Introduction à la critique de l’économie politique (1857) par Karl Marx

Une première étude de Marx préfigurant la Critique de l’Économie politique, publiée dix-huit mois plus tard.

«Dans cette prospérité générale, où les forces productives de la société bourgeoise se développent avec toute la luxuriance dont elles sont susceptibles dans le cadre des rapports bourgeois, il ne peut être question d’une véritable révolution. Une telle révo­lu­tion n’est possible que dans des périodes où ces deux facteurs, les forces de production modernes et les formes de production bourgeoises, entrent en conflit. Les différentes querelles auxquelles se livrent présentement les représentants des diverses fractions des partis de l’ordre sur le continent et dans lesquelles ils se compromettent récipro­que­ment, bien loin de donner l’occasion de révolutions nouvelles, ne sont au contraire possibles que parce que la base des rapports est momentanément si sûre et, ce que la réaction ne sait pas, si bourgeoise. Toutes les tentatives de réaction arrêtant le déve­lop­pe­ment bourgeois s’y briseront aussi sûrement que toute indignation morale, ou toutes les proclamations enthousiastes des démocrates. Une nouvelle révolution ne sera possi­ble qu’à la suite d’une nouvelle crise. Mais elle est aussi sûre que celle-ci »

– Karl Marx in la revue Neue Rheinische Zeitung, 1850, pp. 467-468

Couverture de la Contribution à la Critique de l'économie politique

Une édition électronique réalisée à partir de l’œuvre de KARL MARX, CONTRIBU­TION À LA CRITIQUE DE L’ÉCONOMIE POLITIQUE. Traduit de l’allemand par Maurice Husson et Gilbert Badia. Paris : Éditions sociales, 1972, 309 pages

L’ouvrage comporte 3 textes :

1er texte :   Critique de l’économie politique

2e texte :    Introduction à la critique de l’économie politique

3e texte :    Fragment de la version primitive de la «Contribution à la critique de l’économie politique» (1858)

La critique de l’économie politique, pierre angulaire du socialisme scientifique, a été pendant presque toute sa vie une des préoccupations dominantes de Karl Marx et le thème essentiel de ses recherches. Le Capital est en effet le fruit d’une longue élaboration, et cette œuvre maîtresse plonge ses racines jusque dans la jeunesse même de son auteur.

[Extrait du 2e texte l’Introduction à la critique de l’économie politique» – in La méthode de l’économie politique]

«Quand nous considérons un pays donné au point de vue de l’économie politique, nous commençons par étudier sa population, la division de celle-ci en classes, sa répartition dans les villes, à la campagne, au bord de la mer, les différentes branches de production, l’exportation et l’importation, la production et la consommation annuelles, les prix des marchandises, etc.

Il semble que ce soit la bonne méthode de commencer par le réel et le concret, qui constituent la condition préalable effective, donc en économie politique, par exemple, la population qui est la base et le sujet de l’acte social de production tout entier. Cependant, à y regarder de plus près, on s’aperçoit que c’est là une erreur. La population est une abstraction si l’on néglige par exemple les classes dont elle se compose. Ces classes sont à leur tour un mot creux si l’on ignore les éléments sur lesquels elles reposent, par exemple le travail salarié, le capital etc. Ceux-ci supposent l’échange, la division du travail, les prix, etc. Le capital, par exemple, n’est rien sans le travail salarié, sans la valeur, l’argent, le prix, etc. Si donc on commençait ainsi par la population, on aurait une représentation chaotique du tout et, par une détermination plus précise, par l’analyse, on aboutirait à des concepts de plus en plus simples ; du concret figuré ou passerait à des abstractions de plus en plus minces, jusqu’à ce que l’on soit arrivé aux déterminations les plus simples. Partant de là, il faudrait refaire le chemin à rebours jusqu’à ce qu’enfin on arrive de nouveau à la population, mais celle-ci ne serait pas, cette fois, la représentation chaotique d’un tout, mais une riche totalité de détermi­na­tions et de rapports nombreux. La première voie est celle qu’a prise très historiquement l’économie politique à sa naissance. Les économistes du XVIIe siècle, par exemple, commen­cent toujours par une totalité vivante : population, nation, État, plusieurs États ; mais ils finissent toujours par dégager par l’analyse quelques rapports généraux abstraits déterminants tels que la division du travail, l’argent, la valeur, etc. Dès que ces facteurs isolés ont été plus ou moins fixés et abstraits, les systèmes économiques ont commencé, qui partent des notions simples telles que travail, division du travail, besoin, valeur d’échange, pour s’élever jusqu’à l’État, les échanges entre nations et le marché mondial. Cette dernière méthode est manifeste­ment la méthode scientifique correcte. Le concret est concret parce qu’il est la synthèse de multiples déterminations, donc unité de la diversité. C’est pourquoi il apparaît dans la pensée comme procès de synthèse, comme résultat, non comme point de départ, bien qu’il soit le véritable point de départ et par suite également le point de départ de la vue immédiate et de la représentation.»

(…)

Un énorme progrès fut fait par Adam Smith quand il rejeta toute détermination particulière de l’activité créatrice de richesse pour ne considérer que le travail tout court, c’est-à-dire ni le travail manufacturier, ni le travail commercial, ni le travail agricole, mais toutes ces formes de travail dans leur caractère commun. Avec la généralité abstraite de l’activité créatrice de richesse apparaît alors également la généralité de l’objet dans la déter­mi­nation de richesse, le produit considéré absolument, ou encore le travail en général, mais en tant que travail passé, objectivé dans un objet. L’exemple d’Adam Smith, qui retombe lui-même de temps à autre dans le système des physiocrates, montre combien était difficile et important le passage à cette conception nouvelle. Il pourrait alors sembler que l’on eût par-là simplement trouvé l’expression abstraite de la relation la plus simple et la plus ancienne qui s’établit – dans quelque forme de société que ce soit – entre les hommes considérés en tant que producteurs. C’est juste en un sens. Dans l’autre, non. L’indifférence à l’égard d’un genre déterminé de travail présuppose l’existence d’une totalité très développée de genres de travaux réels dont aucun n’est plus absolument prédominant. Ainsi, les abstractions les plus générales ne prennent somme toute naissance qu’avec le développement concret le plus riche, où un caractère apparaît comme commun à beaucoup, comme commun à tous. On cesse alors de pouvoir le penser sous une forme particulière seulement. D’autre part, cette abstraction du travail en général n’est pas seulement le résultat dans la pensée d’une totalité concrète de travaux. L’indifférence à l’égard de tel travail déterminé correspond à une forme de société dans laquelle les individus passent avec facilité d’un travail à l’autre et dans laquelle le genre précis de travail est pour eux fortuit, donc indifférent. Là le travail est devenu non seulement sur le plan des catégories, mais dans la réalité même, un moyen de créer la richesse en général et a cessé, en tant que détermination, de ne faire qu’un avec les individus, sous quelque aspect particulier. Cet état de choses a atteint son plus haut degré de développement dans la forme d’existence la plus moderne des sociétés bourgeoises, aux États-Unis. C’est donc là seulement que l’abstraction de la catégorie « travail », «travail en général », travail « sans phrase », point de départ de l’économie moderne, devient vérité pratique. Ainsi l’abstraction la plus simple, que l’économie politique moderne place au premier rang et qui exprime un rapport très ancien et valable pour toutes les formes de société, n’apparaît pourtant sous cette forme abstraite comme vérité pratique qu’en tant que catégorie de la société la plus moderne. On pourrait dire que cette indifférence à l’égard d’une forme déterminée de travail, qui se présente aux États-Unis comme produit historique, apparaît chez les Russes par exemple comme une disposition naturelle. Mais, d’une part, quelle sacrée différence entre des barbares qui ont des disposi­tions naturelles à se laisser employer à tous les travaux et des civilisés qui s’y emploient eux-mêmes. Et, d’autre part, chez les Russes, à cette indifférence à l’égard d’un travail déterminé correspond dans la pratique leur assujettissement traditionnel à un travail bien déterminé, auquel ne peuvent les arracher que des influences extérieures.

Cet exemple du travail montre d’une façon frappante que même les catégories les plus abstraites, bien que valables – précisément à cause de leur nature abstraite – pour toutes les époques, n’en sont pas moins sous la forme déterminée de cette abstraction même le produit de conditions historiques et ne restent pleinement valables que pour ces conditions et dans le cadre de celles-ci.

La société bourgeoise est l’organisation historique de la production la plus développée et la plus variée qui soit. De ce fait, les catégories qui expriment les rapports de cette société et qui permettent d’en comprendre la structure permettent en même temps de se rendre compte de la structure et des rapports de production de toutes les formes de société disparues avec les débris et les éléments desquelles elle s’est édifiée, dont certains vestiges, partiellement non encore dépassés, continuent à subsister en elle, et dont certains simples signes, en se dévelop­pant, ont pris toute leur signification, etc. L’anatomie de l’homme est la clef de l’anatomie du singe. Dans les espèces animales inférieures, on ne peut comprendre les signes annonciateurs d’une forme supérieure que lorsque la forme supérieure est elle-même déjà connue. Ainsi l’économie bourgeoise nous donne la clef de l’économie antique, etc. Mais nullement à la manière des économistes qui effacent toutes les différences historiques et voient dans toutes les formes de société celles de la société bourgeoise. On peut comprendre le tribut, la dîme, etc., quand on connaît la rente foncière. Mais il ne faut pas les identifier. Comme, de plus, la société bourgeoise n’est elle-même qu’une forme antithétique du développement historique, il est des rapports appartenant à des formes de société antérieures que l’on pourra ne rencon­trer en elle que tout à fait étiolés, ou même travestis. Par exemple, la propriété communale. Si donc il est vrai que les catégories de l’économie bourgeoise possèdent une certaine vérité valable pour toutes les autres formes de société, cela ne peut être admis que cum grano, salis [avec un grain de sel]. Elles peuvent receler ces formes développées, étiolées, caricaturées, etc., mais toujours avec une différence essentielle. Ce que l’on appelle développement histori­que repose somme toute sur le fait que la dernière forme considère les formes passées comme des étapes menant à son propre degré de développement, et, comme elle est rarement capable, et ceci seulement dans des conditions bien déterminées, de faire sa propre critique -il n’est naturellement pas question ici des périodes historiques qui se considèrent elles-mêmes comme des époques de décadence – elle les conçoit toujours sous un aspect unilatéral. La religion chrétienne n’a été capable d’aider à comprendre objectivement les mythologies antérieures qu’après avoir achevé jusqu’à un certain degré, pour ainsi dire […] [virtuellement], sa propre critique. De même l’économie politique bourgeoise ne parvint à comprendre les sociétés féodales, antiques, orientales que du jour où eut commencé l’autocri­ti­que de la société bourgeoise. Pour autant que l’économie politique bourgeoise, créant une nouvelle mythologie, ne s’est pas purement et simplement identifiée au passé, sa critique des sociétés antérieures, en particulier de la société féodale, contre laquelle elle avait encore à lutter directement, a ressemblé à la critique du paganisme par le christianisme, ou encore à celle du catholicisme par le protestantisme.

De même que dans toute science historique ou sociale en général, il ne faut jamais oublier, à propos de la marche des catégories économiques, que le sujet, ici la société bourgeoise moderne, est donné, aussi bien dans la réalité que dans le cerveau, que les catégo­ries expriment donc des formes d’existence, des conditions d’existence déterminées, souvent de simples aspects particuliers de cette société déterminée, de ce sujet, et que par conséquent cette société ne commence nullement à exister, du point de vue scientifique aussi, à partir du moment seulement où il est question d’elle en tant que telle. C’est une règle à retenir, car elle fournit des indications décisives pour le choix du plan à adopter. Rien ne semble plus naturel, par exemple, que de commencer par la rente foncière, par la propriété foncière, étant donné qu’elle est liée à la terre, source de toute production et de toute existence, et par elle à la première forme de production de toute société parvenue à une certaine stabilité – à l’agri­culture. Or rien ne serait plus erroné. Dans toutes les formes de société, c’est une produc­tion déterminée et les rapports engendrés par elle qui assignent à toutes les autres productions et aux rapports engendrés par celles-ci leur rang et leur importance. C’est comme un éclairage général où sont plongées toutes les couleurs et qui en modifie les tonalités particulières. C’est comme un éther particulier qui détermine le poids spécifique de toutes les formes d’existence qui y font saillie. Voici, par exemple, des peuples de bergers. (De simples peuples de chasseurs et de pêcheurs sont en deçà du point où commence le véritable développement.) Chez eux apparaît une certaine forme d’agriculture, une forme sporadique. C’est ce qui détermine chez eux la forme de la propriété foncière. C’est une propriété collective et elle conserve plus ou moins cette forme selon que ces peuples restent plus ou moins attachés à leur tradition : exemple, la propriété communale des Slaves. Chez les peuples à agriculture solidement implantée – cette implanta­tion constitue déjà une étape importante – où prédomine cette forme de culture, comme dans les sociétés antiques et féodales, l’industrie elle-même, ainsi que son organisation et les formes de propriété qui lui correspondent, a plus ou moins le caractère de la propriété foncière. Ou bien l’industrie dépend complètement de l’agriculture, comme chez les anciens Romains, ou bien, comme au moyen âge, elle imite à la ville et dans ses rapports l’organisation rurale. Le capital lui-même au moyen âge – dans la mesure où il ne s’agit pas purement de capital monétaire – a, sous la forme d’outillage de métier traditionnel, etc., ce caractère de propriété foncière. Dans la société bourgeoise, c’est l’inverse. L’agricul­ture devient de plus en plus une simple branche de l’industrie et elle est entièrement dominée par le capital. Il en est de même de la rente foncière. Dans toutes les formes de société où domine la propriété foncière, le rapport avec la nature reste prépondérant. Dans celles où domine le capital, c’est l’élément social créé au cours de l’histoire qui prévaut. On ne peut comprendre la rente foncière sans le capital. Mais on peut comprendre le capital sans la rente foncière. Le capital est la force économique de la société bourgeoise qui domine tout. Il constitue nécessairement le point de départ comme le point final et doit être expliqué avant la propriété foncière. Après les avoir étudiés chacun en particulier, il faut examiner leur rapport réciproque.

Il serait donc impossible et erroné de ranger les catégories économiques dans l’ordre où elles ont été historiquement déterminantes. Leur ordre est au contraire déterminé par les relations qui existent entre elles dans la société bourgeoise moderne et il est précisément à l’inverse de ce qui semble être leur ordre naturel ou correspondre à leur ordre de succession au cours de l’évolution historique. Il ne s’agit pas de la relation qui s’établit historiquement entre les rapports économiques dans la succession des différentes formes de société. Encore moins de leur ordre de succession « dans l’idée » (Proudhon) (conception nébuleuse du mouvement historique). Il s’agit de leur hiérarchie dans le cadre de la société bourgeoise moderne.

[Extrait du 2e texte – de L’«Introduction à la critique de l’économie politique» – Rapport général entre la production et la distribution, l’échange, la consommation]

«Voilà l’idée telle qu’elle se présente d’elle-même : dans la production, les membres de la société adaptent (produisent, façonnent) les produits de la nature conformément à des besoins humains; la distribution détermine la proportion dans laquelle l’individu participe à la répartition de ces produits; l’échange lui procure les produits particuliers en lesquels il veut convertir la quote-part qui lui est dévolue par la distribution; dans la consommation enfin les produits deviennent objets de jouissance, d’appropriation individuelle. La production crée les objets qui répondent aux besoins; la distribution les répartit suivant des lois sociales; l’échan­ge répartit de nouveau ce qui a déjà été réparti, mais selon les besoins individuels; dans la consommation enfin, le produit s’évade de ce mouvement social, il devient directement objet et serviteur du besoin individuel, qu’il satisfait dans la jouissance. La production apparaît ainsi comme le point de départ, la consommation comme le point final, la distribution et l’échange comme le moyen terme, lequel a, à son tour, un double caractère, la distribution étant le moment ayant pour origine la société et l’échange le moment ayant l’individu pour origine. Dans la production la personne s’objective et dans la personne se subjectivise la chose; dans la distribution c’est la société, sous forme de déterminations générales domi­nantes, qui fait office d’intermédiaire entre la production et la consommation; dans l’échange, le passage de l’une à l’autre est assuré par la détermination contingente de l’individu.

La distribution détermine la proportion (la quantité) des produits qui échoient à l’individu; l’échange détermine les produits que chaque individu réclame en tant que part qui lui a été assignée par la distribution.

Production, distribution, échange, consommation forment ainsi [suivant la doctrine des économistes un syllogisme dans les règles; la production constitue le général, la distribu­tion et l’échange le particulier, la consommation le singulier, à quoi aboutit l’ensemble. Sans doute, c’est bien là un enchaînement, mais fort superficiel. La production est déterminée par des lois naturelles générales; la distribution par la contingence sociale, et celle-ci peut, par suite, exercer sur la production une action plus ou moins stimulante; l’échange se situe entre les deux comme un mouvement social de caractère formel, et l’acte final de la consommation, conçu non seulement comme abou­tis­se­ment, mais comme but final, est, à vrai dire, en dehors de l’économie, sauf dans la mesure où il réagit à son tour sur le point de départ, où il ouvre à nouveau tout le procès.

Les adversaires des économistes – adversaires de l’intérieur ou du dehors, – qui leur reprochent de dissocier d’une façon barbare des choses formant un tout, se placent ou bien sur le même terrain qu’eux, ou bien au-dessous d’eux. Rien de plus banal que le reproche fait aux économistes de considérer la production trop exclusivement comme une fin en soi et alléguant que la distribution a tout autant d’importance. Ce reproche repose précisément sur la conception économique suivant laquelle la distribution existe en tant que sphère autonome, indépendante, à côté de la production. Ou bien [on leur reproche] de ne pas considérer dans leur unité ces différentes phases. Comme si cette dissociation n’était pas passée de la réalité dans les livres, mais au contraire des livres dans la réalité, et comme s’il s’agissait ici d’un équilibre dialectique de concepts et non pas de la conception des rapports réels !»

[Extrait du 3e texte  Fragment de la version primitive de la «Contribution à la critique de l’économie politique» (1858) – MANIFESTATIONS DE LA LOI D’APPROPRIATION DANS LA CIRCULATION SIMPLE]

«D’abord, les agents du procès d’échange apparaissent en tant que propriétaires de mar­chan­dises. Or, sur la base de la circulation simple, il n’existe qu’une méthode pour entrer en possession d’une marchandise, c’est de fournir un nouvel équivalent ; donc, il apparaît que la propriété de la marchandise antérieure à l’échange, c’est-à-dire la propriété d’une marchan­dise qu’on ne s’est pas appropriée par le moyen de la circulation, mais qui, au contraire, doit d’abord entrer dans celle-ci, a directement pour origine le travail de celui qui la possède, et que le travail est le mode primitif de l’appropriation. En tant que valeur d’échange, la marchan­dise n’est rien que produit, travail matérialisé. Du même coup, elle est d’abord l’objec­­ti­­vation de celui dont elle exprime le travail ; sa propre existence pour autrui objecti­vée, produite par lui. Mais la production des marchandises ne fait pas partie du procès d’échan­ge, tel qu’il peut être analysé dans les différentes phases de la circulation. Les marchandises, nous supposons au contraire qu’elles existent comme valeurs d’usage toutes prêtes. Il faut qu’elles soient là avant que ne commence l’échange, en même temps, dans le cas de l’achat et de la vente, ou au moins dès que la transaction est achevée, dans cette forme de la circulation, où l’argent sert de moyen de paiement. Mais, qu’elles y entrent simultané­ment ou non, elles entrent toujours dans la circulation en tant que marchandises existant réellement. C’est pourquoi le procès de création des marchandises, partant leur procès initial d’appropriation aussi, se situent en dehors de la circulation. Mais comme c’est seulement grâce à la circulation, donc à l’aliénation de l’équivalent que l’on détient, que l’on peut en acquérir un autre, cela suppose nécessairement son propre travail comme procès initial d’appropriation, et la circulation apparaît en fait comme un simple échange réciproque de travail, incarné dans de multiples produits.

Le travail et la propriété du résultat de son propre travail se présentent donc comme la condition fondamentale, sans laquelle ne pourrait avoir lieu l’appropriation secondaire par le moyen de la circulation. La propriété fondée sur le travail personnel constitue donc, dans le cadre de la circulation, la base de l’appropriation du travail d’autrui. En réalité, quand on étudie de près le procès de circulation, il faut supposer que les échangistes s’y présentent comme propriétaires de valeurs d’échange, c’est-à-dire de quantités de temps de travail matérialisées en valeurs d’usage. Quant à la manière dont ils sont devenus propriétaires de ces marchandises, c’est là un procès qui se déroule derrière le dos de la circulation simple et qui s’est éteint avant qu’elle ne commence. La propriété privée est la condition préalable de la circulation, mais le procès d’appropriation lui-même ne se montre pas, n’apparaît pas dans le cadre de la circulation ; au contraire, il lui est supposé antérieur. Dans la circulation proprement dite, dans le procès d’échange tel qu’il se manifeste à la surface de la société bourgeoise, chacun ne donne qu’autant qu’il prend, et ne prend qu’autant qu’il donne. Mais, pour accomplir l’une ou l’autre de ces opérations, il faut qu’il possède. Les procédés qui l’ont mis en situation de posséder ne constituent aucune des phases de la circulation proprement dite. C’est seulement en tant que propriétaires privés de valeur d’échange – que ce soit sous forme de marchandise ou d’argent – que les individus sont les agents du procès de circulation. La manière dont ils sont devenus propriétaires privés, c’est-à-dire dont ils se sont appropriés du travail matérialisé, est une opération, qui ne semble pas ressortir du tout à l’étude de la circulation simple. Cependant, d’autre part, la marchandise est la condition préalable de la circulation. Et comme, de son point de vue, on ne peut acquérir de marchandises d’autrui, donc du travail d’autrui qu’en aliénant le sien propre, le procès d’appropriation de la mar­chandise, antérieur à la circulation, apparaît nécessairement de son point de vue comme une appropriation réalisée grâce au travail. En tant que valeur d’échange, la marchandise n’est rien d’autre que travail matérialisé ; or, du point de vue de la circulation, qui n’est elle-même que le mouvement de la valeur d’échange, le travail matérialisé d’autrui ne pouvant être acquis que par échange d’un équivalent, la marchandise ne peut être en lait autre chose que la matérialisation de son propre travail ; et celui-ci étant, en fait, le procès d’appropriation réel de produits de la nature, il apparaît également comme titre de propriété juridique. La circulation montre simplement comment cette appropriation immédiate transforme, par le truchement d’une opération sociale, la propriété de son travail propre en propriété de travail social.

 

Voilà pourquoi tous les économistes modernes font du travail personnel le titre de propriété originel, qu’ils mettent l’accent sur le côté économique ou sur le point de vue juridique ; et ils font de la propriété du résultat du travail personnel la condition fondamen­tale de la société bourgeoise (cf. ci-dessus CHERBULIEZ. Voir aussi A. SMITH). Cette con­di­tion préalable repose elle-même sur l’hypothèse de la valeur d’échange, dont on fait le rapport économique dominant l’ensemble des rapports de production et de commerce : elle est donc elle-même un produit historique de la société bourgeoise, société de la valeur d’échange développée. Mais, comme d’autre part l’étude de rapports économiques plus con­crets que ne les montre la circulation simple, semble aboutir à des lois contradictoires, tous les économistes classiques jusqu’à Ricardo aiment certes poser comme loi générale cette théorie qui tire son origine de la société bourgeoise elle-même, mais préfèrent en rejeter l’application stricte dans cette période de l’âge d’or, où n’existait pas encore de propriété. Pour ainsi dire dans les époques antérieures au péché originel économique. C’est ce que fait Boisguillebert, par exemple. De sorte qu’on aboutirait à ce résultat paradoxal: on se verrait obligé de reléguer la vérité de la loi d’appropriation de la société bourgeoise dans une époque où cette société elle-même n’existait Cette illusion s’explique facilement. La produc­tion à ses débuts s’effectue sur la base de communautés primitives, au sein desquelles l’échange privé ne se présente, que comme une exception tout à fait superficielle et acces­soire. Mais la dissolution historique de ces communautés fait immédiatement apparaître des rapports de domination et de servitude, des rapports de violence, qui sont en contradic­tion flagrante avec la paisible circulation des marchandises et les rapports qui lui corres­pondent. Quoi qu’il en soit, le procès de circulation, tel qu’il se manifeste à la surface de la société, ne connaît pas d’autre mode d’appropriation et, au cas où des contradictions se feraient jour dans le cours de notre étude, il faudrait les déduire du développement de la valeur d’échange elle-même, tout comme nous l’avons lait pour cette loi de l’appropriation primitive par le travail.

Une fois posée cette loi de l’appropriation par son propre travail et loin d’être une hypothèse arbitraire, c’est une condition qui résulte de l’étude de la circulation elle-même, – on découvre alors sans difficulté dans la circulation un royaume de la liberté et de l’égalité bourgeoise, qui repose sur cette loi.

Si l’appropriation de marchandises par le travail personnel se présente comme la première nécessité, la seconde c’est le procès social qui fait d’abord de ce produit une valeur d’échange et doit le reconvertir, en tant que tel, en valeur d’usage destinée aux individus. Après l’appropriation par le travail ou la matérialisation du travail, son aliénation ou sa conversion en forme sociale apparaît comme la seconde loi. La circulation est le mouvement au sein duquel on fait, par hypothèse, de son propre produit une valeur d’échange (de l’argent), c’est-à-dire un produit social et du produit social son propre produit (valeur d’usage individuelle, objet de consommation individuelle).

Une autre condition préalable de l’échange qui concerne l’ensemble du mouvement est la suivante : les agents de l’échange produisent tous dans les conditions de la division du travail social. Les marchandises à échanger l’une contre l’autre ne sont en effet pas autre chose que du travail matérialisé en différentes valeurs d’usage, donc matérialisé de diverses façons, en fait elles ne sont que le mode d’existence matérialisé de la division du travail ; la matériali­sation de travaux quantitativement différents, correspondant à des systèmes de besoins différents. Quand je produis une marchandise, la condition préalable est que, si mon produit a bien une valeur d’usage, il n’en a pas pour moi, qu’il n’est pas immédiatement pour moi moyen de subsistance (dans l’acception la plus large), mais valeur d’échange immédiate ; il ne devient moyen de subsistance qu’après avoir pris, dans l’argent, la forme de produit social général, pouvant désormais être réalisé en n’importe quelle forme de travail d’autrui, qualitativement différent. D’où, en produisant pour la société, dont chaque membre travaille à son tour pour moi dans une autre sphère, je ne produis que pour moi.

En outre, il est évident que l’hypothèse selon laquelle les échangistes produisent des valeurs d’échange ne suppose pas seulement la division du travail en général, mais une forme spécifiquement développée de celle-ci. Au Pérou, par exemple, existait aussi la division du travail; de même dans les petites communautés de l’Inde se suffisant à elles-mêmes (selfsupporting). Mais c’est là une division du travail qui suppose non seulement une produc­tion non fondée sur la valeur d’échange, mais, à l’inverse, une production plus ou moins direc­te­ment communautaire. L’hypothèse de base, qui veut que les agents du procès de circu­lation ont produit des valeurs d’échange, des produits qui sont placés immédiatement sous la détermination sociale de la valeur d’échange, donc que les agents ont effectué leur production dans le cadre d’une division du travail de forme historique déterminée, cette hypothèse inclut une foule de conditions préalables, qui ne résultent ni de la volonté de l’individu, ni de sa nature immédiate, mais de conditions et de rapports historiques, qui font déjà de l’individu un être social, déterminé par la société ; tout comme elle inclut des rapports, qui se traduisent dans d’autres relations de production entre les individus, que les relations simples dans lesquelles ils s’affrontent dans la circulation.

L’échangiste a produit une marchandise et, qui plus est, pour des producteurs de marchan­dises. Ceci inclut : d’une part il a produit en sa qualité d’individu indépendant, de sa propre initiative, déterminé seulement par son propre besoin et ses capacités propres, il a produit de soi-même et pour soi, non pas en tant que membre d’une communauté naturelle, ni qu’indi­vidu participant directement à la production en tant qu’être social, et qui, partant, ne se comporte pas vis-à-vis de son produit comme envers une source d’existence immédiate. D’autre part, il a produit de la valeur d’échange, c’est-à-dire un produit qui ne devient produit pour lui-même que grâce à un procès social déterminé, grâce à une métamorphose précise. Il a donc déjà produit dans un ensemble de conditions complexes, conditions de production et rapports commerciaux fruits d’un procès historique, mais qui lui apparaissent comme une nécessité naturelle. L’indépendance de la production individuelle se complète ainsi d’une dépendance sociale, qui trouve son expression correspondante dans la division du travail.

Le caractère privé de la production de l’individu producteur de valeurs d’échange appa­raît lui-même comme un résultat de l’histoire – son isolement, sa réduction à l’autonomie d’un point dans le cadre de la production sont conditionnés par un système de division du travail, qui, à son tour, repose sur toute une série de conditions économiques déterminant les rapports de l’individu avec les autres individus et fixant son propre mode d’existence de tous points. de vue.

Un fermier anglais et un paysan français, pour autant que les marchandises qu’ils vendent sont des produits du sol, sont placés dans les mêmes conditions économiques. Mais le paysan ne vend que le faible excédent de sa production familiale, L’essentiel, il le consomme lui-même et, pour lui, la plus grande partie de son produit n’est pas de la valeur d’échange, mais de la valeur d’usage, un moyen de subsistance immédiat. Par contre, le fermier anglais dépend absolument de la vente de son produit, donc il dépend de ce produit en tant que mar­chan­­dise, autant dire de la valeur d’usage sociale de son produit. Sa production est donc appré­hen­dée et déterminée dans tout son volume par la valeur d’échange. Dès lors on voit que, pour que les céréales, par exemple, soient produites comme simple valeur d’échange et donc entrent, en totalité, dans le procès de circulation, cela exige un développement tout à fait différent des forces productives du travail et de sa division, des différences considérables dans les relations des individus à l’intérieur de la production ; bref, on constate quels procès économiques sont indispensables pour faire d’un paysan français un fermier anglais. Dans son explication de la valeur d’échange Adam Smith commet encore l’erreur de vouloir tenir pour forme adéquate de la valeur d’échange sa forme non développée, où elle n’apparaît que comme l’excédent que le producteur produit en plus de la valeur d’usage destinée à sa propre subsistance, alors que ce n’est là qu’une forme de son appari­tion historique dans le cadre d’un système de production dont elle n’est pas encore devenue la forme générale. Mais, dans la société bourgeoise, la valeur d’échange doit être saisie comme la forme dominante, au point qu’a disparu toute relation immédiate des producteurs avec leurs produits en tant que valeurs d’usage ; tous les produits doivent être tenus pour commercialisables. Prenons un ouvrier dans une fabrique moderne, une fabrique de cotonnades par exemple. S’il n’avait pas produit de valeur d’échange, il n’aurait rien produit du tout, puisqu’il n’est pas en mesure de poser sa main sur une seule valeur d’usage tangible en disant : ceci est mon produit. Plus le système des besoins sociaux se différencie et plus devient unilatérale la production de chaque individu ; c’est-à-dire, à mesure que se développe la division sociale du travail, la production du produit comme valeur d’échange prend un caractère décisif ; le caractère de valeur d’échange du produit est l’essentiel.

Une analyse de la forme spécifique de la division du travail, des conditions de production sur lesquelles elle est fondée, des relations économiques entre les membres de la société dans lesquelles se résolvent ces conditions de production, montrerait qu’il faut supposer tout le système de la production bourgeoise pour qu’apparaissent à la surface, comme point de départ simple la valeur d’échange, et le procès d’échange, tel qu’il se manifeste dans la circulation simple : simple échange de substance, mais échange social embrassant toute la production et toute la consommation. Il en résulterait donc que pour que les individus puissent s’affronter dans les simples relations d’achats et de ventes en tant que producteurs privés libres, au cours du procès de circulation et qu’ils y fassent figure d’agents indépendants de ce procès, cela suppose déjà d’autres relations de production plus complexes, plus ou moins en conflit avec la liberté et l’indépendance des individus, d’autres rapports économi­ques préalables. Mais du point de vue de la circulation simple ces rapports sont effacés. A considérer celle-ci, la division du travail n’y apparaît pratiquement que dans ce résultat (qui est sa condition préalable), que les agents de l’échange produisent des marchandises différen­tes répondant à des besoins différents ; que si chaque individu dépend de la produc­tion de tous, tous dépendent aussi de la sienne, car ils se complètent récipro­quement ; et qu’ainsi, grâce au procès de circulation, le produit de chaque individu devient pour lui le moyen de participer à la production sociale en général, dans la proportion de la grandeur de valeur qu’il possède.

Le produit est valeur d’échange, travail général matérialisé, bien qu’il ne soit immédiate­ment que la matérialisation du travail privé, indépendant, de l’individu.

La marchandise doit d’abord être aliénée ; c’est une obligation pour l’individu que son produit immédiat n’en soit pas un pour lui, mais qu’il ne le devienne que dans le procès de production social et qu’il doive nécessairement prendre cette forme générale et pourtant extérieure ; le produit du travail particulier doit nécessairement faire ses preuves en tant que matérialisation du travail général social, en prenant la forme de la chose, qui est par hyp­othè­se la seule à matérialiser immédiatement le travail général -l’argent, – de même, le fait que ce very process [procès même] pose ce travail social général comme une chose extérieure, comme argent : toutes ces déterminations constituent le ressort même de la circulation, le cœur qui fait battre son pouls. Aussi les relations sociales, qui en résultent, découlent-elles immédiatement de l’étude de la circulation simple et ne se situent-elles pas derrière elle, comme c’était le cas des rapports économiques impliqués dans la division du travail.

Par quel moyen l’individu fait-il la preuve que son travail privé est du travail général et le produit de ce travail un produit social général ? Par le contenu particulier de son travail, par sa valeur d’usage particulière, qui est l’objet du besoin d’un autre individu, ce qui amène celui-ci à céder, comme équivalent, son propre produit contre celui-ci. [[Que cet échange doive prendre la forme de l’argent, c’est là un point que nous étudierons ultérieurement, étant donné que cette métamorphose de la marchandise en argent constitue elle-même une phase essentielle de la circulation simple.]] Donc, sa preuve, c’est que son travail représente une particularité dans la totalité du travail social, un rameau qui la complète de façon particulière. Dès que le travail possède un contenu déterminé par le complexe social – c’est là la détermination matérielle et la condition préalable, – il est considéré comme travail général. Quant à la forme du travail général, elle est établie par sa réalité de partie d’une totalité de travaux, de mode d’existence particulier du travail social.

Les individus ne s’affrontent qu’en qualité de propriétaires de valeurs d’échange, d’êtres qui, vis-à-vis des autres, se sont créé une existence objective grâce à leur produit, la marchandise. Sans cette médiation objective, ils n’ont pas de relations réciproques, du point de vue des échanges matériels sociaux qui se produisent dans la circulation. Ils n’existent l’un pour l’autre que comme choses et leur relation monétaire, qui fait, pour tous, de leur commu­nauté elle-même quelque chose d’extérieur et partant d’accidentel, n’est que le développement de ce rapport. L’enchaînement social, qui naît de la rencontre des individus indépendants, apparaît vis-à-vis d’eux comme une nécessité objective et en même temps comme un lien qui leur est extérieur: c’est cela qui représente précisément leur indépendance; l’existence en société est certes une nécessité, mais ce n’est qu’un moyen, qui apparaît donc aux individus eux-mêmes comme quelque chose d’extérieur et même, dans l’argent, comme un objet tan­gible. Ces individus produisent dans la société et pour elle en tant qu’individus sociaux, mais en même temps ceci apparaît comme un simple moyen d’objectiver leur individualité. N’étant pas subordonnés à une communauté naturelle, ni ne se subordonnant, d’autre part, à la communauté en prenant conscience que c’est ce qu’ils ont de commun, il faut, en face d’eux, sujets indépendants, que celle-ci existe comme quelque chose de matériel, également indépendant, extérieur, fortuit. C’est précisément la condition pour qu’en tant que personnes privées indépendantes ils soient impliqués en même temps dans un ensemble social.

Donc, la division du travail [[et dans cette expression, on peut grouper les conditions sociales de production, dans lesquelles les individus produisent des valeurs d’échange]] n’apparaît que sous deux aspects dans la circulation ou procès d’échange simple. 1. Non production par l’individu lui-même, par son travail direct, des subsistances dont il a un besoin immédiat. 2. Existence du travail social général en tant que totalité naturelle, qui se décompose en une multitude de particularités, les agents du procès de circulation possédant des marchandises complémentaires, chacun satisfaisant un seul aspect de l’ensemble des besoins sociaux de l’individu, tandis que les rapports économiques proprement dits, qui résultent de cette division du travail déterminée, sont effacés ; c’est à cause de cet aspect de la division du travail que nous ne l’avons pas exposée plus en détail dans l’étude de la valeur d’échange, mais admise simplement comme un fait identique à la valeur d’échange, qui, en réalité, exprime seulement sous une forme agissante, en tant que particularisation du travail, ce que traduit sous une forme matérielle la valeur d’usage différente des marchandises – sans laquelle il n’y aurait ni échange ni valeur d’échange. En réalité, A. Smith, de même que d’autres économistes avant lui : Petty, Boisguillebert, les Italiens ( … ? … ) en disant que la division du travail est corrélative de la valeur d’échange, n’a pas fait autre chose. Mais c’est Steuart qui, le premier, a identifié la division du travail à la production de valeurs d’échange et il se distingue heureusement d’autres économistes, parce qu’il a compris que c’était une forme de la production sociale et des échanges matériels de la société réalisée par un procès historique particulier. Ce que dit A. Smith de la force productive de la division du travail est un point de vue tout à fait étranger à notre propos, qui n’a sa place ni ici, ni là où l’auteur l’a placé, et qui, en outre, se réfère à un stade de développement particulier de la manufacture, et ne s’applique nullement au système industriel moderne. La division du travail dont il est question ici est la division naturelle et libre dans le cadre de la société tout entière, qui se manifeste par la production de valeurs d’échange et non la division du travail à l’intérieur d’une usine (ce n’est pas l’analyse et la combinaison du travail dans une branche de produc­tion isolée, mais au contraire la division sociale de ces branches de production qui se produit, pour ainsi dire, sans intervention des individus). C’est dans le système égyptien, plus que dans le système moderne que la division du travail dans la société correspondrait au principe de la division du travail dans une fabrique. La répulsion réciproque des agents du travail social et leur émiettement en travailleurs libres, indépendants les uns des autres, qui ne forment un tout et une unité qu’en raison d’une nécessité interne (alors que dans l’autre divi­sion du travail ce résultat est atteint par une analyse consciente et une combinaison conscien­te des individus analysés) : voilà deux choses différentes et déterminées par des lois de développement totalement différentes, quelque correspondance qu’il y ait entre les formes de l’une et de l’autre. Mais A. Smith n’a même pas pris la division du travail dans sa forme simple d’activation de la valeur d’échange, ni dans cette autre forme, où elle constitue une force productive déterminée du travail. Il en a une autre conception encore : il a pris les antagonismes économiques de la production, les déterminations sociales qualitatives sous la dépendance desquelles les individus s’affrontent en tant que capitaliste et salarié, capitaliste industriel et rentier, fermier et propriétaire foncier, etc., pour les formes économiques d’un certain mode de division du travail.

Quand l’individu produit ses moyens de subsistance immédiats, comme c’est le cas en majeure partie, par exemple, dans les pays où subsistent les conditions primitives de l’agri­culture, sa production n’a pas de caractère social et son travail n’est pas du travail social. Quand l’individu produit en tant que particulier – cette situation elle-même n’est nullement un effet de la nature, mais le résultat raffiné d’un procès social, – le caractère social se manifeste en ceci : le contenu de son travail est déterminé par le complexe social, et il ne travaille qu’en sa qualité de membre de ce complexe ; c’est-à-dire qu’il oeuvre pour satisfaire les besoins de tous les autres – donc qu’il existe pour lui une dépendance sociale – mais lui-même choisit à son gré tel ou tel travail ; sa relation particulière avec son travail particulier n’est pas déter­minée par la société ; son choix est naturellement déterminé par ses dispositions naturelles, ses goûts, les conditions naturelles de la production dans lesquelles il se trouve placé, etc., de sorte qu’en fait la particularisation du travail, sa dissociation sociale en un ensemble de bran­ches particulières, apparaît à l’individu de la façon suivante : sa particularité intellectuelle et naturelle a pris en même temps la forme d’une particularité sociale. Pour lui, la particularité de son travail – et d’abord sa matérialisation – a son origine dans sa propre nature et ce qu’elle suppose de particulier – mais, en même temps, il sait qu’elle sert à réaliser un système particulier de besoins et une branche particulière de l’activité sociale. Ainsi conçue, la division du travail est la reproduction à l’échelle sociale de l’individualité particulière, qui est ainsi en même temps un chaînon de l’évolution totale de l’humanité, et elle permet en même temps à l’individu, par l’intermédiaire de son activité particulière, de jouir de la production générale, lui donne accès aux multiples biens de la société. Cette conception, telle qu’elle résulte du point de vue de la circulation simple, qui confirme la liberté des individus au lieu de la supprimer, est encore la conception courante de l’économie politique bourgeoise.

Cette diversité naturelle des individus et de leurs besoins constitue le motif de leur intégration sociale en tant qu’échangistes. Dans l’échange, ils s’affrontent d’abord  en tant que personnes se reconnaissant réciproquement propriétaires, et dont la volonté pénètre les marchandises : pour eux, l’appropriation réciproque, résultat d’une aliénation réciproque, n’a lieu qu’en vertu de leur volonté commune, donc essentiellement par l’intermédiaire du contrat. Ici intervient l’élément juridique de la personne et de la liberté, qu’elle inclut. D’où, dans le droit romain, cette définition juste du servus (esclave) : quelqu’un qui ne peut rien se procurer par échange. En outre : les sujets qui font l’échange ont chacun conscience de n’être dans la transaction une fin que pour soi, de n’être qu’un moyen pour l’autre ; enfin, ils ont conscience que cette réciprocité qui fait que chacun d’eux est à la fois fin et moyen, chacun ne pouvant arriver à sa propre fin qu’en devenant moyen pour J’autre et ne pouvant devenir moyen qu’en atteignant la fin qu’il s’assigne, – que cette réciprocité donc est un fait nécessaire, la condition naturelle préalable de l’échange, mais en soi elle est indifférente à chacun des deux agents de l’échange et n’a d’intérêt pour lui que pour autant qu’elle est son intérêt. Autrement dit : l’intérêt commun qui apparaît comme contenu de l’acte d’échange global est bien un fait présent à la conscience des deux parties, mais en soi il n’est pas le motif de l’échange, il n’existe, si l’on peut dire, que derrière le dos des intérêts individuels qu’il reflète. S’il le veut, l’intéressé peut encore avoir la conscience exaltante que la satisfac­tion de son intérêt individuel égoïste est en même temps la réalisation de l’intérêt individuel dépassé, c’est-à-dire de l’intérêt général. Mais, à l’issue de l’acte d’échange, chacun des deux sujets rentre en lui-même en tant que but final de tout le procès, en tant que sujet qui l’emporte sur tout. Ainsi est donc réalisée la complète liberté du sujet. Transaction libre ; pas de violence ni d’un côté ni de l’autre ; on ne devient moyen pour autrui que pour être un moyen pour soi ou sa propre fin ; enfin conscience que l’intérêt général ou commun n’est justement que l’universalité de l’intérêt égoïste.

Si donc la circulation est, sous tous ses aspects, une réalisation de la liberté individuelle, son procès considéré en tant que procès – car les rapports de liberté n’intéressent pas directement les formes économiques déterminées de l’échange, mais se réfèrent à sa forme juridique ou concernent son contenu : les valeurs d’usage ou les besoins pris en eux-mêmes – donc le procès considéré dans ses formes économiques déterminées est la réalisation pleine et entière de l’égalité sociale. En tant que sujets du procès de circulation, les individus sont au premier chef des échangistes, et le fait que chacun soit posé avec cette détermination, soit donc posé avec la même détermination, constitue justement leur détermination sociale. En fait, ils ne s’affrontent qu’en tant que valeurs d’échange subjectivées, c’est-à-dire équivalents vivants, valeurs égales. Sous cet aspect, ils ne sont pas !seulement égaux : il n’y a pas même de différence entre eux. Ils ne s’affrontent qu’en tant que possesseurs de valeurs d’échange et personnes ayant besoin d’échanger, agents du même travail social général indifférent. Et, qui plus est, ils échangent des valeurs d’échan­ge de même grandeur, car on a supposé que c’étaient des équivalents qui s’échan­geaient. L’éga­lité de ce que chacun donne et prend est ici une spécification expresse du procès lui-même. Ils s’affirment dans l’acte d’échange pour ce qu’ils sont lorsqu’ils s’affrontent en tant que sujets de cet échange. Il n’est donc en soi qu’une confirmation. Ils sont posés com­me échangistes, donc égaux, et leurs marchandises (objets) sont posées comme équivalents. Ils n’échangent leur existence objective que contre une autre de même valeur. Eux-mêmes se valent et, dans l’acte d’échange, ils font réciproquement la preuve de l’égalité de leur valeur et de leur indifférence. Les équivalents sont la matérialisation de l’un des sujets pour l’autre ; c’est-à-dire qu’ils sont eux-mêmes d’égale valeur ; et, dans l’acte d’échange, ils font la preuve de l’identité de leur valeur et de l’indifférence de l’un pour l’autre. Dans l’échange, les sujets ne sont l’un pour l’autre égaux en valeur que grâce aux équivalents, et ils le confirment par l’échange de la matérialité, dans laquelle chacun existe pour l’autre. Comme ils n’existent l’un pour l’autre que comme sujets d’équivalence, du fait qu’ils ont même valeur, ils sont du même coup indifférents l’un par rapport à l’autre. Leurs autres différences ne les intéressent pas. Leur particularité individuelle n’entre pas dans le procès. La différence matérielle des valeurs d’usage de leurs marchandises s’éteint dans l’existence idéale de la marchandise, dans le prix ; et, dans la mesure où cette différence matérielle est le motif de l’échange, ils sont réciproque­ment besoin l’un pour l’autre (chacun représente le besoin de l’autre), besoin satisfait seulement par la même quantité de temps de travail. Cette différence naturelle est la raison de leur égalité sociale, c’est elle qui en fait les sujets de l’échange. Si le besoin de A était le même que celui de B et si la marchandise de A satisfaisait le même besoin que celle de B, il n’existerait pas entre eux de relation, s’agissant de relations économiques (du point de vue de leur produc­tion). La satisfaction réciproque de leurs besoins, grâce à la différence matérielle de leur travail et de leur marchandise, fait de leur égalité une relation sociale accomplie et de leur travail particulier une forme d’existence particulière du travail social en général.

Si l’argent intervient, loin de supprimer cette relation d’égalité, il constitue, en fait, son expression concrète. D’abord, quand il fait office d’élément fixateur de prix, de mesure, c’est précisément la fonction de l’argent que de poser l’identité qualitative des marchandises, même en ce qui concerne leur forme ; sa fonction est d’exprimer l’identité de leur substance sociale, en ne laissant subsister qu’une différence quantitative. Et, en fait, dans la circulation, la mar­chan­dise de n’importe qui apparaît bien comme une seule et même chose; elle adopte la même forme sociale, celle du moyen de circulation, qui efface toute particularité du produit, faisant du propriétaire d’une marchandise le propriétaire de la marchandise universellement valable, subjectivée sous une forme palpable. C’est ici, au sens propre du terme, que l’argent non olet (n’a pas d’odeur). Que l’écu que l’on tient dans la main ait réalisé le prix d’un tas de fumier ou d’une étoffe de soie, il n’en garde nulle trace et toute différence individuelle s’est éteinte dans la main de son possesseur, pour autant que cet écu fonctionne en tant qu’écu. Or cette extinction est générale, puisque toutes les marchandises se convertissent en monnaie. A un moment donné, la circulation fait de chacun non seulement l’égal d’autrui, mais l’identifie à autrui et son mouvement consiste à faire passer chacun, alternativement -du point de vue de la fonction sociale, – à la place d’autrui. Sans doute, dans la circulation, les échangistes se font-ils aussi face qualitativement en tant que vendeur et acheteur, en tant que marchandise et argent, mais, à un certain moment, ils permutent et le procès consiste aussi bien à poser leur inégalité qu’à abolir l’égalité posée, de sorte que cette abolition apparaît comme une opération purement formelle. L’acheteur devient vendeur, le vendeur se mue en acheteur, et chacun ne peut devenir acheteur qu’en étant vendeur. Pour tous les sujets de la circulation, cette différence formelle, c’est en même temps une série de métamorphoses sociales qu’il leur faut subir. De plus, la marchandise, représentée idéalement dans le prix, est de l’argent tout autant que l’argent qui lui fait face. Dans l’argent en circulation, qui apparaît tantôt dans une main tantôt dans une autre et pour qui cette apparition est indifférente, l’égalité est une réalité objective et la différence quelque chose de purement formel. Chacun se présente à l’autre comme propriétaire du moyen de circulation et même comme argent, si l’on considère le procès de l’échange. La différence naturelle particulière, qui résidait dans la marchandise, s’efface et est constamment effacée par la circulation.

Si nous examinons somme toute la relation sociale des individus dans le cadre de son pro­cès économique, il nous faut nous en tenir simplement aux formes déterminées de ce pro­cès. Or, dans la circulation, il n’existe pas d’autre différence que celle qui sépare la marchan­dise de l’argent, et la circulation peut être considérée tout aussi bien comme la faisant sans cesse disparaître. L’égalité apparaît donc ici comme un produit social, de même que la valeur d’échange d’ailleurs est existence sociale.

L’argent n’étant que la réalisation de la valeur d’échange et le système monétaire, le système développé des valeurs d’échange, le système monétaire ne saurait en fait être autre chose que la réalisation de ce système d’égalité et de liberté.

Pour l’échangiste, l’aspect individuel, particulier de la production (du travail) est contenu dans la valeur d’usage de la marchandise; mais, quand sa marchandise est valeur d’échange, toutes les marchandises sont uniformes, puisqu’elles représentent la matérialisation du travail tout court, du travail social, non différencié. Ses propriétaires sont des dignitaires de même rang, des fonctionnaires de même condition du procès social.

Dans la mesure où l’argent apparaît dans sa troisième fonction, nous avons déjà montré qu’en sa qualité de matière générale des contrats, moyen de paiement général, il supprime toute différence spécifique des prestations, les poses égales. Il les rend toutes égales devant l’argent, mais l’argent n’est autre chose que la matérialisation de leur propre connexion sociale. En tant que-matériau de l’accumulation et de la thésaurisation, il pourrait sembler tout d’abord abolir l’égalité, cette possibilité surgissant qu’un individu s’enrichisse plus qu’un autre, acquière plus de titres à la production générale qu’un autre. Mais aucun d’eux ne peut retirer de l’argent de la circulation aux dépens d’autrui. Ce qu’il peut faire, c’est simplement prendre sous forme d’argent ce qu’il donne comme marchandise. L’un jouit du contenu de la richesse, l’autre entre en possession de sa forme générale. Si l’un s’appauvrit tandis que l’autre s’enrichit, c’est pour eux affaire de libre arbitre, d’économie, cela dépend de leur caractère industrieux, de leur morale, etc., et ne découle nullement des relations économiques elles-mêmes, des rapports commerciaux qui lient les individus s’affrontant dans la circulation. Même l’héritage et des rapports juridiques du même ordre, susceptibles de prolonger les inégalités qui ont pu se produire de la sorte, ne sauraient porter atteinte à l’égalité sociale. Si, à l’origine, il n’y a pas contradiction entre A et les autres individus, ce n’est certes pas le fait pour À de prendre la place de B et de perpétuer son existence qui fera naître l’antagonisme. Au contraire, c’est une confirmation de la loi sociale au-delà des limites de la vie naturelle ; une consolidation de cette loi contre l’action fortuite de la nature, dont l’intervention signifie­rait au contraire l’abolition de la liberté de l’individu. De plus, dans ce rapport, l’individu n’étant que l’individuation de l’argent, il se trouve acquérir, en cette qualité, l’immortalité de ce dernier. Enfin, l’activité thésaurisatrice est une idiosyncrasie héroïque, un fanatisme de l’ascèse, qui ne se transmet pas héréditairement comme le sang. Comme on n’échange que des équivalents, l’héritier, pour le réaliser en jouissances, doit jeter de nouveau l’argent dans la circulation. Ne le fait-il pas, il continue simplement d’être un membre utile de la société, en ne lui prenant pas davantage qu’il ne lui donne. Mais la nature des choses fait que la prodiga­lité, faisant office, comme le dit Steuart, « d’agréable leveller», compense à son tour l’inéga­lité, de sorte que celle-ci n’apparaît elle-même que comme quelque chose de transitoire.

Ainsi donc le procès de la valeur d’échange que développe la circulation ne respecte pas seulement la liberté et l’égalité : il les crée, il est leur base réelle. En tant qu’idées pures, elles sont des expressions idéalisées de ses diverses phases ; leurs développements juridiques, politiques et sociaux n’en sont que la reproduction sur d’autres plans. Cette affirmation a été d’ailleurs vérifiée historiquement. Non seulement cette trinité, propriété, liberté et égalité, a été d’abord formulée théoriquement, sur cette base, par les économistes italiens, anglais et fran­çais des XVIIe et XVIIIe siècles, mais ces trois entités n’ont été réalisées que dans la société bourgeoise moderne. Le monde antique, qui n’avait pas fait de la valeur d’échange la base de sa production, qui, au contraire, mourut précisément de son développement, avait créé une liberté et une égalité de contenu tout à fait opposé à celui-ci et qui n’avait qu’un caractère essentiellement local. D’autre part, les diverses phases de la circulation simple s’étant développées dans le monde antique, entre les hommes libres tout au moins, il est explicable qu’à [tome et spécialement dans la Rome impériale, dont l’histoire est précisément celle de la dissolution de la communauté antique, on ait développé les déterminations de la personne juridique, sujet du procès d’échange ; ainsi s’explique que le droit de la société bourgeoise y ait été élaboré dans ses déterminations essentielles et qu’on ait dû, surtout vis-à-vis du moyen âge, le défendre comme droit de la société industrielle naissante.

D’où l’erreur de ces socialistes, des Français en particulier, qui voulaient prouver que le socialisme était la réalisation des idées bourgeoises, qui n’avaient pas été découvertes, mais historiquement mises en circulation par la Révolution française et qui s’échinaient à démontrer que la valeur d’échange initialement (dans le temps) ou dans son concept (dans sa forme adéquate) était un système de liberté et d’égalité pour tous, mais qui aurait été faussé par l’argent, le capital, etc. Ou encore que jusqu’ici l’histoire n’avait fait que des tentatives avortées de réaliser ces idées dans leur forme véritable et qui voulaient alors, tel Proudhon, avoir découvert une panacée qui permettrait de fournir, à la place de leur histoire falsifiée, l’authentique histoire de ces rapports. Le système de la valeur d’échange, et plus encore le système monétaire, est en réalité le système de la liberté et de l’égalité. Mais les contradic­tions qui surgissent dans son développement sont des contradictions immanentes, des impli­ca­tions de cette propriété, de cette liberté et de cette égalité elles-mêmes qui, à l’occasion, se muent en leur contraire. Et c’est à la fois un vœu pieux et un désir naïvement niais que de vouloir, par exemple, empêcher la valeur d’échange de se transformer, de marchandise et d’argent, en capital, ou de vouloir empêcher le travail producteur de valeur d’échange, d’aboutir, en se développant, au travail salarié. Ce qui distingue ces socialistes des apologis­tes de la bourgeoisie, c’est d’une part le sentiment des contradictions du système, d’autre part, leur utopisme qui les empêche de comprendre la différence entre la forme réelle et la forme idéale de la société bourgeoise et les pousse à se lancer dans cette entreprise vaine, de vouloir réaliser de nouveau eux-mêmes l’expression idéale, l’image transfigurée de la société bourgeoise, qui n’est que le reflet que la réalité donne d’elle-même.

En face de cette conception se situe, d’autre part, la pitoyable tentative de prouver que les contradictions qui s’opposent à cette manière de voir fondée sur l’étude de la circulation simple seraient, en réalité, une simple apparence dès que, quittant la surface pour entrer au cœur du problème, on passe à des stades plus concrets du procès de production. On prétend en effet et on tente de prouver en faisant abstraction de la forme spécifique des sphères plus développées du procès de production social, des rapports économiques plus développés, que tous les rapports économiques sont toujours ceux de l’échange simple, de l’échange des marchandises, et des déterminations correspondantes de la propriété (liberté, égalité), simple­ment qu’ils portent chaque fois un autre nom. Partant de l’expérience, on admet donc, par exem­ple, qu’il existe, à côté de l’argent et de la marchandise, d’autres rapports de valeur d’échan­ge sous forme de capital, d’intérêt, de rente foncière, de salaire, etc. Par une abstrac­tion vraiment trop facile, qui laisse tomber tantôt tel aspect, tantôt tel autre du rapport spécifique étudié, on le réduit aux déterminations abstraites de la circulation simple, prouvant ainsi que les relations économiques, dans lesquelles les individus se trouvent placés dans ces sphères plus développées du procès de production, ne sont pas autre chose que les relations de la circulation simple, etc. Et c’est de cette façon que M. Bastiat a échafaudé sa théodicée économiques, les « harmonies économiques ». Contrastant avec l’économie politique classique des Steuart, Smith, Ricardo, qui ont la force de nous exposer sans ménagements les rapports de production dans leur forme pure, cette théorie prétentieuse et impuissante, qui veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes, se prétend un progrès. D’ailleurs Bastiat n’est même pas l’inventeur de cette conception harmonieuse: il l’a empruntée à l’Américain Carey. Carey, habitant du Nouveau Monde, qui n’avait que l’Amérique pour arrière-plan historique de sa façon de voir, a démontré dans les oeuvres, fort prolixes, de sa première époque l’ « harmonie » économique, qui consiste encore à revenir partout aux déterminations abstraites du procès d’échange simple, en affirmant que, partout, ces rapports simples sont faussés par l’intervention de l’État d’une part, et de l’Angleterre sur le marché mondial d’autre part. En soi, les harmonies existent. Mais, à l’intérieur des pays non améri­cains, elles sont faussées par l’État ; en Amérique même, par la forme la plus développée dans laquelle ces rapports se manifestent, par leur apparition concrète sur le marché mondial, c’est-à-dire par l’Angleterre. Pour rétablir cette harmonie, Carey ne trouve pas d’autre moyen que d’appeler finalement à l’aide l’État ange gardien qu’il avait dénoncé comme diabolus et de le placer à la porte du paradis de l’harmonie… en instituant des tarifs douaniers protecteurs. Mais parce qu’il est homme de science et non, comme Bastiat, littérateur, il lui a bien fallu, dans son dernier ouvrage « [Slavery at home and abroad (?)] », aller plus loin. Le développement de l’Amérique au cours des dix-huit dernières années a porté à sa concep­tion harmonieuse un tel coup que, désormais, ce n’est plus dans l’intervention extérieure de l’État qu’il voit la cause de la rupture des « harmonies naturelles », auxquelles il croit tou­jours, mais dans le… commerce ! Résultat admirable vraiment, que celui qui consiste à célébrer la valeur d’échange, base de la production harmonieuse, pour la faire abolir ensuite dans ses lois immanentes par le commerce, forme développée de l’échange. C’est sous cette forme déses­pérée, qu’il prononce ce jugement dilatoire que le développement de la valeur d’échange harmonieuse est disharmonieux.»

Source :  http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/contribution_critique_eco_pol/contribution_critique.html

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