L’allocation universelle : une voie rapide vers la précarité

20 Fév 2017 ALEX ANFRUNS

L’allocation universelle serait-elle la réforme miracle qui permettrait de réduire les inégalités sociales et sortir des millions de personnes de la précarité ? À droite comme à gauche, le projet séduit. Candidat du Parti socialiste, Benoît Hamon a fait de l’allocation universelle une proposition phare de son programme pour les prochaines présidentielles. Manuel Valls et Marine Le Pen s’étaient également montrés favorables à cette idée. Étonnant ? Pour mieux comprendre ce que cache l’allocation universelle et les enjeux d’une proposition en apparence progressiste, nous nous sommes entretenus avec Mateo Alaluf, auteur du livre « Allocation Universelle. Nouveau label de précarité« , et co-directeur du livre collectif « Contre l’allocation universelle« .

Selon vous l’allocation universelle, telle qu’elle est présentée par le candidat Hamon, représente une vraie alternative de gauche ? Quelles sont ses origines historiques?

Elle présente une alternative non pas de gauche mais une alternative à la gauche. D’abord, si l’on met de côté la mythologie idéalisée qu’elle s’est donnée à posteriori : Thomas More, Charles Fourier… l’idée de l’allocation universelle est plus récente et en rapport avec l’émergence de la pensée néo-libérale et en particulier de Milton Friedman dans les années 1960. Cependant, plus tard, des économistes critiques du néo-libéralisme comme James Tobin ou encore des penseurs de droite comme de gauche se sont ralliés à l’idée d’un revenu de base inconditionnel.

Ensuite, la conception de la justice sociale que véhicule l’allocation universelle repose sur le principe selon lequel chaque individu reçoit de manière inconditionnelle un même revenu monétaire, dont il est responsable de l’usage qu’il en fait. L’octroi d’une allocation universelle se fonde donc sur le principe d’égalité des chances qui caractérise la pensée libérale. Cette idée se distingue du principe d’égalité fondé sur la redistribution des richesses et qui suppose que chacun contribue selon ses possibilités et en bénéficie selon ses besoins.

L’égalité tout court, et non l’égalité des chances est, selon moi, le marqueur principal de la gauche. Cette vision de l’égalité a imprégné nos systèmes de protection sociale. Ainsi par exemple nous cotisons à l’assurance maladie en fonction de nos revenus et nous en bénéficions suivant que nous soyons ou non malade. De ce point de vue la proposition de revenu universel de Benoît Hamon correspond à un abandon du principe d’égalité au profit de celui de l’égalité des chances.

En théorie on nous présente cette idée comme étant presque miraculeuse. En pratique, a-t-elle déjà été mise en application dans d’autres pays ? Si oui, avec quel bilan ?

L’idée d’allocation universelle n’a été mise en œuvre nulle part, à moins de considérer le cas de l’Alaska aux Etats Unis, où une rente pétrolière est octroyée aux habitants de l’Etat. Sinon les « expérimentations » que l’on mentionne habituellement consistent à octroyer un revenu à des populations pauvres en Inde ou en Namibie par exemple et constater que leur situation s’améliore. Ou encore à observer que des chômeurs qui bénéficient d’un revenu sans subir les contrôles auxquels ils sont habituellement contraints cherchent néanmoins activement un emploi sans être activés pour autant. Il ne s’agit donc pas d’un revenu versé sans condition aucune aux pauvres comme aux riches.

L’expérimentation d’un revenu de base de 560€/mois octroyé à une population de 2000 chômeurs en Finlande est actuellement très commentée. Elle est mise en œuvre par un gouvernement de droite comprenant trois partis, Kesk (centre), Vrais Finlandais (extrême droite) et Kok (nationaliste conservateur), dans le cadre d’une politique d’austérité visant à diminuer la dépense publique et à contenir les salaires.

La motivation essentielle de cette initiative réside dans le fait qu’un chômeur bénéficie actuellement d’un grand nombre d’allocations (chômage, logement, enfant…) et qu’un emploi, pour atteindre le niveau des allocations cumulées par un chômeur, doit correspondre à un salaire de 2300€ brut. Le but de l’octroi de ce revenu de base est donc de diminuer la dépense du chômage, de contenir les coûts salariaux et de résorber le chômage qui s’élève à 9%. Nous voilà bien loin des promesses mirifiques d’un revenu universel.

Autour de cette idée, il y aurait donc plusieurs offres aux horizons politiques divers: revenu de base, allocation universelle, salaire à vie… Avec le risque pour l’électeur de se retrouver face à une tromperie sur la marchandise. Comment ne pas se faire avoir ?

Il y a autant de versions d’allocation universelle que de personnes qui en sont les promoteurs. Elles diffèrent principalement par leur degré d’inconditionnalité, leur montant, leur degré de substitution à la sécurité sociale et leur modalité de financement.

D’aucuns soutiennent qu’une formulation de gauche d’allocation universelle se caractériserait principalement par le caractère « suffisant », c’est-à dire élevé, du revenu octroyé et le maintien des prestations de sécurité sociale. Or, plus le revenu est élevé, plus son financement porterait atteinte aux prestations sociales. Ainsi par exemple en Belgique Georges-Louis Boucher (MR) propose une allocation de 1000 € en lieu et place de toutes les autres allocations et de l’assurance maladie limitée aux seuls gros risques. Par contre Philippe Defeyt (Ecolo) se prononce pour 600€, que Philippe Van Parijs propose d’atteindre par étapes, pour tenter de préserver la sécurité sociale.

Le paradoxe consiste donc soit à prôner une allocation universelle d’un montant élevé dont la faisabilité implique la mise en cause de la sécurité sociale et des services publics et accepter de ce fait une régression sociale considérable ; soit se contenter d’une allocation modeste qui pourrait se concilier en tout ou en partie avec le système de protection sociale. Dans ce dernier cas, le montant modeste de l’allocation nécessiterait pour vivre ou survivre de recourir à des emplois complémentaires condamnant ainsi les bénéficiaires à accepter des « petits boulots » précaires et peu rémunérés.

Au lieu de permettre à chacun de choisir entre occuper ou non un emploi et se consacrer à des activités dont on aurait choisi de définir, en toute autonomie, la finalité, les bénéficiaires d’une allocation universelle seraient réduits à accepter n’importe quel travail à temps partiel. Un tel système, constitue donc un puissant incitant à accepter un emploi et conduit à institutionnaliser la précarité.

Concrètement, quelle est l’offre proposée par le candidat français Benoît Hamon ?

Le revenu universel proposé par Benoît Hamon paraît pour l’instant très imprécis. Il a beaucoup varié dans ses versions et il a même évoqué l’idée que son système pourrait être sous condition de ressource et concernerait seulement les salaires inférieurs à 2000€. Il s’agit en fait dans ses formulations d’un revenu pour les jeunes de 18 à 25 résultant d’une fusion des minima sociaux et d’un élargissement du RSA-socle (revenu de solidarité active) à toute la classe d’âge.

Nous sommes en fait loin des principes qui fondent habituellement le revenu inconditionnel. Un tel système, même très édulcoré, comporte le risque de diminution des salaires et de constituer une subvention aux employeurs. En supposant qu’un jeune perçoive une allocation de 750€ par exemple peut-on supposer que son employeur n’en tiendra pas compte pour fixer son salaire ? La porte serait en tout cas ouverte en France au SMIC jeune qui avait été jusqu’ici combattu par les jeunes et par toute la gauche.

On peut certes concevoir des formules de revenu inconditionnel qui, en s’écartant du principe de l’inconditionnalité dure que prônaient ses promoteurs, peuvent se concevoir sans trop porter atteinte aux protections sociales. Mais lorsque la gauche s’inscrit dans cette perspective elle perd sa boussole qui n’est pas l’égalité des chances mais l’égalité et déserte le terrain du conflit entre capital et travail.

Vous affirmez catégoriquement que la défense d’une allocation universelle équivaut à l’abandon de la lutte contre les inégalités. Pour quelles raisons ?

En se ralliant au principe de l’allocation universelle, la gauche fait aveu d’impuissance. Sous sa présidence, François Hollande a capitulé devant son « ennemi la finance ». Son gouvernement a fait passer en force la loi Macron « croissance et activité » qui subventionne largement sans contrepartie les entreprises et la « loi travail » qui détricote le droit du travail.

Le revenu universel apparaît alors comme un leurre sous les apparences du renouveau qui cache son impuissance face aux politiques d’austérité. Elle consiste à faire un pas de côté au lieu de repenser le système de protection sociale, d’endiguer le sous investissement des services publics et surtout occulte la question centrale des salaires.

Pourtant, cette notion présente l’avantage de déplacer l’orientation des débats politiques sous l’angle de l’émancipation sociale, en place et lieu de la stratégie de la peur et la régression promise par Valls, Fillon et Le Pen. Pourrait-on envisager l’application de cette mesure en complément des autres prestations ?

Il vaut effectivement mieux débattre du revenu universel plutôt que d’exacerber comme Valls, Fillon et Lepen les luttes identitaires et stigmatiser les musulmans. De plus ce débat a le mérite de mettre en avant la nécessité d’un revenu minimum – différent du revenu universel-, que je partage entièrement.

Il est aussi possible, pour autant que son montant soit modeste, de l’envisager en complément des autres prestations de sécurité sociale. Je pense cependant qu’il faut être plus ambitieux. Au lieu d’un montant dérisoire octroyé à tous ne vaut-il pas mieux consacrer l’ensemble des moyens que l’on pourrait dégager pour des minima sociaux dignes sous condition de ressource et redonner de l’autonomie aux jeunes par l’octroi d’une allocation leur permettant de financer leurs études et leur formation continuée ?

Face à l’offensive néolibérale toujours en vigueur à l’échelle européenne, et dans le cadre de la construction d’une alternative progressiste, quelles actions sont à notre portée pour avancer vers une dynamique de conquêtes sociales?

En fonction de tout ce qui précède, on voit bien qu’une nouvelle dynamique de conquêtes sociales doit rompre avec les politiques d’austérité et mettre l’accent sur les salaires et l’augmentation des minima sociaux. La gauche, dans la tradition qui est la sienne, devrait imaginer à présent l’Etat social dans un nouveau contexte mondialisé.

La suppression de la notion de cohabitant dans la réglementation du chômage, l’individualisation et l’universalisation des régimes de sécurité sociale doivent s’inscrire dans l’élargissement des droits sociaux. L’investissement dans les services publics et une fiscalité plus juste en sont aussi des éléments essentiels.

La question principale demeure cependant celle de la réduction collective du temps de travail. Dans un petit livre écrit en 1930 et intitulé « lettre à nos petits enfants » John Meynard Keynes préconisait pour notre époque un plein emploi à 15h semaine. C’est à mon sens la perspective qui devrait nous mobiliser.

Source: Investig’Action

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