voulaient pas la guerre. Les mêmes paysans et ouvriers défendirent ensuite héroïquement la révolution soviétique contre ses ennemis innombrables. Mais, quand nous avons essayé de transformer la guerre défensive, qui nous avait été imposée par Pilsudski, en une guerre offensive, nous avons subi une défaite, et cette erreur, née d’une mauvaise appréciation des forces, frappa très durement le développement de la révolution mondiale.

L’Armée rouge existe déjà depuis 14 ans. « Nous ne sommes pas des pacifistes. » Mais pourquoi alors le gouvernement soviétique proclame-t-il à chaque occasion sa politique de paix ? Pourquoi propose-t-il le désarmement et conclut-il des pactes de non agression ? Pourquoi ne se sert-il pas de l’Armée Rouge comme d’un moyen de la révolution prolétarienne mondiale ? Il faut croire qu’il ne suffit pas d’être en principe pour la guerre révolutionnaire. Il faut encore, de plus, avoir la tête sur ses épaules. Il faut tenir compte des circonstances, du rapport des forces et des sentiments des masses. »

Léon Trotsky, Contre le national-communisme, 25 août 1931

« Marx enseignait qu’aucun ordre social n’abandonne la scène avant d’avoir épuisé ses possibilités créatrices. Le Manifeste flétrit le capitalisme parce qu’il entrave le développement des forces productrices. A son époque cependant, ainsi qu’au cours des décennies suivantes, cette entrave n’était que relative : si, dans la seconde moitié du XIX° siècle, l’économie avait pu être organisée sur les fondements socialistes, le rythme de sa croissance aurait été incomparablement plus rapide. Cette thèse, théoriquement incontestable, ne change rien au fait que les forces productives ont continué à croître, à l’échelle mondiale, sans interruption jusqu’à la guerre mondiale. Ce n’est qu’au cours des vingt dernières années qu’en dépit des découvertes les plus modernes de la science et de la technique, s’est ouverte la période de la stagnation directe et même du déclin de l’économie mondiale. L’humanité commence à vivre sur le capital accumulé et la prochaine guerre menace de détruire pour longtemps les bases même de la civilisation. Les auteurs du Manifeste escomptaient que le Capital se briserait longtemps avant de transformer, de régime relativement réactionnaire en un régime absolument réactionnaire. Cette transformation ne s’est précisée qu’aux yeux de la génération actuelle et elle a fait de notre époque celle des guerres, des révolutions et du fascisme. L’erreur de Marx-Engels quant aux délais historiques découlait d’une part de la sous-estimation des possibilités ultérieures inhérentes au capitalisme et d’autre part de la surestimation de la maturité révolutionnaire du prolétariat. La révolution de 1848 ne s’est pas transformée en révolution socialiste, comme le Manifeste l’avait escompté, mais ouvrit par la suite à l’Allemagne la possibilité d’un épanouissement formidable. La Commune de Paris démontra que le prolétariat ne peut arracher le pouvoir à la bourgeoisie sans avoir à sa tête un parti révolutionnaire éprouvé. Or la longue période d’essor capitaliste qui suivit entraîna, non l’éducation d’une avant-garde révolutionnaire, mais au contraire, la dégénérescence bourgeoise de la bureaucratie ouvrière, qui devint à son tour le frein principal de la révolution prolétarienne. Cette « dialectique », les auteurs du Manifeste ne pouvaient la prévoir eux-mêmes…

Le Manifeste, conçu pour une époque révolutionnaire contient (à la fin de son second chapitre) dix revendications qui correspondent à la période de la transition immédiate du capitalisme au socialisme. Dans leur préface de 1872 Marx et Engels indiquèrent que ces revendications étaient en partie vieillies et qu’elles n’avaient plus en tout cas qu’une signification secondaire. Les réformistes se sont emparés de cette appréciation ; ils l’on interprétée dans le sens que les mots d’ordre révolutionnaires transitoires cédaient définitivement la place au « programme minimum » de la social-démocratie qui, lui, comme on le sait, ne sortait pas du cadre de la démocratie bourgeoise. En réalité, les auteurs du Manifeste ont indiqué de façon très précise la principale correction à apporter à leur programme de transition, à savoir : « Il ne suffit par que la classe ouvrière s’empare de la machine d’état pour la faire servir à sa propre fin ». Autrement dit, la correction visait le fétichisme de la démocratie bourgeoise. A l’Etat capitaliste, Marx opposa plus l’état de type de la Commune. Ce « type » a pris, par la suite, la forme beaucoup plus précise des soviets. Il ne peut y avoir aujourd’hui de programme révolutionnaire sans soviets et sans contrôle ouvrier. Quant à tout le reste, aux dix revendications du Manifeste, qui, à l’époque de la paisible activité parlementaire, apparaissaient « archaïques », elles ont jusqu’à présent revêtu toute leur importance. Ce qui est, en revanche, vieilli sans espoir, c’est le « programme minimum » social-démocrate. Pour justifier l’espoir que la « révolution bourgeoise allemande ne peut être que le prélude de la révolution prolétarienne », le Manifeste invoque les conditions générales beaucoup plus avancées de la civilisation européenne par rapport à l’Angleterre du XVI° siècle et à la France au XVII°, et le développement bien supérieur du prolétariat. L’erreur de ce pronostic ne consiste pas seulement dans l’erreur sur le délai. Quelques mois plus tard, la révolution de 1848 montra précisément que, dans la situation d’une évolution plus avancée, aucune des classes bourgeoises n’est capable de mener jusqu’au bout la révolution : la grande et moyenne bourgeoisie est trop liée aux propriétaires fonciers et trop soudée par la peur des masses ; la petite bourgeoisie est trop dispersée et trop dépendante, par l’intermédiaire de ses dirigeant de la grande bourgeoisie. Comme l’a démontré l’évolution ultérieure en Europe et en Asie, la révolution bourgeoise, prise isolément, ne peut plus du tout se réaliser. La purification de la société des défroques féodales n’est possible que si le prolétariat, libéré de l’influence des partis bourgeois, est capable de se placer à la tête de la paysannerie et d’établir sa dictature révolutionnaire. Par là-même, la révolution socialiste pour s’y dissoudre ensuite. La révolution internationale devient ainsi un chaînon de la révolution internationale. La transformation des fondements économiques et de tous les rapports de la société prend un caractère permanent. »

Léon Trotsky, 90 ans du Manifeste communiste, 1937

« Nous avons longtemps affirmé que Thermidor ne faisait que se préparer en U.R.S.S et ne s’était pas encore accompli. Puis, donnant à l’analogie avec Thermidor un caractère plus précis et plus réfléchi, nous en sommes arrivés à la conclusion que Thermidor était déjà derrière nous. Cette correction publique de notre propre erreur ne suscita pas dans nos rangs le moindre désarroi. Pourquoi ? Parce que nous avions tous porté le même jugement sur l’essence des processus qu’avait connus l’Union soviétique en y suivant ensemble le développement de la réaction jour après jour. Il ne s’agissait pour nous que de préciser une analogie historique, rien de plus. J’espère qu’aujourd’hui encore, bien que quelques camarades tentent de tâter les divergences sur la question de la « défense de l’U.R.S.S. » – et nous en discuterons plus loin- nous arriverons, tout simplement en précisant nos propres idées, à préserver notre unanimité sur le terrain du programme de la Quatrième Internationale. »

Léon Trotsky, Défense du marxisme, 1937

« En mars 1931 s’était déroulé à Moscou un procès d’un prétendu « centre menchevique » : les accusés avouaient leurs « crimes ». Trotsky avait cru aux aveux et à la culpabilité des accusés et avait reconnu son erreur en 1936, sur les instances de Sedov. »

Trotsky, 18 juin 1938

« J’avais proposé dès le début de 1920 le passage à la Nep [14]. Mais je n’étais nullement convaincu d’avance du succès. Ce n’était pas pour moi un secret que le remède pouvait s’avérer pire que le mal. Quand je me heurtai à l’opposition de la direction du parti, je ne fis pas ouvertement appel à la base, pour ne pas mobiliser la petite bourgeoisie contre les ouvriers. Il fallut l’expérience des douze mois qui suivirent pour convaincre le parti de la nécessité d’un cours nouveau. Mais il est remarquable que précisément les anarchistes de tous les pays aient accueilli la Nep comme… une trahison du communisme. Et maintenant, les avocats des anarchistes nous accusent de ne pas l’avoir introduite une année plus tôt ! Au cours de l’année 1921, Lénine a plus d’une fois publiquement reconnu que l’obstination du parti à maintenir les méthodes du communisme de guerre était devenue une grave erreur. Mais qu’est-ce que cela change à l’affaire ? Quelles qu’aient été les causes de l’insurrection de Cronstadt, immédiates ou lointaines, sa signification était celle d’une menace mortelle pour la dictature du prolétariat. La révolution prolétarienne, même si elle avait commis une erreur politique, devait-elle se punir elle-même et se suicider ?

Ou peut-être suffisait-il de communiquer aux insurgés de Cronstadt les décrets sur la Nep pour les apaiser de cette façon ? Illusion ! Les insurgés n’avaient pas consciemment de programme, et, par la nature même de la petite bourgeoisie, ne pouvaient pas en avoir. Eux-mêmes ne comprenaient pas clairement que leurs pères et leurs frères avaient, avant tout, besoin de la liberté du commerce. Ils étaient mécontents, révoltés, mais ne connaissaient pas d’issue. Les éléments les plus conscients, c’est-à-dire les plus à droite, qui agissaient en coulisse, voulaient la restauration du régime bourgeois. Mais ils n’en parlaient pas à voix haute. L’aile « gauche » voulait la liquidation de la discipline, les « soviets libres » et une meilleure pitance. Le régime de la Nep ne pouvait apaiser les paysans que graduellement, et, à la suite des paysans, la partie mécontente de l’armée et de la flotte. Mais il fallait pour cela l’expérience et le temps.

Il est plus puéril encore de prétendre que l’insurrection n’était pas une insurrection, que les marins ne proféraient aucune menace, qu’ils s’étaient « seulement » emparés de la forteresse et des bâtiments de guerre, etc. Cela veut dire que si les bolcheviks ont attaqué la forteresse en passant sur la glace, la poitrine à découvert, c’est uniquement à cause de leur mauvais caractère, de leur penchant à provoquer artificiellement des conflits, de leur haine des marins de Cronstadt ou de la doctrine anarchiste (à laquelle, soit dit en passant, personne ne pensait en ces jours-là). N’est-ce pas là bavardage puéril ? Se mouvant librement dans l’espace et le temps, des critiques dilettantes essaient — dix-sept ans après — de nous suggérer l’idée que tout se serait terminé à la satisfaction générale, si la révolution avait laissé à eux-mêmes les marins insurgés. Mais le malheur est que la contre-révolution ne les aurait nullement laissés à eux-mêmes La logique de la lutte donnait, dans la forteresse, l’avantage aux éléments les plus extrémistes, c’est-à-dire aux contre-révolutionnaires. Le besoin de ravitaillement aurait placé la forteresse dans la dépendance directe de la bourgeoisie étrangère et de ses agents, les émigrés blancs. Tous les préparatifs nécessaires pour cela étaient déjà en cours. Attendre passivement, dans de telles conditions, un dénouement heureux, c’est sans doute ce dont auraient été capables des gens du type des anarcho-syndicalistes espagnols ou des poumistes. Par bonheur les bolcheviks appartenaient à une autre école. Ils considéraient que leur devoir était d’éteindre l’incendie dès le début, et par conséquent, avec le moins de victimes. »

Trotsky, Beaucoup de tapage autour de Cronstadt, 15 janvier 1938

« Le document de l’opposition intitulé La guerre et le conservatisme bureaucratique concède que Trotsky a raison neuf fois sur dix, peut-être même quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent. Je comprends trop bien le caractère conventionnel et fort magnanime de cette concession. Le nombre de mes erreurs est en réalité bien plus élevé. »

Léon Trotsky, Défense du marxisme, 1940

« Pendant quarante-trois années de ma vie consciente je suis resté un révolutionnaire ; pendant quarante-deux de ces années j’ai lutté sous la bannière du marxisme. Si j’avais à tout recommencer, j’essaierais certes d’éviter telle ou telle erreur, mais le cours général de ma vie resterait inchangé. Je mourrai révolutionnaire prolétarien, marxiste, matérialiste dialectique, et par conséquent intraitable athéiste. Ma foi dans l’avenir communiste de l’humanité n’est pas moins ardente, bien au contraire elle est plus ferme aujourd’hui qu’elle n’était au temps de ma jeunesse. »

Léon Trotsky, Testament, 27 février 1940

« Le Pape et Marx

Au Concile du Vatican de 1870, l’Église était déjà embourgeoisée et dut réviser sa doctrine traditionnelle pour proclamer le dogme de l’infaillibilité du Pape.

Que le Dieu des Cieux, créateur de toutes choses, détienne la vérité est, somme toute, logique et affaire de croyance ; mais l’affirmation qu’un homme ne se trompe jamais relève de la doctrine bourgeoise des Lumières des encyclopédistes et libres penseurs, incarnées par la déesse Raison, qui éclaire l’humanité, force les convictions, transforme le monde et fait le tour de l’univers, à l’instar des principes sacrés de liberté, d’égalité, et de fraternité de la Révolution bourgeoise de 1789. Lorsque les idées toutes-puissantes descendent ainsi sur terre, elles sont personnifiées par le grand Architecte des francs-maçons, le Pape, les chefs d’État capitalistes et, pour les marxistes embourgeoisés, par Marx, Lénine [1] et Staline.

Marx voulait que l’on ne parlât pas de marxisme, mais de socialisme scientifique, pour éviter qu’on attribuât à sa personne ce qui est le patrimoine théorique du prolétariat. Cependant, l’idéologie bourgeoise imprègne le mode de vie et l’éducation modernes au point qu’on ne peut se faire à l’idée d’une théorie qui ne soit pas liée à un auteur, mais produite par l’activité pratique et intellectuelle d’une collectivité, à l’instar de la Bible, par exemple.

Certes, le nom de socialisme scientifique est bien pompeux, mais c’est – avec les méthodes de la science, telles qu’elles se pratiquent dans le domaine de la physique, chimie, biologie, etc. – un effort de théorisation des relations et du devenir de la société qui, déjà sous nos yeux, exige une coordination et une organisation de plus en plus étroites. Confondre cet effort prodigieux qui incombe tout naturellement à la classe des producteurs, avec les élucubrations de l’esprit d’un seul homme (qu’il faut dès lors doter de vertus surhumaines) dérive de l’esprit de propriété, soit la domination aussi bien physique que spirituelle du monde et des masses par quelques privilégiés.

Les efforts théoriques de Marx ne peuvent être que déformés et détournés de leur but par ceux qui les divinisent : les masses devront-elles attendre un nouveau Marx ou Lénine pour qu’une révolution ait une chance de succès ? L’histoire moderne ne se complaît-t-elle pas à détrôner et à ridiculiser les géants de l’histoire, déboulonnant les Staline, etc. ?

Enfin, il est commode de citer tel écrit traitant de telle période et de tel mouvement particuliers pour justifier n’importe quelle thèse ou action, ou pour mettre le génie [2] en contradiction avec lui-même ! La question : « Est-il arrivé que Marx se trompe ? » ne mérite pas de réponse.

Le « parti Marx » et la Commune

C’est probablement pour ne pas vexer les ouvriers français de notre génération et pour ne pas déprécier Marx que la publication de la correspondance Marx-Engels s’arrête en 1868, au moment où, dans leurs écrits privés, les « fondateurs » du socialisme scientifique affirmèrent leur conviction que les ouvriers français s’étaient trop ramollis pour renverser un bonapartisme pourtant décrépit et avaient besoin d’une bonne volée [3], alors qu’ils étaient à la veille d’accomplir la plus grande épopée de tous les temps : la Commune de Paris. Qui plus est, Marx et Engels s’acharnèrent à déconseiller au prolétariat français de prendre l’initiative d’une révolution sociale, mais revendiquèrent la Commune comme la confirmation et la victoire définitives de leur théorie et de leur parti. En outre, dans la première Adresse de l’Internationale, Marx avait défini la guerre comme défensive du côté allemand et, dans la seconde , il la dénonçait comme expansionniste. Bref, du point de vue de la logique rationnelle, Marx et Engels se seraient contredits d’un événement à l’autre, rectifiant à chaque tournant leur jugement antérieur, pour faire aussitôt une nouvelle bévue !

Les marxistes imprégnés de la mentalité bourgeoise, s’ils sont bien intentionnés à l’égard de Marx, préfèrent ne pas trop insister sur cette partie de l’œuvre du maître, d’autres, moins bien intentionnés, en tirent prétexte pour l’escamoter, car Marx et Engels s’y révèlent de farouches partisans de la violence et d’ardents révolutionnaires. Lénine qui prépara la révolution russe sur le modèle de la Commune, s’acharna au contraire à étudier les quelques textes de Marx et Engels sur la guerre civile en France, dont il pouvait disposer, comme il ressort de sa Préface de 1907 [4] qu’il termine en disant : « Nous arrêterons ici le bref aperçu des leçons de politique, d’une politique digne du prolétariat, que nous donne Marx dans ses lettres à Kugelmann Lénine a compris tout le sens de la formule en Marx : « Les principes de la Commune sont éternels et ne peuvent être détruits. Ils resurgiront toujours de nouveau jusqu’à ce que la classe ouvrière soit émancipée ».

La victoire de la révolution russe confirma ses prévisions, tirées de l’étude de Marx-Engels confrontée au développement économique et social de la Russie : « Aujourd’hui (avril 1920), nous sommes déjà en présence d’une expérience internationale appréciable, qui atteste explicitement que certains traits essentiels de notre révolution ont une portée non point locale, non point particulièrement nationale, non seulement russe, mais internationale » et de préciser qu’il entend par portée internationale « la répétition historique inévitable, à l’échelle internationale, de ce qui s’est passé chez nous [5]. » Lénine savait parfaitement que le marxisme n’était pas une simple création intellectuelle de Marx, mais l’enregistrement de l’expérience historique des luttes du prolétariat dans les grandes batailles décisives qui représentent les sommets et les tournants de l’évolution humaine. [6]. Il savait que le socialisme scientifique avait été conditionné d’abord par l’expérience historique de luttes de masses populaires immenses au cours de la révolution bourgeoise et par l’affirmation -possible seulement après cette vague de faits historiques – que la révolution ne devait pas être théorisée comme elle l’avait fait elle-même, mais d’une manière scientifique, sur la base du matérialisme économique, historique et dialectique. Enfin la révolution de juin 1848 eut déjà un caractère nettement prolétarien et socialiste, et permit à Marx-Engels de prévoir dans leurs grandes lignes les conditions de la future Commune.

Théorie, histoire et action révolutionnaire

La lecture des trois Adresses de l’Internationale, rédigées par Marx en 1870-1871, peut donner l’impression de contradictions et de rectifications progressives. En effet, elles ne permettent pas de comprendre les raisons des prises de positions successives de Marx, ni de saisir la complexité, la succession et parfois l’imbrication du développement historique et social. Dans ses ouvrages sur cette période, Lénine a toutefois montré la cohérence des jugements de Marx-Engels, d’une part, avec leur propre théorie, d’autre part, avec les situations objectives, qui au cours de la crise de 1870-1871 furent celles des étapes les plus importantes de toute l’époque capitaliste, du début à sa fin : 1º révolution bourgeoise et formation de l’unité nationale (en Allemagne), c’est-à-dire phase progressive du capitalisme ; 2º transformation de la guerre nationale révolutionnaire bourgeoise en guerre impérialiste pour ce qui est de l’Allemagne ; 3º unification du prolétariat allemand à l’échelle, non plus de petites fractions d’État, mais d’un État national unitaire ; 4º constitution du prolétariat en classe, et donc en parti politique, non seulement à l’échelle nationale, mais encore internationale, 5º transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, avec le renversement de la bourgeoisie en France et l’érection du prolétariat en classe dominante (instauration de l’État de la dictature du prolétariat).

Tous ces niveaux historiques très divers du développement social qui s’étalent sur des siècles, puisque la première révolution nationale bourgeoise date de 1659 en Angleterre et le capitalisme dure encore aujourd’hui, se succèdent et s’imbriquent au cours de la grave crise sociale de 1870-1871, à un rythme prodigieux. C’est ce qui donne à la guerre civile en France une importance fondamentale pour le marxisme d’hier et d’aujourd’hui.

Mais il se trouve que la progression historique de la lutte n’a nullement été rectiligne ; elle a connu des périodes d’avance et de recul qui semblent chaotiques. Ainsi la formation de l’unité nationale bourgeoise de l’Allemagne provoque le renversement de l’État français et produit une sorte de vacance de pouvoir, qui facilite l’instauration de la dictature du prolétariat en France, c’est-à-dire l’érection du prolétariat français en classe dominante. Or, à un moment où, selon Marx, le prolétariat allemand vient tout juste d’accéder à une existence à l’échelle nationale, il est pratiquement aussi fort que le prolétariat français, qui s’érige déjà en classe dominante en France.

Les directives du « parti Marx » au prolétariat dans cette période dense et complexe dérivent à la fois de principes théoriques et de l’analyse du rapport des forces, qui permet de déterminer le moment et les modalités de l’application de ces principes. C’est l’appréciation de l’ensemble de la situation politique, économique et sociale internationale qui explique les directives du « parti Marx » aux ouvriers allemands, français etc. et à la Commune. C’est sur ce plan que le présent recueil complète les textes classiques sur la Guerre civile en France.

La correspondance de Marx et d’Engels et leurs déclarations sur la Commune permettent, par exemple, de mieux saisir pourquoi ils ont déconseillé au prolétariat français de prendre l’initiative de la Commune (en fait, la bourgeoisie prit l’initiative de l’attaque) : 1º l’analyse du rapport de forces vers la fin du règne de Napoléon III révéla à Marx que l’opposition républicaine et même les ouvriers ne pourraient renverser le bonapartisme, et lui fit comprendre que le prolétariat français ne pouvait vaincre dans la révolution sociale [7] . C’est avec angoisse qu’ils suivirent le processus entraînant le prolétariat héroïque de Paris vers une défaite, d’autant qu’ils estimaient que la crise sociale mûrissait rapidement à l’échelle internationale de sorte que la bataille décisive eût pu s’engager dans des conditions plus favorables et avec de plus fortes chances de succès (cf. p. 53 et 130 sqq., et les notes n° 39 et 121). Au reste, la correspondance privée et les déclarations qui reflètent l’activité de Marx et d’Engels, mettent en évidence qu’ils pouvaient certes déchiffrer l’histoire et conseiller les quelques camarades de leur parti, mais que leurs moyens d’intervention directe étaient dérisoires. 2º Une amère expérience historique avait appris à Marx et à Engels que le prolétariat pouvait, certes, faire une révolution sans être bien organisé ni conduit par un parti puissant, mais qu’il ne pouvait vaincre dans ces conditions. [8] Or, ils étaient particulièrement bien placés, à la tête de l’Internationale, pour connaître le degré d’organisation du prolétariat français et pour juger que la révolution échouerait parce qu’elle n’avait pas été suffisamment préparée. (cf. p. 53 et 130 sqq.) Si la révolution est un drame social et une lutte impitoyable, la théorie révolutionnaire est, elle aussi, terrible et inflexible. Marx et Engels le montrèrent aussi bien avant, pendant qu’après la Commune, aux côtés de laquelle ils luttèrent à tous les niveaux du combat. [9]. Sur le plan de la tactique militaire préconisée par Marx-Engels, la Commune a confirmé que le prolétariat part avec un lourd handicap lorsqu’il attend la défaite militaire pour attaquer le pouvoir bourgeois. En effet, la révolution a le plus de chances de vaincre, si elle parvient à arrêter la mobilisation et la guerre dès le début des hostilités.

Si demain les premières fusées devaient partir, l’avenir serait sombre. Mais ce n’est pas une fatalité. En tout cas, ce n’est pas en restant passif et en invoquant la paix que le prolétariat arrête les carnages cycliques des guerres : cela le marxisme l’a affirmé depuis toujours, et l’histoire l’a amplement confirmé. »

R. Dangeville

Notes

[1] Amadeo Bordiga, le premier secrétaire du Parti communiste d’Italie, évoquait souvent le désespoir et la colère de Trotsky, disant : « Mais, c’est du pharaonisme, du pharaonisme ! », quand il passa pour la première fois devant le mausolée de Lénine, construit par les créateurs du culte de la personnalité.

[2] La publication des manuscrits préparatoires de l’œuvre connue de Marx a l’utilité, entre autres, de ramener Marx au nombre des humains, en mettant en évidence ses méthodes de recherche et son zèle infatigable.

Dans leur correspondance, Marx et Engels tâtonnent parfois et font des hypothèses qui font partie de la recherche et de l’étude de l’évolution historique, mais ne sont pas des jugements définitifs à partir desquels ils donneront leurs directives aux partis ouvriers. Ainsi à la question de savoir si la Russie interviendrait dans le conflit de 1870-1871, Marx répondra finalement qu’elle ne le peut pas, parce qu’elle n’est pas militairement prête, du fait de difficultés intérieures. [3] De fait, la Prusse renversa le régime bonapartiste, et Marx affirmera : « Quelle que soit l’issue de la guerre, elle aura exercé le prolétariat français au maniement des armes, et c’est là la meilleure garantie pour l’avenir » (lettre à Kugelmann, 13 décembre 1870). Marx n’eut jamais l’occasion, ni l’envie de s’abaisser à la vile et hypocrite autocritique.

[4] Cf. V. Lénine, la Commune de Paris, Éditions en Langues Étrangères, Moscou, 110 p. La citation que nous avons reproduite se trouve page 10.

Le lecteur se reportera en outre aux ouvrages de Lénine sur les enseignements de la Commune, ainsi qu’aux textes classiques de Marx-Engels sur la Guerre Civile en France. 1871, Paris, Éditions Sociales, 1953, 358 p.

[5]Lénine, le Gauchisme, maladie infantile du communisme, in Oeuvres choisies, 1953, 11/2, p. 345, ainsi que le commentaire de la Gauche communiste italienne : Sur le texte de Lénine, la maladie infantile du communisme (« le Gauchisme »), Éd. « Programme communiste », (B. P. 24, Paris 19e) qui rappelle le mot de Lénine, selon lequel on guérit plus facilement d’une maladie infantile que sénile.

[6] Engels note que cette expérience fut particulièrement nette en France. « Le développement économique et politique de la France depuis 1789 a fait que, depuis 50 ans, aucune révolution n’a pu éclater à Paris sans revêtir un caractère prolétarien [cf. Marx-Engels, Écrits militaires, l’Herne, 1970, pp. 113-117, où Engels tire les leçons de la Commune de 1793-1794], de sorte qu’après la victoire le prolétariat, qui l’avait achetée de son sang, entrait en scène avec ses revendications propres. Ces revendications étaient plus ou moins fumeuses, selon le degré de maturité atteint par les ouvriers parisiens, mais, en définitive, elles visaient toutes à la suppression de l’antagonisme de classe entre capitalistes et ouvriers. » Cf. la Guerre civile en France. 1871, p. 292-293. Voir aussi notre note nº 104.

[7] Marx et Engels ne furent pas surpris lorsqu’elle éclata : depuis des mois, ils prévoyaient qu’elle devait survenir.

[8] « Pour qu’au jour de la décision, le prolétariat soit assez fort pour VAINCRE, il est nécessaire qu’il se constitue en un Parti autonome, un parti de classe conscient, séparé de tous les autres. C’est ce que Marx et moi nous n’avons cessé de défendre depuis le Manifeste de 1848 ». (Engels à G. Trier, le 18 décembre 1889).

[9] Dans leur Karl Marx (Gallimard, 1937 et 1970), O. Maenchen-Helfen et B. Nicolaïevski (qui avaient eu accès aux Archives Marx-Engels à Moscou) rapportent qu’Engels avait eu l’intention d’aller organiser la défense en France afin de préserver, autant que possible, les forces du prolétariat, mais il dut renoncer à son projet, car au premier revers, il eût été considéré comme traître, étant « Prussien ». Or le meilleur général ne peut remporter la victoire, sans essuyer quelque défaite. Des centaines de lettres précieuses attestant de l’activité inlassable de Marx-Engels en faveur de la Commune n’ont pu être retrouvées, cf. notes n° 33 et 113.

La Commune de 1871 – K. Marx – F. Engels – Présentation (par R. Dangeville)

« Des erreurs d’appréciation étaient cependant inévitables. Engels, emporté par l’enthousiasme, a fondé sur la révolution de juin des espoirs excessifs. S’il a justement estimé l’importance de cette première révolte pour l’évolution de la lutte des classes, il n’a pas mesuré immédiatement les conséquences, pour l’ensemble du mouvement révolutionnaire européen, de cette défaite du prolétariat. Cependant dès le 18 juillet, il montre comment celle-ci a décuplé les espoirs et l’audace de la bourgeoisie, et, dans un article du 30 novembre, il déclare que Cavaignac en remportant la victoire sur quarante mille ouvriers français, a vaincu la révolution européenne. Par ailleurs, en refusant tout avenir aux nations slaves – Polonais, Russes et slaves de Turquie exceptés – Engels se trompe. En ne reprenant pas ces affirmations dans son ouvrage, « Révolution et contre-révolution en Allemagne », il reconnaît implicitement cette erreur.

Parfois aussi, l’enthousiasme révolutionnaire de Marx et d’Engels les entraîne à surestimer les forces de la révolution, à espérer son réveil prochain au moment où la contre-révolution triomphe. Marx a déclaré plus tard qu’Engels et lui-même étaient en droit d’espérer que la bourgeoisie allemande, dans sa lutte contre l’absolutisme et le féodalisme, ferait preuve du courage que la bourgeoisie anglaise avait montré dans les mêmes circonstances.

Il ne faut pas s’étonner de ces erreurs commises en pleine fournaise révolutionnaire par deux jeunes et ardents journalistes. Brillant amalgame de fougue et de sagesse, d’élan et de modération, la Nouvelle Gazette rhénane reste un modèle de journal révolutionnaire où marxistes et non marxistes trouveront une source inépuisable d’enrichissement.

Source: http://www.matierevolution.org/spip.php?article4669 

Advertisements

Laisser un commentaire

Pour oublier votre commentaire, ouvrez une session par l’un des moyens suivants :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s