Crise et colonialisme à Porto Rico

– Olga Sanabria Davila –

Manifestation du Premier Mai à San Juan à Porto Rico. Le slogan est en opposition au

Conseil fédéral de contrôle des finances.
Au cours des années 60, l’État associé libre du Porto Rico était promu comme un modèle de progrès et de démocratie dans les Caraïbes en raison de son industrialisation accélérée, du développement de son infrastructure, de ses systèmes d’éducation et de santé et de son système constitutionnel de gouvernement.
Cependant, depuis quelque temps maintenant, plusieurs réseaux médiatiques des États-Unis et internationaux et des rapports économiques parlent de la dette publique astronomique de Porto Rico, de ses obligations qui ne valent plus rien, du Conseil fédéral de contrôle des finances qui a été imposé par les États-Unis au gouvernement élu de Porto Rico et qui est chargé de mettre de l’ordre dans les finances publiques du pays. Ce Conseil a été établi par la loi PROMESA du Congrès des États-Unis.

Présentement, la dette de Porto Rico est évaluée à 69 milliards $ US, (elle était de 32 milliards $ en 2006), un an après le début de la récession à Porto Rico qui devrait se poursuivre pendant des années.

Au-delà des obligations de Porto Rico qui n’ont plus de valeur, son taux de chômage est évalué à entre 13 et 14 %, le pays est affligé par un taux de pauvreté de 44,9 % et son économie dépend depuis des décennies des investissements américains, des bas salaires, des exemptions d’impôts pour les sociétés étrangères et des fonds fédéraux des États-Unis.

Des données sur la population et sur la démographie montrent que le modèle portoricain est en plein dérapage. La nouvelle vague de migration portoricaine vers les États-Unis est ininterrompue et a surpassé le nombre record de 500 000 atteint lors de la migration des années 40 et 50. Avec la migration actuelle, la population portoricaine aux États-Unis a atteint 5,1 millions dont 30 % sont des professionnels — en particulier des médecins et des médecins spécialistes — alors que la population à Porto Rico est une population vieillissante de moins de 3,5 millions de personnes.

Le système constitutionnel de gouvernement établi à Porto Rico en 1952 avec la mise sur pied de l’État associé libre s’est avéré une fraude et un échec parce qu’il a gardé intact tout le fondement de la crise actuelle qui est le statut colonial de Porto Rico. En fait, les déclarations récentes des branches exécutives, judiciaires et législatives des États-Unis montrent clairement que la souveraineté portoricaine est soumise aux pouvoirs pléniers du congrès des États-Unis, tandis que la loi PROMESA et l’établissement du Conseil fédéral de contrôle des finances ont rendu caduque l’autonomie fiscale de l’île.

Ce sont les législations du Congrès américain qui gouvernent Porto Rico en ce qui trait aux relations internationales, au commerce, aux questions monétaires, à la migration et l’immigration, au trafic maritime (ce sont les lois maritimes des États-Unis qui s’appliquent à Porto Rico), aux douanes, aux relations de travail et à l’organisation syndicale, aux patrouilles frontalières, à l’espace aérien et au transport, aux communications, à la défense et maintenant au domaine fiscal et à de nombreux autres domaines.

Il faut aussi préciser que le Conseil fédéral de contrôle des finances a comme mission de veiller à ce que le Porto Rico rembourse sa dette et équilibre son budget. Son plan est de forcer le gouvernement de Porto Rico à :
– faire des compressions de 450 millions $ dans le budget des 11 campus de l’Université de Porto Rico ; – couper deux milliards cinq cent mille dollars dans le budget de la santé ;

  • couper entre 17 et 20 milliards $ dans le budget général du gouvernement ;
  • réduire de 20 % la semaine de travail des fonctionnaires si le Trésor n’a pas en main 500 millions $ d’ici le 30 juin 2017 ;

  • éliminer la prime de Noël des fonctionnaires ;

  • réduire leurs payes de vacances ;

  • réduire le nombre d’agences gouvernementales de 131 à 35 ;

  • privatiser l’indemnisation des accidentés du travail, les parcs nationaux et les centres de vacances ainsi qu’un grand nombre d’autoroutes, de ports et d’aéroports ;

  • accroître de 1 milliard $ les coûts de certains services et de l’immatriculation automobile, des taxes foncières et d’autres taxes, des contraventions, des postes de contrôle, des péages, des permis, du transport urbain ;

  • réduire la journée de travail des enseignants et des travailleurs des cafétérias d’école si le Trésor n’a pas en main 200 millions $ d’ici le 30 avril 2017 ;

  • privatiser des avoirs publics.

Récemment, le lauréat du prix Nobel Steven Steiglitz a dit que les mesures prévues sont plus draconiennes que celles qui ont été imposées à la Grèce pendant sa crise de la dette, et qu’elle vont juste exacerber la crise actuelle. Plusieurs économistes portoricains ont prédit que ces mesures vont causer une contraction de l’économie d’entre 8 et 10 %. Les sacrifices imposés par ces mesures, loin d’améliorer l’économie et la vie des Portoricains, ne vont qu’aggraver la situation. Les appels à un audit indépendant de la dette de Porto Rico n’ont pas été entendus.

Pour ce qui est de sa politique de protection de l’environnement, de son équilibre écologique, des changements climatiques et du réchauffement de la planète, le Porto Rico est là encore subordonné à des agences, des intérêts, des politiques et au pouvoir des États-Unis. Il s’agit d’une situation extrêmement dangereuse pour la population portoricaine car Porto Rico est un petit pays insulaire des Caraïbes. Parmi les autres mesures de stimulation du développement économique à Porto Rico il y a l’accès accéléré aux permis pour les projets d’infrastructure et pour divers autres projets de construction. Cela comprend aussi des études d’impact environnemental accélérées qui vont miner la protection de l’environnement.

Dans le contexte actuel de crise fiscale et économique, la législature portoricaine a adopté une loi de la faillite en vertu de laquelle les entreprises publiques de l’île pourraient déclarer faillite et être ainsi en mesure de restructurer leur dette. (La dette d’une seule société publique portoricaine — la Société hydroélectrique — est évaluée à 9 milliards $ US). Suite à une poursuite judiciaire entreprise par des créanciers, cette loi a été renversée par la Cour fédérale extraterritoriale des États-Unis qui opère à Porto Rico. L’ancien commissaire résident de Porto Rico à Washington, Pedro Pierluisi, a cherché à faire adopter une loi qui ferait en sorte que la loi de la faillite fédérale soit applicable à Porto Rico mais il a échoué. Le vaste mouvement à Porto Rico pour faire exempter l’île de l’application de la législation maritime des États-Unis a été ignoré.

Face à cette situation, le peuple portoricain a déjà commencé à se mobiliser. Les étudiants de l’Université de Porto Rico dans huit des campus ont déclaré une grève indéfinie et on s’attend à ce que les étudiants des autres campus les rejoignent. Pendant ce temps, le personnel non-enseignant de l’université a aussi déclenché la grève. Les syndicats se sont récemment unis pour organiser une marche massive sous la bannière d’une coalition multisectorielle contre les plans du Conseil fédéral de contrôle des dépenses.

Les étudiants organisent des grèves sur plusieurs campus de l’Université de Porto Rico du 28 mars au 7 juin 2017 pour dénoncer une coupe néolibérale massive de 450 millions $US dans le budget de l’université pour faire payer au peuple une dette qu’il n’a pas contractée. La bannière dit : «Pourquoi les coupables ne paient-ils pas ?»

Le président et le congrès des États-Unis ont refusé de toucher à la question de la dette portoricaine. Cette approche a pour effet de priver le Porto Rico d’un plan de sauvetage et d’outils qui lui permettraient de faire face à la crise. Pour que le problème soit résolu, il faut que les États-Unis reconnaissent leur responsabilité pour la crise à Porto Rico et mettent fin à la relation colonialiste du Porto Rico avec les États-Unis.

Cependant, comme le soulèvent les nombreux éditoriaux des principaux quotidiens de Porto Rico, El Nuevo Dia et El Vocero, les trois branches gouvernementales des États-Unis ont refusé de se commettre et font même preuve d’indifférence(sauf pour ce qui est de l’établissement du Conseil fédéral de contrôle des finances pour forcer le Porto Rico à rembourser sa dette).
Plusieurs porte-parole du Porto Rico ont dit que la communauté portoricaine aux États-Unis peut jouer un rôle déterminant à l’heure actuelle puisque plus de la moitié de la population portoricaine vit présentement aux États-Unis où elle participe à la vie politique et détient un pouvoir d’influence sur l’opinion publique sur la question de Porto Rico et sur d’autres questions. Lorsque le Porto Rico n’était pas perçu comme un problème, il était simplement « balayé sous le tapis ». Mais maintenant que le Porto Rico est perçu comme un problème, la diaspora portoricaine aux États-Unis peut exercer et exerce déjà une pression en faveur de justes solutions à la crise actuelle.

La relation de pouvoir et la subordination politique de Porto Rico aux États-Unis montrent la nécessité de la solidarité, surtout sur la question de mettre fin au statut colonial que les États-Unis ont imposé à Porto Rico depuis leur invasion de l’île en 1898, il y presque cent dix-neuf ans.

Le colonialisme est un anachronisme historique qui a depuis longtemps été déclaré contraire au droit international et aux droits humains. Les Nations unies ont souvent réitéré le droit du peuple portoricain à l’autodétermination et à l’indépendance conformément aux lois internationales, en particulier la résolution 1514 (XV) de l’Assemblée générale des Nations unies (1960) qui selon plusieurs est la Grande Charte de la décolonisation.

L’engagement envers la démocratie à la base est totalement conforme à l’appui à la décolonisation de Porto Rico car le colonialisme est entièrement contraire à la démocratie. Un pays qui est gouverné par un autre pays ne connaît pas la démocratie, même s’il y a des élections à tous les quatre ans comme à Porto Rico, où même les élus locaux actuels ont perdu leur maigre pouvoir au Conseil fédéral de contrôle des dépenses créé par les États-Unis.

Le contrôle des États-Unis des domaines essentiels de la vie portoricaine et la présence du Conseil fédéral de contrôle des dépenses montrent la nécessité d’appuyer la décolonisation. C’est une question de principe parce que le colonialisme est contraire aux droits humains, à l’autodétermination et à la démocratie.

Les Portoricains sont un peuple distinct du peuple des États-Unis. Avant l’invasion de Porto Rico par les États-Unis en 1898, la nation portoricaine avait été forgée par plus de quatre cent ans pendant lesquels notre culture et notre identité nationales se sont développées de façon claire et distincte de tous les autres peuples du monde.
Les plébiscites, les référendums et les autres mesures du genre prises à Porto Rico n’ont rien réglé parce qu’ils n’ont pas été de libres exercices d’expression de la volonté du peuple portoricain. Ils se sont tenus dans un contexte de domination coloniale, d’occupation militaire, de répression et de persécution des forces de l’indépendance, un contexte de dépendance économique et de législations coloniales et de législations adoptées par le Congrès des États-Unis. On ne peut donc pas dire que leurs résultats ont été le reflet de la volonté véritable du peuple de Porto Rico. Le peuple n’y a pas exercé son autodétermination.
Alors que les États-Unis ont toujours maintenu qu’ils accepteraient la volonté et la décision du peuple portoricain en ce qui a trait à son statut, ils ont toujours fait obstacle au processus en disant que la question est de nature intérieure et n’a rien à voir avec les Nations unies.

En même temps, les forces portoricaines favorables à l’indépendance et même d’autres forces qui recherchent d’autres alternatives reconnaissent le rôle que les Nations unies doivent jouer et ont toujours invoqué la résolution 1514 (XV) de l’ONU. Ces forces reconnaissent que l’expression de la volonté du peuple portoricain en ce qui concerne sa future relation avec les États-Unis doit être un exercice libre, lequel est possible uniquement dans le cadre du droit international sans quoi le facteur déterminant dans tout exercice du genre va être la relation de pouvoir de domination des États-Unis sur le Porto Rico.

Manifestation à New York, le 30 septembre 2016

On dit de plus en plus de la situation actuelle de crise fiscale et économique qu’il s’agit d’une crise politique qui met en lumière le statut colonial de Porto Rico et la nécessité de résoudre d’abord cette question sans quoi les questions fiscales et économiques ne pourront pas être résolues. Peu importe les préférences en termes d’options sur le statut de Porto Rico, il existe présentement au pays un sentiment général à l’effet que la situation actuelle et le statut colonial doivent être résolus. S’il existe des différends au sein des principaux partis politiques portoricains sur les options à adopter, il reste que selon ce que préconisent les dirigeants des partis favorables à un État portoricain et la plupart des dirigeants du parti de l’État associé libre, le pays doit se défaire de son statut colonial.

Les mouvements sociaux actifs aujourd’huim à Porto Rico sur les droits des femmes, les droits civils, l’habilitation communautaire, l’environnement, la jeunesse, les sports, la culture, le travail, les initiatives économiques coopératrices et locales et sur un grand nombre de questions, se heurtent inévitablement au mur du statut colonial qui les empêche d’atteindre leurs objectifs.
Ces mouvements et le mouvement pour l’indépendance s’entrecoupent dans bien des cas. Conjugués aux efforts des Portoricains aux États-Unis et à la solidarité du peuple des États-Unis et de notre région latino-américaine et caraïbe et d’autres pays, ils forment une base qui rend possibles l’indépendance et la démocratie futures de Porto Rico.

Un véritable exercice d’autodétermination à chances égales pour toutes les options devra être mené sous l’égide du droit international de la décolonisation. Malgré cela, d’importants secteurs favorables à l’indépendance et à la souveraineté ont uni leurs forces et décidé de participer au plébiscite légiféré par le gouvernement pro-annexionniste actuel du Porto Rico. Si les nombreuses embûches qui jalonnent le processus sont surmontées, les deux options présentées seront : 1) le statut d’État et 2) l’indépendance/libre association. La tenue d’un tel plébiscite, fixé pour le 11 juin 2017, pourrait réserver des surprises surtout si l’appui à la deuxième option d’indépendance/libre association est fort.
D’une façon ou d’une autre, la lutte contre le Conseil fédéral de contrôle des dépenses des États-Unis qui gouverne maintenant le Porto Rico et contre le colonialisme et pour l’indépendance doit aller de l’avant et la solidarité avec le Porto Rico doit s’intensifier.

Olga Sanabria Davila est la présidente du Comité pour le Porto Rico aux Nations unies.

(Cet article a été d’abord publié le 19 avril 2017 sur le site de Movimiento Independentista Nacional Hostosiano. Photos : Univision, El Nueva Dia, K.N. Gonzalez.)

 

Source: http://cpcml.ca/francais/Lmlq2017/Q47029.HTM#3

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