Communisme contre productivisme


 

 

 

Par Julien Varlin

Le capitalisme s’annonce comme une immense accumulation de marchandises… En se battant chacun contre les autres pour faire du profit, les capitalistes ont engendré un système qui a fait exploser les capacités de production. Mais cette production devient un tyran, une source d’aliénation : elle vampirise le sang et la sueur de millions d’hommes et de femmes, puis elle leur vomit dessus une avalanche de marchandises plus ou moins utiles… ou nocives ! Quant à l’effet désastreux sur l’écosystème mondial, il n’est plus à démontrer. Que faire ?

Un moteur aveugle

Le « PIB par terrien » n’a fait quasiment qu’augmenter en permanence. Pourtant, le moins que l’on puisse dire est que cela n’a pas conduit à un « harmonieux progrès de l’humanité ».

D’une part, d’innombrables vies de travailleurs-ses ont été sacrifiées, et sont toujours sacrifiées physiquement partout où les exploité-e-s n’ont pas établi un minimum de rapport de forces pour obtenir un peu de ce qu’ils/elles produisent…

D’autre part, le moteur vient fatalement s’enrayer périodiquement, rejetant au chômage les un-e-s et pressurant les autres. Dans un pays comme la France, où la production par habitant a triplé depuis 1960 malgré l’apparition d’un chômage de masse, on nous dit qu’il faudrait travailler plus ! Et depuis la crise de 2008, la moitié de la population voit même son « niveau de vie » baisser.

Enfin, le « niveau de vie » ne fait pas la qualité de vie. Les capitalistes prétendent répondre aux besoins par des biens matériels, quand il est rentable pour eux de les produire (dans ce cas ils savent même créer ces besoins…). Mais dans le même temps des pans entiers du cadre de vie sont laminés : casse de la santé, de l’éducation, crise du logement, temps passé dans les transports, malbouffe, mais aussi concurrence entre salarié-e-s, stress, détresse sociale… L »aliénation vécue dans le travail et l’atomisation nous poussent à chercher des palliatifs dans la consommation. D’une certaine manière, la façon dont nous occupons notre temps hors travail n’est pas « libre » mais déterminée par le système. Le capitalisme engendre le consumérisme, la dépossession de nos vies, l’impossibilité de développer et d’exprimer nos capacités.

La « gauche » d’aujourd’hui n’a pourtant que la « relance de la croissance » comme horizon, ce qui montre qu’elle se place totalement sur le terrain du capitalisme.

La croissance et ses crises

La croissance, c’est en termes marxistes l’accumulation de capital. Marx a montré que le fait même d’accumuler du capital engendre une tendance à la baisse du taux de profit. En clair, il est de moins en moins rentable d’investir pour ouvrir de nouvelles entreprises, exploiter d’autres salarié-e-s… Pour garder un taux de profit élevé, les capitalistes peuvent alors augmenter… le taux d’exploitation. Mais ils ne peuvent évidemment pas tirer à l’infini sur cette corde. La rentabilité est alors recherchée dans la spéculation (et les bulles finissent par éclater) ou soutenue par l’endettement public (mais les contribuables chômeurs ou surexploités ne sont pas inépuisables non plus). Quoi qu’il en soit, la croissance capitaliste débouche toujours sur une crise.

Un moteur polluant

Pour compléter le tableau, le fonctionnement du capitalisme est écologiquement suicidaire[1]. Les activités humaines ont toujours eu des impacts sur les milieux naturels. Mais sous le capitalisme, l’ampleur est sans précédent, alors que notre connaissance de ces impacts est chaque jour plus précise. Certaines réglementations ont aidé à empêcher des pollutions locales trop visibles, mais au moins un problème structurel perdure : la hausse des rejets de gaz à effet de serre qui causent le dérèglement climatique, et le gaspillage de ressources non renouvelables.

Des apôtres du capitalisme vert nous promettent que la croissance capitaliste va peu à peu se faire vertueuse, en se “dématérialisant”. En clair, produire une même quantité de richesses consommerait de moins en moins de ressources. A priori ce n’est pas totalement idiot, car certaines améliorations vont dans ce sens (efficacité énergétique, recyclage, énergies renouvelables…). On peut par exemple observer l’intensité énergétique (énergie consommée pour 1 point de PIB supplémentaire), qui a notablement diminué ces 40 dernières années, ou encore l’intensité matérielle (quantité de matières premières pour 1 point de PIB) qui a diminué de 50% depuis 1980.

Seulement, ces améliorations sont insuffisantes. Non seulement il y a de gros freins sur les améliorations d’efficacité possibles, mais surtout le volume de la production et des échanges augmente de façon tellement rapide qu’il contrebalance totalement cet effet. Selon toute évidence, chercher une solution purement technique serait une impasse.

Source : http://www.assemblee-nationale.fr/13/cr-grenelle/jancovici-complts.pdf

Vive la récession ?

On l’a vu, la panne de la croissance capitaliste a des effets anti-sociaux. Est-ce qu’au moins elle stoppe la gabegie écologique ? C’est loin d’être évident. Le ralentissement de la croissance a paradoxalement aussi de nombreux effets néfastes : en cherchant à rehausser leur rentabilité, les capitalistes sous-investissent (rendant encore plus polluantes et dangereuses certaines industries), externalisent et délocalisent (augmentant les déplacements)… En clair, on ne doit rien attendre de bon du capitalisme, que son moteur s’emballe ou qu’il crachote. Pour que l’humanité ait un avenir, il faut qu’elle maîtrise enfin sa production et toute l’organisation sociale qui est basée dessus. Exproprier les entreprises, les usines, les transports, la distribution… ce n’est pas une rengaine marxiste poussiéreuse, c’est une condition nécessaire !

Sortir du productivisme

A l’issue de la révolution socialiste il y aurait de très nombreux chantiers à lancer : dans la santé, l’éducation, la culture, la rationalisation de la production, la reconversion des énergies du passé… Sans oublier l’immense majorité des pays du monde qui ont besoin de développement des réseaux d’eau potable, d’une agriculture de subsistance et durable, de l’électrification… Il est donc assez difficile de dire si le résultat global serait une croissance ou une décroissance du PIB, en tout cas dans un premier temps. Mais ce qui est certain, c’est qu’une décroissance drastique de la consommation d’énergie et de ressources naturelles est nécessaire, et que cela pourra et devra passer par une baisse du PIB dans les pays industrialisés.

Ce qui est certain aussi, c’est que le fétichisme du PIB s’effondrerait, parce qu’il serait réduit à une simple mesure (après une vraie remise à plat tout de même). Il n’aurait plus cette apparence de divinité qui fait la pluie (acide) et le beau temps (pour certains), les « créations d’emplois » et les rejets de CO2. Les travailleurs/ses n’auraient plus que l’équation entre leurs besoins et l’écologie à résoudre, sans le parasitisme capitaliste et le chantage aux emplois[2].

Or cette révolution rendrait immédiatement possible de profonds changements, qui permettraient certainement une décroissance de la consommation d’énergie et de ressources naturelles. Pour reprendre les indicateurs utilisés plus haut, on peut distinguer plusieurs effets majeurs :

  • Réduction drastique de « l’intensité énergétique » (énergie nécessaire à la production) Les entreprises sont situées un peu n’importe où, selon les décisions qu’ont prises les patrons chacun de son côté sous la pression du marché : loyers moins chers ici, travailleurs moins payés là-bas… Par exemple beaucoup d’entreprises françaises se sont installées en pleine campagne dans les années 1960, pour fuir les bastions syndicaux urbains. Tant pis si cela génère des transports routiers dans tous les sens. Et surtout, la concurrence engendre pour un même type de produit des entreprises en double, triple… C’est tout l’inverse que l’on pourra faire : regrouper les lieux de production près de grands axes de transports pour réduire le nombre de camions (rail, fluvial…). Et plus généralement, la consommation d’énergie pour les transports pourra être énormément réduite : par un parc de logements socialisés permettant à chacun d’habiter où il souhaite, par une politique volontariste de développement des transports en commun pour pouvoir faire le maximum de déplacements sans voiture… Pour le chauffage, on pourra débloquer tous les moyens nécessaires à l’isolation des bâtiments, développer massivement les réseaux de chaleur… Il n’y aura plus de raison non plus de produire des appareils économes et des appareils énergivores : la qualité pour tou-te-s !
  • Réduction drastique de « l’intensité matérielle » (ressources consommées pour produire) Les travailleurs-ses pourraient réaliser cette « société du recyclage » dont les capitalistes parlent beaucoup, en le prévoyant dès la conception des produits, avec des compositions et des structures connues publiquement, des filières planifiées… Surtout, avec la même logique, c’est la réparabilité qui pourrait être re-développée sur une base industrielle (pièces détachées compatibles…). Et avant tout recyclage énergivore, la réutilisation pourrait prendre de l’ampleur (consignes…). Encore plus en amont : la fin de la course au profit stoppera le fléau de l’obsolescence des produits. Et ce qui réduit l’intensité matérielle réduit aussi l’intensité énergétique évoquée ci-dessus, vu que toute transformation de matière demande de l’énergie.
  • Réduction drastique de « l’intensité carbone » (CO2 rejeté par la production d’énergie) En parallèle de cette fin du gaspillage systématique d’énergie, le restant d’énergie à produire pourra être rapidement porté à 100% d’énergies renouvelables. Solaire thermique / photovoltaïque, géothermie, éolien, hydraulique, biomasse… Ce ne sont pas les solutions qui manquent, mais les investissements.

Pour certaines de ces pistes, les écologistes capitalistes montrent leur impuissance quand ils essaient d’aller dans le même sens, par de timides incitations ou taxes (qui ont presque toujours un effet antisocial). Les travailleurs/ses ne doivent pas chercher à « inciter » les capitalistes, mais décider eux-mêmes !

De ce simple fait, certaines dépenses pourront être purement supprimées. On peut penser à des secteurs entiers comme les armes et la publicité, mais aussi à de nombreux intermédiaires comme les grossistes, courtiers, agents immobiliers, traders… qui ne sont plus nécessaires si l’économie est planifiée.

La population d’aujourd’hui est consommatrice mais n’a pas du tout l’impression d’être productrice. La population affranchie aurait enfin une vision rendue globale, elle saurait précisément ce que coûtent les richesses, en termes écologiques, mais aussi en termes de travail ! L’équation reviendrait dans beaucoup de cas à « produire telle quantité ou travailler moins et profiter d’un meilleur environnement » ? La question écologique serait de fait une part essentielle des questions démocratiques, et la démocratie (socialiste) apporterait une grande partie de la réponse.

Cet ensemble de bouleversements de la sphère économique est déjà en lui-même une urgence pour en finir avec les catastrophes qu’engendre le capitalisme. Mais on ne peut pas penser un instant que cela ne transformerait pas aussi les mentalités, les habitudes, les modes de vie. Le socialisme est aussi la voie vers la fin de l’aliénation : si l’humanité a la maîtrise de sa propre force, sans exploitation de classe, cela ne peut que transformer profondément son rapport à la nature.

 

[1] Voir notre article Le capitalisme implique structurellement gaspillage, pollution et désastre écologique

[2] En revanche l’histoire du stalinisme et de son stakhanovisme a montré qu’il ne suffit pas que les moyens de production soient « étatisés » pour mettre fin au productivisme : il faut aussi que les travailleurs/ses eux-mêmes maîtrisent et décident ce qu’ils/elles font, et commet ils/elles le font.

 

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