Althusser et Lénine

Ni la nature ni l’histoire ne connaissent de miracles ; mais chaque tournant brusque de l’histoire, et notamment chaque révolution, offre une telle richesse de contenu, met en jeu des combinaisons si inattendues et si originales de formes de lutte et de rapports entre les forces en présence que, pour un esprit vulgaire, bien des choses doivent paraître miraculeuses.
Lénine, Lettres de loin

Lénine a bien une place fondatrice dans la trajectoire intellectuelle d’Althusser. Si les lecteurs du philosophe marxiste ont longtemps considéré que Lénine n’était rien d’autre qu’un prête-nom, Warren Montag tente ici au contraire de montrer le caractère inaugural des interventions d’Althusser sur Lénine. Par une lecture serrée de « Contradiction et surdétermination », Montag récapitule la dignité philosophique qu’Althusser est allé chercher dans la pensée politique de Lénine. Ces éléments de philosophie contenus dans des textes non philosophiques allaient s’inscrire au cœur de la lecture althussérienne de Spinoza, Machiavel, Rousseau : la rencontre de flux et de courants hétérogènes, la contradiction considérée comme multiple et complexe, le renouveau de la pensée dialectique des rapports de forces.

Le Lénine d’Althusser est un patchwork, un accolage de différents extraits, aussi bien de textes philosophiques (Matérialisme et empiriocriticisme, Cahiers philosophiques) que de textes politiques et pratiques (tout d’abord ses réflexions sur les révolutions de février et d’octobre 1917). On lui a prêté peu d’attention. Dans le monde anglophone (mais c’est à peine mieux dans le monde francophone) les essais où Althusser prend explicitement Lénine pour objet (non seulement Lénine devant Hegel, mais aussi Lénine et la philosophie) n’ont jamais été étudiés sérieusement, et ne sont que rarement cités, sous forme de notes ou de références, dans les traitements académiques d’Althusser. C’est plus frappant encore pour son utilisation plus extensive de Lénine, de celui de 1917-1921, dans Contradiction et surdétermination : la reprise des descriptions, par Lénine, de la situation conflictuelle qui a rendu la Révolution non seulement possible mais nécessaire, est parfois citée, mais comme matériau brut de théories ou réflexions philosophiques, et non comme exemple de cette réflexion elle-même. On prend souvent le Lénine de Contradiction et surdétermination comme le prête-nom ou le « tenant-lieu » de Mao, dont Althusser a légitimé le texte Sur la contradiction en le présentant non seulement comme la continuation des réflexions de Lénine sur les contradictions historiques, mais aussi comme une tentative de systématisation, mise en forme théorique de ce que Lénine aurait laissé à l’état pratique. Pour beaucoup de lecteurs d’Althusser, Lénine – ou plutôt l’un des nombreux Lénine utilisé à des fins aussi diverses qu’opposées –, demeurait toujours le prête-nom d’autres théoriciens ou philosophes politiques, de Machiavel et Spinoza jusqu’à Mao, comme si Lénine, pour des raisons qui restent à expliciter, ne pouvait faire à lui seul l’objet des réflexions d’Althusser.
Les significations de la figure de Lénine se compliquent avec la fascination d’Althusser pour ce qu’il appelle la stratégie philosophique – notion elle-même très léniniste. Très tôt dans sa carrière, Althusser a perçu tout à la fois les insuffisances du marxisme officiel et la difficulté de le transformer, ce qui l’a convaincu de l’inutilité d’un assaut frontal ou d’une confrontation directe. Au lieu d’un effort de transformation, il fallait une stratégie d’infiltration. Ainsi, lorsqu’Althusser a compris la façon dont Spinoza imitait ses ennemis pour les approcher, s’introduire dans la place et retourner leurs armes contre eux, il a indubitablement cherché à théoriser sa propre pratique de la philosophie pour faire comme Spinoza. Ainsi le Lénine d’Althusser n’apparaît pas seulement comme œuvre ou événement politique, mais comme une institution et une place infiltrée puis occupée, ses armes (concepts et méthodes d’analyse), étant retournées contre ses occupants « légitimes ». Il s’agit donc d’une analyse léniniste de la façon dont le mode d’analyse léniniste lui-même peut être investi, et mis au service d’institutions dont le rapport à l’ordre existant est difficilement perçu comme antagoniste. C’est à dire, un Lénine par-delà Lénine, pour reprendre une des figures de Negri.
En fait, le travail d’Althusser est marqué par une insistance sur la nécessité stratégique de l’imitation, de la dissimulation et de l’imposture qui est, avec la force, une vertu cardinale de la guerre selon Hobbes. Les critiques ont bien perçu cela lorsqu’il a été accusé de promouvoir un Spinoza déguisé en Marx, et, presque au même moment, de faire passer, dans la philosophie, un Marx déguisé en Spinoza. Mêmes les commentateurs favorables à Althusser ont fini par adopter un type de lecture qui a pris la forme de « en parlant d’X, il parle en fait d’Y », ce qui supposait qu’Althusser ne pouvait ou ne voulait pas parler directement d’Y, parce qu’il comprenait ce dernier comme faisant l’objet d’une sorte de répression ou d’exclusion, apportant une vérité que le monde n’était pas préparé à recevoir. Dans ces conditions, lire Althusser signifiait le traduire : X veut dire Y, et les théories X1, X2, X3 veulent dire Y1, Y2, Y3…
Cette lecture très straussienne d’Althusser n’est pas totalement fausse. Il est vrai, à propos de Lénine, que la correspondance d’Althusser – notamment dans les années cruciales 1962-1963, de « Contradiction et surdétermination » à « Sur le matérialisme dialectique » – paraît défendre l’idée qu’il cherchait à utiliser stratégiquement Lénine pour avancer des concepts et des notions face à un public peu disposé à les accepter, à moins que ces concepts et notions se réfèrent à l’autorité d’un Lénine. Comme si les idées les plus nouvelles, voire les plus subversives d’Althusser, avaient le plus besoin de se rattacher à une figure fondamentale. Mais c’est là ce qu’Althusser voulait faire, ou déclarait vouloir faire, et non ce qu’il a fait réellement. Si parler de Lénine n’était censé être qu’un prétexte, précédant voire occultant les débats qu’il devait simplement introduire, je dois dire que, dans ce cas au moins, le prétexte n’a pas atteint la fin pour laquelle il avait été introduit, et qu’il est devenu aussi important que ce qu’il était censé dissimuler. Si, comme il l’avouait lui-même et comme d’autres l’ont souligné, ses textes illustrent souvent, sinon obsessionnellement, une logique du prête-nom (Lénine pour Mao, Marx pour Spinoza, ou l’inverse), à des moments cruciaux cette logique se brise et cède la place à l’usurpation, à la confusion entre l’imité et l’imitateur, entre l’original et la copie. Ainsi, pour suivre Althusser dans ses constantes ruses et détours stratégiques et tactiques, dans son art de l’imposture philosophique et du déguisement, il faut entrer dans le cercle où chaque lieu-tenant tient lieu d’un autre tenant lieu, constituant une chaîne de substitution sans origine ni fin. Retenons ce point avant de nous embarquer dans le cercle infernal d’Althusser.
À la fin de 1962, et donc dans l’intervalle qui sépare Contradiction et surdétermination de Sur le matérialisme dialectique publié en 1963, Althusser écrivait à Franca Madonia qu’il avait lu Lénine pour répondre aux critiques de Contradiction et surdétermination : « Je lis, (ou relis) des textes théoriques de Lénine, sur la philosophie. Dieu, que c’est faible. Je vérifie une nouvelle fois que Lénine, incomparable clinicien politique, incomparable théoricien-pratique (au sens de la réflexion sur des situations concrètes, de la réflexion sur des problèmes historiques concrets) est un faible théoricien dès qu’il s’élève au-delà d’un certain degré d’abstraction » (Franca 22-XII-62). La faiblesse de Lénine ici, c’est qu’il demeure un « théoricien pratique » écrit Althusser, et que, si « incomparables » que puissent être ses « analyses concrètes », il ne peut s’élever au-delà du niveau pratique, vers le degré d’abstraction nécessaire à la théorie. Quelques phrases plus loin, Althusser ajoute que, lorsque Lénine fait ou pense faire de la théorie, « il ne fait que définir et énoncer des concepts pratiques, c’est-à-dire des concepts avec lesquels on mènera le combat au corps à corps, des concepts tactiques de défense immédiate, de combat rapproché, de “close-combat” comme on dit… alors que la vraie théorie suppose autre chose que ces concepts tactiques, mais des perspectives proprement et théoriques, et “stratégiques.” ». Il ne s’agit pas ici de la « pratique théorique », mais de son opposé, une théorie pratique, c’est-à-dire une pratique déguisée en théorie, et qui s’est subordonné ce qui est proprement théorique, ce dont l’abstraction philosophique a besoin, à des buts immédiats, tactiques, objectifs. Que Lénine soit pratiquement engagé aurait été nécessaire, mais ceci a maintenant des effets profondément négatifs sur « la tradition officielle de la philosophie marxiste ». La difficulté alors, à la fin de l’année 1962, n’était pas d’expliquer cela, « mais [de le] faire accepter ». Vouloir le faire risquait de provoquer des réactions défensives d’un « système qui n’est pas seulement d’ordre théorique, mais en même temps institutionnel, ou un stimulus déterminant une conduite. »

Je voudrais faire deux remarques au sujet d’une évaluation première de la relation de Lénine à la philosophie – une évaluation qui demeure néanmoins intéressante, sinon surprenante. Des critiques qui viseront moins explicitement Lénine réapparaîtront dans Sur le matérialisme dialectique, quelques mois plus tard. La première définition althussérienne de la philosophie cherche à protéger la philosophie (et sa relation privilégiée aux sciences), de la contamination par le politique – c’est-à-dire non seulement par les tentatives du PCF d’imposer une philosophie officielle à ses adhérents, mais aussi par le combat constitutif du politique lui-même. Il apparaît maintenant que cette première définition est une première « distance prise » d’avec les positions de Lénine. Pour libérer la philosophie des impératifs imposés par l’immédiateté des luttes – c’est-à-dire les perpétuels ajustements tactiques dans une guerre qui reporte la théorie, même la théorie marxiste, à une époque de paix qui n’arrivera jamais – Althusser doit l’amener à un niveau d’abstraction élevé bien au-delà du combat rapproché que Lénine n’avait pas hésité à engager sur le terrain de la philosophie elle-même, mais il est vrai que Lénine utilisait toutes les armes à sa disposition, dans une lutte dont on ne pouvait fixer à l’avance les limites. De la sorte, Althusser a éloigné la philosophie des exigences de la pratique politique en introduisant la distinction entre Théorie, « théorie », et théorie (minuscules). Althusser définit la théorie comme « une forme spécifique de la pratique », « théorie » (entre guillemets) comme « le système théorique déterminé d’une science réelle » c’est-à-dire les concepts par lesquels ce système reflète les résultats de sa propre pratique, et « Théorie » (majuscule) comme « la théorie générale, c’est-à-dire, la Théorie de la pratique en général, elle-même élaborée à partir de la Théorie des pratiques théoriques existantes (des sciences), qui transforment en « connaissances » (vérités scientifiques), les produits idéologiques des pratiques « empiriques » (l’activité concrète des hommes) existantes ». La volonté d’Althusser de conserver le terme « théorie », en le modifiant de façon seulement typographique et imprononçable, a pour effet (entre autres) d’unifier les différentes formes de théories dans une pyramide dont le sommet serait la Théorie, élevée par la majuscule et par sa généralité au-dessus des pratiques théoriques des sciences, qui sont elles-mêmes élevées par leurs pratiques au-dessus des produits idéologiques des pratiques empiriques ou des activités concrètes des hommes. La lettre à Madonia nous permet de comprendre à quel point la première définition qu’Althusser donne de la philosophie n’est pas simplement une déviation « théoriciste » (ou rationaliste) comme il le dira plus tard, mais que c’est une définition qui tend à dénier, non pas simplement son caractère politique, mais plus fondamentalement l’étendue de la participation de la philosophie aux luttes sociales et politiques.
2. Même si l’on sait qu’Althusser renoncera assez rapidement à la définition de la philosophie donnée dans Sur le dialectique matérialiste, définition qui ne devrait donc représenter qu’un premier moment de sa pensée, il faut quand même souligner qu’Althusser reprendra, seulement quelques années plus tard, exactement les mêmes propositions attribuées à Lénine, non comme exemples péjoratifs de la philosophie captive du politique, mais précisément comme la seule description exacte de ce que fait la philosophie, notamment lorsqu’elle renie sa dimension politique. Peut-on comprendre cette évolution d’Althusser comme une succession linéaire et cohérente de moments théoriques, sans rupture ni contradictions ? Ce serait faire d’Althusser l’exception à la règle selon laquelle il n’y a que des exceptions (« la grande loi de l’inégalité ne souffre aucune exception »), règle qui est la vie de la philosophie, évoluant par ses conflits internes et les contradictions qui l’animent, contradictions elles-mêmes imposées par la situation de la philosophie dans les luttes qui traversent toute vie sociale. « Lénine » doit donc être compris comme le nom de la contradiction propre à la réflexion d’Althusser sur la contradiction, la structure inhérente à sa déviation perpétuelle et à son éloignement de la contradiction elle-même. La lutte pour ou contre Lénine est une lutte occultée par l’effort manifeste d’Althusser de ne pas critiquer ouvertement Lénine dans ses textes publiés, effort manifeste parce qu’on ne sait jamais si son Lénine est Lénine et non un prête-nom ou le substitut d’une autre figure (individuelle ou collective), ni si son analyse est positive ou non. Cette obscurité est intérieure à Althusser et à son projet, l’effet plutôt que la cause de sa conflictualité : elle peut donc être dite constitutive.
Pour expérimenter ces hypothèses, nous devons les saisir, ou saisir les phénomènes dont il s’agit, à « l’état pratique », qui est ici la forme discursive qu’ils prennent dans les textes d’Althusser. Commençons par le Lénine de Contradiction et surdétermination, pour voir s’il est vraiment ce simple praticien (ou « clinicien », dans l’expression cinglante d’Althusser), qui diagnostique et traite les contradictions de la situation courante et de la conjoncture, son propre présent donc, sans le connaître par ses causes ni produire une théorie générale de la contradiction historique. Il faut rappeler ici que les critiques adressées en 1962 à Althusser – notamment contre sa conception pluraliste, « hyperempirique » du tout social qui rendait son unité impensable et jetait par-dessus bord le moteur de l’histoire : la contradiction entre forces et rapports de production – ces critiques portaient en fait, bien qu’aucune des parties prenantes ne l’avouaient, moins sur ce qu’Althusser lui-même avait écrit que sur les citations de Lénine, au premier chef celles des Lettres de loin. C’était comme si, au travers des critiques que les communistes adressaient à Althusser, la philosophie communiste officielle, censée avoir été fondée par Lénine, se défendait contre les paroles de Lénine lui-même :
« Si la révolution a triomphé si vite et – en apparence, pour qui se contente d’un coup d’œil superficiel – d’une manière si radicale, c’est uniquement parce que, en raison d’une situation historique d’une extrême originalité, des courants absolument différents, des intérêts de classe absolument hétérogènes, des tendances politiques et sociales absolument opposées se sont fondus avec une « cohésion » remarquable. »
Il n’est guère surprenant que Lénine lui-même se soit efforcé de souligner auprès de ses camarades et alliés potentiels l’inadéquation totale de cette idée, centrale pour la théorie et la pratique de la Seconde internationale, que l’apparente diversité de ce moment historique pouvait être comprise comme diverses manifestations de la même contradiction centrale, non encore mûrie jusqu’à la révolution. Pour Althusser, si Lénine a souligné l’absolue hétérogénéité et la différence des courants dont la conjonction a été explosive, c’était en raison du besoin d’extraire les forces révolutionnaires d’un héritage philosophique sédimenté en dogme, et pour construire une théorie pouvant guider l’action en rendant intelligible l’équilibre des forces et la concaténation des antagonismes dans laquelle les bolchéviques devaient intervenir avec une précision chirurgicale. Les citations de Lénine servaient néanmoins en même temps à rejeter la culture théorique des institutions communistes officielles de l’Europe occidentale de 1962, avec leur penchant à imiter la social-démocratie à laquelle Lénine s’était opposé à l’aube du XXe siècle. Althusser, en reprenant ces passages clefs, habituellement oubliés par les philosophes officiels, voulait surtout utiliser son Lénine contre la figure mythique de l’hagiographie communiste, citant texte contre texte, pour mettre en question non seulement l’erreur théorique découlant de l’idée d’une « contradiction historique simple », mais aussi ses effets pratiques. L’attaque de la forteresse théorico-politique n’était pas sans risque, Althusser s’est retrouvé dans un abyme nommé le « concept marxiste de la contradiction », un abyme devant lequel « le développement philosophique du marxisme » avait dû s’arrêter.
Il n’y a pas cependant, comme il le disait lui-même, de « coin vide en philosophie », et dans une note Althusser présentait le texte de Mao, Sur la contradiction, comme une théorie de la contradiction historique qui s’opposait en son essence à la conception hégélienne tel qu’il la décrivait. Dans le texte de Mao, la loi du développement égal ou inégal trouble les catégories de la dialectique hégélienne, tout d’abord l’idée d’une contradiction simple, dont les termes opposés sont identiques, dont les aspects de la totalité historique seraient le phénomène, et qui seraient donc le centre dont tout jaillirait. Mao commençait son entreprise de décentration en important l’inégalité au cœur de la contradiction, déclarant ses termes inégaux, avec un aspect principal et un aspect secondaire, et donc une relation inégale de l’un à l’autre. Sa matérialisation de la contradiction – qui restait nécessairement chez Hegel spirituelle – comme une contradiction entre forces, entre bourgeoisie et prolétariat, pouvait paraître grossière par certains côtés, mais la contradiction ne pouvait plus être comprise comme identité des opposés fusionnant en un troisième terme. L’équilibre ou l’égalité entre eux pouvait être un effet momentané de leur inégalité, ou, plus précisément, de leur antagonisme effectif lorsqu’ils se rencontraient sur le champ de bataille.
Une contradiction ainsi comprise ne pouvait se produire ou se reproduire dans le phénomène dont elle était l’essence. La contradiction centrale n’était pas seulement troublée ou perturbée, mais déplacée, laissant le centre vide, et permettant ainsi le remplacement continu d’une contradiction par une autre. Un se divisait en deux. À chaque moment il y avait une contradiction principale et un ensemble de contradictions secondaires. De plus les relations déterminées entre les différents côtés de la contradiction principale elle-même changeaient constamment : déterminés par l’interaction entre les contradictions contenues dans une situation particulière, les opposés en conflits dans chaque contradiction n’étaient pas nécessairement antagoniques, c’est-à-dire engagés dans un conflit irréversible. Parce que tout est contradictoire, toute contradiction n’est pas antagonique ou explosive. Tout comme pour Lénine, l’objectif immédiat de Mao était d’éloigner le parti du dogmatisme pour le conduire vers une théorie capable de guider son action. Les dogmatiques de 1935-1937 ont violemment rejeté la position défendue par Mao, qui soutenait que leur lutte ne pouvait progresser qu’en s’unissant, en un front patriotique et anti-impérialiste, avec le Kuomintang, parti de la « bourgeoisie nationale », qui avait mené une guerre implacable contre le parti communiste et l’armée rouge. La réponse de Mao consistait en cette théorie de la contradiction, qui la déstabilisait, mettait en mouvement une multiplicité de contradictions, chacune pouvant devenir, selon la conjoncture, la contradiction principale, les autres restant alors secondaires. De même, seule une analyse concrète de la situation concrète pouvait apprendre au parti de quelles contradictions se composaient les forces installées dans un conflit et quelles étaient, de façon temporaire ou non, les contradictions non antagoniques susceptibles d’être momentanément unifiées.
La note d’Althusser, tout en reconnaissant que la contradiction de Mao « apparaît sous un jour étranger à la perspective hégélienne », concluait en exposant comme un paradoxe ses deux faiblesses : elle demeurait à la fois « descriptive » et « abstraite ». En fait, l’exposé de Mao sur la contradiction pouvait très bien être compris comme le parfait exemple de ce qu’Althusser condamnait en Lénine : la construction d’un concept tactique, ou l’élaboration de concepts dont l’apparition et la fonction demeuraient fondamentalement pratiques. En l’occurrence amener la direction du Parti communiste chinois à s’unir avec le Kuomintang contre l’impérialisme japonais. Ces distinctions entre contradictions primaires et secondaires, antagoniques et non antagoniques, étaient-elles séparables des luttes que Mao avait décrites grâce à elles ? Pouvaient-elles atteindre le niveau de généralité propre à la théorie dont parlait Althusser dans sa lettre à Madonia ?
Tout en ne s’élevant pas au-dessus de la description, la théorie de Mao, « à certains égards », et « en partie », est « abstraite », présentant la question de la contradiction en des termes qui semblaient prétendre atteindre une théorie générale de la dialectique de l’histoire et non rester une particularité de la théorie marxiste de la contradiction. Althusser souligne l’incompatibilité apparente parmi des éléments de sa critique de Mao, mais n’a jamais fait l’effort de la résoudre ni de l’expliquer. Son bref résumé de De la contradiction est cependant très éloquent. Dans une courte note, il réduit la théorie de l’ensemble de relations à trois oppositions binaires : « contradiction principale et contradiction secondaire : aspect principal et aspect secondaire de la contradiction ; contradictions antagonistes et non-antagoniste », commandés tous deux par « la loi de l’inégalité de développement des contradictions ». La reprise de Mao par Althusser devient ainsi une théorie structuraliste, voire formelle, de la contradiction, dans laquelle l’histoire est invariablement présente à elle-même sous la forme invariante de chaque aspect de la contradiction. Un moment historique donné ne peut être compris que comme l’actualisation de cet ensemble de formes possibles : primaire ou secondaire (qu’il s’agisse de la contradiction ou de ses aspects), antagonique ou non antagonique. Toute l’histoire peut être lue grâce à la grille de ces oppositions qui rendrait seule cohérente et intelligible une conjoncture particulière. Cette grille peut s’appliquer indifféremment à toute époque, mode de production ou formation sociale, et offre donc un type de théorie qu’on peut apprendre par cœur et aisément appliquer, malgré les déclarations de Mao. Un tel système n’est pas une théorie de la contradiction comme identité spirituelle d’opposés dont l’essence pénètre le monde matériel, identité qui n’est jamais que la forme de réconciliation précédant l’époque où nous verrons tout clairement. Mais il est un système constitué par l’assignation de rôles ou positions déterminés par son inégalité et sa dissymétrie.
Personne n’a mieux compris ce qu’impliquait la lecture d’Althusser qu’Alain Badiou, une dizaine d’années plus tard. Dans sa très anti-althussérienne Théorie de la contradiction (1975), il rapporte l’un à l’autre les silences de la brève note dans laquelle Althusser décrit précisément la théorie de Mao, puis son rejet immédiat dans le résumé que fait Althusser de Sur la contradiction. Comme s’il s’adressait à la cantonade, répondant à une objection jamais formulée, Badiou prend bien garde de prévenir son lecteur que la théorie de Mao n’a pas à être lue comme une répartition logiquement prédéterminée des parties concurrentes, comme si lire Mao en France dans les années 1960 était traduire une théorie de la contradiction en un ordre synchronique des places et des rôles, quelque chose comme une syntaxe de l’histoire. Elle devrait être plutôt lue comme une théorie des forces : « la pensée de la contradiction ne consiste pas à redoubler le système des places par une estimation structurale (combinatoire) des forces. Le processus est essentiellement dissymétrique, d’une dissymétrie non schématisable, parce qu’elle est qualitative » (93). Ce qui dans la théorie de Mao ne sert pas à développer la théorie marxiste de la contradiction, et risque même de la ramener en arrière par sa ressemblance apparente avec le structuralisme ou les sciences sociales, est en fait utile pour repousser les attaques (provenant tout d’abord du camp marxiste) contre le « pluralisme » ou « l’hyper empirisme » de la notion althussérienne de contradiction surdéterminée.
Althusser se sert donc de la théorie de Mao sur la contradiction d’une double manière : elle fournit une alternative « officielle » à – sinon une critique de – la simplicité de la notion hégélienne de contradiction, et elle permet de complexifier cette simplicité, d’insister sur l’irréductible complexité et l’hétérogénéité de la contradiction, sans sombrer immédiatement dans ce qu’Althusser lui-même appellera plus tard le règne de l’aléatoire. La brève note de Contradiction et surdétermination sert en un sens à présenter Lénine, bien que précédant Mao chronologiquement, comme s’il était son successeur dans le temps de la théorie, et plus particulièrement de la théorie de la contradiction. Ici se divise en deux la forme de la contradiction hégélienne, ce qu’Althusser appelle, avec une certaine audace, sa simplicité, simplicité qui survit à sa transposition matérialiste, comme contradiction entre forces et rapports de production, devenant le moteur et le centre de l’histoire, de sorte que toutes les autres contradictions n’en soient que le phénomène et puissent se réduire à cette contradiction centrale. Mao prend ses distances avec Hegel en montrant que la simplicité d’une seule et belle contradiction, comprise comme identité des opposés, n’est elle-même que l’effet conjoint d’un ensemble d’oppositions dont les termes ne peuvent être compris comme identiques mais comme inégaux et dissemblables : principales et secondaires, contradiction et antagonismes, antagoniques et non-antagoniques…
Lorsqu’Althusser se retourne vers Lénine, le fondateur principal de la tradition officielle à laquelle il espère échapper subrepticement, pour « tenter de réfléchir un instant sur le concept marxiste de la contradiction », il le fait dit-il à ses « risques et périls ». Quel risque y a-t-il à se (re)tourner ainsi vers Lénine, figure des plus importantes dans l’appareil du parti, pour reprendre une expression d’Althusser en 1967, considéré comme n’étant pas philosophe, ignoré, sinon méprisé par les philosophes, y compris les philosophes marxistes toutes tendances confondues, à commencer par Althusser lui-même selon son propre témoignage ? La suite du texte montre que le péril ne consiste pas dans le fait de critiquer Lénine, en lui reprochant de ne pas avoir été le philosophe qu’il n’a pas été mais aurait dû être, mais dans le fait de réfléchir sur les propres réflexions de Lénine concernant la nature exacte des contradictions qui ont produit ou déterminé la Révolution de 1917. C’est ce qu’Althusser appelle une « aventure philosophique » : laisser de côté les « morceaux choisis », et suivre le texte de Lénine à la lettre près, sans prétendre savoir à l’avance où il pourra nous conduire, comme un explorateur s’avance dans un monde inconnu. Le risque qu’il y a à lire Lénine est précisément d’entrer dans un monde inconnu, un monde que nous ne connaissons pas comme inconnu, que nous prétendions avoir connu sans avoir pu savoir que nous ne le connaissions pas avant d’en venir finalement à faire l’expérience d’une sorte d’étrangeté [unheimlichkeit] philosophique. Si nous nous mettons à suivre Althusser comme il suit Lénine, nous nous demanderons qui est celui qu’Althusser, tout au long du chemin, vise silencieusement comme un chasseur suit une piste, et il faudra bien nous demander si quelque chose dans les réflexions de Lénine ressemble ou non à ce que nous avons plus ou moins compris comme étant la contradiction.
La discussion par Althusser de la théorie marxiste de la contradiction ne commence pas par un rapide rappel des abstractions théoriques requises pour l’analyse, mais justement dans le royaume de la pratique, à ce niveau que Lénine a tant de mal à dépasser. Il ne s’agit pas en fait du domaine de la pratique, mais plus précisément du domaine du combat. Se référant à Machiavel (L’art de la guerre) et aux deux traités de Vauban (Traité de l’attaque des places et Traité de la défense des places), Althusser souligne que Lénine, qui n’a pas eu d’autre choix que de maîtriser les arts de l’attaque et de la défense, de l’avance et du retrait, a appris que la stratégie commençait avec la capacité de découvrir « le point faible, le maillon faible ou le défaut » de chaque système de défense ou d’attaque. Parce que cette théorie a été manifestement bénéfique à Lénine pour déterminer la tactique permettant de mener à bien et défendre la révolution, Althusser souligne que la théorie du maillon faible permet aussi d’expliquer le fait, l’événement révolutionnaire. Certes, la Russie était le maillon faible des États impérialistes, politiquement attardée et peu préparée à la guerre dans laquelle elle s’était engagée en confiance. La guerre imposa d’énormes souffrances aux combattants ainsi qu’aux autres, mais il a été démontré qu’elle n’était pas l’origine de la faiblesse du maillon faible. Cette faiblesse résultait d’un trait spécifique : « l’accumulation et l’exaspération de toutes les contradictions historiques alors possibles en un seul état » (PM 94). Comme pour souligner l’importance de cette proposition, Althusser répète une page plus loin : « l’ accumulation et l’exaspération de toutes les contradictions historiques ». Il paraît impossible d’énumérer l’ensemble de ces contradictions, comme si leur nombre excédait l’espace de l’argumentation et recouvrait l’ensemble des conditions de possibilités de la révolution russe. En fait le nombre seul de ces contradictions est moins important que leur addition ou agrégation (Althusser emploie le verbe « accumuler » ou « cumuler »), qu’Althusser relie à l’exaspération de ces contradictions comme si l’intensité des forces opposées croissait lorsqu’elles sont ajoutées les unes aux autres.
Althusser paraît à certains moments proposer une théorie purement quantitative de la contradiction, de sorte que chaque contradiction soit équivalente et commensurable à n’importe quelle autre, qu’elle puisse être ajoutée ou soustraite, multipliée et divisée. Mais il cite Lénine pour réintroduire un élément d’incommensurabilité propre à toute situation révolutionnaire. Lénine souligne qu’aux contradictions accumulées – qui prennent plutôt ici l’allure d’une addition que d’une conjonction ou d’une rencontre mêlant des choses dissemblables – il faut ajouter « des événements, d’autres circonstances “exceptionnelles,” inintelligibles en dehors de cet “enchevêtrement” des contradictions intérieure et extérieure de la Russie » (95). Ici « enchevêtrement » reprend et qualifie plus précisément et spécifiquement le sens de l’accumulation pour décrire comment un grand nombre de contradictions s’ajoutent et fusionnent ensemble, sans pour autant perdre leur singularité, et produisent un effet par leur proximité. Mais pour que l’effet soit une révolution, ou une rupture comme le dira Althusser, avec le système existant, à la fois interne et externe à la Russie, il faut qu’en plus des contradictions entre forces opposées se rencontrent « des événements et des circonstances exceptionnelles », exactement ce que Lénine considérait comme si rare, au point d’être miraculeux.
Le Lénine d’Althusser est donc bien loin de Hegel, bien loin de la notion d’une contradiction historique et de son phénomène, comme il est loin d’assigner des places hiérarchisées aux contradictions d’un moment historique donné. Seul un concept emprunté à Freud, un concept pratique, adapté comme une sorte d’arme à une lutte contre la théorie mais aussi nécessaire à la lutte à l’intérieur de la théorie, permet à Althusser, non pas de compléter la description de Lénine la théorie qui lui manque, mais de lire dans cette description la théorie qu’il a déjà. La théorie freudienne de la surdétermination ne fait ni plus ni moins que rendre visible les termes et concepts de la théorie de la contradiction de Lénine, mieux comprise comme enchevêtrement de fils, nœud par lequel seulement la contradiction centrale du capital et du travail peut être mise en mouvement, « activée ». L’enchevêtrement permet à « une accumulation de “circonstances” et de “courants” telle que, qu’elle qu’en soit l’origine et le sens (et nombre d’entre eux sont nécessairement, par leur origine et par leur sens, paradoxalement étrangers, voire “absolument opposés” à la révolution),” de se fondre “en une unité de rupture” »(PM 98). C’est la lecture althussérienne de ce remarquable passage des Lettres de loin :
Si la révolution a triomphé si vite et – en apparence, pour qui se contente d’un coup d’œil superficiel – d’ une manière si radicale, c’est uniquement parce que, en raison d’une situation historique d’une extrême originalité, des courants absolument différents, des intérêts de classe absolument hétérogènes, des tendances politiques et sociales absolument opposées se sont fondus avec une “cohésion” remarquable.
Dire que la contradiction centrale du capitalisme doit être « activée » comme contradiction signifie qu’elle n’existe pas avant ou en dehors de la conjonction de « courants » et « tendances » absolument différents, incommensurables et hétérogènes, qui ne sont ni « éléments » stables ni forces, mais mouvements, tendances et flux dont l’unité ou la fusion constitue l’unité de rupture qui est, in actu, comme la combinaison spécifique inconnue à l’avance pouvant seule produire une fission historique. Le fait qu’Althusser reviendra ultérieurement à ces thèmes sous la bannière du matérialisme aléatoire ne nous contraint pas à faire de ses réflexions de 1962 une prolepse ou anticipation, comme si les derniers devaient être supérieurs aux premiers. En défendant Lénine, plutôt contre les critiques qu’il prononcera lui-même dans sa correspondance, contre Mury et les autres, contre précisément le fait que les analyses de Lénine ne soient rien d’autre qu’une liste ou un inventaire de différents facteurs sans qu’ils puissent s’inscrire dans une logique décrivant leur fonction, Althusser prononce une phrase dont il n’était pas prêt à préciser pleinement le sens en 1963 et qu’il évitera plus tard : Lénine est le théoricien de « la structure de la conjoncture ».
Une dizaine d’années plus tard, le nom de Lénine cédera la place à celui de Machiavel, ou d’autres philosophes de la conjoncture, mais non sans que les concepts pratiques de Lénine fonctionnent dans la philosophie elle-même. Lorsqu’il invoque Lénine contre les prétentions des philosophes à théoriser la théorie ou administrer les conflits, Althusser semble confiner les philosophes à la non-existence du « rien philosophique », pure immanence d’une ligne « qui n’est même pas une ligne, pas même une trace, mais le simple fait de se démarquer, donc le vide d’une distance prise ». La conjoncture pense elle-même sa conflictualité et sa dispersion, comme si la philosophie n’était que la ligne délimitant les conflits et leur enchevêtrement, la rationalité réfléchissant sur ces conflits ou produisant des effets de réflexion seulement dans la mesure où elle réfléchit sur le nœud de la conjoncture, surface plane dont elle est l’autre versant. Dans les premiers textes d’Althusser et au début de son aventure philosophique, c’est Lénine qui lui a montré la route, Lénine connu comme dogmatique, qui s’est paradoxalement abandonné lui-même à l’enchevêtrement de la conjoncture, dans laquelle en un certain sens Lénine a disparu. Qu’Althusser n’ait pu le suivre qu’une partie du chemin n’était certainement qu’un effet de la conjoncture dans laquelle la force de sa pensée variait selon le pouvoir d’agir.
Traduit de l’anglais par Luc Vincenti. Ce texte a d’abord été prononcé au colloque annuel du séminaire « Penser la transformation » à l’Université Montpellier 3, le lundi 27 mai 2013 : « Pour Althusser ».

Publié sur le site de Période est une revue en ligne de théorie marxiste.

 

Source:  https://www.cahiersdusocialisme.org/16683-2/

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2 avis sur « Althusser et Lénine »

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