Débattons de la question des soit-disant «procès staliniens»!

Le Front de Gauche publia le 18 mars dernier sur son site web cette lettre de Nikolai Ivanovitch Bukharin dans laquelle il défend son intégrité communiste et bolchevique, répudiant les accusations de complot contre-révolutionnaire et de haute trahison contre Staline, ravivant ainsi la vieille question des procès staliniens, qui semblent encore occuper les esprits des masses et de la soit-disant «gauche» révolutionnaire. Nous invitons donc quiconque qui voudrait débattre de cette question à produire leur commentaire sous notre enseigne. Nous y répondrons au mérite, le cas échéant.

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2 mars 1938 à Moscou : Procès de Boukharine après sa « Lettre à la génération future »

vendredi 18 mars 2016.

En février 1937, Boukharine, dirigeant historique du Parti bolchévik, est arrêté et accusé par Staline et ses sbires. Craignant pour la vie de son fils ( deux ans) et de sa femme il reconnait plusieurs chefs d’inculpation. Cependant, devant des accusations comme ses prétendus liens à l’impérialisme ou sa prétendue volonté de liquider la révolution d’octobre, il écrit la lettre magnifique ci-dessous qui va signer sa mort mais sauver sa mémoire, s’attaquant à « une organisation dégénérée de bureaucrates sans idéaux, moralement déchus mais grassement rémunérés, avides de médailles et de gloire » :

1) Lettre à la génération future des dirigeants du parti (Nikolaï Ivanovitch Boukharine 1937)

Je quitte la vie. Je ne baisse pas la tête devant la hache prolétarienne, qui doit être aussi impitoyable que vertueuse. Je suis accablé par l’impuissance ressentie face à la machine infernale qui, avec des méthodes moyenâgeuses, déploie une force titanesque, produit des mensonges à la chaîne selon un plan soigneusement concerté et dont l’audace rivalise avec l’assurance.

Dzerjinski n’est plus, les grandes traditions de la Tchéka, lorsque l’idéal révolutionnaire inspirait toutes ses actions et justifiait la cruauté des coups qu’elle portait aux ennemis, afin de protéger l’Etat des assauts de la contre-révolution, ont peu à peu sombré dans l’oubli. A cette époque, les organes de la Tchéka méritaient toute notre confiance, notre respect, et nul n’aurait songé à contester leur autorité. Aujourd’hui, les organes du NKVD, dans leur majorité, constituent une organisation dégénérée de bureaucrates sans idéaux, moralement déchus mais grassement rémunérés ; avides de médailles et de gloire, ils se parent de l’autorité passée de la Tchéka à seule fin d’alimenter la méfiance maladive de Staline (j’ai peur d’en dire plus) ; ils inventent des histoires sordides ne se rendant pas compte qu’ils creusent leur propre tombe, car l’Histoire ne tolère pas les témoins d’aussi ténébreuses affaires.

Ces organes aux pouvoirs « extraordinaires » ont les moyens de réduire à néant n’importe quel membre du CC ou du Parti, d’en faire un traître, un saboteur ou un espion. Si Staline se mettait à avoir des doutes concernant sa propre personne, ces soupçons seraient immédiatement confirmés.

Des nuées orageuses se sont accumulées au-dessus du Parti. A moi seul, qui ne suis en rien coupable, je vais entraîner dans ma perte des milliers d’innocents. Car il faut bien créer une organisation, « une organisation boukharinienne » qui n’a jamais existé ni aujourd’hui (cela fait sept ans que je n’ai plus l’ombre d’un désaccord avec le Parti), ni dans le passé, au temps de l’opposition de droite. J’ignorais tout des dispositions secrètes de Rioutine et Ouglanov. J’ai simplement exposé publiquement mes positions, conjointement à Rykov et Tomsky.

Je suis membre du Parti depuis l’âge de dix-huit ans, et le combat pour les intérêts de la classe ouvrière, pour la victoire du socialisme, est l’unique but de ma vie. Récemment, le journal qui porte le nom sacré de Pravda a publié un mensonge ignoble, en affirmant que, moi, Nikolaï Ivanovitch, je souhaiterais détruire les conquêtes d’Octobre et restaurer le capitalisme. C’est d’une impudence inouïe. Le seul mensonge qui soit comparable en effronterie et en irresponsabilité, serait d’affirmer que Nikolaï Romanov a consacré sa vie à la lutte contre le capitalisme et la monarchie, au combat pour la victoire de la révolution prolétarienne.

Je me suis plus d’une fois trompé sur les voies de la construction du socialisme, je demande seulement que la postérité ne me juge pas plus sévèrement que Vladimir Ilitch ne l’a fait. Les premiers, nous nous sommes engagés vers un but unique, empruntant un chemin que personne n’avait encore pris. C’était une autre époque, avec d’autres pratiques. Dans la Pravda, une colonne était réservée à la discussion, tout le monde y participait, les uns comme les autres nous nous efforcions de trouver des voies nouvelles, nous nous disputions, pour nous réconcilier ensuite et avancer ensemble.

Je m’adresse à vous, génération future des dirigeants du Parti, sur qui repose la mission historique de dénouer l’incroyable écheveau de crimes, qui dans cette époque terrible croît de jour en jour, s’enflamme comme de l’étoupe et étouffe le Parti.

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Je m’adresse à tous les membres du Parti.

Dans ces jours, qui sont peut-être les derniers de mon existence, je garde la conviction que la vérité historique lavera mon nom de toute la boue dont il a été souillé.

Jamais je n’ai été un traître. J’aurais donné, sans hésiter, ma vie pour sauver celle de Lénine. J’aimais Kirov, je n’ai pas comploté contre Staline.

Je demande à la génération future des dirigeants du Parti, hommes jeunes et intègres, de lire ma lettre devant le plénum du Parti, de réhabiliter ma mémoire et de me réintégrer dans le Parti.

Sachez camarades que sur le drapeau que vous portez, en marche triomphale vers le communisme, il y a aussi une goutte de mon sang !

2) Petite biographie de Boukharine

Né le 9 octobre 1888, Nicolaï Boukharine participe en tant que lycéen (16 ans) à la révolution russe de 1905. Etudiant brillant, il organise une grève en 1906 et adhère au Parti Ouvrier Social Démocrate de Russie. Il gagne rapidement un statut de théoricien parmi la fraction bolchévique. Deux fois arrêté, le voilà contraint à l’exil.

Très autonome dans sa réflexion, il polémique publiquement sur plusieurs points avec Lénine (nature de l’Etat, question nationale…). Tout en étant un bolchévik influent, il édite la revue Novy Mir (Nouveau Monde) avec Trotsky et Alexandra Kollontaï.

Au début de la Première guerre mondiale il publie deux ouvrages qui l’imposent parmi les penseurs du socialisme international : L’Économie politique du rentier ; L’Economie mondiale et l’impérialisme.

Revenu en Russie en avril 1917, il devient l’un des principaux responsables bolcheviques de Moscou puis est élu au Comité central à 29 ans. Chargé de l’édition de La Pravda, il dirige les « communistes de gauche » au sein du Parti bolchévik, prônant après la révolution d’octobre, la guerre à outrance. Ainsi, il s’oppose à la signature du traité de Brest-Litovsk comptant sur la guerre mondiale en cours pour développer un processus révolutionnaire en Europe et particulièrement en Allemagne dont les troupes menacent l’URSS à ce moment-là.

En 1919, il publie avec Préobrajenski l’ABC du communisme puis s’oppose à Lénine sur le « capitalisme d’Etat ». En mai 1920 il écrit puis fait paraître L’Économique de la période de transition, dans lequel il justifie le communisme de guerre comme moyen durable de parvenir au socialisme.

A partir de 1921, Boukharine change de position et soutient la NEP, poussant à prendre en compte prioritairement les conditions de vie de la population. Il remplace Lénine malade au Bureau politique du Parti en 1922. A partir de 1923, il radicalise sa position, théorisant le socialisme dans un seul pays et un passage progressif de la NEP au socialisme. En 1926, il préside l’Internationale Socialiste.

Boukharine est alors considéré par Trotsky et l’opposition de gauche comme le leader de la droite du parti et Staline comme celui du centre. Cette évaluation mériterait d’être réévaluée.

Ceci dit, Boukharine fait alliance avec ce « centre » pour le XVe Congrès de décembre 1927 où leurs adversaires sont écrasés politiquement. Il s’aperçoit alors qu’il a aidé Staline à s’imposer à la tête du parti mais que celui-ci représente un grand danger pour l’héritage de la révolution d’octobre. Il essaie alors avec Rykov et Tomsky de limiter le rôle politique de Staline. En fait, c’est ce dernier qui l’emporte, chassant ses adversaires du Politburo.

Boukharine va continuer à affirmer des désaccords avec Staline en particulier sur l’industrialisation immédiate et la collectivisation de l’agriculture. Cependant, il est de plus en plus isolé et avale de nombreuses couleuvres. Jusqu’à son arrestation, sa lettre puis sa mort.

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Un texte important de Nikolaï Ivanovitch Bukharine : Le programme des Communistes (bolchevique) 1918

Le programme des Communistes (Bolcheviks)

Conclusion (Pourquoi sommes-nous communistes ?)

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Notre parti s’appelait jusqu’au dernier congrès, parti socialiste (social-démocrate), Le parti de la classe ouvrière était ainsi nommé dans le monde entier. La guerre provoqua une scission considérable dans les partis socialistes et trois grandes tendances se manifestèrent dans ces partis : l’extrême droite, le centre et l’extrême gauche.

Les socialistes de droite se montrèrent les vrais traîtres de la classe ouvrière. Ils léchèrent (et lèchent encore) les bottes des généraux couvertes du sang des ouvriers, ils soutinrent toutes les infamies et les crimes de leurs gouvernements. Il suffit de rappeler que le socialiste allemand Scheidemann soutint la politique exterminatrice des généraux allemands. Renaudel. Henderson et Bissolati, les leaders du socialisme français, anglais et italien, firent de même. Ce sont les vrais bourreaux de la révolution ouvrière.

Quand les ouvriers allemands vaincront, ils feraient bien de pendre Scheidemann et Guillaume à la même potence. Il y a aussi beaucoup de tels cocos en France, en Angleterre et dans les autres pays. Ils trompent les ouvriers par des phrases sur la défense de la patrie (de la bourgeoisie, de Guillaume !) étranglent la révolution ouvrière chez eux et la punissent en Russie par les baïonnettes de leurs gouvernements, en soutenant ces gouvernements.

La seconde tendance est le centre. Cette tendance murmure contre son gouvernement, mais elle est incapable d’une lutte révolutionnaire. Elle n’ose pas appeler les ouvriers sur la rue. Elle redoute comme le feu une insurrection armée, qui seule pourrait solutionner la question. Les leaders de cette tendance sont : Haase, Kautsky, en Allemagne ; Longuet, en France ; Turati, en Italie ; Mac Donald, en Angleterre.

Enfin, la troisième tendance — l’extrême gauche : En Allemagne : Liebknecht et ses camarades ; en France : Loriot ; en Italie : Serrati ; en Angleterre : Mac Lean, Ce sont les bolchéviks étrangers. Leur tactique, leurs opinions, sont les opinions des bolcheviks.

Voyez maintenant quel embrouillamini se produit, quand tous ces groupes se nomment du même nom. Le socialiste Liebknecht et le socialiste Scheidemann ! qu’ont-ils de commun ? Le bourreau de la révolution, le vulgaire traître et le courageux lutteur de la classe ouvrière — peut-on se représenter une plus grande différence ? !

 

 

En Russie où la lutte révolutionnaire et le développement de la révolution d’octobre posa au premier plan la question du socialisme et du renversement du pouvoir bourgeois, la dispute entre les traîtres et les partisans du socialisme se liquida les armes à la main. Les socialistes-révolutionnaires de droite et une partie des menchéviki étaient avec toute la canaille contre-révolutionnaire de l’autre côté de la barricade ; les bolchéviki étaient de ce côté avec les ouvriers et les soldats. Le sang creusa un sillon entre nous. Cela ne s’oublie pas et ne s’oubliera jamais.

Nous devions donc donner à notre parti un autre nom qui nous distinguât des traîtres du socialisme. La distance entre eux et nous était trop grande, nos voies étaient trop différentes.

Devant l’État bourgeois, nous, communistes, ne connaissons qu’un devoir —- le faire sauter, détruire cette association criminelle. Les socialistes prêchaient dans la sauce de la défense nationale, la défense de cette association de capitalistes.

Après la victoire de la classe ouvrière, devant le pouvoir ouvrier des soviets, nous nous sommes prononcés pour sa sauvegarde et sa défense contre ses pires ennemis, contre les impérialistes du monde entier.

Eux, se sont donnés pour tâche, en vrais traîtres des intérêts ouvriers, de faire sauter le pouvoir ouvrier et les soviets. Et pour s’efforcer de remplir leur tâche ils marchent la main dans la main avec la bourgeoisie.

Nous, communistes, allons de l’avant ; quelles que soient les difficultés que nous rencontrons, nous allons au communisme par la dictature du prolétariat. Les traîtres du socialisme haïssent, comme de mauvais bourgeois, cette dictature de tout leur cœur, la décrie à tous les coins de rue et lancent le mot d’ordre : Arrière au capitalisme !

Nous, communistes, disons à la classe ouvrière : Il y a beaucoup d’épines sur notre voie, mais nous devons la poursuivre sans perdre contenance. La grande révolution qui met le monde sans dessus-dessous ne peut progresser facilement ; on ne peut pas la faire en gants blancs, elle sera enfantée dans les douleurs. On doit supporter ces douleurs, passer par ce purgatoire pour se libérer finalement de l’étau de fer, de l’esclavage capitaliste

Les menchéviki, les socialistes-révolutionnaires. les social-démocrates regardent de côté en spectateurs, remarquent les erreurs et les fautes et en tirent la conclusion : retournons en arrière, rendons tout à la bourgeoisie, nous revendiquerons déjà des portions frugales dans notre écurie capitaliste !

Non, nous ne suivons pas le même chemin qu’eux. Ces malheureux nous effraient avec la guerre civile. Pensez-vous que dans les autres pays développés la révolution socialiste se fera toute seule, sans guerre civile ? L’expérience de la Finlande le prouve. Des milliers de camarades finlandais fusillés prouvent assez que la guerre civile sera encore plus exaspérée, plus violente et plus cruelle dans les pays capitalistes développés. On peut prévoir par exemple qu’en Allemagne la guerre de classe sera extraordinairement violente. Déjà maintenant, les officiers allemands fusillent par centaines les soldats et les matelots pour la moindre tentative de révolte.

On ne peut arriver à la production communiste-coopérative que par la guerre civile et une dictature ouvrière de fer.

Défense de l’État bourgeois, aucun pas vers le communisme ! — Tel est le programme du parti socialiste (de la social-démocratie).

Destruction de l’État bourgeois, dictature ouvrière, expropriation des capitalistes, organisation de la production par la classe ouvrière, route libre vers le communisme ! Tel est le programme du parti communiste.

Quand nous nous appelons communistes, nous ne nous isolons pas seulement des social-traitres : les menchéviki, les socialistes-révolutionnaires, les Scheidemänner et autres agents de la bourgeoisie ; nous retournons aussi à l’ancienne appellation du parti révolutionnaire à la tète duquel était Karl Marx. C était le parti communiste, Et l’évangile de la révolution actuelle est jusqu’à nos jours le manifeste communiste de Marx et Engels, Le vieil Engels, une année et demie avant sa mort, protestait contre l’appellation social-démocrate (socialiste). « Elle n’est,— disait-il, — absolument pas appropriée à un parti qui tend au communisme, qui finalement détruit tout État, y compris l’État démocratique ». Que diraient ces nobles vieillards qui brûlaient de haine contre la machine d’État bourgeoise si on leur montrait des socialistes tels que Dan, Tseretelli, Scheidemann ? Ils les stigmatiseraient de mépris comme ils ont toujours stigmatisé les « démocrates » qui, dans les moments révolutionnaires, tragiques et difficiles, tournaient le canon du revolver contre la classe ouvrière.

Beaucoup d’obstacles nous barrent la route. Il y a aussi beaucoup de mauvais dans nos propres rangs ; car beaucoup d’hommes étrangers se sont glissés parmi nous, qui se vendent pour de l’argent et pour pêcher en eau trouble. La classe ouvrière est jeune et inexpérimentée. De tous côtés les pires ennemis assiègent la jeune république des soviets. Nous, communistes, savons cependant que la classe ouvrière s’éduque par ses propres fautes. Nous savons qu’elle purifie ses rangs de toutes les canailles malpropres qui s’y sont glissées. Nous savons qu’un allié fidèle et désiré s’approche : le prolétariat international. Notre parti ne se laissera pas troubler par les plaintes et les cris hystériques de vieilles femmes. Il a écrit sur sa bannière ces paroles d’or que Marx écrivait dans le manifeste communiste :

Aux classes dirigeantes à trembler devant une révolution communiste ! Les prolétaires n’ont rien à y perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. Prolétaires de tous les pays unissez-vous !

Mai 1918.

Source:

  1. 2 mars 1938 à Moscou: Procès de N.I Bukharin  http://www.gauchemip.org/spip.php?article5776
  2. Le programme des Communistes (bolchevique) par Nikolaï I. Bukharin, en 1918, https://www.marxists.org/francais/boukharine/works/1918/05/20.htm
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