Gramsci et Gonzalo : Considérations sur la conquête de positions de combat dans l’antre même de l’hégémonie

Traduction française du texte du communiste canadien Kenny Lake « Gramsci & Gonzalo: Considerations on Conquering Combat Positions within the Inner Wall of Hegemony »

https://revolutionary-initiative.com/2014/06/02/gramsci-gonzalo-considerations-on-conquering-combat-positions-within-the-inner-wall-of-hegemony/

 

L’article suivant a été soumis à Uprising par un camarade des États-Unis, Kenny Lake, qui avance ici la discussion entamée par le camarade Amil dans ses écrits sur Gramsci et Mao sur les questions de construction de l’hégémonie populaire et vers une situation de double pouvoir. La contribution de Kenny Lake ouvre de nouveaux horizons à notre débat en posant la question de la possibilité ou de la nécessité de définir des «positions de combat» dans les appareils d’État idéologiques de l’appareil d’État bourgeois comme un élément nécessaire de l’accumulation des forces révolutionnaires. Comme le démontre Kenny Lake sur les origines du Sentier Lumineux (Parti communiste du Pérou-Sentier lumineux), de telles «positions de combat» peuvent être décisives même dans l’accumulation précoce des forces révolutionnaires. Il convient de noter que les images et les légendes accompagnant cet article et les légendes sont de R.I.

L’auteur a également demandé que cet article ne soit pas posté de nouveau sur les sites Web d’autres organisations, et bien que ce soit une exception pour notre contenu, nous demandons à nos visiteurs de respecter cette demande. Ceci, bien sûr, ne nie pas l’hyperlien et commente sur cette pièce, que nous encourageons et invitons beaucoup.

Cette pièce a été publiée en juin 2014 dans le numéro 5 de la revue théorique R.I., Uprising.

  • Éditeurs de l’insurrection

par Kenny Lake, communiste canadien

 

Apparemment, ces gars-là avaient plus en commun que la mauvaise vue, l’usure formelle et une bonne chevelure. Ils ont tous les deux dirigé et construit des partis communistes à travers des périodes dynamiques de croissance et de recrudescence, et comme Kenny Lake le fait valoir, nous trouvons dans chacun d’eux des conceptions stratégiques similaires

À travers son article “Vers la Guerre de Positions : Gramsci en continuité et rupture avec le marxisme-léninisme”, le camarade Amil a initié le processus — qui ne s’était que trop fait attendre dans le mouvement communiste international — d’arracher enfin Gramsci aux griffes de l’académisme progressiste bourgeois, pour remettre ses développements théoriques au service de la stratégie révolutionnaire.

Que considérer Gramsci à cette lumière ait pris autant de temps, reflète essentiellement deux problématiques. La première est la bien réelle et apparemment infinie capacité de l’académisme progressiste bourgeois à effectivement distordre sa théorie de l’hégémonie au service d’une vision étroite et platement réformiste, aidé en cela par la nécessaire auto-censure du dirigeant communiste italien écrivant depuis le fond d’une cellule de prison fasciste. La seconde est le doctrinarisme, et le circuit intellectuel fermé qui a tendu à caractériser le mouvement communiste international (MCI) au cours des dernières décennies écoulées.

Dans l’intérêt de s’attaquer à cette seconde problématique, et de développer des réflexions stratégiques pour la révolution, je vais tenter dans cet essai d’examiner la notion gramscienne de guerre de positions à la lumière des récentes expériences de lancement d’une Guerre populaire.

Tandis que dans le MCI a été dépensée beaucoup d’énergie… et peu d’intellect à défendre la nécessité stratégique de la Guerre populaire prolongée (GPP), les tentatives d’étudier et comprendre comment les Guerres populaires des dernières décennies ont pu être initiées ont plutôt été rares. Le résultat en a été que ces appels-slogans, pontifiants à la GPP n’ont été dans la totalité des cas suivis… d’aucun déclenchement de celle-ci que ce soit.

Gramsci, tout comme Mao d’ailleurs, insistait sur le rôle décisif du facteur SUBJECTIF pour mener à bien la révolution. Il attirait l’attention sur la nécessité d’une force communiste construite patiemment et de longue haleine, consistant en des cadres intellectuels pointus* et une large base organisée de masse, “qui puisse être envoyée sur le champ de bataille lorsque la situation y est favorable”. Plutôt que de voir a possibilité de la révolution émerger, pour l’essentiel, de développements dans la situation objective (crise économique ou autres), Gramsci voyait la construction du facteur subjectif comme la clé pour créer ladite « situation favorable » à la prise du pouvoir, qui selon ses mots, “ne peut être favorable que si et autant qu’une telle force [le facteur subjectif] existe, et déborde d’esprit combattif”.

La question à laquelle nous communistes sommes confrontés est donc de comment développer ce facteur subjectif tel que Gramsci soutient qu’il est nécessaire. Ceci requiert d’affronter le Pouvoir bourgeois non seulement en tant qu’appareil répressif, mais aussi en tant qu’appareil d’hégémonie intellectuelle et culturelle — ce qu’Althusser appelait l’appareil idéologique d’État. C’est là un aspect crucial de la guerre de positions, qui consiste autant à accumuler un nombre croissant de personnes révolutionnaires qu’à les préparer à diriger la société après la révolution. En systématisant la théorie de l’hégémonie de Gramsci, Althusser note que même lorsqu’il n’y a aucun espace pour la lutte des classes exploitées dans l’appareil répressif, la résistance de celles-ci “peuvent trouver dans l’appareil idéologique d’État des occasions et des moyens de s’exprimer, soit par l’utilisation de ses propres contradictions, soit en conquérant des positions de combat en son sein par la lutte”.

L’avant-Jour du Déclenchement au Pérou
Un élément passablement ignoré dans le MCI est la méthode employée par le professeur Abimael Gúzman pour accumuler et organiser des forces révolutionnaires avant le déclenchement de la Guerre populaire au Pérou en 1980. Gúzman, désormais connu de nous sous le nom de Président Gonzalo, avait été titularisé professeur de philosophie à l’Université nationale de San Cristóbal de Huamanga à Ayacucho en 1962. Cette université, nouvellement rouverte, s’inscrivait dans le programme de modernisation nationaliste du gouvernement péruvien, qui attachait une importance cruciale à l’éducation. Tant les partis de gauche électoralistes que les juntes militaires des années 1968-80 voyaient la création d’universités et plus largement l’éducation comme un moyen de gérer l’instabilité et la paupérisation des régions périphériques. Au Pérou, le pouvoir politique et le développement économique tendaient à être concentrés dans quelques grandes villes mariategui-regionalisme-centralisme, à commencer bien sûr par la tentaculaire capitale Lima. La région d’Ayacucho était un exemple archétypique de négligence par le pouvoir central, et sa population indigène de langue quechua n’était pas facilement intégrable dans les structures hégémoniques de la société péruvienne. Pour ceux qui étaient au Centre du Pouvoir, l’expansion de l’éducation vers la périphérie était un moyen d’incorporer cette population sous l’hégémonie idéologique de la bourgeoisie. En cela elle était finalement un élément de continuation, par la classe dominante blanche et métisse, de la mission jadis abandonnée par les conquistadors espagnols de « civiliser » les masses indigènes.

La toute nouvelle université offrait donc à Gúzman et ses camarades l’opportunité de pouvoir progressivement l’utiliser comme un centre de recrutement pour le Sentier Lumineux. La promesse d’une éducation était vue par les jeunes paysans comme une opportunité pour s’élever socialement eux-mêmes et aider leurs communautés à le faire, mais une fois diplômés la vaste majorité d’entre eux se retrouvaient dans la même pauvreté et incapacité de faire quoi que ce soit pour les leurs. Cette inhérente contradiction structurelle — que Gramsci aurait qualifiée d’organique, et non conjoncturelle — fournissait un ample terreau sur lequel le Sentier pouvait attirer des recrues dont les espoirs placés en le système et ses fausses promesses d’éducation avaient été anéantis. Les séances exaltées de lecture philosophique de Gúzman, dans lesquelles il offrait une explication matérialiste historique des contradictions auxquelles les étudiants paysans indigènes étaient confrontés et reliait celles-ci aux plus larges antagonismes du capitalisme à l’échelle mondiale, attiraient les recrues initiales qui pourraient bientôt mener le travail de terrain pour préparer le déclenchement de la GPP.

Gúzman a organisé ces jeunes étudiants révolutionnaires passionnés afin de recenser les communautés pauvres et organiser leurs résidents. Le journaliste Gustavo Gorriti décrit les efforts de Gúzman à l’université en ces termes :
Son objectif était clair : utiliser l’université pour recruter, éduquer, organiser, et assurer le développement de cadres communistes. Il y avait créé une école de formation d’instituteurs largement supervisée par le Parti ou des sympathisants. Ces étudiants devenus les premières recrues offraient un vecteur idéal pour nouer le lien avec les petites bourgades et les communautés. Beaucoup rentreraient chez eux et y mèneraient le travail de terrain pour la révolution.

Les efforts de Gúzman à l’Université nationale de San Cristóbal de Huamanga n’ont donc pas eu pour résultat qu’une simple influence idéologique communiste générale. Au sein même d’un appareil idéologique d’État encore incomplètement formé et éloigné des centres du pouvoir, les communistes réussirent à prendre pied et par la suite, pour reprendre les mots d’Althusser, “conquérir une position de combat”. Gorriti décrit l’Université de Huamanga comme étant virtuellement sous le contrôle du Sentier à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Celui-ci était impliqué dans le plus routinier quotidien des étudiants, incluant le gîte et le couvert, la gestion administrative, et la plus grande part de la direction du Parti y enseignait dans les amphithéâtres. Ainsi, une combinaison de contrôle organisationnel et d’influence idéologique a pu offrir au Parti sa militance. Stratégiquement et tactiquement, le sain irrespect de Gúzman pour les procédures de la politique bourgeoise permirent au Sentier de profiter au maximum de toutes les situations. Gorriti explique ainsi qu’il utilisait son contrôle administratif pour purger ses adversaires idéologiques de l’université, et le citant : “soit vous utilisez le pouvoir, soit il est utilisé contre vous”.

Plus tard, Gúzman sut percevoir la façon dont l’ambition de l’État bourgeois péruvien d’envoyer un nombre croissant d’instituteurs dans les périphéries pouvait être utilisé contre lui. Les instituteurs formés par le Sentier à l’école de formation de l’Université de Huamanga étaient en effet envoyés en poste dans les bourgades et les villages de la campagne, offrant ainsi un vecteur crucial pour organiser les paysans tout autour d’Ayacucho. Le Sentier avait conscience de l’importance de positions d’autorité pour influencer et gagner la population à sa cause, et sut ainsi tirer avantage du respect des paysans d’Ayacucho pour les instituteurs envoyés dans leurs communautés. Par ailleurs, les étudiants avaient déjà mené le travail d’investigation de terrain et établi des liens avec les masses. Tout ceci lui permit de lancer la Guerre populaire avec des cadres formés, une solide base de masse et une organisation clandestine.

Ce contrôle de l’Université de Huamanga était néanmoins précaire, et prit fin au milieu des années 1970 pour une large part du fait d’organisations de gauche rivales reprenant la main [NDLR c’est aussi l’époque où la junte « progressiste » dirigeant le pays depuis 1968 démet le réformateur Velasco à sa tête et amorce son virage « à droite toute », rejoint le Plan Condor etc. et fait rédiger une nouvelle Constitution pour rendre le pouvoir à la bourgeoisie néolibérale civile]. Le but des communistes n’est toutefois pas de camper sur quelques positions acquises dans l’appareil idéologique bourgeois, mais plutôt de mettre efficacement à profit les plus ou moins éphémères moments où ces positions peuvent être utilisées pour accumuler des forces pour la révolution. Faire ceci doit forcément, tôt ou tard, signifier perdre ces positions ; mais avoir entre temps gagné en organisation révolutionnaire ; tandis que la première option (camper sur les positions acquises) ne peut conduire qu’à devenir un appendice « de gauche » de l’hégémonie bourgeoise, ce dont notre époque peut fournir pléthore d’exemples.
Pour autant, même après avoir lancé la Guerre populaire, le Sentier a continué d’utiliser toutes les opportunités d’infiltrer l’appareil idéologique d’État et plus largement de créer une contre-hégémonie durable. Le journaliste Michael Smith nous indique ainsi que “dans les toutes dernières années de la présidence García [1989–1990], [il] a pu placer une centaine d’instituteurs à lui dans les bidonvilles isolés autour de l’autoroute centrale” de Lima. L’ex-procureure Gabriela Tarazona-Sevillano relève que “les enfants sont une préoccupation majeure des efforts d’endoctrinement (sic) de l’insurrection, ce qui lui donne l’opportunité de préparer la prochaine génération de cadres et illustre sa vision de long terme”.

Implications

L’expérience du Parti communiste du Pérou dans la construction préparatoire au lancement de sa Guerre populaire, montre la façon dont infiltrer et utiliser l’appareil idéologique de la bourgeoisie est une méthode cruciale pour accumuler des forces révolutionnaires. De fait, trois des quatre Guerres populaires à travers le monde à avoir obtenu un appui de masse substantiel et être devenues une menace conséquente pour le Pouvoir bourgeois au cours des dernières décennies, ont construit au moins quelques unes de leurs forces initiales au sein d’institutions éducatives bourgeoises. Jose Maria Sison a ainsi enseigné à l’Université des Philippines dans les années 1960 et recruté une large part de la direction initiale du CPP parmi ses étudiants, tandis que Prachanda et d’autres membres dirigeants du Parti communiste maoïste du Népal étaient enseignants dans les districts où la Guerre populaire a commencé.
La situation à l’Université de Huamanga dans les années 1960 était peut-être un cas exceptionnellement favorable et ne peut pas être dupliquée à l’infini, mais elle nous offre néanmoins plusieurs enseignements de toute première importance.

Premièrement, Althusser avait totalement raison de souligner le caractère hautement contradictoire de l’appareil idéologique d’État. Une façon dont ce caractère contradictoire s’exprime est par exemple lorsque les classes dominantes cherchent à créer de nouvelles institutions, et n’ont pas fermement établi au préalable comment celles-ci doivent fonctionner ou formé le personnel pour ce faire. L’Université de Huamanga dans les années 1960 était très exactement une telle institution, que le Sentier a ainsi pu infiltrer et même pour un temps contrôler. Son éloignement des centres du pouvoir péruvien avait fait que l’État, comme d’ailleurs les autres organisations de gauche radicale qui tendaient à concentrer leurs efforts sur Lima, n’avaient que peu conscience et de toute façon peu de moyens d’action face à cette prise de contrôle.

La description d’Althusser de la nature contradictoire de cet appareil idéologique met en évidence le fait que l’hégémonie doit être constamment remodelée et ré-établie dans le tourbillon du mouvement de développement constant du capitalisme. Bien que nous puissions identifier certaines lignes directrices centrales de la philosophie bourgeoise ayant persisté à travers les temps, le fait est qu’il n’y a pas d’idéologie dominante immuable et figée dispensée aux masses par l’appareil idéologique d’État ; mais au contraire des discours constamment changeants, forgés et reforgés en fonctions des nécessités auxquelles la classe dominante fait face.
Ceci a permis, de manière croissante, d’incorporer des « contestations » de l’ordre bourgeois au cœur même de l’exercice de son hégémonie ; ainsi par exemple, la révolte culturelle des années 1960 aux États-Unis a pu être largement cooptée et incorporée dans la culture dominante capitaliste [à ce sujet lire ici : analyse-retrospective-historique-fascisme-anti-politique et suivre les liens].

Ou encore, dans leur excellent ouvrage sur l’histoire du Black Panther Party, Joshua Bloom et Waldo Martin expliquent que les concessions de la classe dominante blanche ont été en réalité bien plus fatales aux Panthers que la répression. Tandis que des départements de Black Studies étaient créés dans toutes les universités des États-Unis, que le développement de la discrimination positive, les emplois publics et l’augmentation des élus noirs donnaient aux classes moyennes noires un plus grand accès à des positions de pouvoir au début des années 1970 (sous Nixon, rien de moins !), les Panthers perdaient peu à peu leurs alliés de classe moyenne en même temps que leur appui de masse. Là où la répression avait échoué à les détruire, et leur avait en fait au contraire donné plus de stature que jamais, les concessions et la cooptation ont fonctionné [ce que, concrètement, Derbent appelle « enfoncer ses tentacules dans le corps social », alors que la répression exacerbée signifie en fait les en retirer, et « s’installer en position d’assiégé »].

Beaucoup d’entre nous ont ainsi pu voir dans cette capacité grandissante du capitalisme à intégrer ses contestataires dans son hégémonie, le synonyme d’une impuissance de toute opposition à lui. Cette vision unilatérale, borgne, généralement exclusivement focalisée sur les classes moyennes qui sont beaucoup plus susceptibles de bénéficier de concessions et cooptations, échoue à considérer l’autre aspect de la contradiction : que c’est précisément parce que l’hégémonie bourgeoise doit être perpétuellement remodelée, qu’existent pour les communistes des fenêtres de tir pour conquérir des positions de combat dans ses institutions idéologiques. En réalité, c’est à ces croisées des chemins où les contenus et les formes de l’hégémonie doivent être ré-établies que la forteresse idéologique du système est la plus pénétrable. Il est intéressant de remarquer ici que la période durant laquelle le Sentier prépare, lance et étend sa Guerre populaire dans les années 1970 et 80 correspond en grande partie à des gouvernements de gauche [junte de Velasco, présidence d’Alan García] mettant en œuvre des réformes sociales [autrement dit, une période où le « système » péruvien était dans un processus de réformes, modernisation, refondation profonde].

Deuxièmement, et en rapport avec ce précédent point : c’est lorsque l’anarchie du capital et les tentatives de la classe dominante de restructurer la société placent des secteurs entiers des masses populaires dans des états transitoires au regard de leur position sociale, que les conditions sont souvent les plus propices pour que ces secteurs soient réceptifs à une contre-hégémonie idéologique communiste. À l’Université de Huamanga, de jeunes paysans étaient conduits à espérer un meilleur avenir grâce à l’éducation, mais les réalités des rapports sociaux capitalistes [racistes et coloniaux au Pérou, NDLR] conduisaient ces espérances à être déçues. Néanmoins, l’expérience universitaire devait modifier profondément leur position sociale, sinon de classe, et leur perspective, offrant à l’idéologie communiste une opportunité des les gagner à elle. De même, les plus puissantes bases urbaines de soutien au Parti se trouvaient parmi les occupants des bidonvilles, qui étaient pour la plus grande part des paysans de la périphérie engagés dans un processus de prolétarisation et d’urbanisation, avec son lot de misère et de déshérence. C’est précisément dans ces états transitoires que le Sentier a pu trouver la plus grande réceptivité à sa propagande. La politologue Cynthia McClintoch a ainsi pu déclarer que :

« Les militants types du Sentier Lumineux sont des fils ou filles de paysans des montagnes, parmi les premiers membres de leurs familles à terminer l’école secondaire et éventuellement accéder à l’université ; voyant ensuite leurs espoirs bloqués et frustrés par les inégalités de la société péruvienne, et mal à l’aise aussi bien dans le monde traditionnel andin de leurs parents que dans le monde urbain occidentalisé. »

Périodiquement, ces deux facteurs combinés comme ils l’étaient au Pérou produisent un cocktail hautement explosif que les classes dominantes peinent à contrôler. C’est de ce type de situations que les communistes doivent activement chercher, par un long et patient travail politique, à tirer avantage.

Troisièmement, les efforts pour utiliser l’appareil idéologique bourgeois au service de l’accumulation de forces révolutionnaires ne peuvent pas être couronnés de succès s’ils sont déployés par des individus isolés, mais doivent au contraire s’inscrire dans une stratégie globale sous direction communiste, stratégiquement et tactiquement connectée à la construction du facteur subjectif pour prendre le pouvoir politique. Nombreuses ont été les tentatives infructueuses, de la part d’intellectuels radicaux, d’utiliser leurs positions institutionnelles à l’université afin de fabriquer leur propre conception de l’intellectuel organique* à partir de leurs étudiants de classes populaires. Le Birmingham Center for Cultural Studies a été l’une de ces tentatives, et si le matériel scientifique et les analyses qu’il a produits sont de haute qualité et peuvent avoir un certain impact positif sur les étudiants universitaires, sa déconnexion de toute stratégie et organisation révolutionnaire rend sa contestation de l’ordre capitaliste négligeable. De manière générale, de nombreux activistes radicaux et révolutionnaires aux États-Unis se sont tournés, au cours des dernières décennies, vers des activités culturelles et éducatives dans les communautés opprimées. Eussent ces activités été menées dans le but de servir la construction d’une organisation révolutionnaire et non comme fin en soi, et assumé l’antagonisme avec l’État bourgeois, elles auraient pu donner quelque chose de qualitativement très différent ; mais en restant comme elles le sont engoncées dans le présent, elles n’ont représenté en définitive qu’un repli sur le réformisme.
Faute de s’inscrire dans une stratégie révolutionnaire globale, et de connexion des personnes impliquées avec une avant-garde communiste et (surtout) les larges masses populaires qui forment la colonne vertébrale de toute révolution, toute tentative de pénétrer au cœur de la forteresse idéologique dominante est vouée à l’échec.
Le travail du Sentier à l’Université de Huamanga a toujours été considéré comme un moyen pour une fin ; laquelle n’a jamais été de conserver des positions d’enseignement ou administratives ou de maintenir les opprimés dans les étroites limites du présent, mais d’utiliser ces positions pour recruter des cadres et grâce à eux organiser la base de masse nécessaire pour lancer la Guerre populaire.

Infiltrer l’appareil idéologique de la bourgeoisie nécessite une perspective prolongée et un dévouement militant qui se focalise sur les contradictions organiques (structurelles) et non simplement sur de l’agitation et de la construction mouvementiste, ou le déplacement de forces d’une situation conjoncturelle à une autre.
Ceci implique une reconfiguration de la stratégie, des tactiques, et du déploiement concret des communistes comme point de départ d’un nouveau MCI post-contre-révolution en Chine.

  • Par intellectuels organiques, Gramsci faisait clairement référence aux masses populaires formées au marxisme et organisées par une avant-garde communiste, et non à quelque fantasme petit-bourgeois d' »opprimé.E.s » sans direction ni organisation indépendante finissant incorporés comme éléments oppositionnels dans les institutions bourgeoises. Gramsci prônait également une plus profonde formation des communistes, y compris et surtout de la base de masse, afin de pouvoir tenir la barre du processus révolutionnaire de transformation de la société.

Lire aussi :
http://servirlepeupleservirlepeuple.eklablog.com/gramsci-et-la-theorie-de-la-guerre-populaire-en-pays-capitaliste-tres-1ere-part
http://servirlepeupleservirlepeuple.eklablog.com/gramsci-et-la-theorie-de-la-guerre-populaire-en-pays-capitaliste-tres-2e-part
http://servirlepeupleservirlepeuple.eklablog.com/encore-une-fois-sur-la-question-de-gramsci-de-ses-theses-societe-civil-a139371192

Crédits pour la traduction Servir Le Peuple:  http://servirlepeupleservirlepeuple.eklablog.com/gramsci-gonzalo-considerations-sur-la-conquete-de-positions-de-combat

À partir d’ici le crédit pour la traduction est à un camarade des Communistes rév

Autres considérations

Tout cela pose d’autres questions pour la stratégie révolutionnaire. Amil souligne à juste titre la nécessité d’étudier les défenses idéologiques et culturelles de la bourgeoisie. Il déclare en outre que la guerre de position est nécessaire, et donc il est nécessaire de chercher les ouvertures au sein de la société civile pour nous retrancher. Lorsque ces ouvertures sont localisées, Amil argue «de rompre ces institutions en construisant un double pouvoir des classes populaires.» [14]

L’utilisation par Sendero de ses positions temporaires dans les institutions bourgeoises était de nature beaucoup plus pragmatique, comme motif de recrutement et d’organisation des efforts pour l’initiation future de la guerre populaire. En soi, cela n’était pas du tout incorrect et, en fait, très ingénieux, mais il est peut-être nécessaire d’aller plus loin que cette utilisation plus pragmatique.

L’insistance de Lénine dans Qu’est-ce qui doit être fait? sur le besoin que la conscience de classe vienne du « sans » – qu’elle ne se développe pas spontanément au sein des luttes quotidiennes – a trop souvent été interprétée de façon étroite, littérale et idiote pour signifier que les communistes doivent rester à l’extérieur Cela s’est accompagné de tentatives pour maintenir une sorte de pureté révolutionnaire en évitant les dangers d’entrer dans les institutions bourgeoises. Pour être sûr, beaucoup d’un révolutionnaire avec les meilleures intentions s’est épuisé en devenant un professeur de collège. Mais si nous voulons devenir un concurrent sérieux pour le pouvoir, nous ferions mieux d’être prêts à affronter tous ces dangers et de nous en tenir à un pitoyable sentiment de pureté.

Les communistes seront beaucoup plus capables de lutter contre l’hégémonie idéologique bourgeoise s’ils déploient des forces pour conquérir des positions de combat au sein des ISA de la classe dirigeante. De telles positions offrent une audience beaucoup plus large, une plus grande proximité des débats et des contradictions au sein des appareils idéologiques, des circonstances opportunes pour organiser des masses à partir d’une position d’autorité et une légitimité limitée pour leurs idées et la protection de leurs positions. Ce dernier avantage serait rapidement attaqué si ces communistes profitaient de leurs positions (ce qui est exactement ce qu’ils devraient faire, sinon ils deviendraient des appendices de gauche aux institutions de l’hégémonie idéologique bourgeoise). Nous devrions, bien sûr, accueillir favorablement une situation dans laquelle la bourgeoisie doit recourir à la censure et au licenciement des communistes des positions institutionnelles, car cela pourrait potentiellement être habilement exploité pour faire avancer la révolution / contre-révolution / plus la révolution dialectique. En outre, l’obtention de postes au sein des ISA offrirait un terrain beaucoup plus favorable pour mener une lutte dans le domaine des idées. Par exemple, des publications académiques récentes démystifiant la pléthore de désinformation sur la révolution chinoise, comme Was Mao Really a Monster? La réponse académique au «Mao: l’histoire inconnue» de Chang et Halliday, La bataille pour le passé chinois de Mobo Gao ou La Révolution culturelle inconnue de Dongping Han: vie et changement dans un village chinois ont davantage réfuté la campagne de propagande anti-communiste l’espace public que tous les efforts déployés par les organisations communistes au cours des dernières décennies.

De plus, de telles tentatives pour amener la conscience de classe de «dedans» (oh l’hérésie) les ISA mettraient le prolétariat dans une bien meilleure position pour diriger la société après la révolution. Étant donné que les dictatures prolétariennes antérieures n’ont pas si bien réussi à vivre avec la petite-bourgeoisie et à la transformer (pour sous-estimer la situation), il serait crucial de vivre en étroite relation avec les intellectuels, au sein de leurs institutions et de gagner leur respect. le passé. À cet égard, les questions abstraites de «ligne politique» peuvent parfois être moins importantes que l’expérience concrète. Tandis que Lénine avait des différences politiques substantielles avec Lunacharski au cours des années, il a néanmoins nommé Lunacharski comme le Commissaire des Lumières, étant donné l’importance que Lénine attachait à l’éducation. Lunacharsky s’est avéré exceptionnellement habile à travailler avec des intellectuels et des artistes au cours des années 1920 sur la base de ses solides relations de travail à l’intérieur et la connaissance de l’arène culturelle avant la révolution. Il a convaincu et créé les conditions pour que certains des artistes d’avant-garde les plus brillants de l’époque travaillent avec l’Etat soviétique dans ses premières années. [15] Le succès relatif dans les années 1920 à faire entrer de nombreux artistes et intellectuels dans le giron de la dictature prolétarienne contraste fortement avec les décennies suivantes. Par exemple, le leadership de Zhdanov sur la politique culturelle soviétique après la Seconde Guerre mondiale reposait sur une connaissance insuffisante de l’arène culturelle ou des relations de travail avec les artistes et une répression des artistes, une atmosphère étouffante dans l’arène culturelle et une aliénation croissante des artistes soviétiques. Etat.

Le point ici est que cela fait correctement, mener une bataille idéologique à l’intérieur des ISA de la bourgeoisie mettrait les communistes dans une position beaucoup plus forte pour créer des fissures avec les murs de l’hégémonie idéologique bourgeoise. Cela ne signifie nullement que cela doit être l’œuvre principale des communistes dans la construction du facteur subjectif de la prise du pouvoir. Le centre de gravité du travail communiste avant la révolution devrait toujours présenter des sections des masses de base comme un peuple révolutionnaire organisé sous la direction communiste. Il ne devrait pas non plus y avoir de confusion sur le fait que, comme l’affirmait clairement la Déclaration RIM, l’épine dorsale de l’organisation communiste devrait toujours être en dehors des yeux, des oreilles et des structures juridiques de la bourgeoisie. atteindre au sein des ISA. [16] Cependant, nous devons reconnaître où les positions de combat au sein des ISA peuvent aider à accumuler des forces révolutionnaires, et reconnaître également comment ces positions sont cruciales pour gagner des alliés au sein des couches moyennes.

En ce qui concerne la victoire des alliés dans les strates intermédiaires, il convient de noter l’importance que Gramsci attachait à l’équilibre changeant des forces et en particulier au rôle des classes subalternes. Il y a eu beaucoup de confusion au sujet de ce que Gramsci voulait dire par le terme subalterne, en partie créé par la propre appropriation du terme par le monde libéral [17]. Amil fait écho à cette confusion dans son essai. [18] Gramsci utilise le terme subalterne comme une analogie à sa définition du dictionnaire: officiers militaires juniors britanniques. Ceci indique une compréhension plus nuancée de la dictature de classe, dans laquelle la bourgeoisie forge une alliance avec d’autres classes pour exercer son pouvoir. Gramsci faisait référence aux vestiges des classes dirigeantes féodales, à l’émergence de l’aristocratie ouvrière et des ouvriers bourgeois dans les nations impérialistes, et plus généralement au rôle des intellectuels professionnels et des fonctionnaires petits-bourgeois comme exemples de ces subalternes partenaires dans l’exercice de règle capitaliste. L’analyse nuancée de Mao des classes en Chine comprenait l’alliance particulière des classes qui dirigeaient les nations semi-féodales opprimées par l’impérialisme et rompait avec les vues doctrinaires qui empêchaient les révolutionnaires communistes dans ces pays. Prenant la théorie de Lénine sur l’impérialisme et la scission de la classe ouvrière comme point de départ, Zak Cope a récemment expliqué comment la prétendue classe ouvrière des pays impérialistes a eu un intérêt matériel dans le capitalisme – l’impérialisme et a été active et enthousiaste les partenaires juniors de la classe capitaliste monopoliste, y compris par son soutien aux guerres d’agression impérialistes. [19] A travers les ISA, les intellectuels petits-bourgeois (professionnels) sont amenés à l’exercice du pouvoir capitaliste via leur rôle dans la construction de l’hégémonie, notamment en institutionnalisant leur opposition à certains des outrages du capitalisme et le rendant ainsi inefficace et même utile au maintien dictature bourgeoise. Il est donc d’autant plus important pour les révolutionnaires communistes de renverser l’équilibre des forces en subvertissant les ISA dans la mesure du possible et de contester ainsi l’allégeance des intellectuels petits-bourgeois. Plus ces derniers sont forcés de prendre une décision consciente d’être ou non un partenaire junior de la bourgeoisie, mieux c’est.


L’approche décrite ci-dessus offre une dimension différente à la stratégie révolutionnaire qui, bien qu’elle ne s’oppose pas à la discussion du double pouvoir par l’Initiative révolutionnaire, indique des problèmes potentiels dans toute tentative unitaire de construire des contre-institutions prolétariennes. En particulier, il y a eu une forte tendance parmi les radicaux et les révolutionnaires récemment à considérer la distance de l’état comme une preuve de la position révolutionnaire. David Harvey critique cette tendance comme la «théorie des termites de la révolution», dans laquelle la classe dirigeante est soi-disant progressivement submergée par divers groupes autonomes, de sorte que l’État bourgeois s’effondre sur lui-même. [20] Certes, les organisations de masse, les bases politiques et la discussion de l’initiative révolutionnaire sur le double pouvoir sont toutes des composantes cruciales de la stratégie révolutionnaire et ne sont pas la même chose que la théorie des termites ou la conception anarchiste de l’autonomie.

Mais si l’épine dorsale de l’organisation communiste doit être fondamentalement indépendante des structures et de la politique bourgeoises, l’éloignement de l’État n’est pas la principale mesure du contenu révolutionnaire. Au contraire, une opposition radicale à une société fondée sur la production de produits de base et une stratégie visant à débarrasser le monde de la production de produits de base et de tout ce qu’elle comporte est. Ainsi, dans la mesure et dans les circonstances où les communistes peuvent utiliser les ISA de la bourgeoisie pour créer un pôle communiste, un peuple révolutionnaire et des formes d’organisation qui peuvent contribuer à la prise du pouvoir et à l’exercice de la dictature prolétarienne par la suite, ils devraient le faire même si cela les met plus près de l’État bourgeois.

Source du texte original de Kenny Lake : https://revolutionary-initiative.com/2014/06/02/gramsci-gonzalo-considerations-on-conquering-combat-positions-within-the-inner-wall-of-hegemony/

***À cet égard, il est intéressant de considérer l’équivalent de la déclaration de Mao selon laquelle Chiang Kai-Shek était le quartier-maître de l’APL dans le domaine de l’hégémonie. Considérant à quel point les communistes sont idéologiquement dépassés aujourd’hui, il semble approprié et même nécessaire d’utiliser les armes d’hégémonie de la bourgeoisie contre elle partout où cela est possible.

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2 avis sur « Gramsci et Gonzalo : Considérations sur la conquête de positions de combat dans l’antre même de l’hégémonie »

  1. Ping : Red News | Protestation

  2. Ping : Gramsci & Gonzalo: Considerations on Conquering Combat Positions within the Inner Wall of Hegemony – Comrade Kenny Lake – Revolutionary Initiative

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