Contre le révisionnisme, pour la défense du marxisme par Lénine

Nous souhaitons d’abord nous excuser d’avance pour les coquilles qui auraient pu s’introduire dans la numérisation de cet article rédigé et publié en 1899 dans la revue n° 4-5 de Rabotchété Diélo. Il nous semblait quand même important de vous faire part de l’analyse léniniste quant à la lutte que menait le POSDR contre les visées «économiste» et «révisionniste» de tout acabit pour la raison fort simple qu’il présente d’une part, par son caractère concis et récapitulatif de ces questions longuement débattues à l’époque révolutionnaire de la Russie du début du XXe siècle, des pistes de solution pour relancer la lutte de classes et le mouvement révolutionnaire communiste du début du XXIe siècle, et d’autre part, résoudre des questions et problèmes théoriques dont les communistes contemporains n’ont pas encore résolues adéquatement puisque nous sommes encore victimes de ce genre de «lutte de ligne» presque un siècle après la Grande Révolution Bolchevique d’Octobre 1917.

 

« La réunion (les social-démocrates d’une localité (de Russie), groupant dix-sept personnes, a adopté à l’unanimité la résolution suivante et a décidé de la publier et de la soumettre à l’examen de tous les camarades.

 

On constate ces derniers temps que certains social-dé­mocrates russes s’écartent des principes fondamentaux de la social-démocratie russe proclamés tant par ses fonda­teurs et militants d’avant-garde – les membres du grou­pe « Libération du Travail »  – que par les publications social-démocrates des organisations ouvrières russes dans les années 90. Le « credo » cité ci-après, destiné à exprimer les vues essentielles de certains social-démocrates russes (les « jeunes »), est un essai d’exposé systématique et nettement défini de «conceptions nouvelles ». Le voici dans son texte intégral.

 

«La période corporative et manufacturière en Occident mat-qua d’une forte empreinte toute l’histoire ultérieure, notamment celle de la social-démocratie. La nécessité pour la bourgeoisie de conquérir des formes libres, ses efforts peur s’affranchir des réglementations corporatives qui ligotaient la production, en fi­rent un élément révolutionnaire partout en Occident, elle commença par proclamer la devise liberté, fraternité, égalité. », par conquérir des formes politiques libres. Mais, par cette conquête, elle tira, selon l’expression de Bismarck, une traite sur l’avenir au profit de son antipode, la classe ouvrière. Presque partout en Occident, cette dernière, on tant que classe, ne s’empara point (les institutions démocratiques, elle en fit usage. On pourrait objecter qu’elle prit part aux révolutions. La référence à l’histoire démen­tira cette opinion, car, précisément en 1848, lorsque les Constitu­tions se consolidèrent en Occident, la classe ouvrière était com­posée d’artisans des villes et représentait la démocratie petite-bourgeoise quant au prolétariat de fabrique, il n’existait Presque – En français dans le texte. – pas, et celui de la grande industrie (les tisserands d’Allemagne dépeints par Hauptmann*, les tisserands de Lyon) était une masse sauvage, uniquement capable de se révolter, mais non de formuler des revendications politiques quelconques. On peut dire murs ambages que les Constitutions de 1848 furent conquises par n bourgeoisie et la petite bourgeoisie, les artisans. D’autre part, la classe ouvrière (artisans et ouvriers des manufactures, typo­graphes, tisserands, horlogers, etc.) est habituée depuis le Moyen Age à faire partie d’organisations, de caisses de secours mutuels, d’associations religieuses, etc. Cet esprit d’organisation demeure vivace parmi les ouvriers éduqués d’Occident et les distingue net­tement du prolétariat de fabrique, qui se laisse organiser diffi­cilement et lentement, et est capable seulement de former des organisations lose-organisations temporaires), et non des orga­nisations solides avec statuts et règlements. Ce sont ces mômes ouvriers éduqués des manufactures qui constituèrent le noyau des partis social-démocrates. D’où le tableau suivant: facilité relative et entière possibilité de mener la lutte politique, d’une part, et, d’antre part, possibilité d’organiser systématiquement cette lutte avec le concours des ouvriers éduqués pendant la pé­riode manufacturière C’est sur ce terrain que grandit en Occident le marxisme théorique et pratique. Le point de départ fut la lutte politique parlementaire, avec la perspective – dont la ressemblance avec le blanquisme n’est qu’extérieure, son origine étant d’un caractère tout différent – de la conquête du pouvoir, d’une part, d’un Zusammenbruch (d’une catastrophe), d’autre part. Le marxisme fut l’expression théorique de la pratique dominante de la lutte politique prévalant sur la lutte économique. En Bel­gique comme en France, et particulièrement en Allemagne, les ouvriers organisèrent la lutte politique avec une facilité extraor­dinaire, et la lutte économique avec d’énormes difficultés, avec des tiraillements considérables. Comparées aux organisations poli­tiques, les organisations économiques (nous ne parlons pas de l’Angleterre) souffrent jusqu’à présent d’une faiblesse et d’une instabilité extrêmes et, partout, laissent à désirer quelque chose. Tant que l’énergie dans la lutte politique ne fut pas complètement épuisée, le Znsammenbruch était le Schlagwort (slogan), organisateur nécessaire, qui devait jouer un très grand rôle histo­rique. La loi fondamentale que l’on peut dégager de l’étude du mouvement ouvrier est celle de la voie du moindre effort, En Occident, cette voie fut l’activité politique, et le marxisme, tel qu’il est formulé dans le Manifeste Communiste, s’avéra une forme on ne peut plus heureuse que le mouvement devait revêtir. Mais lorsque, dans l’activité politique, toute l’énergie se fut épuisée, lorsque le mouvement politique en arriva à un tel degré d’intensité qu’il devint difficile ou presque impossible de le dé­passer (accroissement lent des suffrages dans ces dernières an­nées, apathie du public dans les réunions, ton découragé des publications) et lorsque, d’autre part, s’affirma l’impuissance de l’action parlementaire en même temps que pénétrait dans l’arène la plèbe, le prolétariat de fabrique non organisé et presque inor­ganisable, tous ces facteurs firent naitre en Occident ce qui porte aujourd’hui le nom de bernsteiniade, de crise du marxisme. Il était difficile d’imaginer une évolution du mouvement ouvrier plus logique que celle qui va du Manifeste Communiste à la bernsteiniade, et une étude attentive de tout ce processus peut permettre de déterminer l’issue de . cette e crise e avec une pré­cision mathématique. Naturellement, il ne s’agit pas ici de la dé­faite ou de la victoire de la bernstemniade, ce qui ne présente guère d’intérêt; il s’agit d’un changement radical de l’activité pratique, changement qui, depuis longtemps, s’opère peu à peu au sein du Parti.

 

Cette transformation se fera non seulement dans le sens d’une conduite plus énergique de la lutte économique, d’une consolidation clos organisations économiques, mais aussi, et c’est là l’essentiel, dans le sens d’une modification de l’attitude du Parti à l’égard des autres partis de l’opposition. Le marxisme intransigeant, le marxisme négateur, le marxisme primitif (qui se fait, une idée trop schématique dc la division do la société en classes) fera place è un marxisme démocratique, et la situation sociale du Parti dans la société moderne devra âtre radicalement. modifiée. Le Parti reconnaîtra, la société; ses objectifs étroite-mont corporatifs, sectaires dans la plupart clos cas, prendront l’ampleur do tâches sociales, et son aspiration à la conquête du pouvoir deviendra une aspiration à changer, à réformer la société contemporaine dans un sens démocratique, adapté à l’état actuel des choses, afin d’assurer la défense la meilleure, la plus com­plète, dos droits (de toutes sortes) des classes laborieuses. La notion de « politique e s’élargira et prendra un sens vraiment social, et les revendications pratiques de l’heure auront plus de poids, pourront compter sur une plus grande attention que jusqu’à présent.

 

De cette brève description de l’évolution du mouvement ouvrier on Occident il n’est pas difficile de tirer des conclusions Pour la Rassie. La voie du moindre effort ne sera jamais orien­tée chez nous dans le sons de l’activité politique, l’intolérable oppression politique fera beaucoup parler d’elle et retiendra spé­cialement l’attention, niais jamais elle ne poussera à agir prati­quement. Si, en Occident, les faibles effectifs des ouvriers, en­traînés dans l’action politique, se sont de ce fait affermis et cristallisés, chez nous, au contraire, ces faibles effectifs se heur­tent art mur de l’oppression politique et, loin d’avoir les moyens pratiques de lutter contre elle et, par conséquent, de se dévelop­pe1., sont même systématiquement étouffés par cette oppression et ne peuvent faire aucun progrès, si minima soit-il. Si l’on ajoute à cela quo notre classe ouvrière n’a pas hérité de cet esprit d’organisation qui distinguait les militants d’Occident, on se trouvera devant un sombre tableau, capable de décourager le marxiste le plus optimiste, convaincu que toute nouvelle che­minée d’usine, du seul fait de son existence, est la source d’un grand bien-être. La lutte économique, elle aussi, est difficile, extrêmement difficile, mais elle est possible, et enfin elle est pratiquée par les masses elles-mêmes. Apprenant par cette lutte à s’organiser, et s’y heurtant à tout instant au régime politique, l’ouvrier russe créera finalement ce qu’on peut appeler une forme du mouvement ouvrier-, créera l’organisation ou les organisations les plus conformes aux conditions russes.- A l’heure actuelle, on peut affirmer on toute certitude que le mouvement ouvrier russe se trouve encore dans un état amiboïde * et -n’a créé aucune for­me. Le mouvement gréviste, qui existe quelle que soit la- forme d’organisation, ne peut encore être considéré -comme une forme cristallisée du mouvement – russe; quant aux organisations illéga­les, elles ne méritent pas d’attention, ne serait-ce que du point de vue purement quantitatif (pour ne rien dire de – leur utilité dans les conditions actuelles).

 

Telle est la situation. Si l’on ajoute à cela les famines et la ruine des campagnes, qui favorisent le Streikbrecherisme ** et il devient – par conséquent encore plus difficile d’élever la culture des massas ouvrières à un niveau plus acceptable, alors … que reste-t-il à faire à un marxiste russe? T Les propos sur la création d’un parti politique ouvrier indépendant ne sont que l’effet de la transplantation Sur notre sol d’objectifs étrangers, de ré­sultats étrangers. Le marxiste russe – fait jusqu’à présent triste figure. Ses buts pratiques sont- actuellement dérisoires ; ses connaissances théoriques,- pour autant qu’il les utilise non comme un instrument de recherche mais comme un schéma d’activité, n’ont aucune valeur même- pour ce qui est d’atteindre ces objec­tifs pratiques dérisoires De plus, ces -schémas empruntés sont nuisibles au point de vue pratique. Oubliant que la classe ouvriè­re d’occident est entrée en lice sur un terrain politique déjà déblayé, -nos marxistes manifestent un dédain exagéré pour l’ac­tivité radicale ou d’opposition libérale de toutes les couches non ouvrières -de la société. Les moindres tentatives de concentrer l’attention sur les manifestations publiques relevant d’une politi­que libérale soulèvent- les protestations des marxistes orthodoxes, qui oublient que tout un ensemble de conditions historiques nous empêchent d’être des marxistes d’Occident et exigent de notre part un autre marxisme, approprié et nécessaire dans les condi­tions russes. L’absence, chez tout citoyen russe, de sens et de flair politiques ne peut évidemment être rachetée par des propos sur la politique ou des appels à une force inexistante. Ce flair politique ne peut être acquis que par l’éducation, c’est-à-dire par la participation à la vie (si peu marxiste soit-elle) que nous offre la réalité russe. Autant la « négation » était (provisoirement) opportune en Occident, autant elle est nuisible chez nous, car une négation émanant d’une force organisée et effective est une chose, alors qu’une négation émanant d’une masse informe d’in­dividus dispersés en est une autre.

Pour un marxiste russe il n’y a qu’une issue : participer, c’est-à-dire contribuer à 14 lutte économique du prolétariat et prendre part à l’activité de ‘l’opposition libérale. En tant que « négateur», le marxiste russe est arrivé trop tôt, et cette négation a affaibli en- lui la part d’énergie qui doit être orientée vers le radicalisme politique. Jusqu’ici, tout cela n’est pas terrible, mais si le schéma de classe empêche l’intellectuel russe de prendre une part active à la vie, et le rejette trop loin des milieux d’opposition, cela portera un grave préjudice à tous ceux qui sont obligés de lutter pour des formes juridiques autrement qu’au coude à coude avec une classe ouvrière qui ne s’est pas encore fixé d’objectifs politiques. La candeur politique de l’intellectuel marxiste russe, dissimulée par des raisonnements abstraits sut’ des sujets politiques, peut lui jouer un mauvais tour.»

 

Nous ne savons pas s’il se trouvera beaucoup de so­cial-démocrates russes pour partager ces vues. Mais il est incontestable qu’en général les idées de ce genre ont des adeptes, et c’est pourquoi nous estimons de notre devoir de protester catégoriquement contre elles, et de mettre eu garde tous les camarades contre la menace de faire dévier la social-démocratie russe du chemin qu’elle c’est déjà tracé la formation d’un parti. politique ouvrier indé­pendant, inséparable de la lutte de classe du prolétariat et s’assignant pour tâche immédiate la conquête de la liberté politique.

 

Le « credo » ci-dessus contient premièrement une « brè­ve description de l’évolution du mouvement ouvrier en Occident » et, deuxièmement, des « conclusions polir la Russie.

 

Tout d’abord, l’idée que les auteurs du « credo » se font du passé du mouvement ouvrier d’Europe occidentale est entièrement fausse. Il est faux que la classe ouvrière d’Occident n’ait pas participé à la lutte pour la liberté politique et aux révolutions politiques.

 

L’histoire du char­tisme et les révolutions de 1848 en France, en Allema­gne et en Autriche prouvent le contraire. Il est absolu­ment faux que le marxisme ait été l’expression théori­que de la pratique dominante : de la lutte politique qui prévalait sur la lutte économique ». Au contraire, le marxisme » est apparu lorsque prédominait le socialis­me non politique (owenisme, fouriérisme, « socialisme vrai») et le Manifeste Communiste s’est immédiatement opposé au socialisme non politique. Même lorsque le mar­xisme est intervenu armé théoriquement de pied en cap (Le Capital) et a organisé la célèbre « Association Inter­nationale des Travailleurs », la lutte politique n’était nullement la pratique prépondérante (trade-unionisme étroit en Angleterre, anarchisme et proudhonisme dans les pays de langues romanes). En Allemagne, le grand mérite historique de Lassalle est d’avoir fait de la classe ouvrière, d’appendice de la bourgeoisie libérale qu’elle était, un parti politique indépendant. Le marxisme a lié en un tout indissoluble la lutte économique et la lutte politique de la classe ouvrière, et les efforts que déploient les auteurs du « credo » pour séparer ces formes de lutte, sont des écarts des plus malencontreux et des plus funes­tes par rapport au marxisme.

 

Ensuite, les auteurs du « credo » se font une idée non moins fausse de la situation actuelle du mouvement ou­vrier en Europe occidentale et de la théorie du marxisme sous le drapeau duquel se poursuit ce mouvement. Parler d’une « crise du marxisme », c’est reprendre le bavardage absurde des écrivassiers bourgeois qui s’ingénient à at­tiser toute divergence entre socialistes afin d’organiser la scission dans les partis socialistes. La fameuse bernstei­niade, telle que la comprennent habituellement le grand public en général et les auteurs du « credo » en particu­lier, est une tentative de rétrécir la théorie du marxisme, de faire du parti ouvrier révolutionnaire un parti réfor­miste, et cette tentative a été résolument condamnée, comme il fallait s’y attendre, par la majorité des social-démocrates allemands. Des tendances opportunistes se sont manifestées plus d’une fois dans la social-démocra­tie allemande et, chaque fois, elles ont été repoussées par le Parti, qui veille fidèlement sur les principes de la so­cial-démocratie internationale révolutionnaire. Nous som­mes convaincus que tout essai de transplanter en Russie les conceptions opportunistes se heurtera à une résistance non moins énergique de la part de l’immense majorité des social-démocrates russes.

 

 

De même, il ne saurait être question d’un « change­ment radical quelconque de l’activité pratique » des par­tis ouvriers d’Europe occidentale, quoi qu’en disent les auteurs du « credo » l’énorme importance de la lutte économique du prolétariat et la nécessité de cette lutte ont été reconnues dès le début par le marxisme, et déjà dans les années 40 Marx et Engels polémisaient avec les socialistes utopistes qui en niaient l’importance.

Une vingtaine d’années plus tard, lorsque se constitua l’«Association Internationale des Travailleurs », la question de l’importance des syndicats ouvriers et de la lutte économique fut soulevée dès son premier congrès, à Ge­nève, en 1866. La résolution adoptée à ce congrès précisa la portée de la lutte économique, mettant les socialistes et les ouvriers en garde, d’une part, contre l’exagération de son rôle (ce qui s’observait à l’époque chez les ou­vriers anglais), et, d’autre part, contre sa sous-estimation de que l’on remarquait chez les Français et les Alle­mands, notamment chez les lassalliens ).

 

La résolution reconnut les syndicats ouvriers comme un phénomène non seulement légitime, mais nécessaire en régime capita­liste, et en souligna l’extrême importance pour l’organisation de la classe ouvrière dans sa lutte quotidienne contre le capital et pour la suppression du salariat. La ré­solution déclara que les syndicats ouvriers no devaient pas s’attacher exclusivement à « la lutte immédiate contre le Capital », qu’ils ne devaient pas se tenir à l’écart du mouvement politique et social d’ensemble de la classe ou­vrière que leurs buts ne devaient pas être  étroits, mais tendre à l’émancipation universelle des millions de travailleurs opprimés. Depuis lors, dans les partis ou­vriers des divers pays, on a soulevé maintes fois, et on soulèvera évidemment encore plus d’une fois, la question de savoir s’il faut, à un moment donné, accorder un peu plus ou un peu moins d’attention à la lutte économique ou à la lutte politique du prolétariat mais la question générale ou de principe se pose aujourd’hui encore com­me elle a été posée par le marxisme. La conviction que la lutte de classe du prolétariat doit nécessairement fu­sionner en un seul tout la lutte politique et la lutte éco­nomique s’est profondément ancrée dans la social-démo­cratie internationale. Par ailleurs, l’expérience historique atteste irréfutablement que l’absence de liberté politique ou la restriction des droits politiques du prolétariat abou­tit toujours à la nécessité de placer la lutte politique au premier plan.

 

Encore moins peut-il être question d’un changement tant soit peu notable dans l’attitude du parti ouvrier en­vers les autres partis d’opposition. Sous ce rapport aussi, le marxisme a indiqué la position juste, également éloi­gnée de l’exagération du rôle de la politique et de la cons­piration (blanquisme, etc.), que du dédain de la politi­que ou de sa réduction à un ravaudage social de caractère opportuniste, réformiste. (anarchisme, socialisme uto­pique et petit-bourgeois, socialisme d’Etat, socialisme de la chaire, etc.). Le prolétariat doit: s’efforcer de créer des partis ouvriers politiques indépendants dont le but es­sentiel  est la conquête du pouvoir politique par le prolétariat pour organiser la société socialiste Il ne doit nullement considérer les autres classes et partis comme e une seule masse réactionnaire » au contraire, il doit participer à toute la vie politique et sociale, appuyer les classes et les partis de . progrès contre les classes et les partis réactionnaires, soutenir tout mouvement révolu­tionnaire contre le régime actuel, se faire le défenseur de toute nationalité ou race opprimée, de toute religion per­sécutée, des femmes privées de droits,. etc. Les raisonne­ments des auteurs du «: credo » sur ce thème témoignent uniquement du désir d’estomper le caractère de classe de la lutte du prolétariat, d’affaiblir cette lutte par une ab­surde e reconnaissance* de la société », de rétrécir le mar­xisme révolutionnaire au point d’en faire un courant ré­formiste banal. Nous sommes convaincus que l’immense majorité des social-démocrates russe repoussera résolu­ment cette altération des principes fondamentaux de la social-démocratie. Les prémisses erronées des auteurs du « credo » sur le mouvement ouvrier d’Europe occidentale les conduisent à des e conclusions pour la Russie » encore plus erronées.

 

Affirmer que la classe ouvrière russe « ne s’est pas encore fixé d’objectifs politiques e, c’est tout simplement révéler son ignorance du mouvement révolutionnaire rus­se. Déjà l’«Union des ouvriers russes du Nord », fondée en 1878 et l’«Union des ouvriers de la Russie du Sud», fondée en 1875, avaient revendiqué dans leur programme la liberté politique.

 

Après la période réactionnaire des an­nées 80, la classe ouvrière a repris maintes fois la même revendication dans les années 90. Affirmer que « les pro­pos sur la création d’un parti politique ouvrier indépen­dant ne sont que l’effet de la transplantation sur notre sol d’objectifs étrangers, de résultats étrangers e, c’est tout simplement. faire preuve d’une incompréhension to­tale du rôle historique de la classe ouvrière russe et des tâches urgentes de la social-démocratie russe. Le pro­gramme des auteurs du « credo » tend évidemment à ce que la classe ouvrière, suivant la « voie du moindre ef­fort et, se limite à la lutte économique, tandis que les « mouve­ments de l’opposition libérale » combattraient avec la « participation » des marxistes pour des » formes juridi­ques ». La réalisation d’un tel programme équivaudrait à un suicide politique de la social-démocratie russe, à un freinage et un avilissement considérables du mouvement ouvrier russe et du mouvement révolutionnaire russe (ces deux notions se confondent à nos yeux). L’apparition d’un tel programme, à elle seule, montre combien étaient fon­dées les craintes d’un des militants d’avant-garde de la social-démocratie russe, P. Axelrod, lorsqu’il écrivait ce qui suit à la fin de 1897, à propos de l’éventualité d’une telle perspective:

 

«Le mouvement ouvrier ne dépasse pas le cadre étroit des collisions purement économiques entre ouvriers et entrepreneurs et, par lui-même, pris dans son ensemble, il n’a pas do caractère politique ; par contre, dans la lutte pour la liberté politique, les couches avancées du prolétariat suivent les cercles et frac­tions. révolutionnaires appartenant à ce qu’on appelle l’intelligentsia » (Axelrod : A propos des tâches et de ta tactique oc-tirettes des social-démocrates russes, Genève, 1898, p. 19)

 

Les social-démocrates russes doivent déclarer une guerre à outrance à tout l’ensemble d’idées exprimées dans le « credo », car elles conduisent directement à la réalisation de cette perspective. Les social-démocrates russses doivent déployer tous leurs efforts en vue de réaliser une autre perspective, exposée par P. Axelrod en ces ter­mes:

 

« Autre perspective: la social-démocratie organise le prolé­tariat russe en un parti politique indépendant, luttant pour la liberté, en partie aux côtés des fractions révolutionnaires bour­geoises (pour autant qu’il s’en trouvera) et en alliance avec elles, en partie en attirant ouvertement dans ses rangs ou en entraî­nant à sa suite les éléments intellectuels les plus attachés au peuple et les plus révolutionnaires » (ibid., p. 20).

 

A l’époque même où P. Axelrod écrivait ces lignes, les déclarations des social-démocrates de Russie mon­traient clairement que l’immense majorité d’entre eux partageaient ce point de vue. Il est vrai qu’un journal des ouvriers de Pétersbourg, la Rabotc/iaïa Mysi , sem­bla pencher vers les idées des auteurs du «credo», en exprimant malheureusement, dans un éditorial à caractère de programme (n° 1, octobre 1897), cette thèse absolu­ment erronée et contraire à la doctrine social-démocrate que la « base économique du mouvement » peut être s’est obscurcie par le désir constant de ne pas oublier l’idéal politique ». Mais en même temps un autre journal des ouvriers de Pétersbourg, le Sankt-Pétersbourgski 1?abotchi Listofc 12 (n° 2, septembre 1897), déclara résolument que « seul un parti ouvrier nombreux et fortement organisé pouvait… renverser l’autocratie », que les ouvriers « orga­nisés en un parti puissant » « se libéreraient eux-mêmes et libéreraient toute la Russie de toute oppression politi­que et économique ». Un troisième journal, la Rabotchaïa Gazéta 13 écrivit dans l’éditorial de son n° 2 (novembre 1897): « La lutte contre le gouvernement autocratique pour la liberté politique est l’objectif immédiat du mou­vement ouvrier russe. » – « Le mouvement ouvrier rus­se décuplera ses forces s’il intervient comme un seul bloc cohérent, sous le même nom et avec une organisation so­lide... » « Les cercles ouvriers isolés doivent se trans­former en un seul parti. » « Le parti ouvrier russe sera un parti social-démocrate. » Ce qui prouve que l’immense majorité des social-démocrates russes partageait entière­ment les vues de la Rabotchaïa Gazéta, c’est que le con­grès des social-démocrates russes, réuni au printemps 1898, forma le « Parti ouvrier social-démocrate de Rus­sie », publia un manifeste au nom de ce parti et recon­nut la Rabotchaïa Gazéta comme son organe officiel. Ain­si, les auteurs du «credo » font un pas énorme en arrière, par rapport au degré de développement déjà atteint parla social-démocratie russe et sanctionné dans le Manifeste du Parti ouvrier social-démocrate de Rassie.

 

Si, à la suite de la féroce répression déclenchée par le gouvernement russe, l’activité du Parti s’est, à l’heure actuelle, momen­tanément affaiblie et si son organe officiel a cessé de pa­raître, la tâche de tous les social-démocrates russes est de déployer tous les efforts en vue de consolider définitive­ment le Parti, élaborer son programme et faire revivre son organe officiel. Etant donné le flottement idéologique attesté par le fait que des programmes comme le « credo s analysé ci-dessus ont pu voir le jour, nous estimons par­ticulièrement nécessaire de souligner les principes fonda­mentaux exposés dans le Manifeste et qui sont d’une énorme importance pour la social-démocratie russe. Pre­mièrement la social-démocratie russe e veut être et res­ter un mouvement de classe des masses ouvrières organisées ».

 

Il en découle que la devise de la social-d4mocra­tie doit être : prêter concours aux ouvriers non seulement dans la lutte économique, mais aussi dans la lutte poli­tique ; l’agitation, non seulement sur le terrain des reven­dications économiques immédiates, mais aussi en liaison avec toutes les manifestations de l’oppression politique la propagande, non seulement des idées du socialisme scientifique, mais aussi des idées démocratiques. Seule la théorie du marxisme révolutionnaire peut être le drapeau du mouvement de classe des ouvriers, et la social-démo­cratie russe doit veiller à la développer et à la mettre en pratique, tout en la protégeant contre les déformations et les avilissements auxquels sont si souvent en butte les « théories à la mode » (or, les succès de la social-démo­cratie révolutionnaire en Russie ont déjà fait du marxis­me une théorie « à la mode s). En concentrant actuelle­ment toute son action parmi les ouvriers des usines, des fabriques et des mines, la social-démocratie ne doit pas oublier qu’avec l’extension du mouvement, les masses la­borieuses qu’elle organise doivent aussi englober dans leurs rangs les ouvriers à domicile, les artisans, les ou­vriers agricoles et les millions de paysans ruinés et mou­rant de faim.

 

 

Deuxièmement : « La classe ouvrière russe doit porter et portera jusqu’au bout sur ses fortes épaules la cause de la conquête de la liberté politique. s En s’assignant comme tâche immédiate le renversement de l’absolutisme, la social-démocratie doit intervenir comme un combattant d’avant-garde dans la lutte pour la démocratie, et est te­nue, ne serait-ce que pour cette seule raison, d’appuyer au maximum tous les éléments démocratiques de la po­pulation russe pour s’en faire des alliés. Seul un parti ou­vrier indépendant peut être un rempart solide dans la lut­te contre l’autocratie, et c’est uniquement en s’alliant à un tel parti, en le soutenant, que tous les autres combat­tants pour la liberté politique pourront déployer large­ment leur activité.

 

Enfin, troisièmement: « En tant que mouvement et tendance socialiste, le Parti social-démocrate de Russie poursuit l’oeuvre et les traditions de tout le mouvement révolutionnaire antérieur en Russie ; considérant que la conquête de la liberté politique est 1a principale tâche immédiate de l’ensemble du Parti, la social-démocratie marche vers le but qu’avaient déjà nettement tracé les glorieux militants de l’ancienne « Narodnaïa Volia » .

 

Les traditions de tout le mouvement révolutionnaire an­térieur en Russie exigent que la social-démocratie con­sacre actuellement toutes ses forces. à l’organisation du Parti, au renforcement de sa discipline intérieure et au perfectionnement de la technique de la lutte clandestine. Si les militants de l’ancienne « Narodnaïa Volia » ont su jouer un rôle immense dans l’histoire russe, bien que ses héros peu nombreux fussent soutenus par des couches sociales très minces, et bien que le drapeau de ce mou­vement fût une théorie nullement révolutionnaire, la so­cial-démocratie, qui s’appuie sur la lutte de classe du pro­létariat, saura devenir invincible. « Le prolétariat russe secouera le joug de l’autocratie pour continuer avec une énergie d’autant plus grande la lutte contre le capitalis­me et la bourgeoisie, jusqu’à la victoire totale du socia­lisme». »

 

Extrait d’un article tiré des Œuvres, Paris-Moscou, t. 4, pp.171-186
Rédigé avant le 22 août (3 septembre) 1899
Publié pour la première fois en décembre 1899 à l’étranger sous la forme d’un tiré à part du n° 4-5 de la revue Rabotchété Diélo

 

Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ?

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Par João Bernardo
(Les intertitres ont été ajoutés par nos soins. Ni patrie ni frontières)
On lit et on entend dire très souvent que la classe ouvrière n’existerait plus. Cela semble être la thèse la plus courante. Certains vont jusqu’à affirmer que les travailleurs eux-mêmes n’auraient plus de raisons d’exister, parce que le colossal essor de la productivité suscité par la technologie électronique permettrait de s’en passer définitivement. Aujourd’hui, le travail, comme tout le reste, serait devenu virtuel. Mais les marchands de nouveautés, peut-être heureusement pour eux, ont la mémoire courte et ignorent qu’ils sont en train de nous présenter comme du dernier cri certaines thèses que l’histoire a abandonnées.
Un vieil argument
Bien avant l’ère de l’informatique, durant les années 20 aux États-Unis, un prophète de la technocratie, Howard Scott, a défendu l’idée que la croissance inexorable de la productivité dépasserait de beaucoup les opportunités d’emploi et d’investissement et provoquerait un chômage croissant. La même thèse refit surface dans un livre d’Arthur Dahlberg publié en 1932, Jobs, Machines and Capitalism : cet auteur soutenait que le progrès technique créerait un excédent permanent de main-d’œuvre. Et, en novembre 1936, Harry L. Hopkins, un des principaux artisans du New Deal, écrivit au président Franklin Delano Roosevelt pour l’avertir que le développement continu de la production, accompagné par la croissance continue de la force de travail, impliquait « la perspective d’un problème permanent de chômage et de pauvreté à une grande échelle »
L’argument selon lequel le progrès de la productivité condamne les travailleurs à la disparition a donc été formulé en plein fordisme, alors que l’économie reposait sur des machines industrielles que l’électronique et l’informatique allaient bientôt rendre obsolètes.
Nous voyons donc que la base empirique de cette thèse est fausse, quand ses partisans actuels invoquent la différence entre l’électronique et l’industrie fordiste. Et nous pouvons aussi noter que la capacité de prévision de cette thèse est nulle, parce que sa première formulation a été suivie, après la guerre de 1939-1945, par une période durable de plein emploi dans les pays les plus industrialisés, phénomène permis précisément par la haute productivité des usines fordistes.
Au lieu de réduire la force de travail, les progrès de la technologie électronique, comme d’ailleurs toute avancée technologique, provoquent certes le chômage dans les secteurs qui dépendent des technologies retardataires, mais en même temps ils ouvrent des secteurs nouveaux, qui exigent une requalification professionnelle permanente.
Même s’ils admettent ce fait et reconnaissent que les travailleurs n’ont pas disparu et ne sont pas non plus en voie d’extinction, certains théoriciens font valoir que cela n’implique pas obligatoirement que les travailleurs forment réellement une classe. Soit avec soulagement, soit avec nostalgie, ils nous annoncent la fin de la classe ouvrière.
L’héritage de la Deuxième
et de la Troisième Internationale
Certes, les derniers marxistes qui subsistent encore continuent à mentionner la classe ouvrière, mais cette référence revêt pour eux une valeur plus morale ou sentimentale que véritablement pratique. Les partis se réclamant de la tradition léniniste réduisent – ou plutôt réduisaient, parce qu’aujourd’hui leur expression politique est infime, quand ils n’ont pas abandonné complètement le léninisme – la classe ouvrière à une entité abstraite. Ils concevaient le parti comme le représentant politique de cette classe, mais ils ne reconnaissaient à la classe elle-même aucune structure propre et indépendante du parti. Seul le parti donnait à la classe ouvrière une existence réelle, et, sans le parti, l’existence de cette classe était seulement potentielle. Dans la pratique, cela aboutissait à la transformation de l’avant-garde en une élite dominante.
Cette métaphysique politique était liée à une thèse très répandue dans les organisations les plus bureaucratisées de la Deuxième Internationale et dont la Troisième Internationale hérita de manière acritique. Selon cette perspective, qui considérait les forces productives du capitalisme comme la base du socialisme, l’objectif du socialisme consistait simplement à supprimer la propriété privée et à lui substituer la propriété d’État ; de plus, la technologie industrielle et la discipline régnant dans les entreprises capitalistes pourraient être maintenues sans modification sous le socialisme.
C’est en obéissant à une conception de ce type que les communistes soviétiques, sous la direction de Lénine, importèrent en Russie le système tayloriste et fordiste d’organisation du travail. Ils lui donnèrent ensuite, sous la direction de Staline, une expansion bien plus grande que celle qu’elle atteindrait parfois aux États-Unis.
Les partis communistes ne percevaient aucune contradiction lorsqu’ils affirmaient que le pouvoir politique appartenait à la classe ouvrière tout en privant en même temps les travailleurs de tout pouvoir au sein des entreprises. Et, en réalité, la contradiction n’existait pas, puisque le pouvoir politique n’était pas exercé par les travailleurs, mais monopolisé par leurs représentants, la bureaucratie du parti, qui se joignait à la technocratie des entreprises pour former une même classe de capitalistes d’État. La réorganisation économique de l’Union soviétique effectuée selon les plans quinquennaux constitua l’apogée de ce processus, dont le stalinisme révéla les conséquences inévitables.
Le marxisme orthodoxe attribuait une fonction neutre aux machines (en tant que technologie matérielle) et à la discipline régnant dans les entreprises (en tant que technologie humaine), de sorte que les relations établies entre les travailleurs pendant le processus de travail ne conditionnaient en rien l’existence de la classe ouvrière comme entité politique.
Des conceptions de ce type ne peuvent perdurer que si l’on ignore la réalité sociale des processus de travail. Les relations de production, si souvent mentionnées par les marxistes, incluent la forme de discipline imposée aux travailleurs dans le processus de travail et la forme d’autorité instaurée par les capitalistes dans le contrôle du processus de travail.
Le terrain fondamental de la lutte de classe
Tel a été précisément le principal terrain de la lutte de classe. La discipline régnant au sein de l’entreprise est la première cible de la contestation des travailleurs, et la lutte de classe réorganise en permanence les relations de travail et le contrôle du processus de travail. Dans chaque cas et à chaque époque, la forme de discipline en vigueur dans l’entreprise constitue l’élément central de tout le système de relations instauré entre les capitalistes et les travailleurs.
Les grandes luttes sociales des années 1960 et 1970, dans la sphère nord-américaine comme dans la sphère soviétique et chinoise, ont montré que le taylorisme et le fordisme avaient épuisé leurs possibilités en tant que systèmes de contrôle de la force de travail. Le capitalisme est alors entré alors dans une crise de productivité de plus en plus profonde, qui l’a finalement empêché de répondre à des difficultés qui, en d’autres circonstances, n’auraient pas constitué pour lui des obstacles significatifs.
Cette sclérose s’est manifestée de manière flagrante en 1974, avec la crise déclenchée par l’augmentation des prix du pétrole. C’est à partir de ce moment-là que, progressivement, les nouveaux principes d’administration des entreprises et de contrôle des travailleurs ont commencé à se répandre. Certains auteurs qualifient la situation actuelle de « post-fordiste », mais, puisque c’est Ford qui a, le premier, appliqué systématiquement le taylorisme à la production de masse, je ne vois pas de raison de ne pas désigner aussi le modèle actuel d’organisation du nom de Toyota, qui, le premier, l’a appliqué de manière systématique et l’a le mieux formalisé.
Le système toyotiste et la technologie électronique qui le sous-tend font que les économies d’échelle croissent, sans qu’il soit pour autant nécessaire de procéder à la concentration physique des travailleurs dans un même lieu.
Economies d’échelle et productivité
On appelle économies d’échelle les résultats obtenus quand l’augmentation du nombre de travailleurs, du nombre de machines et de la quantité de matières premières est inférieure à l’augmentation des biens ou des services produits. Les économies d’échelle sont un des facteurs du progrès de la productivité.
N’importe quelle ménagère sait que, si elle prépare une soupe pour trois personnes, elle ne fournira pas trois fois plus d’efforts, de temps, de gaz ou d’électricité que pour une seule portion de soupe.
Pour obtenir des économies d’échelle, et pas seulement pour fabriquer des soupes dans les cantines d’entreprise, mais dans toute la chaîne de production, le système fordiste consistait à réunir, dans les mêmes installations industrielles, des milliers d’ouvriers, ou, dans les mêmes bureaux, des centaines d’employés, qui faisaient fonctionner d’énormes ensembles de machines, consommant des quantités non moins colossales de matières premières. Dans le fordisme, l’accroissement des économies d’échelle dépendait de la concentration physique des travailleurs dans les mêmes locaux. On ne peut comprendre l’attitude des syndicats réformistes, des partis ouvriers bureaucratisés et du syndicalisme radical et, plus tard, les grandes vagues de contestation autonome dans les années 1960 et 1970, que si l’on se souvient que des milliers et des milliers de travailleurs se retrouvaient quotidiennement entre les murs des mêmes installations.
Electronique et surveillance
Le toyotisme a trouvé une manière de réduire, ou même d’éviter, ce risque politique considérable. L’électronique permet aux administrateurs des entreprises de centraliser la collecte des informations et les prises de décisions, indépendamment de tout contact physique avec les travailleurs et de toute relation physique des travailleurs entre eux. Les différents processus particuliers de travail sont intégrés dans de grands ensembles, même s’ils s’effectuent de façon isolée et peuvent parfois être éloignés de plusieurs milliers de kilomètres. Ainsi, les économies d’échelle sociales augmentent sans qu’il soit nécessaire de les augmenter sur le plan matériel.
En outre, la technologie électronique a réussi à accomplir une prouesse inédite dans l’histoire de l’humanité : la fusion entre système de surveillance et processus de travail. Jusqu’à l’époque actuelle, les travailleurs devaient être surveillés par des agents spécialisés, qui non seulement ne pouvaient pas être abusés, mais dont les salaires représentaient une dépense considérable pour les propriétaires des entreprises. Pour être tant soit peu efficace et ne pas provoquer une croissance inacceptable des coûts, ce système de surveillance exigeait que les travailleurs soient tous concentrés dans les mêmes installations.
Il s’agissait d’appliquer les économies d’échelle à la surveillance. Or, dans le toyotisme, le simple fait d’actionner une machine électronique ou un ordinateur constitue une forme de surveillance du travail. Il n’y a plus de distinction entre le fait de travailler et d’être surveillé. Même dispersés, les travailleurs restent toujours sous le regard attentif de leurs employeurs.
L’une des préoccupations fondamentales du toyotisme consiste à limiter la concentration physique des travailleurs, ou même à les disperser physiquement, et en même temps à concentrer les résultats de leur travail grâce à la technologie électronique. Il existe de multiples moyens de limiter la concentration de la force de travail, de la fragmenter et d’obtenir sa dispersion. Sans prétendre être exhaustif, je vais indiquer ceux qui me semblent les plus importants. (Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ? Par João Bernardo,13 avril 2008)
Huit moyens de fragmenter la force de travail
1) Contrairement à ce qui s’est produit dans le système fordiste, où régnait une spécialisation rigoureuse, le toyotisme répartit chaque chaîne de production entre différentes équipes de travailleurs, qui se chargent, à l’intérieur de certaines limites, de multiples fonctions. Ainsi, même quand elle se trouve rassemblée dans les mêmes locaux, la force de travail est segmentée.
2) Ces capitalistes se sont efforcés avec succès d’imposer des horaires flexibles aux travailleurs de chaque entreprise. Cela leur permet d’empêcher ou d’entraver l’établissement de relations de convivialité entre collègues, ce qui nuit à la formation de réseaux de solidarité ; plus profondément, il s’agit de déstructurer le vieux collectivisme prolétarien, puisque la flexibilité des horaires rend pratiquement impossible l’existence des associations de quartier ou de simples rencontres dans des cafés ou des buvettes.
3) Dans de nombreux cas, on note que la rotation de la force de travail est extrêmement élevée. Cela signifie qu’une partie importante des salariés restent très peu de temps dans la même entreprise, ce qui empêche la naissance de tous liens de solidarité solides. Les capitalistes se préoccupent seulement de fixer dans l’entreprise un pourcentage réduit de travailleurs hautement qualifiés, pour lesquels ils ont investi beaucoup d’heures de formation professionnelle et qu’il ne leur convient donc pas de perdre.
4) Les conséquences néfastes des horaires flexibles se combinent avec les conséquences non moins néfastes du niveau élevé de rotation de la force de travail qu’entraînent les systèmes de contrat à durée déterminée et de travail à temps partiel. Ces deux formes de contrat se sont multipliées durant les dernières décennies, en contribuant doublement à restreindre les relations entre les personnes qui travaillent épisodiquement dans les mêmes entreprises et à isoler les uns des autres les individus qui participent aux mêmes processus de travail.
5) La généralisation de la sous-traitance provoque la fragmentation physique des sociétés. D’une part, il arrive souvent que les sociétés accordent de l’autonomie à des départements et les transforment en des unités formellement autonomes, en introduisant la sous-traitance dans ce qui, auparavant, appartenait à une seule sphère de propriété. D’autre part, il est aussi fréquent qu’une société, au lieu d’en acheter une autre, lui sous-traite les services. Dans les deux cas, au lieu de se trouver réunis dans des établissements de grandes dimensions et appartenant à une seule et même société, les travailleurs sont divisés entre les entreprises principales et les multiples sous-traitants, bien que leurs activités s’insèrent dans une même chaîne de production.
6) Ce que je viens de dire à propos de la sous-traitance s’applique également au système des franchises, très courant, par exemple, dans les secteurs du fast-food ou de la blanchisserie. L’entreprise principale permet à de petits patrons d’exploiter les filiales locales, mais en leur imposant une technologie, une gamme de produits ou de services, un système d’organisation de la force de travail et une façon de traiter les clients qui doivent être rigoureusement respectés. De leur côté, les petits capitalistes qui acceptent le système de la franchise voient leurs dépenses réduites parce qu’ils jouissent d’une technologie éprouvée, d’une publicité garantie et d’un marché fourni par l’entreprise principale.
7) La fragmentation de la force de travail découlant de la sous-traitance et du système des franchises prend des proportions encore plus grandes dans le système du « portage ». Ce terme (en brésilien, la « terceirização »), désigne le processus par lequel une société transforme certains de ses employés en professionnels formellement indépendants, puis les réembauche en payant leurs services. Dans la pratique, le travailleur « porté » se retrouve totalement dépendant de la société à laquelle il vend son activité, mais sans bénéficier des garanties qu’il avait auparavant en tant que salarié. La transformation du salariat en « portage », qui a pris des proportions massives dans certains secteurs professionnels, débouche sur le complet isolement de ces travailleurs.
Dans les lieux de travail où, auparavant, ils affrontaient leur employeur conjointement avec leurs collègues, ils doivent désormais le faire seuls.
8) Il ne faudrait pas oublier que, durant les dernières décennies, on a assisté à l’intégration massive de certains secteurs de la population dans le marché du travail, notamment des jeunes femmes, et on a vu se prolétariser des activités qui, jusqu’à récemment encore, revenaient aux professions libérales.
Ce n’est pas la première fois que le capitalisme assimile rapidement des masses colossales de nouveaux salariés, mais, à la fin du XIXe siècle, et au début du XXe siècle, il l’avait fait en concentrant les nouveaux prolétaires dans un même milieu physique et social. C’est ainsi que des immigrés, originaires de différentes régions du globe et parlant différentes langues, avaient rapidement acquis des habitudes identiques et donné naissance à une culture prolétarienne commune.(Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ? Par João Bernardo,13 avril 2008)
Sous-culture de masse et travail à domicile
Aujourd’hui, c’est exactement le contraire qui se passe, et les personnes récemment arrivées en masse sur le marché du travail capitaliste, quand elles ne sont pas maintenues dans l’isolement, se dispersent entre les entreprises principales, les sous-traitants et les sociétés franchisées, sans avoir l’occasion de créer une nouvelle culture prolétarienne fondée, comme la précédente, sur de vastes réseaux de camaraderie et de solidarité, et sur une confrontation globale avec les patrons.
Comme si cela ne suffisait pas, et parce qu’ils n’ont guère confiance dans les automatismes économiques et sociaux, les capitalistes ont concentré d’énormes efforts dans la diffusion d’une sous-culture de masse fondée sur l’illusion d’une promotion individuelle. Ainsi ce processus contrarie doublement la formation d’habitudes et de comportements communs au sein des nouveaux éléments qui forment la force de travail.
Pour couronner ce processus, les idéologues du capitalisme ont déployé toute leur imagination et ont annoncé l’utopie ultime – le travail s’effectuerait dans la douceur du foyer grâce aux resources électroniques, dans des conditions de dispersion maximale, et la gestion se cantonnerait dans les bureaux des administrateurs grâce à l’informatique, dans des conditions de centralisation maximale.
Et effectivement, le fait que le capitalisme actuel multiplie les formes de dispersion physique et de fragmentation sociale des travailleurs, et fractionne les grandes unités de production en des unités de dimensions plus réduites, ne l’empêche pas de développer la concentration du capital, non seulement au moyen des modalités classiques d’acquisition, qui donnent naissance à des entités économiques de plus en plus colossales, mais en multipliant entre les entreprises des liens qui ne passent pas par des relations de propriété, comme les alliances stratégiques, par exemple.
D’ailleurs, les formes de concentration économique qui se dispensent de la concentration de la propriété prédominent aujourd’hui, au point que l’entreprise principale arrive à se fractionner elle-même en des unités formellement indépendantes pour mieux exercer son contrôle économique sur elles. (Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ? Par João Bernardo,13 avril 2008)
Le rôle du « juste à temps »
L’un des éléments clés du toyotisme est le système du « juste à temps » (ou « just in time », ou encore production à flux tendus) qui consiste à réduire au maximum les éléments (produits ou matières premières) stockés dans les entrepôts et à ajuster à la fois le flux de la production aux oscillations de la demande, et le type de production aux spécifications de la demande. Ce système ne se limite pas à réduire les coûts ; il a plusieurs autres implications très importantes sur le processus d’exploitation, mais je voudrais ici souligner seulement l’une d’entre elles.
Dans le « just in time », c’est l’entreprise principale qui dicte le rythme de la production aux entreprises sous-traitantes et aux travailleurs « portés » ; elle peut le faire facilement parce que l’électronique permet de disperser la captation des informations et simultanément de centraliser les prises de décision.
L’entreprise principale détermine le type de technologie que les sous-traitants et les travailleurs « portés » devront appliquer et elle contrôle les résultats de l’application de cette technologie, en fonction des nécessités d’adaptation de l’entreprise principale au flux de la demande et à sa nature. Néanmoins, bien qu’ils dépendent étroitement des décisions prises par l’entreprise principale, les entreprises sous-traitantes et les travailleurs « portés » sont indépendants du point de vue de la propriété, avec toutes les responsabilités inhérentes à cette situation. Grâce à cette forme de concentration économique qui ne s’accompagne pas d’une concentration de la propriété, les capitalistes qui dirigent les entreprises principales s’approprient la plus grosse part des profits et peuvent faire retomber la plupart des échecs sur les entreprises sous-traitantes, c’est-à-dire, en dernière analyse, sur les travailleurs de ces entreprises. En facilitant la prolifération d’entreprises petites et moyennes, ce système aggrave la dispersion physique et la fragmentation sociale des travailleurs. Bien que les entreprises principales ainsi que les multiples entreprises sous-traitantes et travailleurs « portés » soient réunis dans les mêmes processus de travail et se consacrent à la production des mêmes articles ou des mêmes services, les travailleurs se sentent encore davantage divisés et isolés.
Une classe pour les capitalistes… mais pas pour les travailleurs
Pour les administrateurs des entreprises, qui détiennent le contrôle sur tout le réseau de captation des informations et d’émanation des décisions et qui contrôlent aussi les procédures électroniques de surveillance, les travailleurs existent comme un corps social unifié. On peut même affirmer que, dans le système toyotiste, ce sont les administrateurs d’entreprise qui assurent l’unification sociale des travailleurs. Par contre, dans la mesure où le processus de travail les isole et les disperse physiquement, les travailleurs eux-mêmes ne se considèrent plus, en règle générale, comme des membres d’une classe sociale. En résumé, cela signifie que les travailleurs existent comme classe pour les capitalistes, mais pas à leurs propres yeux.
Nous voyons mieux les implications de ce paradoxe si nous le considérons en termes d’auto-organisation et d’hétéro-organisation. De même que les mécanismes de l’exploitation enlèvent aux travailleurs le contrôle du processus de travail, et donc la possibilité de disposer des résultats de leur travail, de même les mécanismes de l’oppression les dépossèdent de tout contrôle sur les modalités des relations qu’ils pourraient nouer entre eux. Dans cette perspective, je définis comme la classe sociale dominante celle qui réussit à dicter les principes organisationnels de l’autre classe – la classe dominée. Il ne s’agit pas seulement d’une classe dominante qui dispose d’institutions comme le gouvernement, la police ou les tribunaux. Il s’agit de bien davantage que cela, car les capitalistes déterminent jusqu’aux formes d’organisation interne des travailleurs, et le font même dans des domaines que les travailleurs jugent être les leurs.
Remodelage des villes
Nous pouvons observer cette hétéro-organisation dans les remodelages urbanistiques auxquels ont été soumises toutes les grandes villes. Placés dans les zones les plus anciennes, aux caractéristiques plus marquantes, qui donnaient à chaque ville son originalité, les vieux quartiers populaires disparaissent. Il s’agit d’un processus appelé en anglais gentrifying (« gentrification » ou « boboïsation » en français, NdT) : d’une part, on préserve les façades des immeubles, ou, si nécessaire, on les restaure conformément au tracé originel, mais, d’autre part, on transforme et modernise complètement les intérieurs. Les appartements sont vendus à bon prix à des membres des classes dominantes, qui acquièrent ainsi le privilège de vivre dans les centres-villes et les zones les plus appréciées. Et le même phénomène se produit avec les cafés et les petits restaurants de ces anciens quartiers populaires, qui, une fois dûment rénovés, offrent à la nouvelle clientèle un mélange de sophistication culinaire et de souvenirs d’un passé typique. Pendant ce temps, les travailleurs, expulsés de leurs quartiers traditionnels par les mécanismes économiques, sont refoulés dans les banlieues, où ils doivent recommencer à partir de zéro s’ils veulent créer des réseaux de solidarité, et ce dans des conditions spécialement difficiles parce que, dans les zones péri-urbaines, prévaut un type d’urbanisation délibérément conçu pour restreindre les relations de voisinage. Ce double processus traduit un renforcement de la cohésion interne des classes dominantes et un affaiblissement des liens entre les travailleurs. L’hétéro-organisation des travailleurs dans ce cadre urbanistique est symbolisée par les centres commerciaux, qui sont des lieux de socialisation hégémonisés économiquement et culturellement par le capital. Autrefois, les travailleurs établissaient, selon leurs propres termes, des relations directes de voisinage et d’amitié dans les quartiers où ils habitaient, mais maintenant ils passent une partie considérable de leurs loisirs dans les lieux de shopping où leur présence est éphémère, où il est impossible de nouer des relations stables et où tous les types de contact sont conditionnés par une disposition intentionnelle des espaces tendant à la dispersion et à la fragmentation.
Dans le monde contemporain, nous avons, d’un côté, les capitalistes dotés d’une cohésion transnationale, consolidée par de multiples organisations nationales, mais aussi liées sur le plan international et supranational par des réseaux aux mailles très serrées. De l’autre côté, nous avons les travailleurs qui, dans leur relation avec les capitalistes, sont dominés globalement, comme classe, mais qui sont divisés entre eux et ne luttent pas comme une classe. Cette double situation implique que, dans les conditions actuelles, la classe ouvrière a une existence simplement économique, comme productrice de plus-value et victime de l’exploitation, sans avoir une existence politique et sociologique, comme sujet de luttes et base de formes d’organisation opposées au capitalisme.
Tant que cette situation perdurera, la résistance du capitalisme ne sera pas entamée, et ceux qui aujourd’hui évoquent, à tort et à travers, une « crise du capitalisme » feraient bien mieux de chercher à comprendre la crise de l’anticapitalisme.
La double situation de la classe ouvrière, coincée entre son existence économique pour le capital et son inexistence politique et sociologique, tendra à s’aggraver dans les années qui viennent. Seule la lutte contre l’exploitation peut conférer aux travailleurs une identité sociologique de classe, parce que c’est seulement à ce niveau qu’ils trouvent une communauté fondamentale et établissent des liens de solidarité. Je ne fais pas ici allusion à des journées glorieuses, des drapeaux rouge vif frémissant dans le vent et autres clichés ; je pense aux contestations plus banales et plus simples qui remplissent le quotidien de celui qui travaille au service d’autrui. Comment mettre en commun ces actions, comment utiliser ces expériences pour progressivement reconstruire une existence de classe et une conscience de classe, dans une situation où les pressions renforçant l’isolement et la dispersion sont très puissantes ?
La crise… de l’anticapitalisme
Ainsi peut-on sans doute expliquer l’apologie du fractionnement des luttes que prônent la plupart des idéologues post-modernes. Il est vrai que, d’un certain point de vue, une telle attitude peut sembler sensée, parce que, aujourd’hui, rien ne laisse augurer la possibilité de mouvements vastes et généralisés. Contre les instigateurs de mots d’ordre classiques et dépourvus de tout sens pratique, les post-modernes peuvent au moins invoquer le fait que leurs appels sont entendus. D’un autre côté, ils considèrent la fragmentation des luttes non comme une limite qu’il faudrait dépasser, mais comme l’objectif stratégique à atteindre. Leur idéal est de créer une collection de ghettos reliés entre eux par le marché et disposant du « politiquement correct » comme langue commune.
Si chaque personne reste claquemurée entre des miroirs et n’emploie plus de mots qui révèlent la persistance réelle des problèmes, comme c’est le cas du vocabulaire « politiquement correct », et si le marché se charge de satisfaire les besoins de la majorité, tout se passera au mieux dans le meilleur – ou le moins mauvais – des mondes. S’il existe une exploitation, on parle de citoyenneté. Si les femmes sont négligées et plus mal payées que les hommes, on instaure l’égalité dans le royaume grammatical et l’on bricole une curieuse syntaxe semée de barres, de tirets et de parenthèses où les substantifs, les adjectifs, les articles et les pronoms figurent dans leur variante masculine et féminine. Si certains sont victimes du racisme à cause de leur couleur de peau, on les désigne alors par l’origine géographique de leurs ancêtres éloignés. Et si toutes sortes de discriminations continuent à prospérer, alors on crée des groupes, des clubs, des associations destinés simplement à en préserver les membres, en les isolant dans des communautés d’égaux, de sorte que la société, dans son ensemble, ne change pas d’un iota. Le marché assure les relations entre ces îlots idéologiques et permet que, sur le plan économique fondamental, ils constituent des parties intégrantes de la société capitaliste.
Multiculturalisme et consumérisme
Les idéologues post-modernes s’efforcent d’accentuer les clivages d’ordre culturel, ethnique ou sexuel qui divisent les travailleurs, ou alors ils vont jusqu’à inventer des clivages quand ceux-ci n’existent pas dans la pratique. Russell Jacoby a observé avec beaucoup de pertinence dans The End of Utopia : politics and culture in an age of apathy que, même lorsque la globalisation de l’activité économique place les travailleurs dans des situations identiques, les post-modernes prétendent dissimuler cette réalité en faisant appel à des spécificités culturelles fictives. Et l’industrie culturelle capitaliste suit joyeusement les traces des découvreurs de la post-modernité, en recueillant les profits financiers et en consolidant les conditions sociales de la reproduction du capital. Il existe un lien puissant entre multiculturalisme et consumérisme. Dans un monde où les options de vie des travailleurs sont strictement limitées et où le quotidien de chacun obéit à des normes similaires, le multiculturalisme existe exclusivement sous la forme de la consommation de produits – objets ou services – appelés multiculturels.
On arrive ainsi au paradoxe de la situation actuelle, où le capitalisme est dominé par d’énormes entreprises transnationales, gérées par une élite qui adopte une mentalité entièrement cosmopolite et supranationale, et où les travailleurs sont non seulement soumis aux fragmentations suscitées par le système d’administration toyotiste, mais en plus divisés par des nationalismes, des régionalismes et toutes sortes de spécificités ethniques, physiques et culturelles exaltées non seulement par la mauvaise volonté de la droite mais, ce qui est pire, par la bonne volonté d’une certaine gauche. Le grand problème aujourd’hui est de partir des luttes fragmentées en ayant pour objectif de parvenir à ce qu’elles dépassent cette fragmentation. Tel est le plus grand défi devant lequel nous sommes placés, et c’est seulement dans cette perspective que nous pourrons définir une stratégie de lutte contre le Capital tel qu’il se présente actuellement – contre le système toyotiste d’organisation du travail.
João Bernardo
(Traduit du portugais pour un recueil de textes de l’auteur qui sera publié par la revue Ni patrie ni frontières).

 

Source : http://www.les7duquebec.com/non-classe/classe-ouvriere-ou-travailleurs-fragmentes/

Althusser et Lénine

Ni la nature ni l’histoire ne connaissent de miracles ; mais chaque tournant brusque de l’histoire, et notamment chaque révolution, offre une telle richesse de contenu, met en jeu des combinaisons si inattendues et si originales de formes de lutte et de rapports entre les forces en présence que, pour un esprit vulgaire, bien des choses doivent paraître miraculeuses.
Lénine, Lettres de loin

Lénine a bien une place fondatrice dans la trajectoire intellectuelle d’Althusser. Si les lecteurs du philosophe marxiste ont longtemps considéré que Lénine n’était rien d’autre qu’un prête-nom, Warren Montag tente ici au contraire de montrer le caractère inaugural des interventions d’Althusser sur Lénine. Par une lecture serrée de « Contradiction et surdétermination », Montag récapitule la dignité philosophique qu’Althusser est allé chercher dans la pensée politique de Lénine. Ces éléments de philosophie contenus dans des textes non philosophiques allaient s’inscrire au cœur de la lecture althussérienne de Spinoza, Machiavel, Rousseau : la rencontre de flux et de courants hétérogènes, la contradiction considérée comme multiple et complexe, le renouveau de la pensée dialectique des rapports de forces.

Le Lénine d’Althusser est un patchwork, un accolage de différents extraits, aussi bien de textes philosophiques (Matérialisme et empiriocriticisme, Cahiers philosophiques) que de textes politiques et pratiques (tout d’abord ses réflexions sur les révolutions de février et d’octobre 1917). On lui a prêté peu d’attention. Dans le monde anglophone (mais c’est à peine mieux dans le monde francophone) les essais où Althusser prend explicitement Lénine pour objet (non seulement Lénine devant Hegel, mais aussi Lénine et la philosophie) n’ont jamais été étudiés sérieusement, et ne sont que rarement cités, sous forme de notes ou de références, dans les traitements académiques d’Althusser. C’est plus frappant encore pour son utilisation plus extensive de Lénine, de celui de 1917-1921, dans Contradiction et surdétermination : la reprise des descriptions, par Lénine, de la situation conflictuelle qui a rendu la Révolution non seulement possible mais nécessaire, est parfois citée, mais comme matériau brut de théories ou réflexions philosophiques, et non comme exemple de cette réflexion elle-même. On prend souvent le Lénine de Contradiction et surdétermination comme le prête-nom ou le « tenant-lieu » de Mao, dont Althusser a légitimé le texte Sur la contradiction en le présentant non seulement comme la continuation des réflexions de Lénine sur les contradictions historiques, mais aussi comme une tentative de systématisation, mise en forme théorique de ce que Lénine aurait laissé à l’état pratique. Pour beaucoup de lecteurs d’Althusser, Lénine – ou plutôt l’un des nombreux Lénine utilisé à des fins aussi diverses qu’opposées –, demeurait toujours le prête-nom d’autres théoriciens ou philosophes politiques, de Machiavel et Spinoza jusqu’à Mao, comme si Lénine, pour des raisons qui restent à expliciter, ne pouvait faire à lui seul l’objet des réflexions d’Althusser.
Les significations de la figure de Lénine se compliquent avec la fascination d’Althusser pour ce qu’il appelle la stratégie philosophique – notion elle-même très léniniste. Très tôt dans sa carrière, Althusser a perçu tout à la fois les insuffisances du marxisme officiel et la difficulté de le transformer, ce qui l’a convaincu de l’inutilité d’un assaut frontal ou d’une confrontation directe. Au lieu d’un effort de transformation, il fallait une stratégie d’infiltration. Ainsi, lorsqu’Althusser a compris la façon dont Spinoza imitait ses ennemis pour les approcher, s’introduire dans la place et retourner leurs armes contre eux, il a indubitablement cherché à théoriser sa propre pratique de la philosophie pour faire comme Spinoza. Ainsi le Lénine d’Althusser n’apparaît pas seulement comme œuvre ou événement politique, mais comme une institution et une place infiltrée puis occupée, ses armes (concepts et méthodes d’analyse), étant retournées contre ses occupants « légitimes ». Il s’agit donc d’une analyse léniniste de la façon dont le mode d’analyse léniniste lui-même peut être investi, et mis au service d’institutions dont le rapport à l’ordre existant est difficilement perçu comme antagoniste. C’est à dire, un Lénine par-delà Lénine, pour reprendre une des figures de Negri.
En fait, le travail d’Althusser est marqué par une insistance sur la nécessité stratégique de l’imitation, de la dissimulation et de l’imposture qui est, avec la force, une vertu cardinale de la guerre selon Hobbes. Les critiques ont bien perçu cela lorsqu’il a été accusé de promouvoir un Spinoza déguisé en Marx, et, presque au même moment, de faire passer, dans la philosophie, un Marx déguisé en Spinoza. Mêmes les commentateurs favorables à Althusser ont fini par adopter un type de lecture qui a pris la forme de « en parlant d’X, il parle en fait d’Y », ce qui supposait qu’Althusser ne pouvait ou ne voulait pas parler directement d’Y, parce qu’il comprenait ce dernier comme faisant l’objet d’une sorte de répression ou d’exclusion, apportant une vérité que le monde n’était pas préparé à recevoir. Dans ces conditions, lire Althusser signifiait le traduire : X veut dire Y, et les théories X1, X2, X3 veulent dire Y1, Y2, Y3…
Cette lecture très straussienne d’Althusser n’est pas totalement fausse. Il est vrai, à propos de Lénine, que la correspondance d’Althusser – notamment dans les années cruciales 1962-1963, de « Contradiction et surdétermination » à « Sur le matérialisme dialectique » – paraît défendre l’idée qu’il cherchait à utiliser stratégiquement Lénine pour avancer des concepts et des notions face à un public peu disposé à les accepter, à moins que ces concepts et notions se réfèrent à l’autorité d’un Lénine. Comme si les idées les plus nouvelles, voire les plus subversives d’Althusser, avaient le plus besoin de se rattacher à une figure fondamentale. Mais c’est là ce qu’Althusser voulait faire, ou déclarait vouloir faire, et non ce qu’il a fait réellement. Si parler de Lénine n’était censé être qu’un prétexte, précédant voire occultant les débats qu’il devait simplement introduire, je dois dire que, dans ce cas au moins, le prétexte n’a pas atteint la fin pour laquelle il avait été introduit, et qu’il est devenu aussi important que ce qu’il était censé dissimuler. Si, comme il l’avouait lui-même et comme d’autres l’ont souligné, ses textes illustrent souvent, sinon obsessionnellement, une logique du prête-nom (Lénine pour Mao, Marx pour Spinoza, ou l’inverse), à des moments cruciaux cette logique se brise et cède la place à l’usurpation, à la confusion entre l’imité et l’imitateur, entre l’original et la copie. Ainsi, pour suivre Althusser dans ses constantes ruses et détours stratégiques et tactiques, dans son art de l’imposture philosophique et du déguisement, il faut entrer dans le cercle où chaque lieu-tenant tient lieu d’un autre tenant lieu, constituant une chaîne de substitution sans origine ni fin. Retenons ce point avant de nous embarquer dans le cercle infernal d’Althusser.
À la fin de 1962, et donc dans l’intervalle qui sépare Contradiction et surdétermination de Sur le matérialisme dialectique publié en 1963, Althusser écrivait à Franca Madonia qu’il avait lu Lénine pour répondre aux critiques de Contradiction et surdétermination : « Je lis, (ou relis) des textes théoriques de Lénine, sur la philosophie. Dieu, que c’est faible. Je vérifie une nouvelle fois que Lénine, incomparable clinicien politique, incomparable théoricien-pratique (au sens de la réflexion sur des situations concrètes, de la réflexion sur des problèmes historiques concrets) est un faible théoricien dès qu’il s’élève au-delà d’un certain degré d’abstraction » (Franca 22-XII-62). La faiblesse de Lénine ici, c’est qu’il demeure un « théoricien pratique » écrit Althusser, et que, si « incomparables » que puissent être ses « analyses concrètes », il ne peut s’élever au-delà du niveau pratique, vers le degré d’abstraction nécessaire à la théorie. Quelques phrases plus loin, Althusser ajoute que, lorsque Lénine fait ou pense faire de la théorie, « il ne fait que définir et énoncer des concepts pratiques, c’est-à-dire des concepts avec lesquels on mènera le combat au corps à corps, des concepts tactiques de défense immédiate, de combat rapproché, de “close-combat” comme on dit… alors que la vraie théorie suppose autre chose que ces concepts tactiques, mais des perspectives proprement et théoriques, et “stratégiques.” ». Il ne s’agit pas ici de la « pratique théorique », mais de son opposé, une théorie pratique, c’est-à-dire une pratique déguisée en théorie, et qui s’est subordonné ce qui est proprement théorique, ce dont l’abstraction philosophique a besoin, à des buts immédiats, tactiques, objectifs. Que Lénine soit pratiquement engagé aurait été nécessaire, mais ceci a maintenant des effets profondément négatifs sur « la tradition officielle de la philosophie marxiste ». La difficulté alors, à la fin de l’année 1962, n’était pas d’expliquer cela, « mais [de le] faire accepter ». Vouloir le faire risquait de provoquer des réactions défensives d’un « système qui n’est pas seulement d’ordre théorique, mais en même temps institutionnel, ou un stimulus déterminant une conduite. »

Je voudrais faire deux remarques au sujet d’une évaluation première de la relation de Lénine à la philosophie – une évaluation qui demeure néanmoins intéressante, sinon surprenante. Des critiques qui viseront moins explicitement Lénine réapparaîtront dans Sur le matérialisme dialectique, quelques mois plus tard. La première définition althussérienne de la philosophie cherche à protéger la philosophie (et sa relation privilégiée aux sciences), de la contamination par le politique – c’est-à-dire non seulement par les tentatives du PCF d’imposer une philosophie officielle à ses adhérents, mais aussi par le combat constitutif du politique lui-même. Il apparaît maintenant que cette première définition est une première « distance prise » d’avec les positions de Lénine. Pour libérer la philosophie des impératifs imposés par l’immédiateté des luttes – c’est-à-dire les perpétuels ajustements tactiques dans une guerre qui reporte la théorie, même la théorie marxiste, à une époque de paix qui n’arrivera jamais – Althusser doit l’amener à un niveau d’abstraction élevé bien au-delà du combat rapproché que Lénine n’avait pas hésité à engager sur le terrain de la philosophie elle-même, mais il est vrai que Lénine utilisait toutes les armes à sa disposition, dans une lutte dont on ne pouvait fixer à l’avance les limites. De la sorte, Althusser a éloigné la philosophie des exigences de la pratique politique en introduisant la distinction entre Théorie, « théorie », et théorie (minuscules). Althusser définit la théorie comme « une forme spécifique de la pratique », « théorie » (entre guillemets) comme « le système théorique déterminé d’une science réelle » c’est-à-dire les concepts par lesquels ce système reflète les résultats de sa propre pratique, et « Théorie » (majuscule) comme « la théorie générale, c’est-à-dire, la Théorie de la pratique en général, elle-même élaborée à partir de la Théorie des pratiques théoriques existantes (des sciences), qui transforment en « connaissances » (vérités scientifiques), les produits idéologiques des pratiques « empiriques » (l’activité concrète des hommes) existantes ». La volonté d’Althusser de conserver le terme « théorie », en le modifiant de façon seulement typographique et imprononçable, a pour effet (entre autres) d’unifier les différentes formes de théories dans une pyramide dont le sommet serait la Théorie, élevée par la majuscule et par sa généralité au-dessus des pratiques théoriques des sciences, qui sont elles-mêmes élevées par leurs pratiques au-dessus des produits idéologiques des pratiques empiriques ou des activités concrètes des hommes. La lettre à Madonia nous permet de comprendre à quel point la première définition qu’Althusser donne de la philosophie n’est pas simplement une déviation « théoriciste » (ou rationaliste) comme il le dira plus tard, mais que c’est une définition qui tend à dénier, non pas simplement son caractère politique, mais plus fondamentalement l’étendue de la participation de la philosophie aux luttes sociales et politiques.
2. Même si l’on sait qu’Althusser renoncera assez rapidement à la définition de la philosophie donnée dans Sur le dialectique matérialiste, définition qui ne devrait donc représenter qu’un premier moment de sa pensée, il faut quand même souligner qu’Althusser reprendra, seulement quelques années plus tard, exactement les mêmes propositions attribuées à Lénine, non comme exemples péjoratifs de la philosophie captive du politique, mais précisément comme la seule description exacte de ce que fait la philosophie, notamment lorsqu’elle renie sa dimension politique. Peut-on comprendre cette évolution d’Althusser comme une succession linéaire et cohérente de moments théoriques, sans rupture ni contradictions ? Ce serait faire d’Althusser l’exception à la règle selon laquelle il n’y a que des exceptions (« la grande loi de l’inégalité ne souffre aucune exception »), règle qui est la vie de la philosophie, évoluant par ses conflits internes et les contradictions qui l’animent, contradictions elles-mêmes imposées par la situation de la philosophie dans les luttes qui traversent toute vie sociale. « Lénine » doit donc être compris comme le nom de la contradiction propre à la réflexion d’Althusser sur la contradiction, la structure inhérente à sa déviation perpétuelle et à son éloignement de la contradiction elle-même. La lutte pour ou contre Lénine est une lutte occultée par l’effort manifeste d’Althusser de ne pas critiquer ouvertement Lénine dans ses textes publiés, effort manifeste parce qu’on ne sait jamais si son Lénine est Lénine et non un prête-nom ou le substitut d’une autre figure (individuelle ou collective), ni si son analyse est positive ou non. Cette obscurité est intérieure à Althusser et à son projet, l’effet plutôt que la cause de sa conflictualité : elle peut donc être dite constitutive.
Pour expérimenter ces hypothèses, nous devons les saisir, ou saisir les phénomènes dont il s’agit, à « l’état pratique », qui est ici la forme discursive qu’ils prennent dans les textes d’Althusser. Commençons par le Lénine de Contradiction et surdétermination, pour voir s’il est vraiment ce simple praticien (ou « clinicien », dans l’expression cinglante d’Althusser), qui diagnostique et traite les contradictions de la situation courante et de la conjoncture, son propre présent donc, sans le connaître par ses causes ni produire une théorie générale de la contradiction historique. Il faut rappeler ici que les critiques adressées en 1962 à Althusser – notamment contre sa conception pluraliste, « hyperempirique » du tout social qui rendait son unité impensable et jetait par-dessus bord le moteur de l’histoire : la contradiction entre forces et rapports de production – ces critiques portaient en fait, bien qu’aucune des parties prenantes ne l’avouaient, moins sur ce qu’Althusser lui-même avait écrit que sur les citations de Lénine, au premier chef celles des Lettres de loin. C’était comme si, au travers des critiques que les communistes adressaient à Althusser, la philosophie communiste officielle, censée avoir été fondée par Lénine, se défendait contre les paroles de Lénine lui-même :
« Si la révolution a triomphé si vite et – en apparence, pour qui se contente d’un coup d’œil superficiel – d’une manière si radicale, c’est uniquement parce que, en raison d’une situation historique d’une extrême originalité, des courants absolument différents, des intérêts de classe absolument hétérogènes, des tendances politiques et sociales absolument opposées se sont fondus avec une « cohésion » remarquable. »
Il n’est guère surprenant que Lénine lui-même se soit efforcé de souligner auprès de ses camarades et alliés potentiels l’inadéquation totale de cette idée, centrale pour la théorie et la pratique de la Seconde internationale, que l’apparente diversité de ce moment historique pouvait être comprise comme diverses manifestations de la même contradiction centrale, non encore mûrie jusqu’à la révolution. Pour Althusser, si Lénine a souligné l’absolue hétérogénéité et la différence des courants dont la conjonction a été explosive, c’était en raison du besoin d’extraire les forces révolutionnaires d’un héritage philosophique sédimenté en dogme, et pour construire une théorie pouvant guider l’action en rendant intelligible l’équilibre des forces et la concaténation des antagonismes dans laquelle les bolchéviques devaient intervenir avec une précision chirurgicale. Les citations de Lénine servaient néanmoins en même temps à rejeter la culture théorique des institutions communistes officielles de l’Europe occidentale de 1962, avec leur penchant à imiter la social-démocratie à laquelle Lénine s’était opposé à l’aube du XXe siècle. Althusser, en reprenant ces passages clefs, habituellement oubliés par les philosophes officiels, voulait surtout utiliser son Lénine contre la figure mythique de l’hagiographie communiste, citant texte contre texte, pour mettre en question non seulement l’erreur théorique découlant de l’idée d’une « contradiction historique simple », mais aussi ses effets pratiques. L’attaque de la forteresse théorico-politique n’était pas sans risque, Althusser s’est retrouvé dans un abyme nommé le « concept marxiste de la contradiction », un abyme devant lequel « le développement philosophique du marxisme » avait dû s’arrêter.
Il n’y a pas cependant, comme il le disait lui-même, de « coin vide en philosophie », et dans une note Althusser présentait le texte de Mao, Sur la contradiction, comme une théorie de la contradiction historique qui s’opposait en son essence à la conception hégélienne tel qu’il la décrivait. Dans le texte de Mao, la loi du développement égal ou inégal trouble les catégories de la dialectique hégélienne, tout d’abord l’idée d’une contradiction simple, dont les termes opposés sont identiques, dont les aspects de la totalité historique seraient le phénomène, et qui seraient donc le centre dont tout jaillirait. Mao commençait son entreprise de décentration en important l’inégalité au cœur de la contradiction, déclarant ses termes inégaux, avec un aspect principal et un aspect secondaire, et donc une relation inégale de l’un à l’autre. Sa matérialisation de la contradiction – qui restait nécessairement chez Hegel spirituelle – comme une contradiction entre forces, entre bourgeoisie et prolétariat, pouvait paraître grossière par certains côtés, mais la contradiction ne pouvait plus être comprise comme identité des opposés fusionnant en un troisième terme. L’équilibre ou l’égalité entre eux pouvait être un effet momentané de leur inégalité, ou, plus précisément, de leur antagonisme effectif lorsqu’ils se rencontraient sur le champ de bataille.
Une contradiction ainsi comprise ne pouvait se produire ou se reproduire dans le phénomène dont elle était l’essence. La contradiction centrale n’était pas seulement troublée ou perturbée, mais déplacée, laissant le centre vide, et permettant ainsi le remplacement continu d’une contradiction par une autre. Un se divisait en deux. À chaque moment il y avait une contradiction principale et un ensemble de contradictions secondaires. De plus les relations déterminées entre les différents côtés de la contradiction principale elle-même changeaient constamment : déterminés par l’interaction entre les contradictions contenues dans une situation particulière, les opposés en conflits dans chaque contradiction n’étaient pas nécessairement antagoniques, c’est-à-dire engagés dans un conflit irréversible. Parce que tout est contradictoire, toute contradiction n’est pas antagonique ou explosive. Tout comme pour Lénine, l’objectif immédiat de Mao était d’éloigner le parti du dogmatisme pour le conduire vers une théorie capable de guider son action. Les dogmatiques de 1935-1937 ont violemment rejeté la position défendue par Mao, qui soutenait que leur lutte ne pouvait progresser qu’en s’unissant, en un front patriotique et anti-impérialiste, avec le Kuomintang, parti de la « bourgeoisie nationale », qui avait mené une guerre implacable contre le parti communiste et l’armée rouge. La réponse de Mao consistait en cette théorie de la contradiction, qui la déstabilisait, mettait en mouvement une multiplicité de contradictions, chacune pouvant devenir, selon la conjoncture, la contradiction principale, les autres restant alors secondaires. De même, seule une analyse concrète de la situation concrète pouvait apprendre au parti de quelles contradictions se composaient les forces installées dans un conflit et quelles étaient, de façon temporaire ou non, les contradictions non antagoniques susceptibles d’être momentanément unifiées.
La note d’Althusser, tout en reconnaissant que la contradiction de Mao « apparaît sous un jour étranger à la perspective hégélienne », concluait en exposant comme un paradoxe ses deux faiblesses : elle demeurait à la fois « descriptive » et « abstraite ». En fait, l’exposé de Mao sur la contradiction pouvait très bien être compris comme le parfait exemple de ce qu’Althusser condamnait en Lénine : la construction d’un concept tactique, ou l’élaboration de concepts dont l’apparition et la fonction demeuraient fondamentalement pratiques. En l’occurrence amener la direction du Parti communiste chinois à s’unir avec le Kuomintang contre l’impérialisme japonais. Ces distinctions entre contradictions primaires et secondaires, antagoniques et non antagoniques, étaient-elles séparables des luttes que Mao avait décrites grâce à elles ? Pouvaient-elles atteindre le niveau de généralité propre à la théorie dont parlait Althusser dans sa lettre à Madonia ?
Tout en ne s’élevant pas au-dessus de la description, la théorie de Mao, « à certains égards », et « en partie », est « abstraite », présentant la question de la contradiction en des termes qui semblaient prétendre atteindre une théorie générale de la dialectique de l’histoire et non rester une particularité de la théorie marxiste de la contradiction. Althusser souligne l’incompatibilité apparente parmi des éléments de sa critique de Mao, mais n’a jamais fait l’effort de la résoudre ni de l’expliquer. Son bref résumé de De la contradiction est cependant très éloquent. Dans une courte note, il réduit la théorie de l’ensemble de relations à trois oppositions binaires : « contradiction principale et contradiction secondaire : aspect principal et aspect secondaire de la contradiction ; contradictions antagonistes et non-antagoniste », commandés tous deux par « la loi de l’inégalité de développement des contradictions ». La reprise de Mao par Althusser devient ainsi une théorie structuraliste, voire formelle, de la contradiction, dans laquelle l’histoire est invariablement présente à elle-même sous la forme invariante de chaque aspect de la contradiction. Un moment historique donné ne peut être compris que comme l’actualisation de cet ensemble de formes possibles : primaire ou secondaire (qu’il s’agisse de la contradiction ou de ses aspects), antagonique ou non antagonique. Toute l’histoire peut être lue grâce à la grille de ces oppositions qui rendrait seule cohérente et intelligible une conjoncture particulière. Cette grille peut s’appliquer indifféremment à toute époque, mode de production ou formation sociale, et offre donc un type de théorie qu’on peut apprendre par cœur et aisément appliquer, malgré les déclarations de Mao. Un tel système n’est pas une théorie de la contradiction comme identité spirituelle d’opposés dont l’essence pénètre le monde matériel, identité qui n’est jamais que la forme de réconciliation précédant l’époque où nous verrons tout clairement. Mais il est un système constitué par l’assignation de rôles ou positions déterminés par son inégalité et sa dissymétrie.
Personne n’a mieux compris ce qu’impliquait la lecture d’Althusser qu’Alain Badiou, une dizaine d’années plus tard. Dans sa très anti-althussérienne Théorie de la contradiction (1975), il rapporte l’un à l’autre les silences de la brève note dans laquelle Althusser décrit précisément la théorie de Mao, puis son rejet immédiat dans le résumé que fait Althusser de Sur la contradiction. Comme s’il s’adressait à la cantonade, répondant à une objection jamais formulée, Badiou prend bien garde de prévenir son lecteur que la théorie de Mao n’a pas à être lue comme une répartition logiquement prédéterminée des parties concurrentes, comme si lire Mao en France dans les années 1960 était traduire une théorie de la contradiction en un ordre synchronique des places et des rôles, quelque chose comme une syntaxe de l’histoire. Elle devrait être plutôt lue comme une théorie des forces : « la pensée de la contradiction ne consiste pas à redoubler le système des places par une estimation structurale (combinatoire) des forces. Le processus est essentiellement dissymétrique, d’une dissymétrie non schématisable, parce qu’elle est qualitative » (93). Ce qui dans la théorie de Mao ne sert pas à développer la théorie marxiste de la contradiction, et risque même de la ramener en arrière par sa ressemblance apparente avec le structuralisme ou les sciences sociales, est en fait utile pour repousser les attaques (provenant tout d’abord du camp marxiste) contre le « pluralisme » ou « l’hyper empirisme » de la notion althussérienne de contradiction surdéterminée.
Althusser se sert donc de la théorie de Mao sur la contradiction d’une double manière : elle fournit une alternative « officielle » à – sinon une critique de – la simplicité de la notion hégélienne de contradiction, et elle permet de complexifier cette simplicité, d’insister sur l’irréductible complexité et l’hétérogénéité de la contradiction, sans sombrer immédiatement dans ce qu’Althusser lui-même appellera plus tard le règne de l’aléatoire. La brève note de Contradiction et surdétermination sert en un sens à présenter Lénine, bien que précédant Mao chronologiquement, comme s’il était son successeur dans le temps de la théorie, et plus particulièrement de la théorie de la contradiction. Ici se divise en deux la forme de la contradiction hégélienne, ce qu’Althusser appelle, avec une certaine audace, sa simplicité, simplicité qui survit à sa transposition matérialiste, comme contradiction entre forces et rapports de production, devenant le moteur et le centre de l’histoire, de sorte que toutes les autres contradictions n’en soient que le phénomène et puissent se réduire à cette contradiction centrale. Mao prend ses distances avec Hegel en montrant que la simplicité d’une seule et belle contradiction, comprise comme identité des opposés, n’est elle-même que l’effet conjoint d’un ensemble d’oppositions dont les termes ne peuvent être compris comme identiques mais comme inégaux et dissemblables : principales et secondaires, contradiction et antagonismes, antagoniques et non-antagoniques…
Lorsqu’Althusser se retourne vers Lénine, le fondateur principal de la tradition officielle à laquelle il espère échapper subrepticement, pour « tenter de réfléchir un instant sur le concept marxiste de la contradiction », il le fait dit-il à ses « risques et périls ». Quel risque y a-t-il à se (re)tourner ainsi vers Lénine, figure des plus importantes dans l’appareil du parti, pour reprendre une expression d’Althusser en 1967, considéré comme n’étant pas philosophe, ignoré, sinon méprisé par les philosophes, y compris les philosophes marxistes toutes tendances confondues, à commencer par Althusser lui-même selon son propre témoignage ? La suite du texte montre que le péril ne consiste pas dans le fait de critiquer Lénine, en lui reprochant de ne pas avoir été le philosophe qu’il n’a pas été mais aurait dû être, mais dans le fait de réfléchir sur les propres réflexions de Lénine concernant la nature exacte des contradictions qui ont produit ou déterminé la Révolution de 1917. C’est ce qu’Althusser appelle une « aventure philosophique » : laisser de côté les « morceaux choisis », et suivre le texte de Lénine à la lettre près, sans prétendre savoir à l’avance où il pourra nous conduire, comme un explorateur s’avance dans un monde inconnu. Le risque qu’il y a à lire Lénine est précisément d’entrer dans un monde inconnu, un monde que nous ne connaissons pas comme inconnu, que nous prétendions avoir connu sans avoir pu savoir que nous ne le connaissions pas avant d’en venir finalement à faire l’expérience d’une sorte d’étrangeté [unheimlichkeit] philosophique. Si nous nous mettons à suivre Althusser comme il suit Lénine, nous nous demanderons qui est celui qu’Althusser, tout au long du chemin, vise silencieusement comme un chasseur suit une piste, et il faudra bien nous demander si quelque chose dans les réflexions de Lénine ressemble ou non à ce que nous avons plus ou moins compris comme étant la contradiction.
La discussion par Althusser de la théorie marxiste de la contradiction ne commence pas par un rapide rappel des abstractions théoriques requises pour l’analyse, mais justement dans le royaume de la pratique, à ce niveau que Lénine a tant de mal à dépasser. Il ne s’agit pas en fait du domaine de la pratique, mais plus précisément du domaine du combat. Se référant à Machiavel (L’art de la guerre) et aux deux traités de Vauban (Traité de l’attaque des places et Traité de la défense des places), Althusser souligne que Lénine, qui n’a pas eu d’autre choix que de maîtriser les arts de l’attaque et de la défense, de l’avance et du retrait, a appris que la stratégie commençait avec la capacité de découvrir « le point faible, le maillon faible ou le défaut » de chaque système de défense ou d’attaque. Parce que cette théorie a été manifestement bénéfique à Lénine pour déterminer la tactique permettant de mener à bien et défendre la révolution, Althusser souligne que la théorie du maillon faible permet aussi d’expliquer le fait, l’événement révolutionnaire. Certes, la Russie était le maillon faible des États impérialistes, politiquement attardée et peu préparée à la guerre dans laquelle elle s’était engagée en confiance. La guerre imposa d’énormes souffrances aux combattants ainsi qu’aux autres, mais il a été démontré qu’elle n’était pas l’origine de la faiblesse du maillon faible. Cette faiblesse résultait d’un trait spécifique : « l’accumulation et l’exaspération de toutes les contradictions historiques alors possibles en un seul état » (PM 94). Comme pour souligner l’importance de cette proposition, Althusser répète une page plus loin : « l’ accumulation et l’exaspération de toutes les contradictions historiques ». Il paraît impossible d’énumérer l’ensemble de ces contradictions, comme si leur nombre excédait l’espace de l’argumentation et recouvrait l’ensemble des conditions de possibilités de la révolution russe. En fait le nombre seul de ces contradictions est moins important que leur addition ou agrégation (Althusser emploie le verbe « accumuler » ou « cumuler »), qu’Althusser relie à l’exaspération de ces contradictions comme si l’intensité des forces opposées croissait lorsqu’elles sont ajoutées les unes aux autres.
Althusser paraît à certains moments proposer une théorie purement quantitative de la contradiction, de sorte que chaque contradiction soit équivalente et commensurable à n’importe quelle autre, qu’elle puisse être ajoutée ou soustraite, multipliée et divisée. Mais il cite Lénine pour réintroduire un élément d’incommensurabilité propre à toute situation révolutionnaire. Lénine souligne qu’aux contradictions accumulées – qui prennent plutôt ici l’allure d’une addition que d’une conjonction ou d’une rencontre mêlant des choses dissemblables – il faut ajouter « des événements, d’autres circonstances “exceptionnelles,” inintelligibles en dehors de cet “enchevêtrement” des contradictions intérieure et extérieure de la Russie » (95). Ici « enchevêtrement » reprend et qualifie plus précisément et spécifiquement le sens de l’accumulation pour décrire comment un grand nombre de contradictions s’ajoutent et fusionnent ensemble, sans pour autant perdre leur singularité, et produisent un effet par leur proximité. Mais pour que l’effet soit une révolution, ou une rupture comme le dira Althusser, avec le système existant, à la fois interne et externe à la Russie, il faut qu’en plus des contradictions entre forces opposées se rencontrent « des événements et des circonstances exceptionnelles », exactement ce que Lénine considérait comme si rare, au point d’être miraculeux.
Le Lénine d’Althusser est donc bien loin de Hegel, bien loin de la notion d’une contradiction historique et de son phénomène, comme il est loin d’assigner des places hiérarchisées aux contradictions d’un moment historique donné. Seul un concept emprunté à Freud, un concept pratique, adapté comme une sorte d’arme à une lutte contre la théorie mais aussi nécessaire à la lutte à l’intérieur de la théorie, permet à Althusser, non pas de compléter la description de Lénine la théorie qui lui manque, mais de lire dans cette description la théorie qu’il a déjà. La théorie freudienne de la surdétermination ne fait ni plus ni moins que rendre visible les termes et concepts de la théorie de la contradiction de Lénine, mieux comprise comme enchevêtrement de fils, nœud par lequel seulement la contradiction centrale du capital et du travail peut être mise en mouvement, « activée ». L’enchevêtrement permet à « une accumulation de “circonstances” et de “courants” telle que, qu’elle qu’en soit l’origine et le sens (et nombre d’entre eux sont nécessairement, par leur origine et par leur sens, paradoxalement étrangers, voire “absolument opposés” à la révolution),” de se fondre “en une unité de rupture” »(PM 98). C’est la lecture althussérienne de ce remarquable passage des Lettres de loin :
Si la révolution a triomphé si vite et – en apparence, pour qui se contente d’un coup d’œil superficiel – d’ une manière si radicale, c’est uniquement parce que, en raison d’une situation historique d’une extrême originalité, des courants absolument différents, des intérêts de classe absolument hétérogènes, des tendances politiques et sociales absolument opposées se sont fondus avec une “cohésion” remarquable.
Dire que la contradiction centrale du capitalisme doit être « activée » comme contradiction signifie qu’elle n’existe pas avant ou en dehors de la conjonction de « courants » et « tendances » absolument différents, incommensurables et hétérogènes, qui ne sont ni « éléments » stables ni forces, mais mouvements, tendances et flux dont l’unité ou la fusion constitue l’unité de rupture qui est, in actu, comme la combinaison spécifique inconnue à l’avance pouvant seule produire une fission historique. Le fait qu’Althusser reviendra ultérieurement à ces thèmes sous la bannière du matérialisme aléatoire ne nous contraint pas à faire de ses réflexions de 1962 une prolepse ou anticipation, comme si les derniers devaient être supérieurs aux premiers. En défendant Lénine, plutôt contre les critiques qu’il prononcera lui-même dans sa correspondance, contre Mury et les autres, contre précisément le fait que les analyses de Lénine ne soient rien d’autre qu’une liste ou un inventaire de différents facteurs sans qu’ils puissent s’inscrire dans une logique décrivant leur fonction, Althusser prononce une phrase dont il n’était pas prêt à préciser pleinement le sens en 1963 et qu’il évitera plus tard : Lénine est le théoricien de « la structure de la conjoncture ».
Une dizaine d’années plus tard, le nom de Lénine cédera la place à celui de Machiavel, ou d’autres philosophes de la conjoncture, mais non sans que les concepts pratiques de Lénine fonctionnent dans la philosophie elle-même. Lorsqu’il invoque Lénine contre les prétentions des philosophes à théoriser la théorie ou administrer les conflits, Althusser semble confiner les philosophes à la non-existence du « rien philosophique », pure immanence d’une ligne « qui n’est même pas une ligne, pas même une trace, mais le simple fait de se démarquer, donc le vide d’une distance prise ». La conjoncture pense elle-même sa conflictualité et sa dispersion, comme si la philosophie n’était que la ligne délimitant les conflits et leur enchevêtrement, la rationalité réfléchissant sur ces conflits ou produisant des effets de réflexion seulement dans la mesure où elle réfléchit sur le nœud de la conjoncture, surface plane dont elle est l’autre versant. Dans les premiers textes d’Althusser et au début de son aventure philosophique, c’est Lénine qui lui a montré la route, Lénine connu comme dogmatique, qui s’est paradoxalement abandonné lui-même à l’enchevêtrement de la conjoncture, dans laquelle en un certain sens Lénine a disparu. Qu’Althusser n’ait pu le suivre qu’une partie du chemin n’était certainement qu’un effet de la conjoncture dans laquelle la force de sa pensée variait selon le pouvoir d’agir.
Traduit de l’anglais par Luc Vincenti. Ce texte a d’abord été prononcé au colloque annuel du séminaire « Penser la transformation » à l’Université Montpellier 3, le lundi 27 mai 2013 : « Pour Althusser ».

Publié sur le site de Période est une revue en ligne de théorie marxiste.

 

Source:  https://www.cahiersdusocialisme.org/16683-2/

Gramsci et le problème du parti

 

Tout au long du 20e siècle, le problème du parti révolutionnaire a été central pour les mouvements d’émancipation, en particulier pour les différents courants s’inscrivant dans la filiation de Lénine (mais aussi pour les courants qui contestaient la nécessité d’un tel parti).

Si le retour de la critique sociale a remis à l’ordre du jour la nécessité d’une rupture avec le capitalisme, la « forme-parti » a été décrétée en crise, sinon en état de mort clinique, et le débat associant la stratégie révolutionnaire à la construction d’un parti a été clos sans que l’on interroge véritablement le vide ainsi laissé.

Dans ce contexte, la référence omniprésente à Gramsci – qui s’inscrivait lui-même dans la tradition léniniste – s’est payée de l’oubli de son élaboration concernant le parti révolutionnaire, pourtant centrale dans sa pensée, au profit d’une vision réductrice de Gramsci comme penseur de l’hégémonie culturelle (contre un Lénine qui aurait, dit-on, méconnu cet aspect).

C’est cette pensée gramscienne du parti que restitue Yohann Douet dans cet article, tout en discutant les grands problèmes et les impasses possibles qui lui sont associés, et en la situant dans les débats contemporains relatifs à la politique d’émancipation.

 

Dans le 13ème des Cahiers de prison, Gramsci caractérise le Parti communiste comme un « Prince moderne ». Comme le Prince de Machiavel, il a pour but de fonder un « nouveau type d’État »[1]. Sa tâche ne s’arrête pourtant pas là, et l’analogie est limitée, car l’État prolétarien qu’il s’agit d’établir n’est pas une fin en soi. Au contraire, cet État est censé mettre fin à la société de classe, et s’abolir ainsi lui-même en tant qu’État, puisque tout État est lié au conflit de classe. Cette abolition doit correspondre, en termes gramsciens, au passage d’un pouvoir qui repose en dernière instance sur la « coercition »[2] à une « société réglée » où l’auto-gouvernement devient la règle. On est donc loin de l’exhortation machiavélienne à « mantenere lo Stato »[3]. Autrement dit, la révolution prolétarienne doit aboutir à un État paradoxal : Lénine parle ainsi d’un État « non État »[4] ou d’un « demi-État »[5] .

Le Parti révolutionnaire est nécessairement contaminé par ce caractère paradoxal, puisqu’il est censé représenter le prolétariat, classe dont l’intérêt historique est le dépassement de toute scission des sociétés humaines en classes. S’il remplit parfaitement son rôle, le Parti est donc voué à disparaître. Gramsci l’affirme explicitement dans le 4ème Cahier : « parce que chaque parti n’est qu’une nomenclature[6] de classe, il est évident que pour le parti qui se propose d’annuler la division en classes, la perfection et l’accomplissement consistent dans le fait de ne plus exister parce que n’existeront plus les classes et donc leurs expressions ». La fin du Parti – son objectif ultime – est sa propre fin – sa disparition.

Afin de produire cette fin paradoxale, le parti doit mettre en œuvre des moyens qui semblent la contredire. Pour fonder un nouvel d’État, c’est-à-dire faire une révolution, le Parti doit lutter contre l’État existant. Il est par là conduit à adopter une organisation centralisée, disciplinée, voire militarisée, qui le rapproche dangereusement de ce qu’il combat. Il doit accepter ce que Gramsci considère être le « fait primordial, irréductible » sur lequel sont fondés la science et l’art politique[7], c’est-à-dire la distinction entre dirigeant-e-s et dirigé-e-s, gouvernant-e-s et gouverné-es. Mais d’un autre côté, il veut précisément abolir cette distinction. La tension entre la fin à atteindre et les moyens mis en œuvre est encore accentuée dans la mesure où l’organisation centralisée et dirigiste risque toujours d’acquérir le statut, non plus d’un simple moyen, mais de la fin véritable : dans ce cas le Parti n’a pas d’autre horizon que sa propre perpétuation dans l’existence, et reconduit finalement la domination, bien que sous une autre forme.

Examinée plus précisément, cette tension entre l’organisation et la tâche qu’elle est censée accomplir nous permettra d’affirmer que le Parti révolutionnaire peut, pour Gramsci, être conçu comme une contradiction en acte. Cette dernière ne peut être gérée et régulée que si la direction consciente du Parti entre dans une relation dialectique avec la base, ce terme désignant à la fois les militant-e-s de base officiellement membres du Parti et la base sociale de ce dernier, c’est-à-dire la ou les classes qu’il représente. On trouve dans les Cahiers de prison et dans certains écrits politiques pré-carcéraux des indications plus concrètes concernant les conditions de possibilité d’une telle dialectique. Pourtant, il nous faudra examiner les limites de cette solution au problème du Parti : elle est incomplète en ce qu’elle ignore différentes garanties de démocratie interne, et elle repose sur des présupposés menacés d’anachronisme.

 

Direction et émancipation

1.Le modèle dirigiste

Gramsci s’inscrit sans conteste dans la filiation de Lénine. Il concrétise sa pensée sur certains points et s’en écarte sur d’autres, mais elle reste néanmoins à l’horizon de ses réflexions. Bien que la pensée de Lénine – de même que la lecture qu’en propose Gramsci – soit aux antipodes du

« marxisme-léninisme » de Zinoviev et de Staline[8], et soit donc loin de pouvoir être réduit à un pur dirigisme et autoritarisme dogmatique, il est clair que Gramsci tire de la théorie et de la pratique politique de l’auteur de Que faire ? l’idée que le parti doit être centralisé et doté d’une direction ferme. Plusieurs raisons justifient cela.

Tout d’abord il est le principal facteur d’unification des masses ; or, pour triompher dans la lutte des classes, l’unité est requise ; puisqu’elle ne viendra pas d’une logiquement purement immanente aux masses elles-mêmes, le Parti devra être monolithique. De plus, dans le temps court de l’action politique, il est nécessaire de posséder un ensemble réduit de dirigeant-e-s efficaces, puisque eux seuls peuvent agir et réagir très rapidement et saisir les occasions opportunes, comme le fit la direction du parti bolchevik lors des journées d’Octobre[9]. Enfin, conformément à la conception développée par Lénine, dans Que faire ? en particulier, seul un parti constitué de « révolutionnaires professionnels » et bien formés peut mener une véritable lutte de classes politique, dirigée contre l’État en place et la société de classe dans son ensemble, et non un ensemble de luttes partielles et restreintes à un niveau principalement économique.

Gramsci utilise une métaphore militaire pour exposer sa conception hiérarchisée et dirigiste de l’organisation. On peut penser cette dernière comme constituée de trois éléments : la base militante est comparable à masse de soldats obéissants et disciplinés ; ils n’acquièrent leur efficace que s’ils sont organisés par un élément intermédiaire ; et ces deux premiers niveaux sont subordonnés à un troisième, celui des « capitaines ». Ce dernier niveau

« centralise au niveau national, rend efficace et puissant un ensemble de forces qui, laissées à elles-mêmes, compteraient pour zéro ou à peine plus ; cet élément est doté d’une haute force de cohésion, de centralisation et de discipline, et aussi (…) d’invention (si on entend invention dans un certain sens, selon certaines lignes de force, certaines perspectives, certaines prémisses aussi). (…) A lui seul cet élément (…) formerait plus que le premier élément considéré »[10].

L’une des tâches fondamentales de ces dirigeant-e-s consiste à former d’autres dirigeant-e-s et à préparer ainsi leur succession, au cas où ils viendraient à disparaître (notamment en étant emprisonnés, comme Gramsci lui-même). Les exigences organisationnelles font donc peser le risque d’un renversement des moyens et des fins, dans la mesure où la pérennisation de l’organisation (sous la forme de la succession des dirigeant-e-s) devient l’un des buts principaux de cette même organisation.

2.  La dimension culturelle de l’activité partidaire

Pourtant le rôle du Parti ne se réduit pas à une fonction de direction et d’organisation politicomilitaire. Il doit également, et peut-être avant tout, remplir un rôle éducateur et intellectuel. Ce qui importe le plus dans un parti « c’est sa fonction, qui est de diriger et d’organiser, c’est-à-dire une fonction éducative, c’est-à-dire intellectuelle »[11].

Son travail politique doit être coextensif à un effort pour élaborer, développer et diffuser auprès des masses une nouvelle « conception du monde ». Celle-ci devra reposer sur philosophie concrète et vivante, qui pourra organiser les masses, et aller jusqu’à changer leur mode de vie. Il s’agit bien entendu de la « philosophie de la praxis », du marxisme comme théorie vivante et agissante. Le Parti, comme « intellectuel collectif »[12], devra donc mettre en œuvre une « réforme intellectuelle et morale » qui renforce l’autonomie et l’auto-activité des masses populaires, et les détache de la domination bourgeoise. En ce sens, l’action éducatrice du Parti a incontestablement des effets directement politiques.

La nécessité de cette dimension culturelle de l’activité du Parti indique clairement les limites du paradigme dirigiste et hiérarchique. La « diffusion, par un centre homogène, d’une façon homogène de penser et d’agir »[13] est incompatible avec une relation unilatérale, de commandement quasimilitaire, qui irait du sommet vers la base. L’éducation des masses dont parle Gramci ne peut pas être une pure inculcation, mais doit prendre en compte l’adhésion et le consentement de ceux à qui elle s’adresse.

Ce qui est vrai pour la diffusion d’une nouvelle conception du monde, l’est d’autant plus dans le cas de son élaboration. Les théories véritablement révolutionnaires naissent de l’éducation réciproque des intellectuels et des masses. Les intellectuels organiques du prolétariat ne peuvent les produire que parce que leur savoir se nourrit d’une compréhension des masses, qui n’est elle-même possible que parce qu’ils sentent leurs émotions et leurs passions les plus profondes[14]. On comprend alors que le rapport entre le parti et les masses, de même que le rapport entre les dirigeant-e-s et les militant-e-s, ne peut être unilatéral et doit laisser place à une dimension de réciprocité, à une certaine dialectique. En outre, l’émancipation intellectuelle des classes subalternes ne peut pas attendre la victoire de la révolution prolétarienne mais est déjà appelée par l’activité quotidienne du Parti.

3. La préfiguration de l’émancipation

Comme le montre la politique culturelle, le Parti doit déjà réaliser, ici et maintenant, l’émancipation qu’il a pour but de produire dans la société dans son ensemble. En un sens, le parti doit être l’image de la société qu’il veut produire. Autrement dit, il doit mener une politique préfigurative. Il n’est pas qu’un outil permettant de produire le communisme, il est censé être un « îlot de communisme »[15] réellement existant. Il n’est pas seulement l’agent permettant d’actualiser un possible dans l’avenir – la révolution prolétarienne – mais également une actualisation partielle de ce possible au présent. C’est ce que Gramsci semble lui-même affirmer, au moment précis où il introduit sa célèbre analogie avec le Prince machiavélien :

« Le Prince moderne (…) ne peut être qu’un organisme, un élément complexe de société dans lequel a commencé à se concrétiser une volonté collective qui s’est reconnue et affirmée en partie dans l’action. Cet organisme est déjà donné par le développement historique, et c’est le parti politique, première cellule dans laquelle se concentrent des germes de volonté collective qui tendent à devenir universels et totaux »[16].

Le Parti révolutionnaire semble donc incarner, préfigurer, son propre objectif, qui consiste à unifier en une volonté collective des volontés partielles des classes subalternes. D’un côté, cet objectif est pour lui un moyen de réaliser sa tâche ultime : il faut unifier le prolétariat, et même les masses populaires en général sous l’hégémonie du prolétariat (le prolétariat et ses alliés potentiels comme la paysannerie, la petite bourgeoisie, etc.), afin de renverser la dictature bourgeoise et d’instaurer le socialisme. En ce sens, le Parti est l’organisateur d’une volonté collective nationale-populaire et, en même temps, « l’expression active et opérante »[17] de celle-ci.

Mais d’un autre côté, on peut également considérer que cet objectif est la fin dernière du Parti, à savoir l’instauration du communisme. En effet, on ne pourra aboutir à une volonté collective totale et universelle que si l’État et l’idéologie bourgeoises ne fragmentent plus les masses populaires, et si les contradictions économiques (comme celles inhérentes au mode de production capitaliste) ne déchirent plus l’humanité. Ce n’est que sur la base d’une organisation économique non conflictuelle, et après avoir éliminé les appareils politiques des classes dominantes, que l’on peut espérer véritablement réconcilier l’humanité avec elle-même. Par conséquent, dire que le Parti constitue la première cellule d’une volonté unifiée, c’est dire qu’en lui se trouve déjà réalisée – partiellement et uniquement en germe, bien entendu – la tâche qui le définit.

La solution du problème initial semble s’éloigner à mesure qu’on le formule plus précisément. Dès le départ le Parti est caractérisé par son objectif paradoxal, en ce qu’il implique sa propre abolition. Sa fin est en elle-même un problème. Mais ce problème se complique lorsqu’on examine les moyens de la réaliser.

Pour produire ce résultat, les moyens les plus efficaces d’un point de vue politico-militaire semblent être liés à un renforcement des aspects hiérarchiques et autoritaires de l’organisation : cette dernière risque alors de n’agir que dans le seul objectif de se reproduire, et donc pérenniser la séparation entre dirigeant-e-s et dirigé-e-s.

D’un point de vue culturel et idéologique, le Parti se doit de prendre des initiatives, de développer une conception du monde cohérente et de la diffuser le plus efficacement possible. Une telle politique a nécessairement des aspects centralisés et hiérarchisés, et reconduit en partie la division entre les intellectuels et les autres militant-e-s. Elle doit être beaucoup plus souple que ce que le modèle militaire laissait penser. Il faut donc comprendre comment le Parti peut se caractériser à la fois par une direction extrêmement ferme, sans pour autant sacrifier la relation souple et profonde qu’il entretient les masses.

Le problème peut être formulé à un troisième niveau, si l’on considère que l’un des moyens requis pour produire la fin visée est la préfiguration de celle-ci : le Parti, dans sa forme organisationnelle elle-même, doit être l’anticipation réellement existante de l’émancipation possible. Lorsqu’il défendait cette idée, Gramsci n’évoquait que l’unification des volontés, ce qui limitait en apparence la difficulté de sa thèse. Mais l’objectif ultime du Parti n’est pas une « unification » des volontés comprise en un sens faible, sur le mode d’une alliance tactique ou d’une coïncidence accidentelle d’opinions. Elle est l’unification véritable du genre humain par la résolution des contradictions qui le déchirent. Or, cette unification n’est qu’un autre nom du communisme appréhendé dans toute sa plénitude, qui implique l’abolition de la division du travail et un véritable auto-gouvernement démocratique. Il semble bien difficile de concevoir qu’une organisation puisse réellement préfigurer une telle fin, mais Gramsci nous fournit un certain nombre d’éléments pour le faire.

 

Dialectique et démocratie

1. La « dialectique entre la spontanéité et la direction consciente »

Après Lénine, Luxemburg et Lukacs, Gramsci utilise l’expression de « dialectique » pour nommer le rapport à établir entre la « conscience » (des intellectuels et de la direction) et la « spontanéité » (celle des masses et celle des militant-e-s du parti au sens strict).

Les partis de masse modernes sont censés se caractériser par une « adhésion organique à la vie plus intime (économico-productive) de la masse elle-même »[18]. La direction consciente ne saurait être extérieure à la classe. Le Parti est lui-même une « partie » de la classe, une couche de la classe, qui doit rester en liaison avec toutes les autres couches. Il en est certes l’avant-garde, et son devoir est de guider la classe à chaque moment, mais en s’efforçant de rester au contact avec elle à  travers tous les changements de situation objective. Le parti doit marcher « un pas en avant, mais un pas seulement »[19]. Il s’agit d’orienter le reste de la classe vers ses intérêts historiques fondamentaux, mais toujours en partant des enjeux socio-politiques immédiats.

Le Parti est censé être une véritable expression de la classe qu’il représente. Mais cette relation d’expression est dialectique, dans la mesure où le Parti agit en retour sur la classe dans laquelle il s’ancre :

« s’il est vrai que les partis sont seulement la nomenclature des classes, il est aussi vrai que les partis ne sont pas seulement une expression mécanique et passive de ces classes, mais réagissent énergiquement sur elles pour les développer, les solidifier et les universaliser »[20].

On a donc bien une dialectique entre un contenu socio-économique, et une forme politique, le Parti. Il faut ajouter que le contenu déborde parfois de la forme. L’action du Parti doit certes diriger, encadrer et organiser les masses, mais elle ne doit pas étouffer les initiatives populaires et la spontanéité des masses. Elle doit leur laisser libre cours afin de les élaborer politiquement en un second temps.

2. Centralisme démocratique contre centralisme bureaucratique

Le type de dialectique que nous venons d’évoquer entre direction et spontanéité, entre forme et contenu se retrouve à l’intérieur même du Parti – s’il est bien organisé. C’est précisément ce que désigne la formule de « centralisme démocratique » qui, par opposition au « centralisme bureaucratique », est le critère d’un parti véritablement progressiste, d’une organisation apte à remplir sa tâche historique.

« Le centralisme démocratique est un « centralisme » en mouvement, c’est-à-dire adéquation permanente de l’organisation au mouvement réel, une régulation des poussées d’en-bas par les commandements d’en-haut, l’insertion permanente des éléments naissant des profondeurs de la masse dans le cadre solide de l’appareil de direction qui assure la continuité et l’accumulation régulière des expériences »[21].

Le « cadre de direction » qui assure efficacité et cohérence conserve son importance, mais tout doit être fait pour éviter qu’il « ne se raidisse mécaniquement dans la bureaucratie »[22]. Il soumet la logique bureaucratique de l’organisation à la logique de l’action et du mouvement historique, afin de ne pas s’écarter de la perspective d’émancipation socio-politique.

Le « centralisme bureaucratique »[23], à l’inverse, n’est pas poussé par des impulsions venant d’en bas mais régi par des ordres venant du sommet. Le Parti se coupe des masses et de sa propre base militante, qui sont laissées dans un état de passivité presque totale. On aboutit alors à un véritable « fétichisme d’organisation »[24], puisque celle-ci est devenue à elle-même sa propre fin, vaut en elle-même et pour elle-même, indépendamment de son lien avec les classes subalternes, sans qui elle ne serait pourtant rien. Dans cette situation, même avec des chefs honnêtes et efficaces, la logique bureaucratique finit par prendre le dessus. La conservation et la puissance du parti luimême deviennent les seuls motifs de son action, et l’horizon de l’abolition de l’organisation disparaît. Pour cette raison,  le centralisme bureaucratique doit être considéré comme réactionnaire : parce que le parti fait partie de l’ordre existant.

Pour être véritablement progressiste, être adéquat à sa fin, le Parti doit donc lutter contre le raidissement mécanique et la cristallisation bureaucratique. Pour être en « adéquation » avec le mouvement historique, être adapté à la situation politique actuelle, il ne doit pas compter uniquement sur le discernement de ses chefs. Il doit avant tout compter sur son ouverture à la spontanéité et aux initiatives des masses et de sa base. C’est ce dont l’on se rend compte si l’on examine a contrario les causes du « fétichisme organisationnel » :

« Comment peut-on décrire le fétichisme ? Un organisme collectif est constitué d’individus particuliers qui forment l’organisme dans la mesure où ils se sont donnés et acceptent activement une hiérarchie et une direction déterminée. Si chaque composant individuel pense l’organisme collectif comme une entité étrangère à lui-même, il est évident que cet organisme n’existe plus de fait, mais devient un fantasme de l’esprit, un fétiche »[25].

L’activité des membres du parti et de sa base sociale est donc une nécessité afin d’éviter la sclérose de l’organisation. En ce sens, la démocratie n’est pas uniquement le but final de la lutte révolutionnaire – censée aboutir à une situation d’auto-gouvernement généralisée – mais également l’un de ses moyens les plus efficaces.

Parce qu’il est caractérisé par le mouvement, « le centralisme démocratique offre une formule élastique, qui se prête à de nombreuses incarnations ; elle vit dans la mesure où elle est interprétée et continuellement adaptée aux nécessités »[26]. Il est donc impossible de donner des solutions clés en main garantissant une saine vie démocratique de parti. Gramsci décrit cependant parfois plus concrètement cette démocratie partidaire et ses conditions.

 

La dialectique démocratique réellement existante

La démocratie que l’on recherche ne peut pas être définie d’une manière purement formelle ou procédurale. Par exemple, le vote des militant-e-s sur les questions importantes, est bien sûr requis.

Mais il s’agit d’une garantie insuffisante, pour différentes raisons : il peut être manipulé ou orienté ; les dirigeant-e-s peuvent choisir le contenu et les termes du vote ; enfin, la dialectique démocratique ne doit pas concerner uniquement les militant-e-s du Parti, mais également la base sociale dans son ensemble : or celle-ci ne peut s’exprimer par des procédures démocratiques formelles qui ne valent qu’à l’intérieur du Parti.

En premier lieu, Gramsci considère que « pour que le parti vive et soit au contact des masses, il faut que chaque membre du parti soit un élément politique actif, un dirigeant »[27]. Il faut donc favoriser la participation des militant-e-s, presque dans le sens contemporain de « démocratie participative » : la base doit contribuer à l’élaboration des grandes lignes directrices, des questions importantes, et en débattre. Et, même s’il n’est pas toujours possible de l’obtenir, il convient au moins de rechercher le consensus autour des décisions prises. Cet élément peut être favorisé par l’organisation du Parti : Gramsci défendait ainsi l’organisation sur la base des cellules d’entreprises – et non plus de comités définis territorialement – parce qu’il les considérait comme plus aptes à favoriser la participation et l’activité des militant-e-s[28]. Cette conception était bien entendu liée à son expérience des Conseils d’usine dans l’Italie des années 1919 et 1920, où l’activité politique était directement ancrée dans la sphère de la production.

Un objectif essentiel consiste à éviter la bureaucratisation. Lorsque l’on analyse un parti, il faut distinguer « le groupe social ; la masse du parti ; la bureaucratie et l’état-major du parti ». Or, pour Gramsci, « la bureaucratie est la force routinière et conservatrice la plus dangereuse ; si elle finit par constituer un corps solidaire, qui existe pour lui-même et se sent indépendant de la masse, le parti finit par devenir anachronique et, dans les moments de crise aiguë, il se vide de son contenu social et demeure comme perché dans les nuages »[29].

Afin d’éviter cet écueil, comme l’affirme Jean-Marc Piotte, l’un des premiers commentateurs français de Gramsci, un élément de solution consiste à « plonger la bureaucratie dans une large couche moyenne de cadres dynamiques »[30]. En outre, il est préférable que ceux-ci soient issus des masses, et en particulier du prolétariat. En effet, c’est lorsque le clivage entre dirigeant-e-s et dirigée-s recoupe un clivage de classes que l’organisation hiérarchique du Parti risque le plus de se scléroser et de tomber dans une logique bureaucratique. Telle était précisément la situation du Parti socialiste italien d’après Gramsci : les cadres du PSI étaient presque tous des petits-bourgeois, ce qui renforçait la rupture entre la direction et la base, et entre le Parti et le prolétariat. A ses yeux, cela constitue l’une des raisons de la passivité du PSI lors des luttes des Conseils d’usine.

Cette expérience fondatrice pour le révolutionnaire sarde constitue à ses yeux le cas paradigmatique d’une situation où la direction du Parti n’a pas su entrer en relation avec la spontanéité des luttes populaires parce que la dialectique entre le Parti et le Mouvement avait été rendue impossible. Une autre raison de cette impossibilité – qui indique donc en négatif une nouvelle condition de possibilité d’une vie démocratique de parti adéquate – est à chercher dans les liens « étranges » et trop étroits que le PSI entretenait avec la bureaucratie à la tête de la Confédération du travail (CGL) d’un côté, et avec son propre groupe parlementaire devenu largement indépendant de l’autre. Pour Gramsci, ce double « système de rapports faisait que concrètement le Parti n’existait pas comme organisme indépendant, mais seulement comme élément constitutif d’un organisme plus complexe qui avait tous les caractères d’un parti du travail, décentré, sans volonté unitaire, etc. »[31].

La fragmentation organisationnelle et l’absence de cohérence dans l’action du Parti n’est en rien une garantie de fonctionnement démocratique : elle permet au contraire aux intérêts corporatistes et aux opportunismes de toutes sortes de s’exprimer directement.

Outre les dimensions sociologiques et organisationnelles que nous venons d’évoquer, un autre élément important doit nourrir la vie du Parti : l’éducation. Comme on l’a dit, cette dernière ne doit pas être vue comme unilatérale. Il n’y a pas de doctrine établie à enseigner magistralement ; le marxisme lui-même, clé de voûte de l’éducation politique, est pour Gramsci une « philosophie de la praxis », vivante et ouverte. Il s’agit donc d’établir une dialectique également à ce niveau : le Parti ne peut diriger la réforme culturelle et morale des masses populaires que parce qu’il exprime les sentiments populaires, et que ses dirigeant-e-s les ont faits revivre en eux et les ont faits leurs. C’est en particulier dans la lutte qu’une telle relation peut s’établir : c’est en militant parmi la base qu’un cadre peut s’éduquer et éduquer les autres.

Pour reprendre les termes d’André Tosel, il faut parvenir à mettre en place un « cercle

pédagogique »[32] vertueux entre les intellectuels et les masses : ce n’est que par le contact avec les masses que les intellectuels peuvent apprendre, et notamment apprendre à leur enseigner ; cet apprentissage n’a lui-même pour but que d’être diffusé à son tour dans les masses, et d’accroître ainsi le degré de cohérence et de réalisme de leur conception du monde ; ce qui permet un nouvel apprentissage de la part des intellectuels, à un niveau supérieur d’élaboration intellectuelle (un « sens commun » rénové), etc.

Un dernier élément permettant de préciser le sens que Gramsci donne au centralisme démocratique est sa conception de la discipline militante. D’un côté, il rappelle que « tout membre du parti, quelle que soit la position ou la charge qu’il occupe, est toujours un membre du Parti et il est subordonné à la direction de celui-ci »[33]. Mais il affirme également que la discipline ne doit pas être « externe ou coercitive » :

« Comment la discipline doit-elle être entendue, si par ce mot on entend un rapport continu et permanent entre gouvernants et gouvernés qui réalise une unité collective ? Non certes comme une prise d’ordres passive et servile, comme l’exécution mécanique d’une consigne (ce qui peut être pourtant nécessaire dans des circonstances données, comme par exemple au milieu d’une action déjà décidée et commencée), mais comme une assimilation consciente et lucide de la directive à réaliser. La discipline n’annule donc pas la personnalité au sens organique, mais limite seulement l’arbitraire et l’impulsivité irresponsable, sans parler de la vaine fatuité de s’illustrer »[34].

Ainsi, la base peut consentir à ne pas avoir de droit de regard sur la tactique, parce qu’elle comprend les exigences imposées par la stratégie, à l’élaboration de laquelle elle a participé. Plus généralement, une telle discipline repose sur l’intériorisation d’une nouvelle culture, d’objectifs politiques généraux et de grands principes d’action, eux-mêmes forgés en commun. Et elle débouche sur une action résolue dérivant d’une analyse concrète des nécessités de la situation. Autrement dit, elle est un conformisme actif, qui s’oppose à l’arbitraire non pour nier la liberté de l’individu, mais au contraire pour réaliser et déployer une liberté véritable. Gramsci écrit ainsi que « dans les partis, la nécessité est déjà devenue liberté et de là naît la très grande valeur politique (…) de la discipline interne d’un parti et donc la valeur de critère d’une telle discipline pour évaluer la force d’expansion des différents partis »[35].

Lorsqu’il s’engage dans un parti, un  individu déterminé par sa situation sociale prend conscience de cette dernière et l’assume volontairement : cela lui permet de transcender ses intérêts immédiats et de défendre consciemment – et donc librement – les intérêts historiques fondamentaux de sa classe. Mais au fond seul le parti des classes subalternes a réellement besoin d’une telle discipline interne, qui est une condition de possibilité de sa force expansive dans les masses, et de la cohérence de ses actions. Et il est également le seul à pouvoir véritablement la posséder. En effet, ce n’est que si les membres du parti sont poussés par un intérêt historique à l’émancipation que la liberté à venir peut réellement être préfigurée dans la nécessité actuelle. Pour tout autre parti, la discipline sera au contraire rapidement rongée par les intérêts immédiats et particuliers, dissolvant toute fermeté d’action dans un opportunisme court-termiste.

Ces quelques spécifications des notions de « dialectique entre spontanéité et direction consciente » et de « centralisme démocratique » donnent quelques indices de la manière dont Gramsci pensait résoudre la tension entre la logique de l’émancipation (qui vise à l’abolition de toute structure de domination, que ce soit la société de classe, l’État ou le Parti) et la logique de l’organisation (qui requiert un parti hiérarchisé, centralisé, dirigiste et assurant sa propre perpétuation). Du point de vue de Gramsci lui-même, ces éléments participent d’une tâche infinie, puisque la construction du Parti révolutionnaire ne sera véritablement achevée que lorsqu’il aura accompli son œuvre, et qu’il aura donc disparu : ils ne sont  donc que partiels.

Surtout, en conformité avec l’« historicisme absolu » prôné par les Cahiers, ils peuvent connaître des mises en œuvre différentes au fil du temps. Je voudrais donc, pour conclure, évaluer la pertinence des solutions gramsciennes au problème du Parti, notamment à l’aune de la situation actuelle.

 

Les problèmes de la solution gramscienne

1. Le Parti dans son sens large et son sens formel

On a dit qu’André Tosel considère qu’une véritable éducation politique établit un cercle pédagogique entre les intellectuels et les masses, entre la pensée critique – et tendant à la cohérence – des premiers et le sens commun passionnel des secondes. Il ajoute, plus généralement, que toute activité politique émancipatrice doit s’inscrire dans un « cercle vertueux qui passe par plusieurs points et unit ces points : ce sont les masses subalternes des simples, leur sens commun (…), la philosophie cohérente et sa critique, le parti[36] et l’État traducteur de cette critique en action[37], et le sens commun rénové »[38].

En définitive, le Prince moderne ne consiste pas tant en une organisation formellement délimitée, mais dans ce cercle vertueux, dans ce processus dynamique qui renforce l’auto-activité et l’autogouvernement des classes subalternes. Ce cercle consiste, pour le dire en d’autres termes, dans les dialectiques imbriquées que nous avons analysées : entre la direction et les militant-e-s ; entre l’organisation et la classe ; éventuellement entre la classe subalterne tendant à construire son hégémonie, et les classes alliées, etc. Il est évident que ce processus dynamique est éminemment fragile, et que même si l’on parvient à l’établir il peut se « gripper » à tout instant.

Gramsci affirmait explicitement que la notion de Parti, bien comprise, excédait les limites étroites qu’on lui fixe communément : « le parti politique n’est pas seulement l’organisation technique du parti lui-même, mais tout le bloc social actif dont le parti est le guide, parce qu’il en est l’expression nécessaire »[39]. Le parti est donc moins un type d’organisation déterminé que le moyen le plus efficace de donner une expression homogène et cohérente aux classes auxquelles il est lié. C’est en ce sens que Gramsci peut dire qu’« en Italie, à cause de l’absence de partis organisés et centralisés, on ne peut pas faire abstraction des journaux : ce sont les journaux, regroupés par séries, qui constituent les vrais partis »[40].

Il n’en reste pas moins que dans les moments décisifs, les situations critiques, les intérêts de certaines classes ne peuvent être défendus que par une organisation. Pour les classes dominantes, les partis au sens strict sont presque superflus car l’État lui-même peut remplir cette fonction. Pour les classes dominées il n’en va pas de même, et la confiance en un parti « empirique »[41], particlasse[42] ou pour reprendre les termes de Gramsci déjà cités en un « parti du travail, décentré, sans volonté unitaire, etc. », si elle conduit à considérer comme superflue une organisation structurée et avec des objectifs clairs, peut mener à la catastrophe. Ce fut le cas durant la séquence de l’après-guerre italien, où en l’espace de deux ans on passa d’une situation quasi-révolutionnaire à un régime fasciste. Il faut garder à l’esprit que « les partis naissent et se constituent en organisations pour diriger la situation dans des moments historiquement vitaux pour leurs classes »[43].

Le terme « parti » peut donc être pris en un sens « large » ou en un sens « formel »[44]. On peut affirmer que le parti au sens « formel », l’organisation strictement délimitée, est la « forme » dont le « contenu » n’est autre que la classe elle-même, forme et contenu qui entretenant une relation dialectique, avec toutes les complexités que nous avons examinées.

La principale limite de la conception que Gramsci élabore Parti apparaît alors : il a pour idéal une adéquation parfaite du contenu et de la forme. Il désire que le parti « large » se rapproche le plus possible du parti « formel ». Ce qui signifie défendre – du moins le temps de créer une « nouvelle culture » – une version progressive de la « politique totalitaire »[45] dont le fascisme était la version réactionnaire. Une telle politique

« tend justement : 1° à obtenir que les membres d’un parti déterminé trouvent dans ce

seul parti toutes les satisfactions qu’avant ils trouvaient dans une multiplicité d’organisations, c’est-à-dire à rompre tous les fils qui liaient ces membres à des organismes cultures étrangers au parti ; 2° à détruire toutes les autres organisations ou à les incorporer dans un système où le parti est le seul régulateur »[46]

 2. Les anachronismes de Gramsci

Même si l’on distingue rigoureusement le sens de ce terme de celui qu’il a pour nous, la défense d’une telle « politique totalitaire » est évidemment difficilement recevable. Plus profondément, elle semble contredire la conception dynamique et dialectique du Parti que nous avons esquissé : celle d’un parti dont la vie démocratique interne n’est possible que s’il est ouvert aux masses subalternes et au mouvement historique de leur émancipation. Or, une organisation véritablement « totalitaire », qui demanderait à ses membres de couper leurs liens avec toutes autres organisations, semble bien incapable de mettre en œuvre le « cercle vertueux » requis pour éviter la sclérose bureaucratique.

La défense de cette politique par Gramsci n’est pas une incohérence passagère, uniquement due à la volonté de subvertir l’un des mots-clés du régime fasciste. Elle est appelée par plusieurs présupposés : la tendance à penser que le parti est la seule forme politique adéquate à l’expression du contenu social ; l’idée implicite que le parti-classe ne peut trouver son accomplissement que dans un et un seul parti-organisation ; le postulat que chaque parti représente par essence une et une seule classe. Or, chacun des ces présupposés est contestable, et peut être dans une certaine mesure considéré comme anachronique.

Il n’est pas question de critiquer l’importance accordée par Gramsci à la forme parti. Cependant, il semble incontestable qu’existent d’autres moyens d’expression du contenu socio-économique. Puisque nous traitons de la conception du communiste italien, nous parlerons uniquement de la lutte des classes et nous laisserons de côté les autres revendications progressistes – féministes, antiracistes, anti-impérialistes, écologistes, etc. – et les différents types de mouvements, collectifs, associations, etc., qui leur sont associés. Même pour la lutte de classe conçue d’une manière traditionnelle, donc, il est indéniable que les syndicats, les conseils d’usine ou les assemblées générales constituent d’autres formes politiques. Il convient donc de penser leurs articulations complexes avec le Parti, qui ne peuvent pas se réduire à une hiérarchie unilatérale, l’initiative et la préséance ne revenant qu’au Parti. C’est d’ailleurs ce que faisait le jeune Gramsci. En 1919 et 1920, l’embryon d’État prolétarien n’était pas à ses yeux le Parti mais les Conseils d’usines. Pour comprendre cela, il faisait une distinction entre l’agent et la forme du processus révolutionnaire :

« les organismes de lutte du prolétariat sont les « agents » de ce colossal mouvement de masse ; le Parti socialiste est indubitablement le principal « agent » de ce processus de désagrégation et de restructuration, mais il n’est pas (…) la forme même de ce processus. La social-démocratie germanique (…) a réalisé le paradoxe de plier par la violence le processus de la révolution prolétarienne allemande aux formes de son organisation, et elle a cru dominer ainsi l’histoire. Elle a créé « ses » conseils, autoritairement, avec une majorité sûre, choisie parmi ses hommes : elle a mis des entraves à la révolution, elle l’a domestiquée »[47].

Il faut donc concevoir que les conseils sont relativement autonomes par rapport au parti, et qu’ils sont une forme bien plus adaptée au développement du mouvement de masse. Ce qui ne signifie bien

évidemment pas que le (ou les) parti(s) doivent s’interdire d’intervenir dans ces conseils ou assemblées générales, d’y porter leurs mots d’ordres ou leurs programmes. Ni encore moins qu’ils doivent abandonner la création de tels conseils ou assemblées à la pure spontanéité. Ils doivent au contraire tout faire pour qu’ils apparaissent dès que cela est possible, comme Gramsci lui-même lorsqu’il œuvrait à la transformation des organes techniques qu’étaient les conseils d’usine en instruments d’organisation et de lutte du prolétariat. Mais cet activisme des membres du parti ne se comprend que si l’on fait droit à l’importance des conseils. Or, les Cahiers semblent avoir laissé de côté ce pluralisme des formes politiques d’expression de la classe prolétarienne en lutte.

Le second présupposé implicite chez Gramsci est le refus du pluralisme partidaire. Déjà à son époque, plusieurs parti-organisations revendiquaient la représentation du parti-classe : le PSI et le PCI, ainsi que d’autres regroupements socialistes. Pourtant, son objectif restait que « se forme un lien étroit entre la grande masse, le parti, le groupe dirigeant », et que « tout le complexe, bien articulé, puisse se mouvoir comme un « homme collectif » »[48]. De nos jours, une telle union entre le prolétariat et un seul parti semble inenvisageable à court, ou même à moyen terme.

En outre, il nous est difficile de savoir quels critères utiliser pour distinguer les partis ouvriers des autres, de distinguer les partis « ouvriers » des autres, puisque la composition sociologique de l’électorat et/ou des militant-e-s ne permet plus de trancher[49].  La situation actuelle est en ce sens radicalement différente de celles des années 1970 où, quel que soit le jugement que l’on pouvait porter sur sa ligne politique, le PCF était incontestablement un parti ouvrier par la composition sociologique de son électorat et de sa base militante. C’est la raison pour laquelle le critère du « parti ouvrier » est beaucoup moins susceptible aux forces politiques se revendiquant du marxisme de les éclairer dans le choix de leurs alliances politiques. Faut-il accepter tous les partis antilibéraux et anti-austéritaires ou se restreindre aux partis révolutionnaires anticapitalistes[50] ?

Quoi qu’il en soit, et quelle que soit la réponse que l’on choisit de donner à cette question, aucun de ces partis ne semble pouvoir prétendre représenter seul le parti-classe. Et il est même vraisemblable que si l’on envisage qu’un parti puisse le faire à long terme, il aura connu de telles mutations (scissions, rapprochements, changements de forme, etc.) au cours de son passage d’une organisation de quelques milliers de membres à plusieurs centaines de milliers, voire de plusieurs millions, qu’il sera difficile de le comparer à ce qu’il est actuellement. Dès lors, toute stratégie politique doit accepter le pluralisme des organisations comme seul horizon réaliste.

Cette conclusion complète la précédente, qui concernait le pluralisme des formes politiques. En effet, chaque parti anti-libéral et/ou anti-capitaliste est contraint d’accepter l’existence des autres, et doit accepter d’agir avec eux, dans le cadre de formes d’expression politique différentes des partis et rendant possible un front unique[51] (collectifs anti-austérité, assemblées générales, etc.)[52], d’autant plus si ce sont des organes d’auto-organisations propres à un mouvement social ou à une lutte, et non des cartels d’organisations pré-constituées.

Pour autant, ce n’est pas parce qu’aucun parti ne peut espérer former seul un « homme-collectif » avec les « masses » en « standardisant les sentiments populaires » qu’il faut abandonner l’attitude que Gramsci lie à cet objectif : entretenir des liens de « co-participation active et consciente », de « compassionnalité » avec  les classes subalternes. Et il reste nécessaire de mener une politique culturelle et sociale active en lien avec différentes associations, organisations culturelles, médias indépendants, revues et intellectuels engagés, etc.

Mais ce n’est peut-être pas du fait de son double rejet du pluralisme des formes politiques et du pluralisme partidaire que la conception de Gramsci est la plus anachronique. Comme on l’a dit, à ses yeux, un seul parti représente fondamentalement une et une seule classe. En temps « normal », c’est-à-dire où l’hégémonie dominante est stabilisée, il peut y avoir plusieurs partis par classe. Mais en temps de crise, les antagonismes se clarifient : « la vérité qui veut que chaque classe ait un seul parti se démontre, dans les tournants décisifs, du fait que des groupes différents, qui se présentaient chacun comme un parti « indépendant », se réunissent et forment un bloc unitaire »[53]. Ce postulat gramscien est peut-être le plus éloigné de notre réalité présente : malgré les différents tournants décisifs que nous avons connus depuis les années 1980, il semble que la structure de l’espace politique des partis se soit de plus en plus détachée des rapports socio-économiques.

Le caractère anachronique de cette affirmation n’invalide pas les autres : il est même d’autant plus urgent de « travailler sans cesse à élever intellectuellement des couches populaires toujours plus larges, c’est-à-dire travailler à donner une personnalité à l’élément de masse amorphe, ce qui signifie travailler à susciter une élite d’intellectuels d’un type nouveau qui sortent directement de la masse tout en restant en contact avec celle-ci pour devenir les « baleines » du corset. Cette seconde nécessité, si elle est satisfaite, est celle qui modifie réellement le « panorama idéologique » d’une époque »[54]. Autrement dit, il est nécessaire de travailler à donner une unité et une cohérence aux classes subalternes, aujourd’hui autant fragmentées politiquement et désorientées idéologiquement qu’exploitées économiquement. C’est parce que la prétention d’un quelconque parti de représenter une et une seule classe est vaine que cette tâche garde toute son actualité.

A son modèle de construction « totalitaire » d’un « homme-collectif » fondée sur une profonde compréhension des masses, Gramsci opposait une logique différente. Il considérait qu’elle avait caractérisé l’époque précédente, et était dépassée par la sienne, à savoir l’époque de la politique et des partis de masse. Cette pratique politique anachronique à ses yeux était qualifiée de

« charismatique ». Elle consiste, pour un petit nombre de « chefs » à diagnostiquer les sentiments des masses par intuition ou par « l’identification de lois statistiques », et à les traduire en « idées force, en slogans » afin d’obtenir le soutien des « masses »[55]. La crise actuelle des partis de masse remet en cause, comme nous l’avons dit, un certain  nombre d’éléments de la conception gramscienne.

Revenir à une telle politique démagogique et personnaliste qui consiste principalement à louvoyer parmi les courants d’opinion serait cependant, pour des forces politiques progressistes, un anachronisme plus grave encore qu’une application a-critique des conceptions gramsciennes. Adopter une attitude court-termiste et sans perspective d’élaboration collective, en arguant du caractère « amorphe » des classes subalternes, serait une véritable démission, alors que de profondes luttes idéologiques pour contester l’hégémonie dominante sont plus que jamais à l’ordre du jour.

Les œuvres d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, qui s’inspirent largement de Gramsci, semblent apporter leur caution à une telle tendance. Leur post-marxisme, qu’on pourrait également qualifier de post-gramscisme, part du refus de tout « essentialisme », et s’interdit donc de présupposer des identités pré-constituées – notamment celle de la classe ouvrière – sur lesquelles il serait possible de faire reposer une stratégie et un programme politique[56]. Pour eux, les identités et les acteurs socio-politiques sont définies par les relations d’antagonisme qu’ils entretiennent avec certains autres acteurs, et les relations d’alliance avec d’autres. La question clé est alors de déterminer la bannière sous laquelle rassembler une multiplicité d’acteurs aux demandes hétérogènes, afin de les mobiliser contre un adversaire commun. Pour Laclau[57] et Mouffe, ce sont les individualités politiques charismatiques qui sont le mieux à même de rassembler de tels sujets collectifs aux identités partielles et en redéfinition perpétuelle. A partir d’un usage de Gramsci qui n’en respecte ni la lettre ni l’esprit, nos auteurs en arrivent donc à défendre une conception populiste, fondée sur le rôle d’individus exceptionnels, auxquels les masses est censées s’identifier. A leurs yeux, le programme n’est plus fondamental, et peut même s’avérer impossible à établir, dans la mesure où la politique populiste implique d’articuler des demandes divergentes, et dans certains cas inconciliables entre elles. La distinction entre révolution et réforme n’a plus de raison d’être puisqu’une ligne politique ne sera plus considérée comme bonne ou mauvaise en fonction de ses objectifs et de la stratégie qu’elle propose pour les réaliser, mais plutôt en fonction de sa capacité à mobiliser et à unifier subjectivement un « peuple ». Or, cette capacité réside en premier lieu dans la personne et le poids symbolique du leader. Le rôle des organisations sociales et politiques devient donc secondaire, et la forme parti apparaît comme trop rigide et passéiste. La théorie de Laclau et Mouffe laisse entendre que cette forme politique postule l’existence d’un groupe socio-économique pré-constitué que le parti n’aurait qu’à représenter dans la sphère politique ou dont il devrait éclaircir la conscience sociale obscure.

Les critiques qu’ils émettent contre la conception marxiste des classes et du parti sont parfaitement irrecevables lorsqu’elles sont dirigées contre la pensée de Gramsci : ce que nous avons exposé dans cet article en atteste. Pour lui, le parti n’entretient pas une relation d’extériorité avec la classe, que ce soit parce qu’il la représenterait ou parce qu’il lui apporterait la vérité sur elle-même. Le parti doit au contraire être une partie[58] de la classe : il ne peut agir efficacement que s’il entretient avec elle une relation d’immanence. Ce qui signifie en retour que la classe n’est pas pré-constituée puisque le parti agit en elle pour la structurer en tant que acteur collectif et donner une plus grande cohérence et pertinence aux conceptions du monde qui sont les siennes. En un mot, le parti constitue la classe dans la mesure même où il parvient à s’en faire l’expression. C’est cette identité dialectique, et non l’identification immédiate et irrationnelle entre un leader et son peuple, qu’une politique émancipatrice doit promouvoir.

 

Notes

[1]      C13, §21, p. 398. Nous citons les Cahiers de prison dans l’édition Gallimard (Paris,

1978-1996). Conformément aux normes de citation en vigueur, nous indiquons le numéro du cahier à la suite de la lettre C, puis nous indiquons le numéro de la note (précédé du signe §).

[2]        « Détachement spécial d’hommes armés », comme le dit Lénine dans l’État et la révolution (https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er1.htm).

[3]        « Maintenir l’État », cf Le Prince, Chapitre XVIII.

[4]        « Un nouveau livre de Vandervelde sur l’État »

(https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1918/10/vl19181000.htm).

[5]        Cf. L’État et la révolution (https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er1.htm).

[6]        Ce qui signifie que chaque parti correspond, en dernière instance, à une et à une seule classe.

[7]        C15, §4, p. 108.

[8]        C’est en 1924 que Staline (notamment dans sa conférence publiée ensuite sous le titre Les principes du léninisme) et Zinoviev (qui était président de l’Internationale communiste au moment de son Vème Congrès) ont commencé à résumer le « léninisme » officiel en quelques formules dogmatiques.

[9]        Un tel esprit d’initiative et une telle fermeté d’action firent cruellement défaut au prolétariatitalien durant le mouvement des Conseils d’usine (1919-1920) que le PSI ne soutint pas, et dirigea encore moins, à l’exception du petit groupe organisé autour de Gramsci et de la rédaction de l’hebdomadaire Ordine Nuovo. Cette démission, voire cette trahison du PSI, furent l’une des raisons qui poussèrent Gramsci à promouvoir la scission avec les socialistes et à participer à la la fondation du PCI au Congrès de Livourne en 1921, afin de forger une organisation réellement révolutionnaire.

[10]     C14, §70, p. 88.[11]     C12, §1, p. 318.

[12]      Cette expression, qui ne se trouve pas littéralement dans les textes de Gramsci, a été forgéepar Togliatti. Mais elle respecte incontestablement l’esprit du révolutionnaire sarde.

[13]      C24, §3, p. 292.

[14]      C11, §67, p. 300.

[15]      Nous empruntons cette expression à un texte tardif d’Althusser, mais elle nous sembleéclairer la conception gramscienne : « non seulement le communisme est une tendance objective de la lutte des classes, d’ores et déjà inscrite dans l’histoire actuelle, mais il existe déjà dans le monde des îlots de communisme : là où il n’existe plus de rapports marchands, par exemple dans des libres associations (quand elles sont effectivement libres, c’est-à-dire démocratiques, la suppression des rapports marchands n’étant qu’une condition négative, comme les partis communistes ou les syndicats ouvriers, ou même dans d’autres communautés, par exemple religieuses, quand elles participent à la lutte des classes. Sans doute, on pourra objecter que le communisme n’existe que dans l’idéologie, et partiellement dans la politique, et qu’il est isolé dans ces sphères, car il n’a pas encore gagné la sphère de la production ; Mais du communisme existe aussi, quoique sous une forme dominée par le rapport d’exploitation capitaliste, dans certaines coopératives de production îlots isolés certes dans la mer du capitalisme mais qui témoignent du moins d’une autre possibilité que celle du rapport de production capitaliste. Non, le communisme n’est pas une utopie, mais une réalité extrêmement fragile qui existe déjà dans notre société » (Louis Althusser, Lex Vaches noires, Paris, PUF, 2016, pp. 264-5).

[16]      C13, §1, p. 356.

[17]      C13, §1, p. 358.

[18]      C11, §25, p. 228.

[19]      G. Lukacs, La Pensée de Lénine, trad. J-M. Brohm, B. Fraenkel et C. Heim, Paris, Denoël, 1972, p. 47.

[20]      C3, §119, p. 330.

[21]      C13, §36, p. 429.

[22]      Idem., p. 430

[23]      Ce terme sous la plume de Gramsci semble renvoyer à la conception dirigiste et sectaire deson rival et prédécesseur à la tête du PCI, Amedeo Bordiga. Mais les réflexions de Gramsci ont une portée plus générale, et peuvent être lues comme une critique du stalinisme. Il est même envisageable qu’elles comportent une dimension auto-critique : Gramsci fut en effet l’un des artisans de la « bolchevisation » du PCI, mise en œuvre après le Vème Congrès de l’Internationale Communiste, sous l’impulsion de Zinoviev. Pour Peter Thomas, l’émergence du concept de Prince moderne lui-même « participe d’une autocritique implicite par Gramsci de son rôle dans le processus de « bolchévisation » du parti italien » (Voir http://www.revueperiode.net/lhypothese-communiste-et-la-question-de-lorganisation/).

[24]      Les terme de « fétichisme organisationnel », « fétichisme d’organisation » ou « del’organisation » est un terme utilisé fréquemment dans les polémiques internes au mouvement ouvrier international. Il est souvent utilisé pour dénoncer des phénomènes de bureaucratisation ou d’autoritarisme dans une organisation prolétarienne, qui risque de les couper du mouvement des masses, et de faire oublier qu’elle n’est rien de plus qu’un outil d’émancipation au service de ces masses. Si l’on suit Henri Weber (Marxisme et conscience de classe, Union Générale d’Éditions, 1975, pp. 226 et suivantes), Rosa Luxemburg est à l’origine, sinon de l’expression exacte, du moins du concept. Elle l’utilise notamment dans le cadre de sa critique des dérives opportunistes du SPD. Elle évoque ainsi « la tendance à surestimer l’organisation qui, peu à peu, de moyen en vue d’une fin se change en une fin en elle-même, en un bien suprême auquel doivent être subordonnés tous les intérêts de la lutte » (Grève de masse, partis et syndicats [1906], Maspéro, 1964, p. 91).  Quoi qu’il en soit, Trotsky emploie l’expression elle-même dans Nos tâches politiques en 1904, texte polémique écrit en réaction à Que faire ? (Paris, Belfond, 1970, pp. 112, 140, 176 et 204). Elle restera présente tout au long de son œuvre, malgré les modifications de sa ligne politique. Par la suite, l’expression apparaît fréquemment dans des textes venant de courants de gauche – notamment conseillistes – du mouvement communiste international, à la fois contre les socio-démocrates et les bolcheviks. Chez

Gramsci, ce n’est pas le léninisme qui est visé, mais le bordiguisme. C’est par exemple dans les Thèses de Lyon (texte officiellement intitulé « La situation italienne et les objectifs du PCI »), adoptées par le IIIème congrès du PCI qui a vu la victoire de la ligne de Gramsci sur celle de Bordiga, que l’on peut trouver l’expression de « fétichisme » à propos du front unique antifasciste que les communistes ont pour tâche de construire : « Il faut considérer la question sans privilégier de façon fétichiste une forme déterminée d’organisation, en se rappelant que notre objectif fondamental est de parvenir à une mobilisation et une unité organique de plus en plus vastes des forces ».

[25]      C15, §13, p. 125.[26]     C13, §36, p. 430.

[27]      « Pour que le parti vive et soit au contact des masses il faut que chaque membre du parti soitun élément politique actif, un dirigeant. Précisément parce le parti est fortement centralisé, on a besoin d’un large travail de propagande et d’agitation dans ses rangs, et il est nécessaire que le parti, d’un point de vue organisationnel, éduque ses membres et en élève le niveau idéologique.

Centraliser veut dire justement rendre possible que, dans n’importe quelle situation, même dans un état de siège aggravé, même quand les comités dirigeants ne peuvent pas fonctionner pour un certain temps ou sont mis en situation de ne pas pouvoir se réunir avec leurs subordonnés, tous les membres du parti, chacun dans son milieu, soient en mesure de s’orienter, de savoir tirer de la réalité les éléments de quoi déterminer une direction, afin que la classe ouvrière ne soit pas abattue, mais ait le sentiment d’être guidée et se sente encore capable de lutter. La préparation idéologique de masse est donc une nécessité de la lutte révolutionnaire ; elle est une des conditions indispensables de la victoire » (« Nécessité d’une préparation idéologique de masse » [mai 1925, publié pour la première fois dans Lo Stato operaio en mars-avril 1931], in Scritti politici, Rome, Editori Riuniti, 1967, p. 603 [ma traduction, Y.D]).

[28]      Cet élément est très ambigu. En effet, l’organisation en cellules d’entreprises a été prônéepar l’IC dans le cadre de la bolchevisation des partis communistes hors d’URSS. Elle semble donc avoir été très loin de favoriser la démocratie interne. D’après Robert Paris, elle avait ainsi pour principal effet de « quadriller le parti et d’en renforcer l’homogénéité » (Introduction aux Écrits politiques (1923-1926), vol. 3, Paris, Gallimard, p. 21).

[29]      C13, §23, p. 401.

[30]      Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci, Montréal, Lux, 2010, p. 94.

[31]      C3, §42, p. 287.

[32]      André Tosel, ÉtudierÉtudier Gramsci, Paris, Kimé, 2015, p. 285.

[33]      C3, §42, p. 287.

[34]      C14, §48, pp. 62-3.

[35]      C7, §90, p. 233.

[36]      Que l’on pourrait lui-même différencier entre sa direction et sa base militante comme on l’avu.

[37]      Il s’agit évidemment de l’État prolétarien post-révolutionnaire, autrement dit de la dictaturedu prolétariat, même si Gramsci n’emploie pas ce terme dans les Cahiers de prison.

[38]      Tosel, Étudier Gramsci, op.cit., p. 203.

[39]      C15, §55, p. 168.

[40]      C1, §116, p. 109.

[41]      Voir Henri Weber, Marxisme et conscience de classe, op.cit., p. 71.

[42]      Dans le sens où Marx et Engels utilisaient le terme « parti » dans le Manifeste du parti communiste : le prolétariat lui-même en tant qu’il est pris dans son mouvement d’émancipation et qu’il lutte pour ses intérêts historiques les plus radicaux.

[43]      C13, §23, p. 401.[44]     C6, §136, p. 116.

[45]      Terme qui possède évidemment un sens radicalement distinct de celui qu’il aura après laseconde guerre mondiale, lorsqu’il désignera, sous la plume d’Hannah Arendt ou de Raymond Aron, l’écrasement de toute individualité sous la totalité sociale censé caractériser tant le pouvoir nazi que les régimes soviétiques.

[46]      C6, §136, p. 117.

[47]      « Le parti et la révolution », in Ordine nuovo, 1ère série, n°31, 27 décembre 1919 (Écrits politiques (1914-1919), vol.3, Paris, Gallimard, 1974, pp. 294-5).

[48]      C11, §25, p. 228.

[49]      Le pourcentage d’ouvriers – ou même de membres des catégories populaires dans leurensemble – dans l’électorat FN ou LR n’est pas inférieur à celui des différentes composantes de l’exfront de gauche.

[50]      Le fait que le NPA soit le seul parti à présenter un candidat ouvrier à l’élection présidentielle,ou que LO et le POI soient les seuls à faire figurer « ouvrier » dans les noms de leurs organisations, ne sont probablement pas des critères suffisants pour les qualifier de partis ouvriers si cela implique de refuser ce titre à d’autres organisations…

[51]      Nous laissons de côté dans cet article la question du « front unique » chez Gramsci. Il estindéniable que la conception du « front unique » défendue par le IVème congrès de l’IC (1922) a fortement influencé la ligne politique de Gramsci, et a constitué l’un des principaux clivages entre la ligne sectaire de Bordiga et la sienne. Mais il faudrait se demander à quel point cette stratégie a influencé les réflexions des Cahiers de prison (alors que le terme lui-même apparaît très rarement), et dans quelle mesure la notion d’hégémonie recoupe l’idée de front unique.

[52]      Rappelons que puisque nous discutons ici les thèses de Gramsci, nous laissons de côté lesluttes – et les formes qui leurs sont liées – qui ne relèvent pas strictement de la lutte de classe anticapitaliste.

[53]      C15, §6, p. 115.

[54]      C11, §12, p. 191.[55]     C11, §25, p. 228.

[56]      Laclau E. et Mouffe C., Hégémonie et stratégie socialiste [1985], Paris, Les Solitaires intempestifs, 2009.

[57]      Laclau E., La Raison populiste, Paris, Le Seuil, 2008.

[58]      L’un des multiples aspects du débat entre Gramsci et Bordiga autour de 1924 portaitprécisément sur cette question. Pour le second, qui était très sceptique quant la capacité des masses populaires à s’auto-organiser, le parti ne devait pas être une partie mais un organe de la classe, qui servait ses intérêts historiques mais dans une relation de séparation organisationnelle avec elle, et en agissant d’une manière autonome. Au fond, dans sa perspective, ce n’est que lors de la situation révolutionnaire que les masses rejoignent le parti, et que celui-ci peut se mettre à leur tête et les guider vers la victoire grâce à son expérience militante et à sa maîtrise théorique. Cette conception, mélange instable de spontanéisme – en ce qui concerne la mise en mouvement des masses à l’heure de crise révolutionnaire – et de sectarisme – pour le rôle et le fonctionnement de l’organisation – s’oppose radicalement à la vision dialectique exposée par Gramsci. Voir notamment la lettre écrite de Vienne par Gramsci le 9 férier 1924, et adressée à Togliatti, Terracini et d’autres camarades

 

Source: https://www.contretemps.eu      Gramsci et le problème du parti         redaction proches (Écrits politiques II. 1921-1922, Paris, Galimard, 1975, pp. 257-271).

Marx, le matérialisme dialectique et la tactique électorale

Une analyse marxiste sur la tactique électorale qui vient nous rappeler les fondamentaux de la théorie de la connaissance, actualiser le matérialisme dialectique et mettre à jour la pensée politique du fondateur du socialisme scientifique, Karl Marx.

Les conceptions de Marx sur les élections, la révolution et la démocratie ont été considérablement obscurcies par un siècle de lectures biaisées. Voici quelques rappels de base sur ce qu’il en disait. 

Dans les dernières années de sa vie, Marx s’est consacré à l’organisation des partis ouvriers qui étaient en train de naître en Europe. Il attachait une grande importance à la question électorale et parlementaire. Après son décès, Engels a poursuivi ce travail. Tous deux mettaient à profit leur aura de théoriciens socialiste, de vétérans de la révolution de 1848 et de l’Association internationale des travailleurs, leur immense réseau épistolaire, pour influencer les créateurs de ces partis, avec plus ou moins de succès.

Dans les années 1880, Engels suivait de près les progrès électoraux du parti ouvrier social-démocrate en Allemagne. Par ses articles, par ses lettres, par ses préfaces et ses ouvrages, il essayait de poser un cadre tactique à l’emploi des élections, à l’action des députés et aux perspectives du parti. En 1895, il écrivait par exemple :

« Mais en utilisant ainsi efficacement le suffrage universel le prolétariat avait mis en œuvre une méthode de lutte toute nouvelle et elle se développa rapidement. On trouva que les institutions d’État où s’organise la domination de la bourgeoisie fournissent encore des possibilités d’utilisation nouvelles qui permettent à la classe ouvrière de combattre ces mêmes institutions d’État. On participa aux élections aux différentes Diètes, aux conseils municipaux, aux conseils de prud’hommes, on disputa à la bourgeoisie chaque poste dont une partie suffisante du prolétariat participait à la désignation du titulaire. Et c’est ainsi que la bourgeoisie et le gouvernement en arrivèrent à avoir plus peur de l’action légale que de l’action illégale du Parti ouvrier, des succès des élections que de ceux de la rébellion. Car, là aussi, les conditions de la lutte s’étaient sérieusement transformées. La rébellion d’ancien style, le combat sur les barricades, qui, jusqu’à 1848, avait partout été décisif, était considérablement dépassé. » (Introduction à la réédition des Luttes de classe en France, de Karl Marx).

Certains commentateurs ont déduit de déclarations de ce type que le vieil Engels, qui avait servi comme officier dans l’armée révolutionnaire en 1848, était devenu réformiste dans son vieil âge. Cela a même été versé comme pièce au débat sur les possibles divergences entre Marx et Engels (thèse de Jean-Paul Sartre, par exemple), ou pour faire d’Engels le créateur d’un marxisme ossifié, éloigné de la pensée de Marx (idée développée notamment par Maximilien Rubel). C’est une discussion complexe, dans laquelle je n’entrerais pas ici. Si divergence il y a, elle ne porte certainement pas sur la question électorale. La sympathie de Marx pour le suffrage universel s’exprime d’abord, au début des années 1840, sous une forme philosophique (particulièrement dans la Critique de la philosophie du droit et dans l’Introduction à la Critique de la philosophie du droit). Pour lui, puisque le peuple est le contenu véritable de l’État, la démocratie est la seule forme qui coïncide avec ce contenu. Avant même d’avoir découvert les auteurs socialistes et les ouvriers communistes, le jeune Marx des années 1840 s’intéressait de près à la question de la réforme électorale en Angleterre, autrement dit du mouvement chartiste. Ce premier parti ouvrier réclamait, par une charte en six points, l’établissement du suffrage universel masculin – quoique certaines franges du chartisme fussent ouvertes à l’idée d’un suffrage féminin [sur le chartisme, je renvoie au livre de Malcolm Chase, Le chartisme, Aux origines du mouvement ouvrier britannique (1838-1858)].

Plus tard, la description qu’en fit Engels dans la Condition de la classe ouvrière en Angleterre, un ouvrage décisif pour Marx, le confortera dans cette opinion. Immigré en Grande-Bretagne, il se liera d’amitié avec plusieurs leaders du mouvement chartiste, avec lesquels il formera une ligue pour la réforme électorale, liée à l’association internationale des travailleurs. C’est cette longue proximité avec le chartisme qui le poussera à classer l’Angleterre dans la liste des pays où le parti ouvrier peut s’emparer du pouvoir par la voie électorale. Il ne négligeait pourtant pas la possibilité que cela déclenche une guerre civile. A un journaliste américain qui l’interroge sur la possibilité d’une victoire électorale du parti ouvrier sujet, il répond en 1871 :

« Je ne suis pas aussi optimiste que vous. La bourgeoisie anglaise a toujours accepté de bonne grâce le verdict de la majorité, tant qu’elle se réservait le monopole du droit de vote. Mais, croyez-moi, aussitôt qu’elle se verra mise en minorité sur des questions qu’elle considère comme vitales, nous verrons ici une nouvelle guerre esclavagiste ».

Le problème n’est donc pas pour lui la conquête du pouvoir par les urnes, dans un pays où les élections existent, mais sa conservation. En arrière-plan, on trouve constamment chez Marx la référence, plus ou moins explicite, à la Révolution française, qui commence par les élections aux États Généraux et qui se poursuite dans la guerre européenne contre les armées de la réaction [les textes de Marx sur ce sujet sont rassemblés en annexes du livre de François Furet, Marx et la révolution française].

Les adversaires « marxistes » d’un Marx favorable au suffrage universel et aux élections, arguent généralement de sa désillusion après l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte en France, qui clos la révolution de 1848. Il y consacre effectivement des pages amères dans ses articles publiés à chaud dans la presse germano-américaine, rassemblés ensuite dans la brochure Les luttes de classe en France. Pourtant, son analyse ne peut être lue comme un rejet des élections. Marx y montre à plusieurs reprises comment les luttes électorales expriment, de manière plus ou moins claire, les luttes entre les classes sociales pour le pouvoir politique. Il montre comment le  futur Napoléon III a su capter le vote paysan, dans le contexte spécifique de la France, où les paysans propriétaires de leur parcelle forment une classe importante et la paysannerie dans son ensemble reste majoritaire. Ce qu’il constate donc, c’est que la classe ouvrière ne peut espérer prendre le pouvoir seule dans un pays où elle forme une minorité. C’était déjà, après tout, son opinion dans la révolution allemande de 1848, où il constatait que le capitalisme, et donc la classe ouvrière, était insuffisamment développé pour qu’on puisse sauter directement au socialisme. Pour la classe ouvrière, la possibilité d’employer les élections pour s’emparer du pouvoir politique dépend donc de son développement et de son organisation.

Même dans les cas où la classe ouvrière ne disposait pas d’un parti organisé et indépendant, Marx ne considérait pas les élections comme indifférentes. Le cas le plus flagrant est celui des élections américaines. Rédacteur à la New York Daily Tribune, l’organe de l’aile gauche du parti républicain, Marx suivait de près la situation politique américaine, la lutte contre l’esclavage et le développement de la guerre civile. Il prenait clairement parti pour le Nord, appelait le mouvement ouvrier anglais à faire de même, et s’informait de l’évolution de la situation militaire par ses anciens camarades de la Ligue des communistes, dont certains s’étaient engagés comme officiers dans l’armée de l’Union. Pour exprimer ce soutien, Marx rédigea, au nom du conseil central de l’association internationale des travailleurs, une lettre de félicitations à Lincoln pour sa réélection (30 décembre 1864). La lutte contre l’esclavage et contre les grands propriétaires terriens du sud justifiait ce soutien :

« Depuis le début de la lutte titanesque que mène l’Amérique, les ouvriers d’Europe sentent instinctivement que le sort de leur classe dépend de la bannière étoilée », écrivait alors Marx.

[sur l’importance de cette question, je renvoie à Robin Blackburn, Une révolution inachevée : Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation aux États-Unis, ainsi qu’aux analyses de Raya Dunayeskaya dans Marxisme et liberté].

Le célèbre débat entre « marxistes » et « anarchistes », qui conduisit à l’éclatement de l’Internationale, ne peut être réduit à une seule dimension, mais il tourne largement autour de la question électorale. Faut-il, comme le suggérait Marx, que les socialiste participent aux élections, entrent aux parlements, prennent le pouvoir par ce moyen ? Ou faut-il s’en défier absolument comme d’une corruption, comme le soutenaient notamment les anarchistes ? Ce n’est pas une question simple [les notes marginales de Marx à Étatisme et Anarchie de Bakounine, illustrent bien ce débat]. Elle traverse toute l’Europe et réapparaît périodiquement de part et d’autres. C’est la preuve que le débat n’est pas seulement et purement idéologique, mais qu’il est lié à la place de la classe ouvrière dans la société, à sa relation pratique à l’État, à son état d’esprit. Le débat traversait tout le mouvement ouvrier. Les Considérants du programme du parti ouvrier français emploient la formule :

« Considérant que cette appropriation collective ne peut sortir que de l’action révolutionnaire de la classe productive – ou prolétariat – organisée en parti politique distinct; Qu’une pareille organisation doit être poursuivie par tous les moyens dont dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel transformé en d’instrument de duperie qu’il a été jusqu’ici en instrument d’émancipation. »

Cette formule est de Marx, qui l’a dictée à Jules Guesde, en présence d’Engels. Elle témoigne à la fois des débats au sein du parti naissant et de la position personnelle de Marx sur le sujet. Si on la compare aux lettres contemporaines d’Engels, qui dénonce la propension chez Guesde et les socialistes français à vouloir parler de Révolution à toutes les phrases, il s’agit d’une forme de compromis acceptable. Il fallait convaincre les fondateurs du Parti ouvrier français d’entrer dans la bataille électorale [voir Émile Bottigelli, La fondation du parti Ouvrier Français].Pour comprendre la stratégie de Marx, il faut garder plusieurs points en mémoire. Tout d’abord, même si contrairement à Proudhon et bon nombre de socialistes du XIXe siècle, il n’est pas hostile aux grèves, il n’en attend rien de plus que la satisfaction des revendications des grévistes. Il sait qu’une grève générale, dont l’idée est d’origine chartiste, sape ses propres bases puisque la classe ouvrière produit et transporte ce qui est nécessaire à la vie quotidienne. Il a pu constater à maintes reprises la difficulté à organiser le soutien international aux grévistes,  puisque c’était l’une des activités pratiques du conseil central de l’Association internationale des travailleurs.

En outre, s’il considère que le but de la classe ouvrière est la prise du pouvoir politique, il rappelle que l’indépendance des syndicats doit être respectée. Lors de la création du Parti ouvrier français, il est satisfait que, à quelques points prêts, les propositions soient issues de la réalité du mouvement ouvrier et non des idées préconçues d’une secte. Le parti exprime politiquement les demandes de la classe ouvrière, et non le contraire.
Ensuite, Marx a connu les défaites des révolutions de 1848 et de la commune de Paris, dont il cherche à tirer des leçons, et il raisonne en termes militaires autant que politiques. Il partage avec Engels la conviction que les moyens traditionnels du prolétariat – les barricades, les prises d’armes, les insurrections préparées par une minorité,… – sont devenus stratégiquement et tactiquement inadéquats face à l’État et son armée. Dès la révolution de 1848, en préférant les organisations ouvrières publiques et le travail de journaliste politique, Marx a montré sa méfiance pour les sociétés secrètes, y compris la Ligue des communistes dont il était l’un des dirigeants. Quand il explique son installation en Angleterre, c’est à la liberté d’association qu’il fait référence.

Par contre, après la disparition de l’Association internationale des travailleurs, les succès électoraux rapides des partis ouvriers laissent entrevoir la possibilité d’une conquête du pouvoir par ce moyen. Cela correspond à ses préoccupations de longue date : suffrage universel (qui, presque partout en Europe, sera une conquête du mouvement ouvrier, puis féministe), organisation publique, force de la majorité, éducation ouvrière, stratégie orientée vers la conquête du pouvoir politique, inspiration dans la Révolution française. Jamais il ne considère que la radicalité des idées socialistes et démocratiques ne puisse être un obstacle à la victoire. L’obstacle le plus puissant vient après : c’est la violence militaire de la réaction de la bourgeoisie. L’énergie révolutionnaire ne réside pas dans les moyens pour conquérir le pouvoir, mais pour le conserver et pour mettre en application les réformes socialistes dans ce contexte.

Source: http://solidariteouvriere.info/notre-classe/marx-les-elections-et-la-revolution/

Nécessité et possibilité du communisme par Tom Thomas

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« Manque d’imagination: on n’entrevoit en général ni ce qui est nécessaire ni ce qui est possible ». Victor Serge – 5 décembre 1941

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INTRODUCTION

Que révèle la crise? Comment en sortir? Quel peut être l’avenir? Ce sont des questions que tout le monde se pose. Les uns parce qu’ils craignent pour leur situation. Les autres parce qu’ils l’ont perdue, ou vont la perdre, ou – les jeunes – n’en trouveront pas, sinon de tellement mauvaises, précaires, misérables.

Les « élites » dirigeantes, la nomenklatura des politiciens et idéologues médiatisés, ont déversé, et déversent quotidiennement, par tous les canaux d’informations existants, leurs explications sur les causes de la crise et les remèdes qui selon eux en découlent. Certes, tous n’ont pas exactement les mêmes opinions. On n’évoquera pas ici les plus grossières qui, nauséabondes et bestiales, rejettent sur l’étranger la cause de la misère et du chômage. Mais quant aux autres, on rappellera que toutes ces analyses, qu’elles soient dites de droite ou de gauche, ont au moins deux points communs essentiels, qui déterminent l’échec de leurs conclusions quant aux possibilités et moyens de sortir de cette crise.

Le premier est qu’elles ne creusent pas jusqu’aux fondements de la crise, qui est dans les rapports d’appropriation (donc de production) spécifiques au système capitaliste. Les économistes réputés car médiatisés, d’apparence sérieuse, ne proposent en général que des analyses superficielles qui ont pour caractéristique générale de présenter des conséquences du système capitaliste comme les causes fondamentales de ses blocages. Par exemple quand ils ciblent la finance « trop » exubérante, la mondialisation « trop » libérale, les écarts de revenus et de patrimoines « trop » importants, etc. Ils ignorent pourquoi il y a blocage de la croissance (c’est-à-dire de l’accumulation du capital). C’est ce que nous rappellerons brièvement au chapitre 1. Et ils ignorent aussi ce que cette crise révèle de la situation historiquement spécifique du capitalisme contemporain, à savoir qu’il est arrivé au bout de sa trajectoire historique, c’est-à-dire des capacités du capital à se valoriser, s’accumuler, se reproduire de façon élargie (ce que désigne l’expression qu’il a atteint l’âge de sa sénilité). Situation spécifique, que nous rappellerons au chapitre 2, qui signifie qu’il n’y a pas de sortie de crise dans le cadre d’un capitalisme qui ne peut se survivre que dans une agonie sans fin, sinon son abolition par une révolution politique et sociale. Agonie signifiant ici misère accrue pour des masses de plus en plus nombreuses d’individus, catastrophes écologiques, systèmes étatiques de plus en plus autoritaires et répressifs, guerres permanentes aux quatre coins du globe.

Le deuxième point découle du premier. Se trompant sur les causes essentielles, les « experts » et élites dirigeantes se trompent évidemment aussi sur les remèdes. Tous proposent des potions qui ont pour point commun de prétendre relancer la croissance du capital, donc sa valorisation, alors même que sa situation de sénilité ne le permet plus (contrairement à ce qui fut encore possible après la Seconde Guerre mondiale, et, notamment, mais pas seulement, au prix de cette guerre).

Aujourd’hui de plus en plus nombreux sont ceux qui, gravement touchés par la crise, « s’indignent » des méfaits et tares de la société actuelle. Mais évidemment s’enrager, tonitruer, manifester, lutter ne sert pas à grand-chose si on n’en voit pas les causes profondes, les racines, et si par conséquent on se trompe sur les moyens et la cible de la lutte (ce qui est notamment le cas de tous ceux qui imaginent qu’il suffirait de changer le gouvernement de l’État pour sortir de la crise en « humanisant » le capital!). C’est pourquoi ce livre démontrera que seule l’analyse marxiste permet de donner « la vraie parole de la lutte », parce que seule:

1°) Elle donne une analyse juste, vérifiée par les faits, de la crise dans sa spécificité historique (sénilité du capital), qui permet d’en conclure qu’il y a aujourd’hui nécessité absolue de sortir du capitalisme, de l’abolir, pour sortir de cette crise (chapitre 3).

2°) Elle montre que cette nécessité est aussi possibilité (chapitre 4) parce que cette analyse révèle aussi que les conditions de cette abolition existent, créées par le développement du capitalisme lui-même, mais aussi étouffées et détruites par lui. Ce qui implique:

3°) Qu’un procès révolutionnaire est nécessaire pour réaliser cette abolition (chapitre 5).

Ce qui est important, et fort utile pour préparer l’avenir, c’est de comprendre qu’il n’y a pas que la catastrophe dans la crise, mais aussi, et surtout, la possibilité d’y trouver le potentiel d’un nouveau grand bond en avant de l’humanité. À condition de ne pas s’engluer dans les illusoires et catastrophiques espoirs de sauver ce capitalisme agonisant que proposent et propagent les politiciens du système étatique, et les idéologues médiatisés, de la gauche de la gauche à la droite de la droite.

Une dernière précision avant de commencer. Le lecteur constatera que ce que j’appelle, après Marx, le « socialisme vulgaire » (par exemple le Front de Gauche en France) est la cible d’une critique particulière dans cet ouvrage. Ce n’est pas parce que je sous-estime le danger néofasciste (en France le FN). Au contraire: c’est qu’on ne peut le combattre que si on trace une ligne de démarcation radicale (c’est-à-dire jusqu’à la racine) avec lui. Ce qui implique, entre autres choses, de rompre avec l’idéologie et la pratique étatiste du vieux mouvement ouvrier, laquelle est aussi une caractéristique du fascisme.

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AVERTISSEMENT

Abréviations utilisées dans cet ouvrage:

A: capital argent (A’ ce capital augmenté de la pl réalisée).

Cc: capital constant, somme du capital fixe (machinerie, bâtiments) et du capital qui achète les intrants (matières premières ou semi-finies, énergie)
.

Cv: capital variable, part du capital qui achète la force de travail (coût salarial, ou « travail nécessaire », part de son travail qui revient à l’ouvrier pour acheter les biens nécessaires à son existence).

M: marchandise
.

pl: plus-value, part du travail vivant (ou surtravail) absorbé par la marchandise M et approprié par le capital.

Pour les citations de Karl Marx:

Pour Le Capital: K. suivi de I, II, III pour les livres et 1, 2, 3 pour les tomes
.

Pour Les Grundrisse: Gr. 1 et Gr. 2.

Pour L’Idéologie allemande: I. A.

Pour Les Théories sur la plus-value: TPV. et 1, 2, 3 pour les tomes.

Pour les citations de l’auteur:

Pour L’Hégémonie du capital financier et sa critique (Albatroz, 1999): Crise n°1.

Pour La Crise chronique ou le stade sénile du capitalisme (Contradictions, 2004): Crise n°2.

Pour La Crise. Laquelle? Et après? (Contradictions, 2009): Crise n°3.

Pour Démanteler le capital ou Être broyés (Page Deux, 2011): Crise n°4.

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CHAPITRE 1

Sans avoir l’intelligence des causes de la crise on ne peut évidemment pas proposer une voie pour en sortir. Ce travail ayant déjà été fait pour l’essentiel1, je ne ferai ici qu’en résumer brièvement les grandes lignes, juste le strict nécessaire pour pouvoir parler de l’avenir à partir de la réalité comprise du présent, non comme utopie, mais comme libération et développement des potentialités réellement existantes.

Chaque crise est issue d’un enchevêtrement de divers facteurs et phénomènes qui concourent au blocage de la valorisation2, donc de la reproduction élargie, du capital. Mais c’est toujours de ce blocage qu’il s’agit. Donc, c’est toujours dans le procès de production et de réalisation de la plus-value qu’il faut en rechercher les causes profondes, essentielles. Et comme dans le capitalisme moderne cette plus-value est surtout extraite sous sa forme relative3, c’est-à-dire grâce aux progrès de la productivité générale, c’est dans les effets de ce mécanisme que se situe le cœur des difficultés (contradictions) qui finissent par le provoquer.

On sait que l’augmentation de la productivité s’obtient grâce aux progrès de la machinerie (de la science appliquée aux moyens de production), lesquels s’accompagnent de transformations dans l’organisation du travail (concentration des moyens de production, divisions accrues du travail, notamment entre les fonctions intellectuelles et de simple exécution, simplification et accélération des gestes, etc.) dont le taylorisme et le fordisme ont été des archétypes. Ces progrès ne sauraient être séparés de ces transformations qui ont développé une plus grande parcellisation du travail, sa dégradation qualitative, la soumission de l’ouvrier à la machinerie.

Rappelons brièvement le mécanisme général des hausses de productivité puisqu’il est essentiel, de par ses effets sur le long terme, pour comprendre la crise actuelle.

Chaque capitaliste est poussé à augmenter son profit en diminuant ses coûts de production Cc + Cv4. Ce faisant en effet, pour une même quantité de travail Cc + Cv + pl (plus-value) employée, produisant donc une quantité de marchandises de même valeur sociale, la pl augmentera. Il faut évidemment que Cc augmente moins que Cv ne diminue du fait de cette mécanisation plus performante. Dit autrement cela signifie que pour un même coût de production Cc + Cv, mais dans lequel Cv aura diminué relativement à Cc5, cette mécanisation améliorée lui permet de produire une plus grande quantité de la même marchandise avec la même quantité de travail Cc + Cv + pl.

L’effet tendanciel à long terme des hausses de productivité, que K. Marx a le premier parfaitement mis en évidence, est donc de faire baisser le nombre d’ouvriers dans toutes les branches qui concourent à la production. On ne peut pas dire en effet, comme certains économistes, que la baisse de ceux employés à la production de biens de consommation est compensée par la hausse de ceux qui sont employés à la fabrication des machines puisqu’une machine plus perfectionnée n’est introduite que si elle fait économiser une plus grande quantité de travail qu’elle n’en a absorbée pour être construite et qu’elle n’en absorbe (approvisionnements) pour fonctionner.

Certes, les hausses de productivité ont d’abord eu un effet favorable à la valorisation et à l’accumulation du capital. Produire plus d’une marchandise avec la même quantité de travail, c’est produire la même valeur, c’est donc abaisser la valeur de chaque marchandise. Ainsi comme tous les capitalistes vont être obligés par la concurrence de faire de même, ou alors seront éliminés, la valeur sociale des marchandises (et par suite leurs prix réels) s’abaisse6. Ce qui a pour effet favorable à la valorisation du capital, premièrement, de ralentir l’augmentation de la valeur de Cc, voire de la diminuer; deuxièmement et surtout, de permettre, par un certain partage de ces gains de productivité, d’augmenter le niveau de consommation des travailleurs7. Tant que les gains de productivité sont importants, ce partage permet d’augmenter à la fois la plus-value qui retourne au capitaliste (donc de maintenir son taux de profit malgré l’accroissement de son investissement en machinerie) et la consommation des masses, ce qui est un élément indispensable pour réaliser la plus-value que les gains de productivité cristallisent dans une quantité toujours accrue de marchandises produites.

Mais ces effets favorables ne durent qu’un temps. Quelle que soit l’augmentation de la masse salariale Cv et de la consommation, elle est toujours moindre que celle de la valeur des moyens de production Cc. Le nombre d’ouvriers employés peut croître, comme il l’a fait longtemps au cours de l’histoire du capitalisme, mais il diminue relativement à la masse et à la qualité des marchandises produites8.

C’est pourquoi, si les hausses de productivité, quand elles sont assez fortes pour abaisser la valeur des marchandises tout en augmentant la plus-value, peuvent induire le développement d’une « spirale vertueuse » d’augmentation de la production et de la consommation, celle-ci, à l’exemple des « Trente Glorieuses », ne peut s’éterniser puisque ces hausses induisent aussi, et surtout, un écart croissant entre l’accumulation du capital sous forme de moyens de production (et de capital financier qui est censé les représenter) et de la consommation9. Cela d’autant plus qu’en période de croissance, les capitalistes sont euphoriques et investissent à tout va, en même temps qu’augmente la masse des crédits et que montent les cours des Bourses dans la croyance à des profits toujours plus élevés. On aboutit alors périodiquement, et ce sont les deux faces de la même médaille « productivité », à une suraccumulation de capital (de moyens de production, de marchandises, de titres financiers) face à une sous-consommation des masses. Le capital moderne étant représenté idéalement sous forme de titres (actions, obligations et autres titres de créance), dont les cours dépendent grosso modo du rapport entre la masse de leur valeur nominale et les bénéfices attendus, ce sont d’abord leur effondrement (le krach)10, quand il s’avère qu’il est exagéré, qui manifeste le début de la crise. Mais début ne veut pas dire cause, comme le laisse entendre le mot « origine » souvent utilisé confusément par les « experts » sans plus de précision (origine comme point de départ, ou origine comme cause du phénomène).

La cause est cette suraccumulation/sous-consommation mentionnée ci-dessus. « Le moyen – développement inconditionné de la productivité sociale – entre perpétuellement en conflit avec la fin limitée: mise en valeur du capital existant11 ». La valorisation du capital est affaiblie, voire bloquée, et c’est la crise qui, en conséquence se développe comme l’ensemble des moyens déployés par les capitalistes et leurs États pour tenter de la rétablir de telle sorte qu’elle permette de retrouver un taux de profit, un rapport entre des plus-values et masse des capitaux, qui les satisfasse. « Les crises du marché mondial doivent être comprises comme regroupant réellement et égalisant violemment toutes les contradictions de l’économie bourgeoise12 ».

Deux observations doivent être faites à ce propos.

1°) Contrairement à ce que disent la plupart des économistes, cette contradiction suraccumulation/sous-consommation n’est pas une simple question de proportion entre des quantités, ni le résultat nécessaire du progrès technique en général, quel qu’il soit, qui serait par lui-même inéluctablement nuisible car destructeur d’emplois et de l’environnement. Il s’agit uniquement des conséquences des progrès scientifiques et techniques tels que les génère et utilise le capital (c’est-à-dire pour le profit immédiat maximum). Il n’y a que dans le capitalisme que de tels progrès dans l’efficacité productive, dans la production de richesses en plus grand nombre et qualités, absorbant de moins en moins de travail répulsif, pénible (de travail prolétaire), aboutissent à la misère des masses, à d’innombrables catastrophes, et jusqu’à la ruine de ce système par lui-même. Nous y reviendrons plus loin.

2°) Lors d’une crise, il y a toujours une réduction nécessaire des surcapacités de production, aussi bien les moyens de production que les travailleurs. Mais ne faire que cela entraînerait seulement une spirale négative de décroissance (baisse de la production et baisse de la consommation se nourrissant l’une l’autre). Il faut aussi que le capital trouve les moyens d’une nouvelle phase de valorisation et de croissance, ce qui n’est pas simplement détruire le « trop » de capital et d’emplois. Il faut trouver les moyens de relancer à la fois la valorisation du capital (son accumulation, la croissance) et la consommation des masses qui en est une des conditions. Et ceux-ci sont de nouvelles avancées scientifiques et techniques, accompagnées de nouvelles combinaisons dans le procès de production, d’une extension de la division mondiale du travail et de l’aire de valorisation du capital, qui enclenchent une nouvelle « spirale vertueuse »: nouvelles hausses importantes de productivité (augmentation de la plus-value relative), nouvelles baisses des valeurs des marchandises (et nouveaux produits), extension du marché mondial permettent d’élargir la consommation et de réaliser cette masse accrue de plus-value, de la transformer en profits.

Ainsi, par exemple, avaient pu être réunies, après la Seconde Guerre mondiale, cet ensemble de conditions qui ont permis au capitalisme de sortir de la crise des années 30 et de connaître cette nouvelle phase de forte accumulation connue sous le nom des « Trente Glorieuses13 ».

Les destructions gigantesques de la guerre avaient liquidé la suraccumulation du capital. Ce qui, redisons-le, n’avait pas pour conséquence de seulement régler un problème de quantité, mais aussi de qualité: cela laissait la place libre pour un capital plus productif, un système qu’on a appelé le fordisme, qui s’est développé dans tout le monde « libre »14. Les gains de productivité ont été suffisants pour permettre de relancer l’extraction de la plus-value sous sa forme relative, avec sa « spirale vertueuse » (provisoire) d’une croissance de la production et de la consommation (lesdites Trente Glorieuses).

La destruction des vieux empires coloniaux anglais, français et portugais portait un coup aux protectionnismes et élargissait un marché mondial « libéral ». En même temps les rapports de classe à la Libération étaient favorables aux prolétaires du fait:

1°) De l’ampleur de l’implication des bourgeoisies, européennes notamment, avec les fascismes, qui les ont obligées, dans les pays concernés, pour conserver l’essentiel du système capitaliste, à passer des compromis avec les principales forces issues de la Résistance, les partis « communistes » essentiellement. En échange de postes dans les appareils d’État, et de concessions salariales et sociales qui permettaient à ces partis de justifier ces compromis auprès de leurs électorats populaires, ceux-ci ont poussé de toutes leurs forces à la « reconstruction » du capitalisme national15.

2°) Du conflit dit de la « guerre froide » qui était une autre raison pour les bourgeoisies du monde « libre » de céder quelques avantages de niveau de vie pour rallier des prolétaires à la supériorité ainsi affichée de ce monde sur le soi-disant système communiste de l’URSS.

Tout cela a poussé à un meilleur partage des gains de productivité pour les prolétaires. D’où un accroissement de la consommation, des investissements, et un plein emploi favorisant encore plus les hausses salariales (en France jusqu’à la dernière forte hausse accordée pour mettre fin aux grèves de 1968). Cela jusqu’à ce que, les gains de productivité faiblissant, entre autres raisons de par ces hausses, le système capitaliste-fordiste rencontre un premier blocage vers la fin des années 60 (début de la « crise chronique »).

C’est qu’à la charnière des années 60-70 ce système, notamment en Europe, se heurte à un ralentissement des hausses de productivité du fait du rendement décroissant des investissements correspondants. Ils ralentissent parce que leurs coûts en capital fixe croît de plus en plus avec les perfectionnements d’une machinerie toujours plus sophistiquée, tandis que les économies de coûts salariaux sont elles amoindries par les salaires relativement élevés issus de la période précédente comme par le fait que la part de la main-d’œuvre relativement à celle des machines est en diminution: il faut alors beaucoup diminuer les salaires pour que la masse salariale Cv diminue plus que n’augmente Cc, comme l’exigent, dans le capitalisme, les gains de productivité. Les luttes étudiantes et prolétaires de la fin des années 60, début des années 70, ainsi que le premier « choc pétrolier » de 1974 marquent la fin de la période de la « croissance fordiste ». Dès lors les krachs ne vont pas tarder à se succéder à un rythme de plus en plus rapide, d’abord dans des régions périphériques aux Centres impérialistes16, puis de 2000 à 2008 (mais ce n’est pas terminé!) dans ces Centres eux-mêmes qui sont aujourd’hui en quasi faillite.

Si la crise a attendu 2008 pour devenir ainsi globale, c’est que les bourgeoisies ne sont pas restées inactives. Elles ont réussi à mettre en œuvre un certain nombre de mesures qui en ont freiné la généralisation. On peut rappeler pour mémoire les principales:

1°) D’abord de grandes victoires sur le mouvement ouvrier. Celui-ci était resté bloqué dans une classique lutte gréviste, plus ou moins corporatiste, pour des revendications salariales que le capital, en bute à des hausses de productivité déclinantes et à la baisse du taux de profit que cela entraînait17, était fermement décidé à ne pas accepter. Contrôleurs aériens, mineurs, sidérurgistes, etc., furent ainsi sérieusement battus en rase campagne par les Reagan, Thatcher, Mitterrand et Cie, et avec eux l’ensemble des prolétaires pour n’avoir pas su, ou pas pu, sortir des limites alors atteintes des luttes salariales menées dans la tradition du vieux mouvement ouvrier réformiste bien décidé à toujours rester dans le cadre des rapports capitalistes, respectueux de l’État et attentif à combattre tout « débordement » de ces limites. La bourgeoisie put d’autant mieux conforter ces victoires, qu’avec l’extension de la division mondiale du travail à l’échelle planétaire suite à la fin de la « guerre froide » (ladite « mondialisation »), elle disposait d’un moyen formidable (les « délocalisations »), non seulement pour placer une partie de ses capitaux excédentaires, mais surtout pour faire jouer la concurrence entre ouvriers et obtenir une baisse importante des coûts salariaux.

2°) Sur ces bases, les capitalistes ont pu alors tenter de suppléer à la diminution de l’extraction de la plus-value sous sa forme relative en développant celle sous sa forme absolue18. Ce qu’ils ont obtenu en combinant l’augmentation de l’intensité du travail avec sa « flexibilisation » ou précarisation (les heures payées n’étant que celles strictement travaillées)19.

3°) Enfin, la valorisation du capital s’est surtout poursuivie de façon largement artificielle et fictive grâce à un accroissement inouï du crédit (et donc des dettes)20. L’avantage immédiat de ces masses de monnaie de crédit fut qu’elles ont permis ces rapides déplacements de capitaux qui ont organisé la mondialisation planétaire, renforcé leur concentration, et assuré une consommation qui soutenait la production. États, entreprises, ménages, tous vivaient très largement à crédit! L’économie capitaliste mondialisée ne tenait que par le crédit! Par exemple, la Chine déversait ses marchandises à bas prix aux USA, où elles étaient achetées à crédit. Elle accumulait des masses de dollars avec lesquels elle achetait des titres de la dette d’État US, permettant ainsi aux Américains de continuer à acheter chinois.

Dans un tel système, qui n’est pas propre aux seules relations Chine-USA, mais à toute la « mondialisation », arrive un moment où ces monceaux de dettes apparaissent pour ce qu’ils sont: irremboursables (sinon en monnaie de singe comme sont en train d’en émettre à flots toutes les Banques centrales). L’Argentine se met en faillite, puis la Grèce, puis bientôt l’Espagne ou l’Italie, et ainsi de suite. C’est l’effondrement généralisé qui se profile, tout le système ayant prolongé sa course ces dernières quarante années grâce aux crédits, du capital financier qui se révèle fictif, qui n’a pas résolu le blocage de la valorisation dans le procès réel de production mais l’a seulement masqué un temps.

Il a déjà été bien établi21 que l’accroissement massif du crédit, donc du capital financier qui est fait d’abord de ses titres avant de s’hypertrophier sur lui-même en une myriade de « produits dérivés », n’était pas la cause fondamentale de la crise. Mais comme la plupart des commentateurs ont affirmé le contraire, il n’est pas inutile de rappeler brièvement le rôle que cela a joué dans son déclenchement.

Le crédit a toujours été un facteur important de stimulation, de dopage, de l’accumulation du capital. Mais aussi ce faisant de la suraccumulation qui l’accompagne inéluctablement, et, par là, des crises qui s’ensuivent. Le développement du crédit, donc celui du capital financier, est absolument inhérent et nécessaire à celui du capital. L’accroissement du machinisme et de la productivité a nécessité la concentration de capitaux de plus en plus importants et induit pour cela le système des sociétés par actions (qui sont des titres de créance), l’émission d’obligations, des emprunts bancaires, etc. Le développement de la production a nécessité les crédits à la consommation. Le crédit a toujours joué un rôle essentiel pour augmenter la plus-value par le moyen, souvent sous-estimé, de l’accélération de la rotation du capital. Ou encore pour permettre aux États de financer par la dette les conditions générales de sa reproduction élargie (la fameuse croissance). Pour toutes ces raisons le développement historique de l’accumulation du capital a toujours été accompagné d’un accroissement concomitant du crédit, du capital financier et des établissements qui les gèrent. Marx avait déjà observé en son temps que: « le capital financier acquiert […] l’influence la plus énorme sur la marche et le prodigieux développement du système de production capitaliste22 ».

Ainsi l’expansion inouïe du capital financier dans les trente dernières années n’a d’original, dans l’histoire du capitalisme, que son gigantisme particulièrement extraordinaire. Lequel cependant est plutôt une manifestation de l’ampleur des difficultés (on verra plus loin en quoi il en a été aussi un facteur aggravant) auxquelles s’est heurtée la valorisation du capital à partir des années 70: elles rendaient nécessaire une ampleur proportionnelle du dopant. Les taux d’endettement des ménages, des États, et de nombre d’entreprises atteignaient des niveaux astronomiques, bien au-delà de leurs capacités de remboursement.

Puisque le gonflement du crédit est inhérent aux nécessités de la valorisation du capital, il est illusoire d’imaginer abolir « l’énorme influence » qu’a acquis le capital financier sans le faire du rapport social capitaliste qui fonde cette nécessité. Sans accroissement du crédit, pas d’accumulation! Et si la condition première de l’accumulation (le profit) n’est pas réalisable, le crédit même offert gratuitement par les Banques centrales, reste dans le système financier, comme cela se passe aujourd’hui. Cette « énorme influence » ne fait que manifester celle des nécessités de la valorisation du capital dans le capitalisme contemporain. On ne peut donc pas séparer le « mauvais » capital financier du « bon » capital industriel, ni corseter et brimer le premier en pensant ainsi pouvoir favoriser le second à qui reviendrait une plus grande part de la plus-value, ce qui l’inciterait à investir et croître.

Qu’il ait gonflé « excessivement » selon les économistes, dans la démesure de spéculations de plus en plus en hasardeuses (comme les célèbres subprimes) ou pures escroqueries (genre Madoff), de « produits financiers » de plus en plus déconnectés de la richesse réelle, c’est déjà le propre des mouvements de l’argent en tant que marchandise autonome (et même quasi indépendante sous sa forme papier, ou maintenant informatisée, déconnectée de l’or) par rapport aux autres marchandises dont il est censé représenter la valeur. Et ça l’est encore bien plus du crédit qui est spéculation par définition (et création privée de monnaie par les banques). Ces spéculations sont seulement plus ou moins aventureuses et massives. Or elles le sont à un maximum à la veille des krachs, pour deux raisons au moins:

Premièrement, le cycle d’expansion du capital est alors à un sommet, donc aussi la masse des titres financiers et leurs cours, puisqu’on anticipe que la courbe ascendante va continuer, qu’on ne veut pas rater jusqu’à la dernière hausse, la dernière spéculation.

Deuxièmement, la suraccumulation de capital qui commence à se faire jour, le prix très élevé des cours boursiers qui finit par amoindrir leur rendement poussent les financiers à tenter des spéculations de plus en plus risquées23, déconnectées de la production réelle de plus-value (comme l’échafaudage genre château de cartes des « produits dérivés » les uns des autres, dont les « sous-jacents » ne sont eux-mêmes que des titres financiers, ou des « notions » tels des taux de change, des indices boursiers, etc.).

Un indice significatif de la situation de suraccumulation du capital contemporain, c’est que l’offre de crédit a eu beau gonfler sans cesse, elle ne jouait plus son rôle de dopant de la croissance du capital productif. Les tombereaux de « liquidités » déversés par les Banques centrales (notamment par la FED de M. Greenspan après le krach des NTIC du début des années 2000) sont comme passés à la trappe au lieu de servir à stimuler production et consommation. Les économistes médiatisés parlent alors de « trappe à liquidités » pour caractériser cette situation où les « liquidités » restent dans la sphère financière, où elles gonflent en opérations financières improductives de croissance24 et en bulles spéculatives, jusqu’au krach inéluctable puisqu’il s’agit de capital fictif, parce qu’elles ne trouvent pas les occasions de se convertir en moyens de production rentables (de production de plus-value). Cela manifeste clairement les difficultés du capital à convertir la plus-value en capital additionnel25, c’est-à-dire à se reproduire de façon élargie, à perpétuer sa valorisation qui est la condition de son existence. Cela témoigne donc de la suraccumulation de capital productif de plus-value (et donc cela induira nécessairement sa désaccumulation, la récession). Et cela manifeste enfin que la cause de la crise n’est pas fondamentalement le « trop » de « liquidités », mais cette suraccumulation. Car ce « trop » n’est que relatif aux blocages de la valorisation, qui sont les vrais problèmes du capital. Il apparaît comme capital financier fictif parce qu’il ne peut pas se convertir en « vrai » capital, en moyens de production rendant assez de profits.

Bref, les bulles financières contemporaines ont été le résultat du développement d’une production et d’une consommation – d’une accumulation du capital – non seulement stimulées, comme ce fût toujours le cas autrefois, mais presque entièrement fondées par celui du crédit. Elles furent d’abord une condition de ce développement, avant de manifester son blocage par le krach qui, tout comme la fièvre, n’est pas la cause de la maladie, mais son symptôme. En l’occurrence celui de 2008 a manifesté à quel point la croissance antérieure du capital était celle d’une accumulation de capital fictif, fait de créances irrécouvrables et de spéculations « de casino » entassées les unes sur les autres comme un château de cartes. Il a marqué la fin de cette croissance artificiellement entretenue.

Le capital-argent « passif » a toujours existé conjointement au capital-moyens de production « actif » (capital en fonction), quand bien même ils pouvaient être représentés par un seul petit capitaliste. De plus en plus développé, et alors séparé, sous forme de capital financier, du capital en fonction, il se veut néanmoins capital, alors qu’il ne produit aucune plus-value, non seulement parce qu’il est nécessaire à sa reproduction élargie mais surtout parce qu’il y apparaît comme la forme idéale du capital (et le représentant de toute richesse), au point même qu’il devient un Grand Fétiche: de l’argent produisant de l’argent! Bref, il lui faut son profit, au meilleur taux. Il le reçoit sous forme de dividendes, d’intérêts, de plus-values boursières (sans parler ici des spéculations et escroqueries propres au monde de la finance) qui ne sont qu’une part de la plus-value qu’il partage avec le capital (et les capitalistes) « actifs ». Il apparaît alors comme « mauvais » capital parasite aux yeux des partisans du « bon » capitalisme que serait le capital purement industriel. Ils lui reprochent de « conserver » trop de cet argent dans la sphère financière, et ses spéculations, ses traders, ses actionnaires cupides, etc., au lieu de l’investir en moyens de production pour accroître la croissance, l’emploi, les salaires. Que le capital financier prélève une part croissante de la plus-value produite issue du capital industriel au fur et à mesure du développement général du capitalisme, c’est inéluctable, c’est inhérent à sa propre croissance. Que cela soit un facteur de dévalorisation du capital, qui contribue donc à bloquer sa reproduction, c’est certain26. Qu’on puisse les séparer et développer le second sans le premier, c’est n’avoir strictement rien compris au capitalisme.

Conclure ce chapitre revient à observer que, si toute la série de mesures prises par les capitalistes pour maintenir leur taux de profit ont effectivement permis de retarder sa baisse jusque vers 199727, elles n’ont pas pour autant empêché le blocage de la valorisation du capital et sa suraccumulation. Au contraire, le développement de l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue entraîne rapidement une baisse de la consommation, l’accroissement inouï du crédit accroît la formation de bulles de capital financier fictif et des krachs de plus en plus fréquents et massifs qui ruinent l’épargne et détruisent des investissements et activités reposant sur les crédits28, la distribution de dividendes non réinvestis, les rachats d’actions, les OPA et autres LBO font monter les profits mais ne créent pas de nouvelles capacités de production de plus-value, au contraire cela en détruit le plus souvent.

Le fait est qu’il est impossible, dans le capitalisme moderne, c’est-à-dire fortement mécanisé, de maintenir longtemps taux de profit, croissance et emplois sans une augmentation constante de l’extraction de la plus-value sous sa forme relative (la seule qui permette de développer conjointement pendant un temps production et consommation comme ce fut le cas avec ce qui a été appelé le « compromis fordiste » d’après guerre). Il faut donc maintenant examiner s’il est possible aux capitalistes de rétablir cette extraction, c’est- à-dire de trouver de nouvelles fortes hausses de productivité, pour retrouver cette fameuse croissance du capital qui est le leitmotiv de tous les politiciens de droite comme de gauche. Croissance dont nous allons d’abord montrer qu’ils ne peuvent pas trouver les clés parce qu’ils se trompent sur ce qui la bloque. Et encore moins compris la spécificité de la situation historique du capitalisme contemporain qui est telle qu’elle interdit toute sortie de crise qui ne soit pas sortie de ce système.

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CHAPITRE 2

2.1. De quelques faux remèdes

Les critiques qui accusent le capital financier et ses « exagérations » d’être la cause essentielle de la crise, voire la seule, évitent ainsi soigneusement de mettre en cause le système capitaliste lui-même. Ils se refusent à admettre sa sénilité et sa faillite. Au contraire, ils rivalisent de propositions pour le faire perdurer.

Beaucoup, notamment à gauche, se contentent de préconiser que l’argent et le crédit ne servent pas à l’enrichissement outrancier d’une petite minorité et aux spéculations, mais au développement du capital productif de plus-value (grosso modo le capital industriel), lequel est supposé par eux pouvoir ainsi poursuivre sa croissance (« verte » éventuellement), créer des emplois et une richesse qu’il suffirait ensuite de répartir un peu mieux pour qu’augmente le bien- être général. Il a pourtant déjà été amplement montré, à maintes reprises29, que le blocage de la croissance, et nous l’avons encore rappelé brièvement au chapitre précédent, est en réalité celui de la valorisation et de la reproduction élargie du capital (de son accumulation), et qu’il est structurellement fondé sur celui des hausses de productivité. Ce n’est pas parce que les profits et le crédit sont mal employés qu’il y a crise. C’est parce que leur conversion en moyens de production et de productivité accrus n’est plus assez rentable. On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif, dit bien l’adage. D’où le phénomène de « trappe à liquidités » que nous avons évoqué ci-dessus. Et d’où aussi cette constatation que font certains économistes distingués: « Les politiques monétaires très expansionnistes ou les politiques de prêts publics aux pays ne résorbent pas ces problèmes (que pose la crise, n.d.a.)30 »
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Certains de ces critiques du capital financier se veulent plus radicaux en se posant comme anticapitalistes. Ils proposent que l’État, supposé représenter « l’intérêt général », capte l’essentiel de la plus-value par l’impôt au détriment du capital et des capitalistes privés. Il pourrait alors augmenter les emplois publics et parapublics, lancer de « grands travaux », financer des investissements. Il pourrait aussi ajouter à tout cela l’obligation d’une hausse des salaires et une bonne dose de protectionnisme. Et voilà la consommation et la production nationales, la croissance et les emplois nationaux qui repartiraient à la hausse31.

Miracle d’un capitalisme étatisé! Comme si cet État pouvait agir efficacement pour la croissance capitaliste en dehors du cadre des lois de la valorisation telles qu’elles jouent dans la situation contemporaine32! Situation telle que cette valorisation est bloquée par l’efficacité même avec laquelle le capital fait produire (productivité élevée, division planétaire du travail très accentuée, etc.). Et cela l’État n’y peut rien changer. On rappellera en revanche plus loin en quoi cette « efficacité » – qui est devenue catastrophique pour le capital lui-même, et encore plus pour les masses qui vivent sous sa domination – constitue une base solide pour sortir de la crise en sortant de cette domination.

Chacun sait d’ailleurs que ce miracle étatiste a déjà été proposé maintes fois aux citoyens, et a toujours tourné au fiasco (cf. 1981 pour le dernier en date en France), ou au cauchemar quand ce type de capitalisme était poussé jusqu’à l’extrême d’une bureaucratie totalitaire et dictatoriale (le stalinisme par exemple).

La soi-disant solution d’une étatisation accrue (car elle déjà considérable même sous le couvert du « libéralisme ») du capital repose sur une série d’erreurs. Rappelons en trois parmi les principales.

Une analyse superficielle de la cause de la crise33 trouvée dans l’accroissement exponentiel des écarts de revenus financiers et patrimoines entre les masses populaires et une petite poignée de riches de plus en plus riches. Certes le fait est scandaleusement énorme. Mais si les 1 % les plus riches (pourcentage souvent avancé pour définir les scandaleusement riches) ont effectivement démultiplié leurs accaparements (bonus, stock-options, retraites chapeaux, parachutes dorés, salaires inouïs, etc.) relativement aux périodes précédentes, là n’est pourtant pas la raison essentielle qui fait qu’une part toujours plus petite des richesses produites revient aux prolétaires. Cette raison repose surtout dans le fait que la part du capital fixe (machinerie) dans la valeur produite ayant constamment augmenté, et particulièrement dans les soixante dernières années, relativement à celle de la main-d’œuvre prolétaire (capital variable), il en résulte nécessairement que la part de la valeur produite lui revenant (et revenant à ses propriétaires, financiers et managers) soit aussi augmentée, et notamment la fraction de celle-ci représentant la plus-value afin que soit maintenu le taux de profit. Le développement de la productivité dans le capitalisme, c’est toujours nécessairement aussi celui du taux d’exploitation (pl/Cv, plus-value/coût salarial), même quand le salaire augmente. Et comme il aboutit finalement à une diminution, d’abord relative, puis absolue de la quantité de travail employée, cela induit inéluctablement une baisse de la masse salariale (qu’accentue encore le recours accru à l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue que nous avons évoqué au chapitre 1). Fondamentalement on retrouve là le phénomène suraccumulation de capital/sous-consommation des masses qui ne relève pas d’une question de morale ou de gouvernement, mais est absolument inhérent aux rapports capitalistes de production.

Or, c’est justement ce qu’ignorent les tenants de la thèse que l’insuffisance des salaires (c’est-à-dire la sous-consommation des masses), cause n°1 selon eux de la non croissance et de la crise, serait due à l’extrême et immorale cupidité de cette petite minorité de riches. À faux diagnostic, faux remède. C’est pourquoi ils aboutissent alors à cette deuxième erreur quant aux moyens de résoudre la crise. Puisqu’ils la réduisent, dans son fondement, à un problème de partage des richesses. Il suffirait, pour l’essentiel, de « prendre aux riches » pour redresser les comptes de l’État et élever le niveau des prestations sociales et des salaires, ce qui ferait augmenter la consommation, et alors la production aussi. Bien évidemment le protectionnisme est ici plus ou moins sous-entendu, puisqu’on ne peut partager que ce qu’on produit.

Laissons ici de côté la critique du protectionnisme, dont on sait que, comparé au libéralisme, ce serait pour les peuples subir la peste au lieu du choléra. Non seulement parce qu’il est tout à fait inefficace à améliorer la fameuse croissance et le niveau de vie des peuples dans la situation du capitalisme moderne, mais, pire encore, parce qu’il est une source abondante et intarissable d’exacerbation du nationalisme, de la xénophobie et des conflits entre peuples. Intéressons-nous plutôt à cette thèse d’apparence très radicale, et aussi très simple, de « prendre aux riches » pour donner aux autres. L’objectif n’a rien que de louable. Mais, à y regarder de plus près, ce type de promesse se heurte d’emblée à cette contradiction, puisqu’elle ne touche rien de fondamental aux rapports de production capitalistes, de vouloir relancer les investissements tout en augmentant les coûts salariaux, alors même que la crise manifeste une énorme suraccumulation de capital relativement à ses possibilités de valorisation. En système capitaliste (étatisé ou pas), l’heure, dans une telle situation, est à la destruction du capital excédentaire, à la réduction des coûts salariaux, à l’intensification du travail « flexibilisé », au chômage accru, faute de pouvoir obtenir une augmentation suffisamment forte de la plus-value sous sa forme relative (gains de productivité).

Ajoutons que, quand bien même – imaginons-le un instant, bien que cela soit impossible sans une révolution victorieuse – les riches auraient été vraiment pressurés comme des citrons, et au profit d’une redistribution en faveur des masses34, cette élévation de leur niveau de vie ne serait que très provisoire. Car, le rapport de propriété capitaliste des moyens de production subsistant, l’écart reprendrait son envol, les nouveaux propriétaires juridiques étatiques remplaçant les anciens, associés aux mêmes puissances intellectuelles dirigeantes. Un adage dit qu’il ne suffit pas de donner un poisson à celui qui a faim, il faut lui apprendre à pêcher. Le communiste ajoute: il faut en plus qu’il ait la propriété des moyens de la pêche! Il ne s’agit pas de redistribuer les richesses, de rebattre les cartes, pour changer la situation des prolétaires (illusion d’une Nouvelle Donne, d’un New Deal35, alors qu’on reste dans le même jeu où ce sont toujours les mêmes qui gagnent)! Il faut qu’ils prennent possession de tous les moyens, matériels et intellectuels, de la production des richesses, c’est-à-dire que soit abolie la condition de prolétaire. Quitte à faire une révolution politique, et il en faudrait pour vraiment « prendre aux riches » et pas seulement une petite part, autant ne pas s’arrêter sitôt en chemin, et aller jusqu’à la victoire, jusqu’à s’approprier toutes les conditions de la production. D’ailleurs, comme le disait Saint-Just – et il l’a vérifié à ses dépens – « ceux qui ne font les révolutions qu’à moitié creusent eux- mêmes leurs propres tombeaux ».

Enfin, observons une troisième erreur. Elle est que tous les divers idéologues et partis qui se proposent à qui mieux mieux comme guides de la société et dirigeants de l’État partagent en commun cet espoir de pouvoir sortir de la crise en restaurant « la croissance », c’est-à-dire la valorisation et l’accumulation du capital. Ils divergent seulement – un peu – sur les moyens d’y parvenir.

Cette erreur est fondée sur une méconnaissance profonde de la situation historique d’un capitalisme arrivé à son âge sénile. Situation que, même si on imagine un instant que la bourgeoisie pourrait identifier correctement la cause de la crise dans le niveau atteint par la productivité et l’ampleur du phénomène contradictoire suraccumulation du capital/sous-consommation des masses qu’il entraîne, elle ne pourrait pas trouver la solution pour en sortir, puisqu’elle ne pourrait pas établir les conditions d’une reproduction élargie du capital du type « Trente Glorieuses ». C’est cette caractéristique historique spécifique de la crise actuelle qu’il est essentiel de comprendre, justement parce qu’elle est spécifique et que, donc, elle implique une orientation spécifique de la lutte des prolétaires qui, sinon, seront effroyablement broyés.

2.2. Spécificité de la crise contemporaine

La crise est le moment, et a pour fonction, de rétablir le procès de la reproduction élargie du capital. Il s’agit donc pour les États, qui sont responsables de reproduire la société capitaliste, de mettre en œuvre une politique de crise qui crée les conditions d’une relance de la croissance, c’est-à-dire d’une croissance de la production-réalisation de la plus-value qui soit aussi celle du taux de profit. Pour y parvenir trois conditions au moins sont à réunir.

1°) Détruire les capitaux « excédentaires », surcapacités de moyens de production, stocks de marchandises, capitaux financiers. Notamment les titres de la dette des États, qui ont été accumulés en masses énormes pour détruire les dettes privées, et qui le seront eux-mêmes pour une part par l’inflation et le défaut de paiement, pour l’autre par l’impôt et la réduction des dépenses de services publics tels que l’enseignement, la santé, etc. Ces destructions ne sont réalisables qu’au moyen de grandes violences: un chômage massif, une dégradation considérable des conditions de vie des masses populaires, et pire encore, jusqu’à des guerres36. En Europe par exemple, la situation des peuples de nombreux pays tels la Grèce ou l’Espagne, qui s’aggravera encore d’ailleurs, est celle que connaîtrons, et commencent à connaître, les autres. Dans le même temps les États devront aider encore davantage le capital (exonérations de charges, aides financières diverses, crédit gratuit, nationalisations, etc.).

2°) Accroître les moyens coercitifs de l’État (national, ou fédéral comme l’envisagent certaines fractions des bourgeoisies européennes). En effet, puisque ces destructions entraînent aussi le délabrement de la condition de prolétaire, et même leur destruction en grand nombre sur la planète (misère absolue, famines, guerres), il est inévitable qu’ils résistent et que s’accentuent les résistances et révoltes (avec quelle orientation est une autre question), et donc que s’accentue la dictature de la bourgeoisie pour y faire face. Et aussi pour tenter de l’emporter dans les conflits extérieurs qui vont, eux aussi, s’accentuer puisqu’ils décideront quels capitaux seront détruits et quels autres survivront. L’histoire des années 30, comme l’actualité, enseigne que cet étatisme accru se présente toujours comme un changement du personnel gouvernant, les nouveaux arrivés prétendant qu’ils sauront, eux, mettre l’État au service du peuple en mettant le capital (souvent nommé « l’économie ») au service du peuple, voire qu’ils développeront un capitalisme sans capitalistes grâce aux nationalisations.

Ces deux premières conditions peuvent être réalisées ensemble si la bourgeoisie l’emporte dans la lutte des classes qui va se développer. Mais le capitalisme ne sera pas pour autant sorti de sa crise, car il en faut pour cela, last but not least, une troisième.

3°) Cette troisième condition, c’est de trouver les moyens d’une nouvelle et forte hausse de la productivité. En effet les destructions qu’opère la politique de crise ne règlent pas pour autant à elles seules le problème du blocage de la reproduction élargie du capital. Elles ont pour objet de tenter de rétablir le taux de profit en ramenant la masse des capitaux à proportion de celle de la plus-value. Mais ce faisant elles enclenchent une spirale récessionniste qui vient s’opposer à ce résultat espéré: fuite des capitaux devant l’investissement productif, chômage massif et baisse des revenus des travailleurs qui font effondrer la consommation37, baisse des recettes de l’État malgré les hausses d’impôt qui lui interdit toute relance « keynésienne » de l’économie, d’autant plus qu’ils sont tous déjà surendettés. On voit bien aujourd’hui leur impuissance à concilier ces deux objectifs contradictoires que sont « la rigueur », c’est-à-dire la récession, pour réduire les capitaux excédentaires fixés dans leurs dettes gigantesques, et la « croissance » de leurs dépenses également nécessaire pour y parvenir! Des deux côtés, c’est la crise qui non seulement continue mais s’aggrave.

Ceux qui pensent que le capitalisme peut sortir de la crise s’encouragent en disant: il l’a déjà fait! Pleins d’espoirs ils mettent par exemple en avant qu’en 1945 la dette des USA se montait à 130 % du PIB, celle de la Grande-Bretagne à 260 %, tandis que Japon, Italie, Allemagne, France, etc., étaient des champs de ruines, leurs États en faillite, et que cela n’a pas empêché les Trente Glorieuses.

Certes, mais premièrement ces niveaux d’endettements étaient consécutifs aux énormes dépenses de la guerre, laquelle avait réalisé une des conditions de la reprise rappelée ci-dessus: la destruction d’une masse énorme de capitaux. L’endettement d’aujourd’hui n’est pas la contrepartie d’une telle destruction de la suraccumulation de capital (même si les guerres en Irak, Afghanistan, Libye, etc., y ont contribué).

Deuxièmement, et c’est une condition dont nous avons signalé l’importance, le capitalisme a pu, sur la base de ces destructions, trouver les moyens de nouvelles et fortes hausses de la productivité tant dans l’industrie, avec la généralisation du fordisme (et les financements du plan Marshall), que dans l’agriculture avec le développement de grandes exploitations « productivistes » (remembrement, mécanisation, intrants chimiques, etc.). Ces gains de productivité appliqués à la reconstruction qui pouvait se développer sur les vides laissés par les destructions de la guerre ont été suffisamment élevés pour pouvoir entraîner une hausse de l’emploi et du niveau de consommation des masses en même temps que de la plus-value relative38, générant une « spirale vertueuse » de croissance. Et, comme il l’a été rappelé ci-dessus (chapitre 1), le capital était alors aussi poussé à un partage significatif de ces gains de productivité avec les masses salariées du fait que la situation de l’époque l’y obligeait, en même temps que la gauche politique et syndicale contribuait puissamment à briser les luttes ouvrières et à reconstruire l’État bourgeois.

Ainsi les trois conditions essentielles pour une reprise de la croissance, telles que nous les avons énoncées au chapitre 1 (destructions massives de capitaux, prolétaires soumis à l’État, gains de productivité importants) étaient réunies (dès la fin des années 40 en France). On a vu pourquoi cette croissance « fordiste » s’est bloquée, vers la fin des années 60 dans les métropoles du monde « libre », jusqu’à laisser place à la récession à partir du krach de 2008. Reste à déterminer si la bourgeoisie peut à nouveau réunir ces trois conditions afin de pouvoir sortir de la crise en ouvrant un nouveau cycle d’accumulation du capital.

Tant qu’elle domine dans la lutte de classe, donc tant qu’elle réalise la condition n°2 (prolétaires soumis à l’État), elle peut aussi réaliser la n°1 (destructions). Il n’en va pas de même pour la n°3 (productivité), tout aussi indispensable pour relancer la fameuse croissance « régulée » de la production/consommation.

En effet des obstacles, sérieux au point d’être quasi insurmontables, s’opposent aujourd’hui à ce que la bourgeoisie investisse sérieusement dans l’obtention de nouvelles et fortes hausses de productivité. Tout simplement parce qu’ils en obèrent la rentabilité. Résumons-les dans leurs caractéristiques essentielles:

Dans les produits issus de la grande industrie contemporaine le coût du travail employé – et encore plus le coût du travail productif qui n’en est qu’une fraction – est devenu une part relativement faible du coût final des marchandises produites (ce qui manifeste l’importance de la diminution de la quantité de travail productif employé, même si celle-ci inclut évidemment le surtravail non payé, ou plus-value, qui n’est pas un coût pour les patrons). Cette part est de l’ordre, en général de 10 %, voire moins, suivant de nombreuses déclarations des patrons eux-mêmes. Ce que résume par exemple celle-ci de celui de General Motors: « avec toute la technologie que nous avons maintenant dans nos usines, le facteur coût du travail (pour lui y compris celui du travail improductif, n.d.a.) est devenu une composante relativement mineure, c’était différent il y a dix ans » (Les Échos du 6 août 2012). Ce qui bien sûr ne les empêche pas d’en rechercher encore, et particulièrement férocement aujourd’hui, la réduction puisque c’est leur fonction. À l’inverse, évidemment, celle de la valeur de la machinerie et de ses approvisionnements en matériaux et énergies (Cc) est devenue très élevée. Augmenter la productivité consistant à abaisser le coût de production Cc + Cv (machinerie + masse salariale) d’une marchandise par le moyen d’une augmentation de Cc qui soit inférieure à la diminution de Cv qu’elle permet, on voit que cela devient très difficile quand la productivité est déjà élevée: les nouveaux investissements que nécessite cette augmentation sont alors en général peu rentables puisque la diminution de Cv qu’ils induisent ne peut être que faible en proportion du fait qu’elle porte sur un volume de main-d’œuvre déjà réduit. Les économistes parlent des « rendements décroissants » des hausses de productivité. Tellement décroissants, qu’il y a quasi blocage39.

À ce premier et fondamental obstacle s’ajoute celui d’un autre au niveau de la réalisation de la plus-value (de la consommation). C’est le phénomène, classique et périodique, suraccumulation de capital/sous-consommation des masses dont nous avons déjà parlé au chapitre 1. Or il ne peut être surmonté que s’il y a découverte et mise en œuvre de nouveaux gains de productivité suffisamment élevés pour pouvoir augmenter le niveau de vie des masses tout en étant rentables pour le capital. Ce que la situation décrite au paragraphe ci-dessus ne permet justement pas!

Le blocage est alors aggravé par la réaction des capitalistes face à cette situation. Elle est de chercher à augmenter ce qu’ils ne peuvent plus obtenir, ou pas assez, par le moyen des gains de productivité (l’extraction de la plus-value relative) par celui de l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue. C’est bien sûr ce qui explique les « délocalisations » dans les pays « émergents » dont la Chine est l’archétype. Le capital a pu y trouver un certain relais de croissance à la fin du XXe siècle, cumulant les avantages d’un niveau de productivité élevé en même temps que de conditions de vie des prolétaires proches des descriptions de Dickens ou Zola. Par exemple, et pour mémoire, Foxconn, le célèbre sous-traitant chinois d’Apple (et autres), emploie à lui seul en 2012 plus d’un million d’ouvriers et ouvrières, qui travaillent six jours sur sept pour un salaire maximum de cinq cents euros par mois, sans assurances sociales, logés dans des casernes dortoirs, soumis en tout au bon vouloir des patrons, etc. Or, entre autres effets, le développement de l’extraction de la plus-value sous cette forme absolue augmente la production – d’autant plus que la productivité est élevée en Chine aussi – tout en bridant drastiquement l’élévation de la consommation (différence avec l’extraction sous la forme relative). De ce fait la Chine devait beaucoup compter sur les exportations, surtout vers les USA et l’Europe, lesquelles étaient payées de plus en plus à crédit au fur et à mesure que les emplois, délocalisés, y disparaissaient. Mais la crise vient mettre un terme à ce système fondé sur le crédit, et la Chine n’y échappera pas à son tour, ainsi que les autres pays « émergents ».

Bref, ce n’est pas en remplaçant des emplois mal payés par des emplois très mal payés et des chômeurs que le capital sortira de cette crise! Pas plus que l’inverse d’ailleurs! Le fait que les capitalistes soient, aujourd’hui, obligés de se concurrencer plus par ce moyen (ce que ses élites dirigeantes appellent « tenir compte de la réalité du monde contemporain », « gagner la bataille de la compétitivité ») que par les gains de productivité, s’entraînant ainsi mutuellement dans une formidable spirale récessionniste, est aussi un net indicateur de l’état de sénilité où en est arrivé le système. Le fondement essentiel de cet état, et c’est ce qui en fait sa spécificité par rapport aux autres crises, est dans le niveau historiquement atteint par la baisse de la quantité de travail vivant contenue dans les marchandises qui, certes, diminue leurs valeurs mais aussi, finalement, entrave les hausses de productivité qui, seules, seraient susceptibles de relancer la croissance – c’est-à-dire la croissance de la production/réalisation de plus-value (relative) – dans le capitalisme contemporain hautement mécanisé, et donc système de production/consommation de masse. C’est cette baisse de la quantité de travail, et non pas le niveau des salaires, qui est la clé de la situation actuelle: elle est un problème insurmontable pour le capital, mais aussi un moyen potentiel d’enrichissement, de liberté et de jouissance pour les individus du communisme de demain. Nous y reviendrons donc plus loin évidemment.

Auparavant il convient de dire un mot sur ces obstacles à la valorisation du capital, qui ne sont nouveaux que par leur ampleur et leur gravité, et qu’on peut regrouper sous le terme de catastrophes écologiques.

L’expansion effrénée de la production du maximum de choses, et de n’importe quelles choses (« production pour la production » qui est une des caractéristiques essentielles du capitalisme relevée par Marx), motivée et conditionnée par la seule recherche du profit maximum, a conduit le capitalisme à générer des catastrophes écologiques inédites par leur ampleur et leur gravité. Elles sont assez connues pour qu’il ne soit pas nécessaire de les rappeler ici. Observons seulement qu’elles constituent aussi des obstacles à l’augmentation de la productivité tant par les coûts qu’elles induisent pour la société que du fait des résistances qu’elles y développent. Par exemple citons l’agriculture ultra-chimique qui a atteint de telles limites en termes de monocultures, de dégradation des sols, de pollutions des eaux, de destructions de la nécessaire biodiversité, de santé publique, que, là aussi, on en arrive à des rendements décroissants et à des blocages pour continuer sur cette voie de la production aveugle40.

Une partie de la bourgeoisie elle-même, que ces dégâts touchent aussi dans une certaine mesure, s’en inquiète. Pourtant, bien qu’ainsi avertis, la classe dirigeante et les multiples partis politiques « verts » aspirant à diriger l’État, et participant souvent déjà à cette direction, restent comme tétanisés, incapables de proposer une alternative adéquate réaliste. C’est que tous ces « verts », aussi divers soient-ils, n’envisagent nullement de sortir du capitalisme, pourtant seule cause de ces désastres. Ils n’ont donc à proposer que des mesures coercitives et marchandes (eux qui ne cessent de protester verbalement contre la « marchandisation » du monde!) via une augmentation des prix (de l’énergie, des taxes anti-pollution, des coûts de construction, des traitements des déchets, de l’agriculture « bio », etc.) qui n’aboutissent qu’à aggraver les difficultés de la valorisation du capital en même temps qu’elles pèsent sur les masses (ce qui d’ailleurs ne les poussent pas à y adhérer)41. Quant à la « décroissance », c’est-à-dire la désaccumulation du capital, que prônent certains d’entre eux, elle n’est pas acceptable dans le cadre du capitalisme, ni par le capital qui la subit dans la crise comme le problème à résoudre, ni par les masses populaires qui manquent de tant de choses que c’est d’une autre croissance dont elles ont besoin. Nous verrons plus loin que c’est l’abolition du capitalisme (des « circonstances ») qui seule permettra un changement des activités et des comportements.

Tous les obstacles que nous venons d’évoquer, et encore bien d’autres (voir chapitre 3), constituent aujourd’hui une limite à la valorisation du capital général que celui-ci ne peut guère repousser. Son accumulation tend donc à stagner, voire à décroître (récession), structurellement et non plus comme un stade qu’il pourrait dépasser comme il a encore pu le faire après la Seconde Guerre mondiale.

Certes la concurrence oblige toujours chaque capitaliste particulier engagé dans la production à essayer de risquer malgré tout quelques investissements susceptibles de lui donner un avantage technologique sur ses concurrents, que ce soit en termes de productivité ou de mise sur le marché de nouveaux produits. Il peut obtenir par là ce que Marx a appelé une « plus-value extra » (vente à un prix supérieur à la valeur sociale du produit, situation de monopole sur un produit), c’est-à-dire temporaire, le temps que ses concurrents fassent de même, et qu’alors les prix s’abaissent, notamment dès que la protection des brevets tombe (cf. par exemple le cas des génériques en pharmacie, les produits des NTIC « copiés » par les chinois, coréens, etc.). Ils s’abaissent parce que les valeurs des marchandises s’abaissent du fait de la productivité élevée. Aujourd’hui chaque capitaliste particulier doit malgré tout essayer de poursuivre ses investissements technologiques pour survivre dans la concurrence (qu’il tente aussi d’éliminer en la rachetant). Il y est poussé par cette nécessité et l’espoir de cette plus-value extra. Mais aussi il en est découragé par les rendements dégradés de ce type d’investissement et la perspective de ne même pas pouvoir amortir son investissement en cette époque de crise chronique.

Ainsi on voit que la situation du capitalisme contemporain est telle que tout progrès dans les applications de la science à la production (de la productivité) tend à aggraver les obstacles à la valorisation du capital général qui ont été rappelés ci-dessus plus qu’il ne contribue à en repousser les limites. C’est-à-dire qu’il constitue plus un facteur de dévalorisation du capital que de sa valorisation. Or nous avons vu qu’un accroissement de l’extraction de la plus-value sous sa forme relative par le moyen d’une forte augmentation de la productivité générale était une des conditions indispensables à la reprise de la croissance, c’est-à-dire de la valorisation du capital! Voilà que la situation est telle que cette augmentation aboutirait au résultat inverse, sa dévalorisation.

Cette tendance à la dévalorisation est aujourd’hui d’autant plus forte qu’elle est accrue par des facteurs externes au procès de production de la plus-value stricto sensu. En effet, au cours de son développement historique le capitalisme a dû utiliser des moyens qui, comme celui des gains de productivité, étaient à la fois facteurs de valorisation et de dévalorisation, les deuxièmes finissant par l’emporter sur les premiers. C’est notamment le cas de trois d’entre eux, bien connus: le capital financier (le crédit), le capital commercial et, de plus en plus important et grossissant, l’État. Ces moyens ont stimulé la production de la plus-value, de l’extérieur du procès de sa production, et sa réalisation. Mais ils ne pouvaient exister et se développer qu’en tant que consommateurs de la plus-value sociale puisqu’ils n’en produisent aucune. Leur accroissement est devenu d’autant plus fort que croissaient aussi l’accumulation du capital et les difficultés de sa valorisation (cette croissance étant évidemment aussi celle des contradictions du capital) puisque leur rôle était d’en être un stimulant. Mais stimuler n’est pas produire. Et quand les conditions internes de la production de la plus-value se sont mises à dépérir fortement, jusqu’à manquer comme nous avons vu que c’est aujourd’hui le cas, l’accroissement de ces stimulants ne pouvait plus jouer leur rôle sur une valorisation ainsi dépérissante. À l’inverse, son effet sur la dévalorisation était devenu énorme, à proportion du grossissement de ces moyens externes. Ils contribuaient alors à accroître ce dépérissement, consommant toujours plus de plus-value sociale qu’ils n’aidaient à en produire (l’exemple du crédit et du capital financier est sur ce point particulièrement clair). Comme pour le dopage: on doit en consommer toujours plus pour être stimulé, mais finalement survient l’overdose!

Le capitalisme est contradiction en actes, disait Marx. Tous les moyens qu’il a mis en œuvre au cours de son développement historique sont à la fois facteurs de valorisation et de dévalorisation du capital. Les gains de productivité augmentent la production/réalisation de plus-value, mais en sapent aussi le fondement en diminuant, relativement puis absolument, la quantité de travail vivant qui la produit, le crédit la stimule (notamment en accélérant la rotation du capital), mais en en absorbant de plus en plus au fur et à mesure de son accroissement comme capital financier, idem pour l’État dont l’appareil politico-bureaucratique parasitaire grossit démesurément, et les faux-frais et gaspillages d’une production aveugle viennent aussi amplifier la dévalorisation. La situation du capitalisme contemporain est celle d’un retournement historique de ces mouvements de sens opposés: les facteurs de la dévalorisation sont devenus structurellement supérieurs à ceux de la valorisation42.

Structurellement veut dire que les capitalistes ne peuvent plus réunir les trois conditions essentielles ci-dessus rappelées pour sortir de la crise en ouvrant un nouveau cycle de reproduction élargie du capital, contrairement à ce qu’ils ont pu faire jusque-là lors des crises passées de suraccumulation de capital/sous-consommation des masses. Telle est la spécificité historique du capitalisme contemporain et de sa crise.

Il est absolument nécessaire, pour déterminer une lutte politique efficace, réaliste, permettant de sortir de cette crise, de comprendre cette spécificité afin d’en tenir compte. Car elle indique que toutes les tentatives de relance de la croissance capitaliste, non seulement ne peuvent être recherchées qu’aux moyens, « classiques », de destructions massives d’hommes, de moyens de production, de richesses de toutes sortes, et d’une dégradation d’autant plus considérable des conditions de vie des masses que la plus-value sera davantage extraite sous sa forme absolue, mais qu’elles sont de plus sont vouées à un échec rapide. Tous les partis politiques et idéologues proposant des recettes pour une nouvelle croissance du capital, pour un «  bon  » capital créateur d’emplois correctement salariés, etc., doivent être considérés comme bonimenteurs ou des charlatans. Ni les émissions monétaires massives des banques centrales pour couvrir les dettes publiques, ni l’étatisation accrue de l’économie et de la société, le protectionnisme et le nationalisme, ni un capitalisme « vert »43, ni des augmentations de salaires au détriment des profits, bref, rien de ce qui n’engage pas un procès révolutionnaire pour sortir du capitalisme, à commencer par la destruction de son État, ne peut à notre époque, compte tenu donc de la spécificité historique ci-dessus énoncée, permettre de sortir de la succession ininterrompue de catastrophes (chômage, misère, guerres, totalitarismes, destruction de la nature) que le capitalisme empilera et accroîtra nécessairement pour tenter de survivre.

La compréhension de cette crise poussée jusqu’à celle de sa spécificité historique permet donc de délimiter deux camps politiques antagoniques. L’un (droite et gauche réunies) qui prétend faire advenir un impossible nouveau cycle de croissance du capital, quelles que soient les divergences dans ce camp quant aux moyens, et qui revient en réalité à proposer un prolongement catastrophique de la crise. L’autre, réaliste, communiste, qui affirme l’absolue nécessité d’un procès révolutionnaire pour abolir le capital. C’est des causes fondamentales de cette nécessité, au-delà de l’analyse du blocage structurel de la croissance du capital, dont il nous faut maintenant parler pour en montrer le caractère impérieux et le contenu.

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CHAPITRE 3

La spécificité historique de la crise contemporaine qui vient d’être montrée a une cause fondamentale entre toutes, interne au procès de valorisation lui-même, qui est qu’en accroissant sans cesse, à sa façon, la productivité44, le capital est allé jusqu’à faire dépérir la source même de sa croissance: la quantité de travail salarié productif de plus-value. Sa vitalité ainsi perdue, le voilà sénile. Ce dépérissement (évidemment loin d’être achevé) est le résultat d’un procès, qui a déjà été évoqué, et qui se résume à ceci: à force de remplacer la quantité de travail productif de plus-value par la machinerie, le capital a fini par inverser le résultat initial de ce procès (cela a pris environ deux siècles). Il a réduit cette quantité de travail à un tel point que cela a sapé cette base, et seule base, de la production de plus-value. En même temps, une fraction de plus en plus importante de celle-ci était absorbée par des capitaux improductifs, tel le capital financier ou commercial, par les superstructures étatiques, les faux-frais, gaspillages, etc. Ce qui constituait autant de capitaux ne retournant pas à la production, et qui aussi contribuaient à diminuer le taux de profit moyen.

Ce qui est nouveau, spécifique de la situation du capitalisme contemporain, ce n’est pas le phénomène lui-même, mais son aboutissement. En tant que phénomène, Marx l’avait depuis longtemps prévu et expliqué, concluant que le capitalisme est contradiction en actes du fait que le moyen qu’il utilise pour augmenter la plus-value, à savoir « le développement inconditionné de la productivité sociale entre perpétuellement en conflit avec la fin limitée: mise en valeur du capital existant45». Cela parce que « quelle que soit la proportion suivant laquelle, par l’accroissement des forces productives, l’industrie mécanique augmente le surtravail (la plus-value, n.d.a.) aux dépens du travail nécessaire (Cv, n.d.a.), il est clair qu’elle n’obtient finalement ce résultat qu’en diminuant le nombre d’ouvriers occupés pour un capital donné46». Ainsi, à force, le conflit aboutit au dépérissement de la mise en valeur, à la sénilité du capital, sans eau de jouvence disponible.

Évidemment les difficultés du capital industriel entraînent celles des capitaux improductifs (capital commercial et financier) qui en dépendent puisqu’ils vivent de la plus-value de celui-ci, et affectent les ressources de l’État. Il en résulte partout une baisse de la quantité des emplois et des conditions de travail, une hausse de la précarité et du chômage. Ce qui ne signifie pas pour autant une diminution du nombre des prolétaires, au contraire47.

Mais les résultats des hausses de productivité ne sont pas que ceux-là. Baisse de la quantité de travail contenue dans chaque marchandise signifie aussi baisse de leur valeur48 puisque cette quantité en est la mesure. La situation du capitalisme doit aussi être analysée sous cet angle.

Il apparaît alors que la richesse matérielle qui, elle, a sans cesse augmenté, tant en quantité qu’en qualité (c’est-à-dire en « valeurs d’usage », sans que nous discutions ici de l’intérêt de celles-ci), ne peut plus se représenter dans cette valeur peau de chagrin, la production de richesse par la production de valeur. Car, puisque le capital n’existe que comme valeur se valorisant, « l’évaporation » de la valeur49 est comme la dissolution du capital, et donc de la production dans les conditions du capitalisme. Ce que Marx avait déjà énoncé: « Le capital est contradiction en procès, en ce qu’il s’efforce de réduire le temps de travail (la quantité de travail, n.d.a.) à un minimum, tandis que d’un autre côté il pose le temps de travail comme seule mesure et source de la richesse50 ».

Ainsi la situation actuelle du capital, dont la crise est la conséquence, n’est pas seulement qu’il est suraccumulé, n’est pas seulement que sa reproduction élargie se heurte à de telles limites qu’elle ne peut plus guère se poursuivre, et qu’il ne peut plus se maintenir que dans les désastres et les catastrophes, mais aussi que, pire encore pour lui, il s’agit du dépérissement même de sa forme d’existence qui est d’être valeur se valorisant, procès d’accumulation de valeur.

Cette tendance au dépérissement51 est dialectique en ce sens que cette diminution drastique de la quantité de travail nécessaire à la production de richesses, en plus grand nombre et plus grande qualité, crée une condition fondamentale et puissante pour sortir de cet antagonisme qui plonge les peuples dans les catastrophes: maintenir à tout prix la valorisation de la valeur alors que, non seulement les conditions jusque-là opérantes de la valorisation, les gains de productivité notamment, ne sont plus guère réalisables, mais aussi que la condition fondamentale, l’existence même de la valeur comme représentant et mesure de la richesse, est mise en cause du fait que sa substance, le travail (abstrait, simple, immédiat), ne constitue plus qu’une quantité négligeable au regard de la masse et de la qualité des valeurs d’usage produites. Cette condition favorable ainsi créée, autre face de la diminution de la quantité de travail, c’est l’augmentation considérable du temps libre. Grandeur qui est une base indispensable et magnifique pour l’abolition de la propriété privée des conditions de la production, et donc de l’exigence de la valorisation de la valeur dans ce que la bourgeoisie appelle « l’économie » (qui n’est en réalité qu’un mode de production historiquement déterminé et provisoire). Ce dont nous reparlerons au chapitre 4.

Pour le moment tirons une première conclusion pratique de l’analyse qui vient d’être faite quant à la situation de la société contemporaine. La valorisation du capital est sa condition d’existence, puisque toute « l’économie » (la croissance, l’emploi, les productions, la répartition du travail et des richesses, les rapports avec la nature, etc.) et partant tout l’édifice social dépend in fine de cette vitalité du capital. Une société, ce sont des rapports sociaux particuliers, et d’abord, le plus essentiel, dans la façon de produire (rapport de production), et donc aussi de distribuer, les conditions de la vie de ses membres. Toute communauté, ou toute classe dominante et dirigeante lorsqu’il s’agit de sociétés divisées en classes, a pour premier objectif de se perpétuer – et cet objectif est alors partagé par les classes dominées tant qu’elles s’imaginent vivre dans une sorte de communauté (telle la nation pour l’ère capitaliste) et que leur sort dépend de celle-ci, quelles que soient les critiques qu’elles lui portent quant à ses inégalités et son fonctionnement.

Perpétuer une société, c’est fondamentalement reproduire le rapport social de production qui la détermine, n’en modifier éventuellement que certains effets (selon la formule du Guépard dans le roman éponyme de Lampedusa: « il faut que tout change pour que rien ne change ») qui, ne touchant pas à ce fondement, le renforcent même en faisant croire qu’il n’est pas contradictoire avec le progrès pour tous, que tous peuvent profiter de la croissance qu’il engendrerait en permanence.

Le rapport de production qui détermine la société capitaliste est ce qu’on appelle communément « le capital ». C’est un rapport dans lequel les moyens de production, et la classe qui les possède52, sont séparés et opposés aux travailleurs, les dominant. Il induit, comme Marx l’a brillamment démontré, que les marchandises sont échangées selon la quantité de travail social qu’elles contiennent, c’est-à-dire sur la base de leur valeur d’échange53, laquelle est représentée par l’argent et les prix. Ceux-ci diffèrent certes de cette valeur pour diverses raisons (notamment les différences entre l’offre et la demande, ainsi que la péréquation des taux de profit), mais en sont néanmoins un reflet, et d’ailleurs, globalement (pour le capital global), la somme des prix représente fidèlement celle des valeurs (de même que la somme des plus-values représente celle des profits).

Du fait que les échanges dans le monde capitaliste sont ainsi médiatisés par l’argent, représentant de toute valeur, il résulte que le capitaliste produit pour l’argent, donc pour le plus d’argent (de profit) possible. C’est un constat que chacun connaît empiriquement, quand bien même la raison théorique très brièvement rappelée ci-dessus, lui échapperait. Mais ce qu’on ignore parfois, c’est que chaque capitaliste doit faire ainsi, qu’il soit ou pas cupide, car il y est obligé par la concurrence qui châtie immanquablement les capitalistes les moins efficaces à faire du profit. Ils seront alors étouffés par les autres (qui plus productifs pourront pratiquer des prix plus bas, ou plus riches de profits utiliseront des pratiques de dumping), éliminés du marché qu’ils soient rachetés ou tout simplement poussés à la faillite.

Ainsi la valorisation du capital (le procès au bout duquel l’argent transformé en moyens de production et forces de travail est grossi de la plus-value) est son existence même, son essence étant le rapport de production (et d’appropriation) ci-dessus énoncé. Reproduire la société capitaliste nécessite de reproduire ce rapport qui en est le fondement, donc de perpétuer ce mouvement de valorisation qui est sa réalisation, son existence, sa vitalité. Et le perpétuer implique de réunir toutes les conditions dont il dépend: non seulement les conditions internes de la production de la plus-value, non seulement les conditions de sa réalisation par la consommation, double condition qui nécessite des gains de productivité, comme nous l’avons vu, mais aussi toutes les conditions qui font accepter le capitalisme par les masses prolétaires, soumises ou forcées: conditions idéologiques, juridiques, policières et militaires, politiques, etc.

On a vu que la situation du capitalisme contemporain se présente sous deux aspects dialectiquement liés:

Négativement comme blocage structurel de la valorisation, et donc impossibilité pour les prolétaires d’espérer une amélioration de leurs conditions de travail et de vie par le moyen d’une croissance du capital, dont ils auraient des miettes. Impossibilité pour le capital de les « nourrir » parce que lui-même ne peut pas être suffisamment « nourri » par eux de plus-value.

Positivement comme procès de dissolution de la valeur qui pose la possibilité de cette nécessité, pour sortir de la crise et l’avenir de l’humanité, qu’est l’abolition du capital (du rapport social qui le définit), puisque la valeur se valorisant en est l’existence.

Possibilité, car le capital sénile ne mourra pas de lui-même, sauf à détruire avec lui toute la planète. Il dispose notamment d’un puissant pouvoir: l’État. C’est cette énorme machine bureaucratique, tentaculaire, armée, implacable, appuyée par tous les idéologues du capitalisme, tous les médias importants, toute la bourgeoisie. Plus la quantité de travail social productif contenue dans la marchandise diminue, donc plus la valeur se vide de sa substance, et plus ce mouvement est contradictoire avec la nécessité, pour la société capitaliste de maintenir néanmoins la valorisation, donc aussi de maintenir la valeur comme forme de représentation sociale du travail et de la richesse. Car telle est l’exigence inhérente à la propriété privée des moyens de production et d’échange. Aussi, plus s’aiguise cette contradiction, et plus l’État54 doit se renforcer comme organe de domination de la société, se faire dictatorial, totalitaire, violent, pour tenter de la surmonter. Il ne dira jamais: je ne peux pas, je renonce. Toujours il trouvera des candidats à se mettre à sa tête, y compris au nom d’un pseudo-anticapitalisme, et des sbires pour exécuter ses œuvres, y compris les plus basses.

Mais quels qu’ils soient, les gouvernants n’ont, dans les circonstances actuelles, que deux grands types de moyens pour tenter d’y parvenir:

1°) Comme nous l’avons déjà vu, utiliser tous ceux qui permettent d’augmenter l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue pour tenter de pallier aux blocages qu’elle rencontre sous sa forme relative. Soit: intensifier, flexibiliser, précariser le temps de travail et abaisser le niveau de vie des travailleurs (baisse des revenus, des prestations sociales, inflation des prix, taxes et impôts supplémentaires).

2°) S’efforcer d’améliorer, face à la concurrence, la situation des capitaux que l’État a charge de reproduire, tout en tentant de les protéger de celle-ci par des moyens protectionnistes. S’efforcer de piller davantage les peuples qu’il lui est possible de dominer. Cela toujours dans la concurrence avec les autres prédateurs impérialistes, d’où de multiples guerres (Irak, Libye, Syrie pour quelques-unes des dernières en date), souvent scandaleusement « justifiées » comme ayant pour but la démocratie et les droits de l’homme!

Nous avons déjà dit les limites vite rencontrées par ces types de mesures, qui ne peuvent pas remplacer les « vertus » uniques de l’extraction de la plus-value sous sa forme relative pour la croissance capitaliste. Le résultat ne peut en être que prolonger la survie du capitalisme dans sa sénilité catastrophique. C’est-à-dire non seulement l’aggravation permanente de toutes les conditions de vie des peuples, mais aussi jusqu’aux guerres entre capitaux ou blocs de capitaux, États-Nations ou blocs d’États-Nations, États prenant ce faisant des formes néofascistes55.

Dresser le tableau d’un futur aussi catastrophique n’est pas le produit d’une imagination exagérément pessimiste. Car il est fondé à la fois sur l’expérience – c’est ce qu’a déjà produit la longue crise des années 30, alors même qu’elle s’avère aujourd’hui avoir été d’une intensité bien plus faible que l’actuelle – et sur l’analyse marxiste, qui se révèle, par les faits eux-mêmes56, incontestable, du développement des contradictions inhérentes au mouvement historique du capitalisme, dont il est aisé aujourd’hui ne serait-ce que de constater, à défaut d’expliquer, l’aboutissement dans la sénilité.

En revanche, en rester à ce tableau serait incomplet. Car on n’y voit que l’action des capitalistes et ses résultats. Il y manque celle des masses populaires, des prolétaires surtout, qui, inévitablement, seront amenés à réagir violemment à leur écrasement programmé par les partisans du capitalisme, qu’il soit libéral ou plus étatisé encore. Elle y manque car elle n’est pas aussi sûrement prévisible. Car là aussi l’expérience a montré et la théorie a expliqué57 qu’une grande partie de ces masses pouvait se laisser aisément séduire par les camelots qui leur chantent que l’État, gouverné par eux, permettrait d’instaurer un « bon » capitalisme, national et socialiste à moins que ce ne soit socialiste et national, dur aux riches qui n’investiraient pas au profit de la croissance capitaliste sur le territoire national (des individus cosmopolites sans doute?), aimable aux pauvres qui seraient assistés – et donc surtout soumis – par l’État. Il convient donc de combattre ces dangereux charlatans, d’autant plus vigoureusement que l’incapacité de la caste politique traditionnelle (et des « experts » qui l’assistent) à résoudre la crise, en même temps que son cynisme prédateur, ses privilèges oligarchiques de toutes sortes auxquels elle s’accroche comme la coque à son rocher, amène les masses populaires à vouloir en changer, comme s’il s’agissait de changer le pilote quand c’est l’appareil qui tombe en vrille, ses moteurs à bout de souffle.

Bref, le futur n’est pas écrit d’avance. Soit une profonde barbarie, pour reprendre le terme adéquat déjà utilisé et vérifié autrefois, si les luttes populaires se laissent entraîner dans la direction prônée par ces sirènes chantant le « bon capitalisme » ultra-étatisé. Soit entreprendre de résoudre radicalement l’antagonisme qui caractérise la situation où en est arrivé le procès historique d’accumulation du capital, et qui oppose l’étiolement de la valeur d’un côté (dépérissement de la quantité du travail qui est sa substance), à la nécessité pour la société capitaliste, et plus particulièrement pour son plus haut responsable et organisateur, l’État, de maintenir à tout prix la valorisation puisque d’elle dépend au premier chef le taux de profit, donc la production des marchandises, l’emploi, et toute la reproduction de la société capitaliste. Chacun sait par expérience que le capital ne produit que s’il y a profit. Moins nombreux savent que le déterminant est en fait le taux de profit, et qu’il doit au moins être au niveau de la concurrence, faute de quoi le capital moins efficace est étouffé, perdu en tout ou partie au lieu qu’il puisse poursuivre son existence de valeur se valorisant. Beaucoup même parmi eux imaginent qu’il pourrait en être autrement, que ce taux pourrait être réduit durablement afin qu’une plus grande part de la richesse revienne aux producteurs!

La seule voie pour que l’humanité ne s’enlise pas dans une crise chronique et s’aggravant, pour qu’elle s’engage au contraire dans une nouvelle phase de son développement est d’acter positivement cette réalité: la diminution formidable de la quantité de travail social, le dépérissement de la valeur dont il est la substance. L’acter positivement, c’est en finir avec la valeur au lieu de tenter d’empêcher ce dépérissement, donc, pour cela, en finir avec tous les rapports sociaux de l’appropriation privée qui l’engendrent nécessairement, et ce faisant, avec toutes les formes apparentes de la valeur (argent, profit, salaire, etc.). Ce qui exige de commencer par la destruction de l’État bourgeois, qui est un produit de ces rapports, mais qui en est aussi, et ne peut en être, par essence, que l’organisateur et le défenseur, d’autant plus acharné à les reproduire que, ce faisant, il se reproduit lui-même comme le dominateur et accapareur qu’il est par construction.

Refuser d’acter positivement cette réalité, c’est ce que font tous ceux qui proposent diverses solutions à la crise dans le cadre du capitalisme. Alors ils ne peuvent que l’acter négativement par le chômage et la misère, et cela exige de grandes violences, et un étatisme totalitaire (qu’ils prétendront évidemment toujours au service du peuple).

Affirmer l’urgente nécessité de cette action positive, c’est affirmer la nécessité du communisme (bien que le mot ait, hélas, servi de couverture a des régimes absolument détestables, comme le stalinisme, il convient de le conserver en en rétablissant la signification et la qualité authentique). Mais cette nécessité est-elle possible ? C’est ce qu’il convient d’examiner maintenant, ce qui impliquera de préciser ce qu’est l’abolition de cette propriété privée, donc ce qu’est cette propriété, et aussi, dans sa conception générale, ce qu’est le communisme.

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CHAPITRE 4

4.1. Qu’est-ce que la propriété? De la propriété privée personnelle à la propriété privée capitaliste

La possibilité du communisme étant celle d’abolir le rapport social de la propriété privée capitaliste, il convient donc d’abord de dire ce qu’elle est58.

D’une façon générale la propriété n’est pas d’abord un droit mais un fait, ou plus exactement un faire, un comportement. Un comportement d’appropriation des conditions de leur vie que les hommes tirent de la nature. Et, puisqu’ils ne peuvent s’approprier ces conditions que collectivement, en tant qu’animaux sociaux et politiques, il s’agit d’un comportement dans un certain type de coopération (de rapports sociaux) déterminée, de façon plus ou moins adéquate, par les outils qu’ils ont créés. Ainsi il n’y a pas « la » propriété. Concrètement elle est ce que sont les différentes formes historiques que prend ce comportement, ce que sont les différents rapports sociaux qui déterminent qui fait quoi, s’approprie quoi, et comment. Par exemple il y a eu les formes communautaires d’appropriation dans les sociétés primitives (du fait de la faiblesse des instruments qui obligeait à faire appel à la communauté pour affronter une nature alors toute-puissante), celles de la propriété privée personnelle dans les sociétés marchandes et des débuts du capitalisme, les différentes formes (financières et managériales) de la propriété privée capitaliste. Et d’autres encore si on examine l’ensemble des modes de production et d’organisation sociales au cours de l’histoire.

Mais nous ne considérerons ici que la propriété privée telle qu’elle naît, puis telle qu’elle se transforme en propriété capitaliste avec le monde bourgeois dont elle détermine les individus et leur société.

À l’origine il s’agit d’une propriété privée personnelle (PPP), c’est-à-dire fondée sur l’unité de la possession des instruments de son travail et de la propriété de leur produit par un individu (tous les individus n’en jouissent pas: ceux qui n’ont pas la propriété des moyens de leur travail, la terre par exemple, ou les outils pour le compagnon de l’artisan, ou les moyens de transport pour celui du marchand, etc.). Entendons dorénavant par possession la capacité, l’art de savoir manier dans toute leur complexité les moyens du travail, de savoir les utiliser selon un but59. Et entendons alors par propriété la reconnaissance juridique (et policière) de cette possession et l’appropriation de la part des produits du travail qui en découle.

Cette PPP ne peut évidemment concerner que la petite production. Elle sera dissoute par la grande qui séparera propriété et possession, tout en collectivisant d’une certaine manière l’une et l’autre mais au sein de la classe bourgeoise comme nous allons le rappeler.

Mais auparavant observons que la PPP n’existe aussi que comme dépossession, quand bien même tous en jouiraient, puisque chaque propriétaire doit vendre pour acheter ce qu’il ne produit pas et dont il a besoin. Il doit obligatoirement se dessaisir du produit de son travail (l’aliéner) pour pouvoir dessaisir un autre individu du sien. Et il ne peut le faire que par la médiation d’un étalon, l’argent, représentant la valeur sociale de ces produits (leur valeur d’échange). De sorte que: 1°) les autres ne sont qu’un moyen pour le propriétaire privé, et qu’il cherche à en obtenir le plus contre le moins; 2°) son travail lui devient relativement indifférent dans la mesure où il n’est qu’un moyen pour gagner de l’argent, et le plus possible, et par tous les moyens possibles (ruse, escroquerie, etc.).

Bref, dans la propriété privée l’appropriation est aussi immédiatement désappropriation60, et l’argent en est le support puisqu’il sert à la fois de moyen pour l’échange, et aussi pour l’accaparement et l’accumulation. D’abord le commerce a permis à certains, qui réussissaient à revendre plus cher ce qu’ils achetaient ailleurs à bas prix, d’accumuler des fortunes (système mercantile dont Venise fut un archétype). Lesquelles leur permirent ensuite d’acheter non plus seulement des produits finis, mais des moyens de production et directement le travail d’individus dépourvus, eux, de moyens, n’ayant que la possibilité de vendre leur travail, et devant donc accepter d’être payés moins que ce qu’ils fournissaient61. C’est le début du système capitaliste.

Tels sont, très brièvement rappelés, quelques-uns des caractères essentiels de la PPP dans son mouvement historique vers la propriété privée capitaliste. L’idéologie bourgeoise la pose en nec plus ultra, en fondement définitif et intangible de l’individu soi-disant ainsi libre, car maître de lui-même. Et en système le plus efficace qui puisse être parce que chacun pourrait donner ainsi libre cours à son « esprit d’entreprise », à sa créativité, dans une concurrence, un esprit de compétition stimulant toutes les énergies. Il ne s’agit en fait que des cache-sexe pour masquer l’appât du gain, et ce monde merveilleux de la propriété privée dégénère aujourd’hui, pour au moins la troisième fois en un siècle, en d’immenses catastrophes mondiales. Maintenir ce discours dans ces conditions, c’est simplement vouloir maintenir, quel qu’en soit le prix pour l’humanité, l’appropriation des richesses par une petite minorité qui en dépouille la majorité qu’elle asservit en la dépossédant de toute propriété, non seulement des biens matériels, mais aussi de toutes les autres conditions d’un pouvoir sur leur vie. Mais cette majorité peut s’en construire un, malgré et contre la bourgeoisie: s’organiser pour et dans la lutte révolutionnaire pour renverser le capital!

Ce mouvement spécifique de totale dépossession est la caractéristique essentielle du rapport de propriété capitaliste. Il est, à son origine, dépossession des paysans de leurs terres communales, puis des populations colonisées (et souvent exterminées). Il est un mouvement généralisé de dissolution de la propriété personnelle de ses moyens de travail62 et de concentration des conditions matérielles et intellectuelles de la production aux mains d’une classe particulière qui se les est appropriées. Le procès de dissolution de la PPP accompagne celui du développement de la propriété capitaliste. Ce qu’il faut examiner maintenant de plus près, c’est en quoi ce développement aboutit à créer les conditions concrètes, la possibilité de l’abolition de cette propriété capitaliste des conditions de la production, donc en quoi il indique le chemin qui permettrait de sortir de la crise contemporaine.

Pour s’approprier, la bourgeoisie exproprie. Dans ce constant procès historique, les prolétaires sont non seulement dépossédés des conditions objectives de leur travail, mais aussi jusqu’à leur savoir-faire, leurs compétences de métier, et se retrouvent réduits dans leur grande majorité à un travail de détail, parcellaire, abrutissant, fait de gestes répétés à l’infini, simples serviteurs ou surveillants d’une machinerie de plus en plus sophistiquée, efficiente et omniprésente. Et leur dernière propriété, leur force de travail, devenant de plus en plus inutile, ils ne peuvent même plus s’en dessaisir pour s’approprier de quoi vivre. Dans ce procès historique s’affirme concrètement ce qu’est « le concept de capital » défini par Marx: la séparation des conditions du travail d’avec ceux qui les utilisent, laquelle se fait gouffre au fur et à mesure que ces moyens se perfectionnent et que se dégrade concomitamment la qualité du travail prolétaire, jusqu’au dépérissement de sa quantité (mais alors, comme nous l’avons vu, c’est aussi le dépérissement du rapport capitaliste lui-même!).

Mais dans ce procès s’affirme aussi autre chose d’important concernant ce qu’est la propriété capitaliste contemporaine, qu’il convient de rappeler nettement car c’est un fait très souvent ignoré et passé sous silence. Il s’agit du développement de sa division en deux formes différentes: en propriété juridique d’une part qui, représentée par des titres (les actions notamment), prend progressivement la forme spécifique de capital financier, et d’autre part en possession, selon la signification que nous en avons déjà donnée: maîtrise des « instruments », aujourd’hui de la machinerie et de l’organisation du procès de production.

Marx disait du petit capitaliste: « celui qui fait fructifier lecapital, même s’il en est le propriétaire, représente deux personnes: celle qui possède et celle qui utilise le capital63». Le dédoublement se réalise concrètement avec le développement de la grande industrie qui nécessite des investissements de plus en plus considérables, donc hors des moyens d’un seul capitaliste (ou d’une famille). Il faut donc faire appel à beaucoup d’autres qui avanceront l’argent (actionnaires, banquiers et autres créanciers) en échange de titres divers. Ils se négocient dans les Bourses ou entre financiers. Ils forment le capital financier, une propriété extérieure au procès de production, aux mains de gens qui, le plus souvent, n’en connaissent même rien ou pas grand-chose, sinon les résultats financiers! Marx les a nommé « les capitalistes passifs ». Passifs au sens qu’ils sont extérieurs au procès de production de plus-value, en touchant une partie sous forme de dividendes, intérêts, rentes. Mais il faut bien que d’autres exercent le rôle de « capitalistes actifs » (toujours selon la dénomination de Marx) dans ce procès. Ce sont ceux qui en ont la possession, la maîtrise de la machinerie dans toute sa complexité, et celle de l’organisation des postes de travail qui en découle. Ce sont les « managers », les « puissances intellectuelles » dirigeant et organisant la production comme production de plus-value. Ils sont possesseurs parce qu’ils ont pu s’approprier, chacun une parcelle car il s’agit d’un collectif, les sciences, les savoirs technologiques, et toutes les connaissances nécessaires au fonctionnement global très complexe et sophistiqué de la grande industrie hautement mécanisée. Ces capitalistes actifs « confèrent aux moyens de production la fonction de capital64». Ils font partie de plein droit des capitalistes (sont de ce côté de la séparation qu’est le capital) car ils travaillent « en tant que capitalistes, c’est-à- dire exploiteurs du travail d’autrui65 ».

La propriété capitaliste ne se limite donc pas à celle du capital financier. Ensemble capitalistes financiers et capitalistes en fonction font partie de la classe bourgeoise qui s’est appropriée, et s’approprie tous les jours davantage, les moyens de production et les richesses. Cela indépendamment du fait qu’ils peuvent aussi se disputer le partage de la plus-value, que les uns reçoivent sous forme d’intérêts, dividendes, bonus, spéculations boursières, etc., les autres sous forme de très hautes rémunérations, retraites chapeaux, stock-options66, etc. Remarquons que ces fonctions de capitalistes financiers et capitalistes actifs étant de plus en plus exercées directement par différents appareils d’État, les dirigeants de ceux-ci font aussi partie de cette classe de propriétaires: même s’ils ne possèdent pas eux-mêmes de titres de propriété ils exercent des fonctions d’appropriation (comme l’État lui-même en général d’ailleurs) au détriment du peuple, et y compris sous l’aspect qu’ils lui ôtent tout pouvoir.

Une conséquence essentielle de cette situation est qu’abolir la propriété ne se réduit nullement à abolir la propriété financière (et encore moins à la nationaliser, qui n’est pas l’abolir). Ce qui sera développé plus loin.

Mais avant, faisons le point. On voit que le développement de l’accumulation capitaliste a impliqué la réduction de la petite production et de la forme de propriété lui correspondant, la PPP. La puissance scientifique et mécanique des moyens de production modernes, leur concentration, la complexité de leur mise en œuvre, nécessitent, d’une part des masses énormes de capital-argent, à la mesure de ces moyens considérables (de ce capital fixe), et d’autre part, des compétences scientifiques, techniques et d’organisation qu’il faut mobiliser pour les mettre en œuvre. Le capital se développe ainsi sous la forme d’une puissance financière et intellectuelle dont les propriétaires et possesseurs sont les agents. Ces agents, plus ou moins associés à la tête de telle ou telle entreprise, se veulent et agissent individuellement, mais aussi collectivement, comme capitalistes propriétaires privés.

Sous la forme argent la propriété du capital peut se concentrer aisément en assez peu de mains puisqu’alors son accumulation n’a pas de limite, et que le capital financier peut gonfler d’autant plus vite (du moins jusqu’au krach) qu’il est déjà gros. Et c’est ce qui advient effectivement. La possession des moyens de production est, elle, appropriation des sciences et techniques. Elle est donc plus dispersée, plus diverse, chaque capitaliste actif ne disposant que d’un seul cerveau, à capacité limitée. De sorte que l’accaparement d’une part de la plus-value par ces « puissances intellectuelles de la production », selon l’expression de Marx, est aussi plus dispersé, entre des mains plus nombreuses. De sorte que cet accaparement est beaucoup plus visible de la part des capitalistes financiers, et apparaît alors beaucoup plus scandaleux non seulement par l’énormité des fortunes de cette petite minorité, mais aussi par le fait, que celle-ci étant extérieure au procès de production, cet accaparement se montre ouvertement comme pillage et parasitisme, tandis que beaucoup de ces puissances intellectuelles de la production semblent n’avoir qu’un rôle technique, créatif, et mériter plus ou moins leurs hautes rémunérations par leurs connaissances mises au service du procès de production, où elles sont indispensables. Il est moins aisé de voir qu’elles usent de leur domination sur ce procès pour mettre leurs compétences au service de la production de plus-value.

Pour toutes ces raisons, le capital financier semble à lui seul être la propriété capitaliste, à lui seul le capital et, avec ses agents les capitalistes financiers, les traders, les aventuriers de la spéculation, les amateurs de paradis fiscaux, être la seule cible de la gauche qui se dit radicale. Et cette propriété financière est d’ailleurs la plus facile à saisir, partiellement par l’impôt ou totalement par la nationalisation, parce qu’elle est concentrée dans un nombre relativement réduit d’institutions, qu’il ne s’agit que de saisir des choses, du « papier », et qu’un simple décret suffit pour ça. On fait croire que, ce faisant, on abolit le capital, ou du moins le « mauvais capital », et qu’on favorise « le bon », celui qui produit (la plus-value) et embauche. Sauf que nous avons vu que les raisons de la récession et du chômage ne se trouvaient pas principalement dans les « excès » du capital financier et l’avidité de ses agents.

À vrai dire jamais l’abolition de « l’enveloppe » financière du capital ne peut à elle seule abolir le capital (au contraire elle en dépend aussi), c’est-à-dire le rapport de propriété du capitalisme moderne dont l’essence est la domination des moyens de production (et de leurs possesseurs, les puissances intellectuelles de la production) sur les producteurs qui ont été dépossédés de toute maîtrise sur ces moyens.

Ce qu’il faut faire maintenant, c’est donc déterminer quelles sont les conditions d’abolition de ce rapport de propriété que le capitalisme a créées, et quelles autres sont encore à créer. Et, s’il est possible de les créer, comment le faire, et par quels rapports sociaux seront alors remplacés ceux du capitalisme ainsi aboli.

4.2. Conditions existantes d’abolition de la propriété capitaliste

À l’ancienne forme de propriété, la PPP, une division sociale du travail entre petits producteurs indépendants propriétaires et possesseurs de leurs outils, ou employant, pour les manufacturiers, une main-d’œuvre qui possédait encore l’art de ses métiers, a progressivement succédé, avec le capitalisme moderne, de nouvelles formes de division sociale du travail, donc de propriété67, qu’on peut résumer dans cette division essentielle: propriétaires financiers et puissances intellectuelles de la production d’un côté, prolétaires (qu’ils soient actifs ou chômeurs) de l’autre. Le capital est un pouvoir social qui a non seulement accumulé de son côté la richesse matérielle, mais aussi, et pourrait-on dire surtout, qui a absorbé, face au travail, « l’accumulation du savoir et de l’habileté, des forces productives du cerveau social68», et ce faisant, l’a organisée comme machinerie propre à extorquer le maximum de surtravail (substance de la plus-value) aux prolétaires. Extorsion qui n’est évidemment pas le fait de la machinerie elle-même, mais de la façon dont elle est conçue, organisée, et utilisée par les puissances capitalistes. L’écart entre l’appropriation, par un petit nombre, et la désappropriation subie par la masse atteint alors des sommets, proportionnels à l’immense puissance sociale appropriée. Il en va de même pour l’antagonisme des intérêts des deux classes ainsi séparées.

Nous avons vu que la propriété financière était la cible quasi unique des critiques dites de gauche du capitalisme, et pourquoi cette critique ne touchait pas le contenu essentiel du rapport social de production et de propriété qui s’appelle le capital (ni même ne permettait de surmonter sa crise actuelle69). C’est pourquoi l’annulation des créances détenues par les capitalistes et leurs États, la nationalisation des titres de propriété et des entreprises financières, bref la destruction du système financier existant, comme l’abolition de toute propriété juridique, par et dans un procès révolutionnaire, n’est qu’un premier pas dans celui-ci. La concentration du capital financier contemporain est un facteur favorable à sa mise en œuvre, de même que la nature de ce capital « de papier », extérieur au procès de production, une simple propriété juridique qui peut changer de mains en quelques secondes si un pouvoir politique révolutionnaire dominant, et bien sûr armé, en décide ainsi.

Plus complexe, et demandant plus de temps, est la suppression du rapport capitaliste dans son autre aspect, le plus fondamental et amplement développé dans le capitalisme moderne, qui oppose concrètement, dans le déroulement du procès de production lui-même, les puissances intellectuelles de ce procès aux exécutants. Insistons encore une fois: « au fond du système capitaliste, il y a la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production70». Là on n’est plus dans le superficiel, comme on l’est encore avec le capital financier. Et c’est une séparation qui n’a fait que s’amplifier au cours de l’histoire du capitalisme! Au point même qu’elle tende à rejeter les prolétaires hors de l’atelier, hors du travail.

C’est donc cette séparation qu’il faut abolir pour achever le capitalisme. L’abolir, c’est que tous puissent s’approprier et exercer, ensemble associés, le pouvoir social formé des savoirs accumulés depuis les origines de l’humanité afin de maîtriser, au mieux que ces savoirs le permettront, les conditions de la production de leurs vies. Or, le fait que ce patrimoine de l’humanité, soit aujourd’hui concentré et universalisé dans les sciences, qui, toutes ensemble forment ce que Marx appelait un « intellect général », un « cerveau social », est un facteur favorable, et indispensable, pour leur appropriation par tous, associés (chacun pour la part qu’il peut et désire s’approprier, mais suffisamment pour qu’une haute culture générale commune permette les échanges entre tous et la participation « en connaissance de cause » aux décisions et aux travaux communs). En effet, les savoirs ne sont plus alors intimement liés à l’habileté, au « métier » d’un individu, ils ne sont plus ceux d’une activité parcellaire et bornée, mais ils sont, dans cet intellect général, la synthèse, le concentré, la quintessence71 de tous les savoirs accumulés. Ils sont ainsi détachés des individus, ainsi que sous une forme et dans un langage appropriable par tous72. Ce à quoi s’opposent le rapport capitaliste et ses partisans.

L’appropriation de cet intellect général par les prolétaires est en particulier nécessaire pour qu’ils puissent s’approprier toutes les conditions de la production, notamment toute cette machinerie créée par le capitalisme afin de pouvoir l’orienter et l’utiliser autrement, et en faire les moyens de production d’une autre vie, d’autres individus.

Il ne suffit pas d’ailleurs de posséder les machines, de maîtriser leur fonctionnement, mais tout le système de production. Ce qui inclut le « travailleur collectif », cette vaste coopération qui constitue une puissance bien supérieure à la simple addition des puissances individuelles qui en font partie. Mais dans le capitalisme elle se présente toujours comme une puissance du capital parce que conçue, organisée, imposée par lui comme une division du travail spécifique, dont le seul but est d’augmenter au maximum la production de plus-value que s’approprie la classe bourgeoise. De sorte que cette coopération est pour les prolétaires comme « une puissance étrangère qui les domine » au lieu de « leur propre puissance conjuguée73» qu’ils pourraient augmenter et utiliser à leur profit.

Néanmoins le fait favorable est que cette coopération existe74. Et qu’elle est d’autant plus puissante aujourd’hui qu’elle est à l’échelle mondiale, s’appuyant sur toutes sortes de moyens de communications extrêmement efficaces et rapides (Internet bien sûr pour le dernier en date). On peut organiser, par exemple, le travail en commun entre scientifiques dispersés sur toute la planète, bénéficier instantanément des toutes dernières informations sur tous les sujets. Mais dans la division mondiale du travail capitaliste, autrement dit impérialiste, il ne s’agit pas de coopération entre associés librement unis, mais de rivalités entre capitaux dans l’exploitation des peuples et des ressources pour y obtenir la place dominante. De sorte que la coopération y est considérablement affaiblie, bridée, tant par la résistance qu’y opposent les peuples dominés que par les conflits inhérents à l’appropriation capitaliste. Conflits armés qui n’ont cessé depuis la Seconde Guerre mondiale de ravager des territoires et massacrer des populations, causant bien plus de pertes que celle-ci n’en a causées. Conflits « pacifiques », par de multiples moyens, comme par exemple: les brevets ou le protectionnisme. Coopération terriblement affaiblie aussi par le fait que les capacités intellectuelles, créatives, de plusieurs milliards d’individus sont laissées en friche, niées, broyées, inutilisées dans ce système fondé sur le rapport de production capitaliste. Non déterminées et soumises à ce rapport, elles pourraient constituer une puissance décuplée contribuant à libérer les individus de la domination du travail répulsif, contraint, et donc une puissance pour la conquête du temps libre qui leur permettra de s’approprier « l’intellect général » et la maîtrise collective des moyens de la création de leurs vies.

Car en effet le temps libre – le temps libéré de la contrainte d’avoir à effectuer un travail répulsif sous l’emprise de nécessités extérieures (déterminées par le niveau des forces productives et les rapports sociaux d’une époque75) – est une condition matérielle qui sera indispensable aux prolétaires pour qu’ils puissent abolir le rapport qu’est le capital jusque dans son fondement (la dépossession des prolétaires des moyens de production, qui les dominent). C’est de la possibilité du temps libre que dépend pour une bonne part le succès du procès révolutionnaire, c’est elle qu’il faut maintenant appréhender.

On a vu (chapitre 2, section 2.2) que la baisse de la quantité de travail productif contenue dans chaque marchandise grâce aux gains de productivité a fini par entraîner celle du surtravail issu du procès de production. Or pour le capital, s’il y a baisse du surtravail, donc de la plus-value qui en représente la valeur, donc finalement des profits et surtout du taux de profit, la production n’a pas d’intérêt. Sans surtravail, le travail ne l’intéresse pas. Alors il supprime le travail tout entier: c’est le chômage, au lieu que ce pourrait être – ce qui sera réalisé par le prolétariat révolutionnaire – une diminution du temps de travail. Il supprime le travail, et des moyens de production, non pas parce que les besoins de la population sont satisfaits, mais parce que ses besoins à lui de surtravail, base des profits, sont insatisfaits! Bref, pour lui la diminution du temps de travail induite par les progrès incessants de la mécanisation et de la productivité est un drame. Et ce drame est un scandale pour le peuple, une entrave intolérable au développement humain. Car le capital ne peut que transformer la diminution du temps de travail, un peu, parfois, en temps de loisirs aliénés, beaucoup (et de plus en plus) en temps de précarité, de chômage, de misère. En temps vide, inutile au développement humain, donc inhumain.

Mais pour les prolétaires cette situation n’est pas que catastrophique. Car l’augmentation considérable du temps libre est aussi un extraordinaire moyen pour abolir la condition de prolétaire en abolissant le rapport de propriété et de production capitaliste, autrement dit en abolissant la division du travail capitaliste et, finalement, le travail prolétaire (le travail contraint, répulsif, aliéné et aliénant).

En effet, le temps libre peut être transformé, par la lutte révolutionnaire, de temps vide et inhumain en temps de luttes, en temps plein et riche d’activités d’appropriation et de développement de l’intellect général et de tout le patrimoine construit par les générations précédentes. Cette transformation est au cœur du procès révolutionnaire menant au communisme, qui sera exposé plus loin (chapitre 5). Limitons-nous pour le moment à rappeler en quoi cet énorme potentiel de temps libre que recèle la société actuelle est un potentiel, une possibilité pour le communisme.

Parce que ce temps peut être temps pour lutter, s’organiser collectivement, apprendre; temps pour conduire et achever le procès d’abolition du capital en s’appropriant ce pouvoir social qu’a absorbé et accaparé le capital. Parce que cette diminution de la quantité de travail prolétaire, que le procès révolutionnaire amplifiera et achèvera de réaliser après la chute de l’État bourgeois, implique l’achèvement de la disparition de la valeur d’échange (et de l’argent qui la représente), et donc de la production pour l’argent, pour l’accaparement de l’argent, l’aveugle « production pour la production » de n’importe quoi, n’importe comment, ainsi que de la répartition des travaux et des richesses qui en découle. Autrement dit, dans ce mouvement c’est la production pour la valeur d’usage, pour des besoins déterminés par les individus associés qui devient le déterminant76.

Nous avons vu que la crise actuelle manifeste que ce procès de dissolution de la valeur est déjà bien avancé, même s’il est loin d’être encore achevé, ce que seul un procès révolutionnaire pourra réaliser, le capital ne s’écroulant pas tout seul. D’ailleurs chacun peut constater empiriquement que nombre de produits sophistiqués, par exemple un ordinateur personnel, sont vendus à des prix dérisoires au regard de leur étonnante valeur d’usage, de la puissance scientifique qu’ils incorporent (et ces prix pourraient être bien plus bas puisqu’ils intègrent une large part de faux frais, comme publicité, taxes pour la bureaucratie, etc., et aussi bien sûr les profits et hautes rémunérations des capitalistes). Un certain nombre de produits sont déjà potentiellement reproductibles quasiment gratuitement. « Une vidéo vendue sur Internet à 100000 exemplaires demande exactement le même travail qu’une vidéo vendue à 100 exemplaires, à la commercialisation près » observe un journaliste77 constatant anxieusement le développement généralisé du « low cost » et le recul de l’emploi avec la croissance du « high tech ».

Tel est le résultat inexorable de la science appliquée à la production: diminuer la quantité de travail contenu dans la marchandise, diminuer la valeur de celle-ci. Elle y agit comme valeur d’usage78, qui ne produit pas elle-même de valeur supplémentaire (de plus-value) mais contribue à en faire produire par les ouvriers employés (tout en en diminuant finalement le nombre, et la production de plus-value avec, comme il a été rappelé). Sa valeur est simplement transmise au produit par fractions (soit, grosso modo, ce que la comptabilité nomme l’amortissement).

Observons aussi que la valeur de la force de travail scientifique (le temps de travail qu’il faut consacrer à produire cette force, à acquérir une compétence scientifique) qui entre dans celle de la machine quand elle est construite comme marchandise, pour être vendue à un entrepreneur, est elle-même dérisoire au regard de la valeur d’usage qu’elle représente, faite de la part du patrimoine scientifique accumulé par l’humanité qu’elle intègre, et qu’elle fournit au capitaliste qui l’achète. En effet, en relativement peu de temps un élève peut acquérir une connaissance représentant un héritage considérable, une puissance à la création de laquelle il n’a pris lui-même aucune part79. Acquisition très bon marché au regard de ce qui est ainsi acheté, puisqu’elle ne lui coûte que le prix de son entretien en tant qu’élève et celui de ses professeurs, bien souvent pris en charge pour une large part (bien qu’encore insuffisante pour les petits revenus, notamment en ce qui concerne les études supérieures) par la société. Ce qui montre que les hauts revenus des cadres supérieurs sont bien plus un prélèvement sur la plus-value, qui découle de leur possession des savoirs, que le prix de leur force de travail. C’est cette possession qui explique que le propriétaire juridique des moyens de production, le capitaliste financier, doit accepter de partager avec eux la plus-value.

Tout ça pour dire qu’existe la possibilité, potentielle, d’acquérir les connaissances intellectuelles: elles sont là, héritage du passé, disponibles et appropriables gratuitement par tout un chacun: il suffirait d’en avoir le temps, l’envie, et la volonté d’y consacrer les efforts nécessaires (sans lesquels un individu ne peut acquérir aucune qualité, qu’elle soit d’ordre scientifique, artistique, sportif, etc.).

Bien évidemment le capital, qui n’existe que comme valeur se valorisant, est obligé, pour rester capital, de tout faire pour tenter d’enrayer cette tendance à la dissolution de la valeur qu’engendre le développement de la science et de ses applications à la production. Mais il l’a lui-même engendrée, et devrait continuer à le faire (à accroître la productivité) pour continuer à se valoriser. Ce qu’il ne peut plus faire ou pas suffisamment, pour les raisons que nous avons indiquées au chapitre 2. Il ne lui reste donc plus qu’à appliquer des mesures souvent d’une brutalité inouïe, et toujours désespérées car elles ne peuvent pas lui faire retrouver la fameuse croissance qu’il espère. Nous l’avons déjà observé à propos de soi-disant remèdes à sa crise comme l’émission monétaire massive, l’étatisme renforcé, le protectionnisme, la dégradation des salaires et des conditions de travail, et quelques autres. Ajoutons à la panoplie les tentatives de donner une valeur, par le biais d’un prix, à ce qui n’en a pas. Par exemple en créant toute une législation coercitive pour créer juridiquement une propriété intellectuelle, scientifique notamment, en faire une marchandise qu’on puisse vendre bien que le vendeur n’en soit pas dépossédé quand il la vend, bien qu’il ait lui-même largement puisé gratuitement dans l’intellect général pour s’approprier ses connaissances, bien que le « produit » d’un cerveau soit une valeur d’usage qui n’intègre qu’un travail (activité) libre, jouissif, riche, et qui ne peut avoir un prix élevé que parce qu’il est réservé à une petite minorité, et ne peut exister ainsi que parce que d’autres sont voués à un travail aliéné pour la nourrir et sont privés de pouvoir exercer un telle activité riche. Aujourd’hui on voit le capital tenter de s’approprier tout ce qui est encore resté pure valeur d’usage, comme, par exemple, des éléments naturels tels que les plantes, les gènes, la mer, l’air pur, le soleil qui sont vendus comme marchandises par ceux qui s’approprient le vivant, y compris l’humain, l’espace, etc.

Il faut ici redire, car c’est là surtout le moyen essentiel et le plus insupportable qu’il utilise pour relancer la valorisation, que le capital s’emploie avec une extrême brutalité à repousser les limites de l’exploitation des prolétaires jusqu’à leur extrémité létale. Tous ses idéologues ne cessent de répéter, avec une hargne toujours renouvelée ces antiennes: « le travail coûte trop cher », « il faut être compétitif », autrement dit que tous les prolétaires acceptent les niveaux de salaires et les conditions de vie les plus bas dans le monde. Nous avons montré précédemment l’impasse de cette recherche effrénée d’augmenter l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue, sans parler de la barbarie que cela implique, et qui s’étend jusqu’à cette tendance à détruire les conditions de vie sur terre.

Face à cette situation, il y a aussi, et heureusement, un autre possible. Ce possible est un futur potentiel dont le procès de réalisation a ses conditions initiales dans le présent, dans le réel (sinon ce ne serait qu’une utopie). Il est la possibilité du communisme, laquelle repose dans « les conditions matérielles pour faire sauter cette base bornée80» qui est celle du rapport d’appropriation et de production capitaliste. Cette borne est qu’il implique la mesure de la richesse par le temps de travail prolétaire, répulsif, alors même que celui-ci disparaît. Dans le communisme, au contraire, le critère de la vraie richesse est justement cette disparition, le temps libre au profit d’une activité développant les hommes dans toutes sortes de riches qualités. C’est-à-dire un temps libéré de la domination du capital. Donc d’abord temps de lutte pour l’abolir.

On a énoncé ci-dessus, du moins pour les plus essentielles, lesquelles des conditions permettant cette abolition ont été créées, par le capital lui-même, et développées aujourd’hui jusqu’à un point de mûrissement tel que le procès de réalisation du communisme n’a plus grand-chose à voir avec les gigantesques obstacles qu’il devait surmonter lors des révolutions précédentes (Russie, Chine, pour les deux exemples majeurs), et qu’elles ont d’ailleurs, comme on le sait, échoué à franchir.

Mais on a dû constater aussi, qu’en même temps que le capital créait ces conditions, il faisait tout ce qui est en son pouvoir pour en faire des situations qui préservent la valorisation du capital et les rapports d’appropriation capitalistes. Ainsi le temps libre est fait par lui chômage; la richesse, misère; la puissance sociale, propriété privée d’une classe ultra minoritaire et de son État tentaculaire.

Conclusion: cette situation manifeste deux choses concomitantes. L’état avancé des facteurs de dissolution du capital (de l’ampleur de ses contradictions) par lui-même, sa sénilité, avec toutes leurs conséquences catastrophiques. Mais aussi que cet état offre des moyens d’une puissance potentielle considérable pour entamer, et développer victorieusement jusqu’au bout, un procès révolutionnaire communiste qui, non seulement est, pour commencer, la seule sortie de crise possible, mais qui réalisera l’abolition de la condition de prolétaire, c’est-à-dire du rapport d’appropriation capitaliste jusque dans son fondement ultime: le travail contraint, répulsif, qui disparaîtra évidemment en même temps que la division puissances intellectuelles/exécutants (possesseurs/dépossédés).

Il s’agit en quelque sorte de « libérer » ces moyens de leur carcan capitaliste afin de pouvoir les développer jusqu’au bout de leurs potentialités81. « Libérer » la production des valeurs d’usage de la domination des valeurs d’échange, « libérer » le temps libre de la misère et de l’aliénation d’un temps vide, « libérer » la coopération mondiale des individus des divisions du travail impérialistes, de la concurrence, des idéologies nationalistes, et des guerres qui s’ensuivent, etc. Ce que libérer veut dire, d’une façon générale, c’est un mouvement au cours duquel les individus s’approprient les conditions existantes de l’auto-construction de leurs vies, et, à partir de là, en créent de nouvelles pour les construire plus élevées, plus riches de qualités. C’est ce procès révolutionnaire d’abolition du capital et du prolétariat dont il faut maintenant, en ayant vu les conditions existantes qui le rendent possible, expliciter la réalisation, du moins dans ses grandes lignes.

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CHAPITRE 5

5.1. Nécessité d’une transition

Savoir reconnaître la nécessité d’une phase de transition entre le moment d’une révolution politique victorieuse, qui ôte à la bourgeoisie régnante d’importants moyens de son pouvoir dans la « superstructure » (État et forces armées, médias et moyens d’éducation, etc.), ainsi que la propriété juridique et financière des entreprises, et celui où les classes disparaissent en même temps que toutes les formes de la possession capitaliste, est ce qui distingue les révolutionnaires concrets, conscients de ce que sont les conditions à réaliser pour parvenir à ce résultat, des utopistes qui les ignorent. On peut toujours, et sans grande difficulté, poser les principes d’une société communautaire idéale d’individus libres. Mais il est plus ardu de comprendre ce qu’il est possible de transformer à partir de telle ou telle situation historique particulière (« les circonstances » disait Marx dans ses thèses critiques sur Feuerbach), notamment du potentiel de temps libre quelle recèle. Le problème n’est pas le communisme – qui sera d’ailleurs l’invention d’individus très différents de ceux d’aujourd’hui et non pas la réalisation d’un projet de société ficelé par ces derniers, et dont on ne peut donc concevoir que les fondations (l’abolition du rapport capitaliste et de ses manifestations, les nouveaux rapports sociaux qui en résulteront) – mais la transition au communisme telle qu’on peut la déduire (en déduire les tâches) de ces circonstances.

Celles-ci sont aujourd’hui ce que nous avons résumé dans la formule « l’âge sénile du capitalisme ». Leur côté positif en est que le niveau élevé des forces productives, de la production et de la productivité recèle des conditions matérielles très favorables à l’abolition du rapport capitalisted’appropriation, à sa possibilité comme le chapitre 4 l’a explicité. Mais elles ne sont pas les conditions toutes prêtes sous « l’enveloppe » de la propriété juridico-financière qu’il suffirait de supprimer pour réaliser le communisme, c’est-à-dire une communauté d’individus librement associés, s’étant appropriés la puissance sociale, les conditions organiques de la production de leurs vies.

En effet le développement, aveugle, des forces productives par le capitalisme a aussi été celui des séparations, notamment celles entre les producteurs et les moyens de production (les prolétaires d’avec les puissances intellectuelles de la production), ou encore entre l’État et la « société civile » (à l’exception de la mince couche supérieure de la bourgeoisie plus ou moins fusionnée avec l’État). Abolir le capital, c’est abolir les rapports sociaux que sont ces séparations. Et pour cela, il faut du temps et des luttes. Par exemple s’approprier la science, l’intellect général, pour abolir le rapport puissances intellectuelles/prolétaires nécessite un certain nombre d’années, et aussi beaucoup de temps libre, autant pour apprendre que pour lutter contre toutes les résistances que ces puissances y opposeront, plus ou moins ouvertement ou camouflées (elles subsisteront en effet nécessairement le temps que cette séparation soit abolie puisque beaucoup des connaissances qu’elles détiennent resteront indispensables). C’est ce procès d’abolition des séparations léguées par le capitalisme contemporain à l’indispensable révolution politique du prolétariat, ou procès de communisation de la société, dont il faut maintenant poser les grandes lignes pour expliciter le passage de la possibilité du communisme à sa réalisation (encore une fois, il ne s’agit pas de faire ici le « programme » du communisme, mais seulement d’expliciter le procès qui mènera aux nouveaux rapports sociaux qui en seront le fondement).

5.2. Début de la transition: l’État bourgeois comme cible

La révolution communiste n’est pas un « grand soir », une prise de la Bastille, mais un procès de luttes des classes jusqu’à leur abolition, c’est-à-dire celle des rapports sociaux qui les constituent et les reproduisent. D’abord les prolétaires se forment en classe quand leur situation leur devient insupportable, qu’ils réalisent devoir s’unir pour ne pas périr inéluctablement dans des combats localisés, parcellaires, entreprise par entreprise, corporation par corporation. Et ils ne peuvent forger leur unité qu’en se donnant un ennemi commun. Celui-ci ne peut évidemment pas être tel ou tel capitaliste particulier, ni même une catégorie particulière de capitalistes, les méchants financiers par exemple, mais l’ensemble des capitalistes qui s’oppose à eux tous, et qui est représenté par l’État. C’est bien l’État – par essence, par construction – qui organise la protection et la reproduction des rapports sociaux qui forment la société capitaliste. Simplement changer les dirigeants de l’État ne changerait rien à cette fonction, pas plus que changer le commandant d’un navire n’en ferait un avion. Ce n’est que lorsqu’ils s’en prennent à l’État, que les prolétaires commencent à s’unir en classe indépendante poursuivant ses propres buts, par ses propres moyens, refusant de lier leur sort à celui de « leur » capital, bref à se faire prolétariat.

D’abord, et l’expérience historique des révolutions prolétariennes l’a enseigné bien souvent, avant même que la théorie ne l’explique (on sait que c’est la grande leçon que Marx a tirée de la Commune de Paris de 1871), le prolétariat doit détruire l’État bourgeois, et non simplement en changer, en bons citoyens82, le gouvernement. Cependantil ne peut pas abolir toute forme d’État immédiatement. En effet ce serait imaginer que les rapports sociaux d’appropriation privée, les séparations, les classes, qui engendrent la nécessité de l’État pourraient l’être également. Ce serait donc imaginer qu’après une révolution politique prolétarienne renversant l’État bourgeois il n’existe plus d’intérêts particuliers égoïstes, corporatistes, de classe, locaux, etc. Ce qui évidemment n’est pas le cas (et on verra plus loin les conditions de leur dissolution). Et ceci implique qu’il faut encore qu’un intérêt général, différent de ces intérêts particuliers83, s’impose comme intérêt de la société. On sait, d’une part, qu’un tel intérêt général se représente et agit par le moyen de l’État. Et, d’autre part, qu’il recouvre toujours un intérêt de classe qui se pose comme universel, qui s’affirme comme celui de tous. En l’occurrence ce que la révolution politique change, doit changer pour que se poursuive le procès de communisation, c’est que la forme d’État qu’elle construit sur les ruines de l’ancien représente les intérêts d’une autre classe: le prolétariat. C’est aussi une contradiction puisque cet État, comme tout État, est en lui-même un pouvoir séparé, dominant, qui a inévitablement tendance à rechercher sa perpétuation comme appareil spécial, et donc à lutter contre son dépérissement. Ce qu’il fera au nom de l’intérêt général qu’il est censé représenter et défendre, l’intérêt des prolétaires, réduit alors à un intérêt matériel alors qu’il est l’abolition de la condition de prolétaire.

Ce que peut et doit faire d’abord le prolétariat c’est de créer une nouvelle forme d’État, de type « Commune de Paris », que la tradition désigne sous le nom de dictature du prolétariat (tout État organisant la dictature d’une classe). C’est-à-dire une forme telle qu’elle favorise sa participation directe au pouvoir, organise le contrôle le plus strict possible sur les activités de cet État, et de ses dirigeants en particulier, stimule la continuation de sa lutte pour s’abolir en tant que prolétariat. Mais observons néanmoins que parler d’État prolétarien, de dictature du prolétariat, est une formule ambiguë. Il ne peut pas, en effet, exister longtemps une domination des prolétaires dans l’État s’ils restent prolétaires, c’est-à-dire dépossédés dans la société civile, dans leurs activités quotidiennes de production de la société et d’eux-mêmes, des conditions de cette activité84. D’ailleurs « dictature du prolétariat » est une sorte d’oxymore dans la mesure où si les prolétaires dominent ainsi complètement (dictature), c’est qu’ils ne sont plus prolétaires! Bref, cette formule a surtout l’intérêt de marquer que le prolétariat a conquis des moyens et des positions, perdues par la bourgeoisie, d’où il peut, et doit, accentuer son combat multiforme pour supprimer jusqu’à leurs racines les rapports d’appropriation bourgeois, mais présente aussi l’inconvénient de masquer que cet État prolétarien reste malgré tout contradictoire, car aussi le lieu d’un pouvoir spécial, séparé (plus ou moins selon les circonstances) des individus prolétaires eux-mêmes, et de ce fait, une base pour le développement d’une « nouvelle bourgeoisie ». Laquelle lutte pour inverser le cours du procès révolutionnaire en sa faveur, et peut y parvenir comme l’ont prouvé les expériences russes et chinoises85.

Mais les socialistes ou communistes vulgaires ne se posent même pas ce problème d’un État prolétarien. L’État bourgeois actuel leur convient, pire ils veulent le gonfler en étatisant (nationalisant) plus ou moins l’économie et la société, ce qui serait, selon eux, restreindre, voire abolir, la domination du capital! Certains86osent affirmer qu’avec eux au pouvoir, c’est le peuple qui est au pouvoir!

Ouvrons ici une parenthèse pour remarquer qu’il existe quelques passages, à vrai dire quelques lignes dans une œuvre qui en compte des milliers, des écrits de Marx et Engels qui peuvent servir d’alibi prestigieux aux thèses étatistes87. Par exemple ce passage de l’Anti-Dühring qui tente de résumer le procès révolutionnaire: « Le prolétariat s’empare du pouvoir d’État et transforme les moyens de production d’abord en propriété d’État. Mais par là il se supprime lui-même en tant que prolétariat, il supprime toutes les différences de classe et oppositions de classe et également l’État en tant qu’État88». Nous avons déjà assez critiqué commeerronée – du point de vue de Marx lui-même tel que le résume le concept de « capitalistes actifs » et que le justifie son analyse du fondement du rapport social capitaliste d’appropriation dans la séparation et l’opposition des conditions de la production d’avec les prolétaires – cette idée que les nationalisations seraient l’abolition de ce rapport pour ne pas y revenir ici. L’étatisation de ces conditions ne supprime ni les classes ni, évidemment, l’État. Elle ne supprime qu’une forme juridico-financière de la propriété pour la remplacer par une autre. Pour la justifier en la présentant comme communiste, le stalinisme a usé d’un raisonnement circulaire absurde: la preuve que l’État est communiste c’est qu’il a étatisé la propriété; et cette nationalisation est communiste parce que l’État l’est! Complément: s’il subsiste, contrairement au passage ci-dessus cité de l’Anti-Dühring, ce n’est pas que subsistent les classes à l’intérieur de l’URSS (en 1936 Staline les déclarait officiellement abolies), mais à l’extérieur seulement, d’où les bourgeoisies cherchent à abattre la « patrie du socialisme », y infiltrent des espions, y achètent des collaborateurs, y mènent des guerres.

Ce complément, exact en effet, n’enlève rien à l’absurdité du raisonnement circulaire sur l’État et le communisme, comme à celle de son pendant qui prétend à l’abolition des classes par le moyen des nationalisations, ignorant la réalité des rapports de propriété capitalistes. Un des résultats de cette absurdité est que toute tentative pour abolir la condition de prolétaire est condamnée (puisqu’il n’y a plus de classes!), ainsi concomitamment que toute tentative pour faire dépérir l’État en se réappropriant le pouvoir social (au contraire, puisque l’État est l’incarnation du communisme, ce serait attaquer89celui-ci, et ça mérite le goulag ou l’exécution!). Tout est alors inversé. La lutte prolétarienne pourabolir les classes et l’État est cataloguée comme bourgeoise; la lutte bourgeoise pour le défendre et le renforcer comme prolétarienne.

À l’opposé de ces thèses sur la communisation de la société par le moyen de l’étatisation renforcée, il faut opposer la nécessité d’une poursuite de la lutte de classe après le renversement de l’État bourgeois pour abolir jusqu’aux racines le rapport d’appropriation qui est le capital. Cette conquête du pouvoir social par les individus associés est évidemment aussi en même temps dépossession de l’État de ce pouvoir, donc abolition de l’État. C’est ce procès de transition au communisme dont il faut expliciter maintenant les grandes lignes. Il ne révolutionne pas que les circonstances, mais les individus eux-mêmes.

5.3. Transformation réciproque des hommes et des circonstances dans la transition

En même temps qu’il a renversé l’État bourgeois, le prolétariat a conquis d’importantes positions de pouvoir à tous les niveaux de la société et dans tous ses domaines (économie, politique, forces armées, médias, éducation, culture, etc.). Il pourra et devra en user pour s’y renforcer et les renforcer afin de poursuivre ce début d’appropriation du pouvoir social, ce qui passe, notamment, par celle de l’intellect général. Cela exige le maximum de temps libre. Nous avons vu l’important potentiel que recèle d’ores et déjà le niveau de développement atteint par les forces productives. Il pourra très rapidement être libéré, et même davantage, augmenté. Rappelons brièvement quelques-unes des mesures qui permettront de parvenir à de grands résultats dans ce domaine90. Dans leur généralité elles sont fondées sur lasuppression du chômage, des innombrables gaspillages de l’aveugle production pour la production capitaliste, et des très nombreux emplois propres aux seuls besoins bourgeois de consommation et de domination. Ce qui permet en contrepartie de partager les travaux qui seront estimés nécessaires selon le critère de la valeur d’usage entre un nombre beaucoup plus grand de travailleurs, donc de réduire considérablement le temps de travail de chacun.

D’emblée le surtravail cesse d’être la condition déterminante du travail et du développement général91. Il subsiste seulement comme travail nécessaire pour certaines dépenses sociales telles l’éducation, la santé, l’État tant qu’il subsiste, etc. Mais toutes sortes d’activités parasitaires qui vivaient du surtravail, telles la publicité, les activités boursières ou les industries du luxe pour ne citer que quelques exemple, sont immédiatement supprimées, tandis que d’autres, telles les activités financières et étatiques, sont fortement réduites en attendant de pouvoir l’être aussi.

Le déversement de tous les emplois devenus sans objet dans des activités productrices de ce qui sera reconnu comme nécessaires et vraies valeurs d’usage contribuera à diminuer le temps de travail, et ceci par le partage de ce temps de travail contraint entre tous. Mais, plus encore, par la suppression de l’énorme quantité de surtravail que devaient fournir les producteurs pour payer ces emplois et leurs moyens: en effet toutes ces activités maintenant disparues absorbaient une énorme masse de richesses produites par ce surtravail, d’autant plus qu’elles étaient souvent hautement rémunérées.

Dans le même mouvement, c’est l’ensemble du surtravail (de la plus-value) qui était accaparé par les hauts cadres dirigeants aux revenus pharamineux, tous secteurs d’activités confondus (économiques, étatiques, médiatiques, artistiques, etc.) qui est immédiatement considérablement réduit. Ainsi le surtravail qu’ils accaparaient se transforme en diminution du temps de travail pour les producteurs, ou/et en élévation de leurs revenus (un nouveau partage des richesses accompagne une nouvelle répartition et diminution du travail).

Une autre grande source de la diminution du temps de travail sera que, sur un plus long terme, il pourra être entrepris une rationalisation de la production par de nombreuses voies. Elles vont de la suppression des gaspillages induits par l’obsolescence planifiée des produits (aussi bien par des défauts volontaires que par la mise sur le marché, à grand renfort de publicité, de nouveaux produits qui n’apportent en réalité aucune innovation satisfaisant un besoin utile), jusqu’à ceux induits par l’organisation capitaliste de l’espace, (mégapoles surpeuplées d’un côté, campagnes désertifiées de l’autre) qui cause d’énormes dépenses de transports (qu’ils soient automobile ou en commun) et de santé publique. La mise en œuvre d’un Plan permettra de mieux répartir les ressources et moyens de la production en fonction de besoins déterminés démocratiquement92, donc dans la mesure où il est l’expression des choix des producteurs associés et non d’une techno-bureaucratie étatique. Ce qui, entre autres gaspillages, évitera ceux causés par les crises de surproduction inhérentes au capitalisme et leur cortège de destructions massives.

Le procès révolutionnaire est une lutte de classe pour l’accroissement du temps libre, mais pour qu’en même temps celui-ci permette aux prolétaires de s’approprier la puissance sociale. Elle inclut une lutte pour le partage du travail contraint entre tous. Les puissances intellectuelles doivent en assumer leur part, qu’elles le veuillent bien ou qu’elles y soient contraintes. De sorte qu’augmente aussi de cette façon le temps libre des prolétaires pour leur activité d’appropriation, et que ces puissances, une partie du moins qui en comprend plus ou moins l’intérêt humain, y participent en meilleure connaissance des réalités. Par leur activité d’appropriation les prolétaires se transforment eux-mêmes, et aussi leur travail sur lequel, donc sur les moyens duquel, ils acquièrent progressivement une maîtrise collective: il devient progressivement tout autre, un travail riche.

Le partage du travail pour travailler moins et tout autrement a une dimension internationale essentielle. On sait en effet que les procès de production sont aujourd’hui amplement mondialisés. Aucun pays, aucun peuple, ne peut se développer dans l’autarcie compte tenu de la puissance des forces productives modernes et de l’ampleur des besoins des individus modernes (ceci même si on peut légitimement mettre en cause la qualité et l’intérêt de ces besoins). Mais la mondialisation capitaliste se caractérise par une division du travail à l’échelle mondiale93qui accentue la désappropriation des prolétaires. En effet, elle gonfle formidablement, dans les métropoles impérialistes, les fonctions commerciales, financières, scientifiques, qui assurent la maîtrise des procès de production et l’accaparement de la plus-value et, à l’autre extrémité, les fonctions productives, prolétaires, dans les pays « dominés » (ce sont ces peuples et non ces pays qui le sont vu qu’en leur sein ils sont dominés par leur propre bourgeoisie associée avec celle de pays impérialistes). De sorte que les emplois qui sont développés dans les pays impérialistes sont surtout des emplois qualifiés souvent bien rémunérés (les individus non qualifiés y formant la masse des chômeurs, sauf s’ils acceptent des conditions de travail et de vie « chinoises »), tandis que la plus-value que produisent les ouvriers des pays dominés, dans les pires conditions d’exploitation, reflue pour une grande part dans les premiers (abritée, souvent, dans leurs paradis fiscaux), captée par leurs grands oligopoles.

Un exemple typique de cette segmentation poussée à l’extrême est celui de la firme Apple et de ses sous-traitants, Foxconn étant le plus connu. En 2009 Apple n’emploie que 25000 personnes aux USA, Foxconn en emploie 1,3 million en Chine, dont 250000 travaillent exclusivement pour Apple. Voici ce qu’en dit un journaliste94« si la Chine est le pays qui produit l’iPhone d’Apple, elle doit reverser 96,4 % de ce qu’elle perçoit aux pays impliqués dans la chaîne de valeur (conception, brevets technologiques, composants…). Ainsi, sur les ventes d’iPhone en 2009 aux États-Unis, le Japon a récupéré 670 millions de dollars, l’Allemagne 326, la Corée 259, les États-Unis 108, alors que la Chine ne conservait in fine que 73 millions des 2 milliards qui ont été comptabilisés dans sa balance commerciale ». Et M. Thibault, l’auteur de cet article, professeur à l’université de Perpignan, de conclure: « les pays qui, aujourd’hui, s’enrichissent le plus sont ceux qui maîtrisent la plus grande part de la valeur ajoutée d’un produit, et non plus ceux dont les ouvriers le produisent95». On s’en doutait particulièrement en ce qui concerne les 250000 ouvriers chinois! De même que les richesses de leur sous-sol valent aux peuples dominés plus de guerres que de dollars (cf. le pétrole).

Il s’agit donc de détruire cette division du travail et des revenus qui caractérise et organise le « travailleur collectif » à l’échelle mondiale, la coopération à la façon capitaliste-impérialiste, et de la remplacer par une association d’individus coopérant librement, consciemment et volontairement, faisant de cette puissance sociale décuplée par son échelle planétaire une puissance pour eux, pour leur développement réciproque. Cette voie s’oppose évidemment radicalement à celle du protectionnisme, étatiste et nationaliste par nature quoi qu’en disent ses partisans « de gauche », et qui stimule la concurrence entre prolétaires de différents pays, chacun soutenant ainsi « son » capital, espérant en obtenir plus de miettes parce que, fort de ce soutien, il se porterait mieux.

Observons enfin que tout cet ensemble de luttes, par lesquelles, ayant renversé l’État bourgeois, les prolétaires prennent progressivement possession des conditions de la production, a aussi pour résultat d’accélérer considérablement l’augmentation de la productivité du travail, donc la diminution de la quantité de travail nécessaire à la production.

D’abord parce que cette augmentation ne serait plus bloquée par les capitalistes, qui ne la mettent en œuvre que si elle autorise une diminution de la valeur Cv de la masse salariale plus forte que l’augmentation de la valeur de la machinerie Cc qui la permet96. Pour des travailleurs dirigeant le procès de production, l’intérêt pour un gain de productivité ne serait pas aussi limité: il serait d’économiser le plus possible sur toute la quantité de travail vivant, celle qui leur revient commecelle qui constitue du surtravail, de produire en travaillant le moins possible, avec le moins de peine possible.

Ensuite, parce que l’utilisation de l’intelligence et le développement des connaissances scientifiques et technologiques de tous les individus, la motivation qu’ils auraient à les mettre en œuvre parce que ce serait pour eux-mêmes et non pour la bourgeoisie, centupleraient les progrès de la productivité du travail, et donc ceux de la diminution du travail contraint.

Tout ce qui vient d’être évoqué montre que les révolutions du XXIe siècle bénéficieront d’un potentiel très considérable d’accroissement du temps libre. Mais leur tâche essentielle sera d’en faire un moyen pour l’appropriation des conditions de la production de leur vie par les individus associés, et par là pour la suppression des classes. Cet objectif ne peut évidemment pas être atteint immédiatement97, et c’est pourquoi la lutte de classes continue pendant toute une phase, dite de transition au communisme, ou de communisation. C’est que la bourgeoisie conserve encore de solides positions après qu’elle a perdu le monopole du pouvoir d’État. Par exemple, des alliés au niveau international, là où elle n’a pas encore été renversée; des positions idéologiques fortes, des comportements égoïstes, parce que les idées et comportements anciens se perpétuent plus ou moins du fait que les rapports sociaux qui les fondent n’ont pas pu être tous immédiatement et totalement abolis, et qu’ils leur survivent même toujours quelques temps.

Si, donc, le rapport puissances intellectuelles/prolétaires subsistant génère des comportements bourgeois d’appropriation, ils ne sont pas que le fait de ces puissances. Ils existent aussi chez les prolétaires, en tant qu’ils sont aussi des agentsdu capital (reproduisent le capital) en même temps que son ennemi. Certes, l’effet des comportements privés prolétaires n’offre pas la moindre possibilité de s’enrichir beaucoup (sinon à titre exceptionnel, une chance sur des millions, par les jeux de hasard). Il est surtout qu’ils prennent la forme de comportements individualistes et corporatistes par lesquels ils cherchent à améliorer un peu leur condition personnelle, leur condition de prolétaire (quand bien même cela passe par une lutte collective). Ce type de comportement amène en général à soutenir « son » entreprise, « son » capital, donc à passer des compromis avec la classe dominante dans les rapports de production qui, après une révolution politique, reste, au moins un moment, celle des puissances intellectuelles. Compromis qui maintiennent, reproduisent ces rapports, donc la condition de prolétaire.

Ces comportements privés des prolétaires sont générés par le rapport social capitaliste du fait qu’il implique l’existence du travail prolétaire. Voué à ce travail répulsif, contraint, aliéné et aliénant, le prolétaire a pour intérêt immédiat, spontané, de vendre cette seule propriété qu’il a, sa force de travail, le plus cher possible, de fournir le moins possible de ce travail tout en demandant en retour de recevoir le plus possible98. Bref, tant que subsiste le travail prolétaire en quantité importante (ce qui était notamment le cas lors des révolutions russe et chinoise), existent aussi les comportements privés qu’il génère chez les prolétaires, bien qu’ils n’aient pas grand-chose à attendre de ce côté-là (c’est toujours l’appropriation desconditions de la production qui, grosso modo, détermine la répartition des revenus). Autrement dit, il y a toujours chez le prolétaire, après la révolution politique – donc tant que le procès de communisation n’a pas supprimé cette condition en même temps que celle de bourgeois – un intérêt privé, particulier, auquel doit nécessairement s’opposer un intérêt général, représenté par un État qui doit, entre autres choses, imposer le travail contraint à tous ceux aptes à travailler, et subsumer tous les intérêts privés sous cet intérêt général.

Mais cet intérêt de classe coïncide avec les intérêts privés quand les prolétaires prennent conscience qu’ils ne veulent plus de ce travail, que l’intérêt privé essentiel pour eux n’est pas la lutte sans fin pour améliorer sa condition, mais de s’abolir comme prolétaires en abolissant le travail prolétaire. Et quand se développe cette conscience de cet intérêt commun, alors c’est que le prolétariat entreprend de réaliser le communisme (la Communauté).

Cette lutte pour la réduction du travail répulsif à un minimum négligeable, en même temps lutte pour l’appropriation des conditions de la production, c’est, dit autrement, une lutte pour un travail (une activité) riche de qualités, de créativité, de satisfaction de besoins également riches de qualités (scientifiques, artistiques, etc.). C’est ce point qu’il faut maintenant expliciter pour comprendre pourquoi une telle activité, de tels besoins, généreront des individus nouveaux, en même temps qu’ils seront créés par eux, ainsi que la coïncidence des intérêts personnels avec ceux de tous, c’est-à-dire la fin de l’opposition privé/social (intérêts privés/intérêt général), donc la Communauté, sans classes et sans État99.

Bien des penseurs ont, depuis longtemps, su et affirmé que l’abolition du travail répulsif était la condition de base d’unbonheur bien terrestre, et le temps libre « la vraie richesse » comme le dira Marx plus tard. Par exemple dès 1516 Thomas More écrit, dans son célèbre ouvrage l’Utopie, que la propriété privée doit être abolie afin que personne ne puisse contraindre d’autres à travailler pour lui. Ceci fait, « le but des institutions sociales en Utopie est de fournir d’abord aux besoins de la consommation publique et individuelle, puis de laisser à chacun le plus de temps possible pour s’affranchir de la servitude du corps, cultiver librement son esprit, développer ses facultés intellectuelles par l’étude des sciences et des lettres. C’est dans ce développement complet qu’ils font consister le vrai bonheur ».

Marx a repris cette idée du « développement complet des facultés » des individus comme fondement de leur liberté, de leur individualité et de leur Communauté. Mais un de ses mérites est d’avoir démontré qu’il était une condition de l’abolition de la propriété privée plutôt que l’inverse100« la propriété privée ne peut être abolie qu’à la condition que soit réalisé un développement complet des individus; ceux-ci se trouveront en effet en présence de forces productives et de formes d’échange de caractère multiforme (et très sophistiquées, n.d.a.) et seuls des individus dont le développement sera complet pourront se les assimiler, c’est-à-dire en faire l’activité libre de leur existence101 ».

Fin du travail répulsif, fin des divisions du travail intellectuels/exécutants, fin de la propriété privée, travail riche,production de valeurs d’usages, sont autant de façons différentes pour dire: fin des classes et de l’État, société communiste, Communauté d’individus librement associés.

Quels seront ces individus, cette société? Encore une fois, il ne s’agit pas d’essayer de lire « dans les marmites de l’avenir », de faire le plan d’une société idéale qu’il n’y aurait plus qu’à appliquer. Mais ce qu’il est possible de faire, c’est de comprendre la « circonstance » générale qui est la condition, et le produit, de cette Communauté d’individus libres, possesseurs de leurs moyens d’existence. Elle est une nouvelle praxis (activités par lesquelles les hommes se produisent), à savoir un travail riche. Il faut donc rappeler, brièvement, ce qu’est celui-ci, comment il révolutionne les individus, autrement dit leurs rapports sociaux.

Le travail riche102est « travail libre », « travail attractif » selon les formulations de Marx (l’opposé du travail prolétaire, contraint et répulsif). Il précisait: « ce qui ne signifie en aucun cas qu’il soit pur plaisir, pur amusement comme le pense Fourier avec ses conceptions naïves et ses visions de grisette. Des travaux effectivement libres, la composition d’une œuvre musicale par exemple, requièrent justement à la fois un sacré sérieux et l’effort le plus intense103». Chacun le sait: qui veut jouir dans et de son activité trouvera un plaisir plus grand en réalisant des choses plus subtiles, ingénieuses, belles, en franchissant des obstacles, en découvrant à ses sens des domaines inconnus, et en recevant des autres l’affirmation qu’elles ont répondu à leurs besoins en en élevant la qualité, en les enrichissant. C’est un enrichissement des qualités développées par les uns par celles développées par les autres (voir ci-après). C’est évidemmentparce qu’il est ainsi jouissance que le travail riche est aussi attractif, volontaire, libre.

Le travail riche l’est d’autant plus qu’il met en œuvre des qualités plus développées et multiformes. « Qu’est-ce que la richesse, sinon l’universalité des besoins, des capacités, des jouissances104 ». Et justement, le procès d’appropriation des conditions du travail riche est aussi un procès qui fait apparaître de nouveaux besoins: ceux d’acquérir toujours davantage des moyens et qualités qui développent les facultés de l’individu, ses capacités à enrichir son activité, donc son être, de cette vraie richesse qui est jouissance105. On reconnaît ici la vieille distinction entre être et avoir, mais n’édictant pas philosophiquement l’être comme idéal, mais déterminant matériellement les conditions historiques de son développement (aujourd’hui: développement des forces productives permettant l’élimination de la nécessité du travail contraint, procès révolutionnaire d’abolition des rapports capitalistes).

Ainsi l’appropriation dont il est question dans les conditions du communisme n’a rien à voir avec l’accaparement de l’argent et des choses propre au monde bourgeois. Elle n’est pas ce désir frénétique d’avoir, ce qui n’a rien à voir avec le développement de qualités personnelles, de son individualité, mais, au contraire, ce qui le permet.

On voit bien alors que « l’abondance » dont il est question dans le communisme n’est pas celle du consumérisme bourgeois, mais celle de qualités, de capacités, de facultés, et des besoins correspondants. Et de tels besoins, propres au développement des qualités des individus, étant limités par la nature même de l’être humain, il en résulte que cette sorte d’abondance n’a rien à voir avec « la production pour la production » de tout et n’importe quoi, qui est une caractéristique du capitalisme, dans lequel les besoins, étant d’accaparer des choses et de l’argent, sont de ce fait illimités, frénétiques: on veut toujours en avoir plus, et on n’est jamais satisfait parce qu’on ne recherche le plaisir que dans la quantité maximum, ce qui est sans fin.

Ainsi le communisme n’a rien à voir avec un quelconque « productivisme », contrairement à ce qu’en disent des critiques malhonnêtes et ignorants.

Nouvelles activités (travail riche) pour tous = nouveaux besoins pour tous, et réciproquement. Il s’agit donc alors d’individus nouveaux. Autrement dit de rapports sociaux (d’une société) nouveaux106. Car ces nouveaux besoins et activités ne peuvent être satisfaits que par des échanges réciproques tels que chacun puisse trouver chez les autres de quoi acquérir les qualités qu’il n’a pas, ou de quoi perfectionner celles qu’il a. Tant il est vrai que « la vraie richesse de l’individu dépend entièrement de la richesse de ses rapports réels107». Et c’est pourquoi l’intérêt de chacun est alors le libre et le plus haut développement de tous, puisque plus les autres sont riches de capacités et facultés, et plus je peux m’en enrichir moi-même. Échanges gratuits puisque le travail riche est non seulement libre, volontaire, jouissance, mais qu’il ne trouve ainsi à développer sa richesse que dans l’élévation de celle des autres, que son intérêt est d’y contribuer. De même, plus les échanges sont élargis, jusqu’au monde entier donc, portent sur la satisfaction la plus ample possible de besoins universels au lieu d’être bornés par la propriété privée (par exemple le système des brevets qui freine considérablement les progrès scientifiques et technologiques), ou par un nationalisme archaïque, des traditions sclérosantes, des limites religieuses, et plus ils peuvent être riches (d’ailleurs dès aujourd’hui le développement des sciences et technologies est le fait de travaux d’équipes nombreuses, souvent multinationales, associant de multiples capacités). Bref, le travail riche n’existe que dans ces rapports d’échanges spécifiques, brièvement esquissés ci-dessus dans leurs principes. Autrement dit, il fonde une société spécifique, en l’occurrence une Communauté d’individus librement associés, à vocation planétaire. Et, à partir de ce qui vient d’être dit, on peut montrer maintenant le lien entre travail riche et Communauté, comment ce lien la définit elle aussi (il s’agit d’une détermination réciproque108).

Le travail riche fonde une Communauté réelle – et non pas illusoire comme la Nation, faite d’individus privés (égoïstes), divisée en classes antagoniques – parce que une telle activité implique:

Premièrement qu’elle ait été ainsi suscitée par un besoin social lui-même de qualité élevée, et deuxièmement, que son auteur ait pu s’approprier des autres, du patrimoine social qu’ils ont acquis et développé, les moyens matériels et intellectuels lui permettant de répondre à un tel besoin, et de pouvoir s’affirmer ainsi, par son activité, comme un créateur non seulement de lui-même, mais de l’humanité: d’affirmer sa nature humaine. Le travail riche est libre. Il est une réponse aux besoins que suscite dans l’individu la richesse du monde extérieur, l’existence de ce monde en lui, des autres en lui: ce qui est la réelle Communauté. Le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels résume cela dans cette relation réciproque: « le libre développement de chacun est la condition du libre de tous ». Il y a coïncidence entre l’intérêt personnel et celui des autres: ce qui est une autre façon de définir une réelle Communauté (intérêts communs).

Ainsi, et pour tordre le cou à une vieille et fausse caricature, on voit que le communisme n’a rien d’un « collectivisme » uniformisant et coercitif, qui ôterait à l’individu toute liberté, le placerait comme élément d’un troupeau sous la férule d’un État représentant l’intérêt collectif (qui n’est qu’une autre formulation de l’intérêt général). Un tel collectivisme n’est qu’un totalitarisme, comme l’ont prouvé les sociétés, soi-disant communistes, de type stalinien.

C’est une caractéristique, historiquement spécifique, du procès révolutionnaire communiste que de faire « la révolution non seulement contre des conditions particulières de la société passée, mais contre la « production de la vie » antérieure elle-même, contre l’ensemble de l’activité109» qui en est le fondement. En effet, puisqu’il réduit, puis supprime le travail répulsif, et développe le travail riche pour tous. Et cela signifie la fin des contradictions telles que propriété privée/production sociale, classe dominante/classe dominée, intérêt privé/intérêt général. La coïncidence des intérêts privés étant la fin d’un intérêt général séparé d’eux, c’est donc aussi la fin de l’État. Observons que c’est parce qu’elle n’affirme pas la nécessité de construire, par une lutte de classe continue, cette coïncidence, que la thèse anarchiste (libertaire) sur l’abolition immédiate de l’État par la révolution, niant la nécessité d’une transition au communisme, n’est qu’un sympathique bavardage. En revanche, une fois cette coïncidence effective, la volonté commune pourra être réalisée par des instances non coercitives la représentant réellement. Parce qu’elle existe à la fois comme intérêt commun et intérêts des individus. Parce que ces instances pourront pour cette raison être transparentes, ne pas cacher d’intérêts divergents, d’autant plus qu’elles pourront être aussi contrôlées étroitement par tous, qui en auront les moyens matériels et intellectuels.

Mais après avoir esquissé le chemin qui mène à la suppression des classes et de l’État, rappelé les conditions à réaliser et les moyens de les réaliser dans le procès révolutionnaire dit de transition au communisme, il est nécessaire de revenir à la question du pouvoir prolétarien après le renversement de l’État bourgeois, car c’est celle qui a le plus divisé le mouvement révolutionnaire, et le divise encore.

5.4. D’abord sont les circonstances

D’abord sont les circonstances. Car si les hommes font leur propre histoire, ce ne peut être que selon les possibilités, et donc aussi les limites d’une situation historiquement déterminée. Circonstances que le procès révolutionnaire a justement pour but de transformer, et les hommes avec, qu’ils le mènent ou le subissent.

Pas plus qu’il n’est sage de partir sans avoir quelque idée sur où il est judicieux d’aller, il ne suffit pas de savoir où aller si on ne sait pas d’où on part. Analyser les circonstances, c’est:

1°) Comprendre le potentiel révolutionnaire existant aujourd’hui (ce qui a été résumé dans la section 4.2). C’est faire cette « analyse concrète de la situation concrète » que prônait Lénine pour répondre à cette toujours première question: que faire?

2°) Comprendre les obstacles qu’ont eu à surmonter les révolutions passées (de la Commune de Paris à la Révolution Culturelle chinoise), les difficultés qu’elles ont résolues, les erreurs qu’elles ont commises. Bref, tirer la leçon des expériences.

3°) Une telle analyse doit évidemment tenir le plus grand compte des circonstances historiques particulières de ces révolutions. C’en est même un préalable.

Les deux premières tâches sont d’une évidence banale.Mais la troisième est trop souvent non prise en compte, notamment par des gens se voulant révolutionnaires radicaux parce qu’ils affirment que la volonté politique peut tout, qu’il suffit de décréter le pouvoir des prolétaires, pour les uns, ou du peuple, pour les autres, l’abolition de l’État, la fin du travail, pour que tous ces « principes » communistes soient réalisables. Et donc, a contrario, si les révolutions passées ne sont pas parvenues à les réaliser, ce serait parce que le pouvoir avait été hors des mains des prolétaires, absorbé par un nouvel appareil d’État bureaucratique.

Certes, le constat de la domination des prolétaires par l’État bureaucratique est juste. Mais ce qui est ignoré dans cette affirmation, c’est qu’une révolution politique ne suffit pas à établir le pouvoir du prolétariat, que ce pouvoir est une construction, une lutte permanente pour l’abolition du prolétariat (et alors évidemment de « son pouvoir » particulier). Une lutte, plus ou moins longue, par laquelle il exerce un pouvoir de classe – et c’est donc qu’il lutte contre un autre pouvoir de classe, que son pouvoir est plus ou moins limité – pour ne plus exister comme classe, pour abolir tout pouvoir de classe.

Or beaucoup limitent cette question du pouvoir à une question de formes. Par exemple ils affirment qu’une forme « conseilliste » ou « libertaire » assurerait le pouvoir du prolétariat par opposition à une forme « léniniste » qui l’en priverait. Ce qu’ils recherchent, c’est une forme de représentation qui ne sépare pas les représentés de leurs représentants, qui ne soit pas abandon de son pouvoir social à d’autres, à une institution séparée, donc à une sorte d’État malgré tout. Or une telle démocratie « absolue » nécessite la coïncidence des intérêts particuliers. Ce n’est qu’alors que toute forme d’intérêt général distinct de ces intérêts disparaît, et toute forme d’État avec, au profit du pouvoir des individus associés: la représentation subsiste, mais comme démocratie « absolue », expression d’intérêts communs, donc noncoercitive, transparente (pas d’intérêts particuliers égoïstes à cacher) et donc vraiment contrôlable par ces individus. La construction du pouvoir des prolétaires, c’est leur conquête des conditions matérielles et intellectuelles du pouvoir. Non seulement celle des moyens « techniques » (appareils d’État, médias, forces armées, etc.), mais aussi du temps libre et des connaissances nécessaires pour qu’ils en soient réellement possesseurs. Non seulement l’occupation de la « superstructure » étatique et idéologique, mais aussi l’appropriation des conditions de la production110. Toutes conditions qui peuvent se trouver assez rapidement réunies dans les circonstances d’aujourd’hui111, mais qui ne l’étaient pas du tout au XXesiècle en Russie et en Chine où régnait une telle pénurie de moyens et de produits de toute première nécessité que cela engluait les populations dans la « gadoue112» du travail répulsif et de toutes les divergences d’intérêts privés et de classe que cela impliquait nécessairement.

La démocratie est avant tout activité, pas seulement un droit, ni un vote par lequel les individus ne feraient que se dessaisir de leur pouvoir, mais exercice de ce pouvoir par eux-mêmes associés. Nous avons rappelé brièvement les conditions de fond que nécessite cet exercice, dont l’existence dépend des circonstances historiques. La forme de l’État prolétarien pendant la transition au communisme n’est évidemment pas pour autant sans importance. Cependant elle ne peut suppléer à l’insuffisance de ces conditions, elle en dépend plutôt. Mais dans cette limite, imposée par les circonstances, elle peut, ou pas, en faciliter la réalisation, c’est-à-dire favoriser, ou pas, l’apprentissage des prolétaires à l’exercice du pouvoir, donc leurs luttes et initiatives pour s’approprier les moyens du pouvoir. C’est donc le contraire d’un État qui absorberait en lui tous les pouvoirs, toutes les forces des individus alors méprisés, infantilisés et au mieux, ou plutôt au pire, « assistés113».

Mais l’État, quel qu’il soit, ne peut pas de lui-même s’attacher à développer toutes les conditions de sa propre disparition. Il faut l’y obliger. Il n’y rien là d’incompréhensible: il est nécessairement lui-même une manifestation des contradictions qui subsistent pendant la phase de transition, dont la racine est dans l’existence persistante de différentes formes d’appropriation privée. Ce sont les circonstances elles-mêmes qui sont contradictoires.

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CHAPITRE 6

Puisque ce sont les circonstances qui permettent de dire le nécessaire et le possible pour que les prolétaires, et les peuples, ne soient pas écrasés dans la crise actuelle du capital, il convient de tirer de l’analyse qui en a été rappelée dans les deux premiers chapitres quelques conséquences essentielles quant aux enjeux des luttes actuelles. Tout en sachant qu’il ne peut encore s’agir que d’en montrer les grandes lignes, car seul le développement pratique des luttes pourra permettre de comprendre jusque dans tous les détails qui forment le concret, l’ensemble complexe des rapports de classe dans toute leur diversité et la situation du procès révolutionnaire.

6.1. Un changement d’époque

L’échec des procès révolutionnaires dans l’ex-URSS et en Chine, suivi d’un retour rapide à un capitalisme « classique », a amené certains idéologues à proclamer que le capitalisme planétaire était la fin de l’histoire. L’analyse de la crise montre que c’est bien plutôt son histoire qui touche à sa fin, voire en même temps celle de l’humanité s’il n’y est pas mis fin. Les circonstances de l’époque actuelle s’y dévoilent en effet comme celle d’une crise chronique allant s’aggravant, de l’impossibilité pour le capital global de retrouver les conditions d’une nouvelle croissance quelque peu durable comme cela avait pu être le cas, après la Seconde Guerre mondiale. Il ne peut subsister, en se dégradant, que par des moyens catastrophiques pour les conditions de vie des peuples, sans même évoquer les destructions massives de toutes espèces.

Dans le même temps les conditions matérielles d’une abolition du capitalisme, donc de la condition de prolétaire, sont aujourd’hui infiniment plus mûres quelles ne l’étaient pour ces révolutions114, y compris dans leur composante internationale. Sénilité du capitalisme, nécessité vitale et possibilité du communisme sont les caractéristiques générales de l’époque actuelle: une nouvelle époque.

Dans des circonstances, aujourd’hui dépassées, où le travail contraint, en quantité massive, pèse encore comme une lourde nécessité, où il ne peut pas être rapidement réduit du fait de l’immaturité du développement du capitalisme, les prolétaires, sur qui il pèse, ont surtout à l’esprit l’exigence d’une amélioration de leur sort matériel et non pas, pour la plupart, l’abolition de leur existence de prolétaire. Amélioration que le capital lui-même peut accorder dans une certaine mesure du fait qu’il a encore des possibilités de gains de productivité, qu’il n’est pas encore sénile. Situation qui conforte notamment deux idées:

1°) Qu’une telle lutte « réformiste » est payante.

2°) Que l’occupation de l’État, qui semble pouvoir arbitrer à sa guise le conflit des intérêts particuliers sur la répartition des richesses au nom de l’intérêt général, par des partis politiques « de gauche » est une condition essentielle pour obtenir les plus grands succès en termes de niveau de vie115. Cette orientation a caractérisé la majeure partie du mouvement ouvrier du XXesiècle. Y compris quand il se réclamait du communisme. Cette majorité était acquise peu ou prou aux thèses staliniennes, dont nous avons rappelé qu’elles prétendaient faire du Prolétaire, stakhanoviste infatigable et profondément dévoué à l’État qui le couvre de ses bienfaits, « l’Homme Nouveau ». Or, la révolution communiste ne veut pas faire du prolétaire un modèle, ni ne veut se contenter d’améliorer sa situation matérielle, elle veut réussir le procès de l’abolition de la condition de prolétaire.

Laissons de côté le XXesiècle. Quel que soit l’avis qu’on peut avoir sur le mouvement ouvrier de cette époque, cela ne peut pas amener à nier que les circonstances du XXIesiècle sont tout autres, et qu’elles mettent nettement cette abolition à l’ordre du jour. Comme on l’a vu, elles sont caractérisées par la diminution drastique de la quantité de travail prolétaire et la stagnation de la croissance capitaliste, voire la récession. Elles sont une tendance forte à la disparition du travail salarié comme moyen de vie des prolétaires, soit qu’ils soient chômeurs plus ou moins permanents, soit que les salaires et conditions de travail que le capital peut consentir ne leur permettent pas de vivre et qu’ils sombrent dans une misère effroyable, au point d’être souvent mortelle116, ou, dans les pays riches, survivent à peine d’aumônes de l’État ou de puissances financières voulant se payer pour trois fois rien, et avec force médiatisation, un visage humain. En même temps, de larges fractions de la petite bourgeoisie, excitée par des politiciens et leurs journalistes, se déchaînent contre cet « assistanat » dont on leur fait croire qu’il les lèse.

Bref, les circonstances sont aujourd’hui telles que la lutte « traditionnelle » des prolétaires pour l’amélioration de leur condition, ou même seulement pour avoir un emploi, ne peut que se heurter au mur du capital sénile. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne doit pas toujours être menée. Mais il faut avoir conscience que tant que les prolétaires resteront dans l’illusion qu’une solution aux désastres qu’ils subissent dans la crise pourrait provenir de l’État, de la pression qu’ils pourraient exercer sur lui par leurs votes, leurs défilés, ou même par leurs grèves, ils ne pourront que résister plus ou moins bien aux nécessités de la valorisation du capital. Laquelle implique, comme nous l’avons rappelé, de façon absolument incontournable, une dégradation drastique de leur condition. De sorte qu’une telle résistance ne pourra être pour eux qu’une retraite faite de compromis toujours perdants, mais que l’État leur présentera comme gagnants sous prétexte que ne pas respecter ces nécessités conduirait à pire, et que moins que rien est toujours mieux que pire.

Certains idéologues et partis cherchant à capter les votes des prolétaires pour arriver au pouvoir proposent néanmoins de poursuivre dans cette tradition du vieux mouvement ouvrier. Ils se donnent une apparence radicale en clamant que, s’ils gouvernaient l’État, ils sauraient s’en servir pour y réussir. Ils clament, par exemple, qu’ils feraient rendre gorge à la finance, qu’ils « prendraient aux riches » de quoi augmenter l’emploi et les salaires. On peut bien taxer plus, et encore plus, la finance et les riches, pourquoi pas? Mais cela ne résoudra rien des obstacles auxquels se heurtent la valorisation et, partant, la croissance du capital, dont dépend, en régime capitaliste, celle de l’emploi et des salaires (directs et indirects). Au contraire, dans la situation historiquement spécifique où se trouve le capitalisme (cf. chapitre 2), de telles mesures ne feraient qu’aggraver ces obstacles et la récession. Elles ne pourraient être radicales et efficaces que dans le cadre d’un procès révolutionnaire qui changerait ce mode de production et d’appropriation, où ce ne serait plus le taux de profit qui déterminerait laproduction, où les producteurs pourraient s’approprier les richesses parce qu’ils en auraient réalisé la condition en s’appropriant les moyens de les produire.

La lutte des prolétaires ne peut se développer positivement aujourd’hui que s’ils tirent toutes les conséquences des circonstances de l’époque actuelle, dont nous avons donné les grandes lignes dans cet ouvrage. Il leur faut donc acter la fin du vieux mouvement ouvrier, déjà annoncée dans certaines luttes des années 68 et suivantes, et confirmée par les défaites cinglantes qu’il a subies dans les années Thatcher, Mitterrand et C°.

Acter la situation nouvelle, c’est commencer par rompre avec la vieille idéologie qui prétend que l’État pourrait mettre le capitalisme au service de « l’humain » (pour reprendre le slogan de la gauche prétendument radicale française « l’humain d’abord »). C’est prendre conscience qu’il n’y a plus rien à attendre, sinon le pire, à lutter pour plus de croissance du capital, d’où pourrait soi-disant découler plus d’emplois prolétaires. Qu’il y a au contraire la nécessité et la possibilité de faire infiniment mieux, à savoir lutter pour achever la tendance à ce qu’il n’y ait plus, et pour commencer beaucoup moins, de ce travail là, à ce que tous puissent exercer une activité digne et puis riche, pour satisfaire des besoins qualitativement élevés. Bref, non pas plus de prolétaires, mais qu’il n’y en ait plus. Ce qui implique, nous y reviendrons, la lutte toujours nécessaire pour arracher de quoi vivre aujourd’hui, mais cela indépendamment de la quantité de travail prolétaire que le capital peut fournir, indépendamment de la croissance et des reculades sans cesse réitérées qu’elle implique, indépendamment du respect des formes légales de la domination bourgeoise, quand bien même se prétendraient-elles démocratiques, donc nécessairement en affrontant l’État au lieu d’en attendre le salut. C’est sur ces bases générales de leurs luttes que les prolétaires peuvent poser la première pierre de laconstruction de leur puissance: s’organiser en force indépendante face et contre celle de la classe bourgeoise: l’État. Ce qui est tout le contraire de ce que proposent les idéologues du socialisme vulgaire.

6.2. Le choix du « socialisme vulgaire »

L’expression « socialisme vulgaire » employée par Marx désigne, rappelons-le, un socialisme capable de dénoncer un certain nombre des tares, désastres et iniquités de la société, mais incapable d’en voir les causes dans le rapport d’appropriation capitaliste, qu’il méconnaît absolument, donc incapable d’y porter remède. Il pense qu’il s’agit simplement de défauts et de dysfonctionnements qu’un gouvernement de ces socialistes pourrait corriger. C’est donc un « socialisme bourgeois », qui prétend pouvoir organiser un « bon capitalisme » sans spéculateurs financiers, sans capitalistes cupides ni même exploiteurs du travail d’autrui, voire un capitalisme sans capitalistes du tout. Un capitalisme de richesses équitablement partagées. Un capitalisme rationnel, consensuel parce que l’État y serait dirigé par ces socialistes pénétrés du souci de l’intérêt général, élite éclairée, simples serviteurs dévoués de l’État, arbitres au-dessus des classes. Plus d’État, plus de croissance du capital, plus de protectionnisme, et tout cela devient miraculeusement « socialiste » par la vertu de la sempiternelle formule rhétorique qu’on y rajoute inlassablement: « dans l’intérêt du peuple » (ou d’autres formules magiques comme: « pouvoir du peuple », « démocratie participative », « l’Humain d’abord », « l’ordre juste », « le partage équitable », etc.).

C’est un socialisme qui détourne les prolétaires qu’il influence de toute activité révolutionnaire en leur faisant miroiter ce « bon capitalisme » verbal, promesse d’un Éden du bien-être matériel. Il a une religion, l’électoralisme; uneéglise toute puissante, l’État avec son pape, ses prêtres et son Inquisition. Il a de multiples dieux (ou « valeurs » dans sa novlangue): Droits de l’Homme, Égalité, Nation, Citoyen, etc.

C’est le socialisme du vieux mouvement ouvrier, mais qui se présente aujourd’hui sous une forme elle-même dégénérée de celui-ci, parce qu’il est agonisant en même temps que l’est l’époque de l’accumulation du capital à laquelle il correspondait. La gauche dite radicale qui le porte profite de ce que la crise laisse, pour le moment, les prolétaires dans un profond désarroi, sans perspectives, ce qui incite beaucoup à pencher encore en faveur des vieilles formules étatistes-réformistes qu’ils connaissent, avec leurs statues dans les mémoires (Front Populaire, Libération, Mai 68, dans l’exemple français), et qui leur promettent des résultats rapides et sans autre peine que de voter et faire voter, quitte à y ajouter la pression de quelques grèves, voire même d’une grève générale. Mais d’autres, encore peu nombreux, commencent à percevoir les nouvelles circonstances et leurs conséquences, aussi bien quant à l’impossibilité d’une nouvelle croissance qui améliorerait la situation matérielle des prolétaires, que quant au nouveau type de luttes, tant dans la forme que dans le contenu, que cela implique de mettre en œuvre.

Les années qui viennent seront donc celles d’un choix crucial. Si la majorité du mouvement prolétaire choisit d’en rester aux traditionnelles revendications réformistes-étatistes, alors cela ne pourra conduire qu’au même type de catastrophes qu’il a déjà connues dans son histoire, comme lors de la crise des années 30. Mais en pire puisque la crise est bien pire.

Revendiquer que l’État stimule davantage la croissance du capital national (ou européen, ou de tel autre groupe de nations), même en y rajoutant la formule rituelle « avec un partage équitable des richesses », c’est réclamer de resterprolétaire alors même que, premièrement, diminue inéluctablement la quantité de travail prolétaire, et deuxièmement, que le capital ne peut en employer qu’en aggravant drastiquement leurs conditions de travail et niveau de vie. C’est s’enrôler volontairement au service de « son » capital dont on espère (bien à tort) qu’ainsi, en l’aidant à se développer plus que les autres, on en obtiendra de plus grosses miettes. Ce qui ne peut aboutir qu’à un triple résultat:

1°) Accroissement des mesures protectionnistes, augmentation de la concurrence entre nations et groupes de nations, et celle entre prolétaires, ce qui est aussi toujours un soubassement au développement de la xénophobie et du racisme. Le tout conduisant aux « unions sacrées » et aux guerres selon un engrenage bien connu et, hélas, déjà expérimenté.

2°) Aggravation des conditions de travail et de vie des prolétaires, et au-delà, des couches populaires et moyennes bourgeoises. C’est une condition incontournable pour tenter de redonner quelque vigueur à la croissance, c’est-à-dire à la production de plus-value, que nous avons déjà signalée et expliquée, tout en constatant qu’elle était contradictoire avec la nécessité de réaliser celle-ci en profits puisqu’elle entraîne une diminution de la consommation des masses. Elle est donc in fine à la fois douloureuse pour elles et inopérante pour la croissance117, ce qui pousse les capitalistes à aggraver toujours plus la situation des prolétaires sous prétexte d’être compétitifs, de vendre plus que les concurrents (notamment de pouvoir exporter davantage afin de suppléer à cette baisse de la consommation intérieure). Tous faisant de même, la récession généralisée s’emballe, en même temps que la concurrence s’exacerbe.

3°) La conséquence inéluctable de ces deux premiers résultats est ce troisième: aggravation des conflits en tous genres et de leur niveau de violence. Ce qui ne peut qu’amplifier la tendance déjà en cours au développement d’États de forme ouvertement dictatoriale, répressifs et guerriers (que les structures étatiques soient à différents niveaux, nationaux, européens, otanesques, etc., est une autre question qui ne contredit pas cette tendance générale).

Ces trois résultats signifient évidemment l’écrasement des prolétaires et leur destruction par millions. Le drame est que l’idéologie du socialisme vulgaire qui contribue à y conduire a une influence certaine sur les masses populaires118. On a vu précédemment pourquoi.

Parmi les socialistes vulgaires, il faut inclure aujourd’hui une catégorie qui se présente comme nouvelle et moderne: les écologistes partisans d’un capitalisme « vert119 ». Comme ces socialistes, ils ne voient dans les désastres écologiques que des tares d’un capitalisme mal géré par des capitalistes trop avides de profits coûte que coûte. Comme eux, ils se proposent pour instaurer un « bon capitalisme », vert. Lequel aurait soi-disant le mérite de relancer la croissance et l’emploi (comme si augmenter le travail prolétaire était un must!), mais une croissance tellement vertueuse, tellement raisonnable dans l’exploitation des ressources naturelles et le respect des conditions environnementales et biologiques de la vie, qu’elle serait, ô merveille, « durable »: le capitalisme, guéri de ses excès, serait alors vraiment une histoire sans fin!

Contentons-nous ici de répondre à ce conte de fées, pour ne pas dire charlatanesque, par seulement deux remarques simples:

1°) Toute croissance, dans le système fondé sur le rapport d’appropriation capitaliste, ne peut exister que comme valorisation du capital. Ce n’est donc pas par des prélèvements sur une plus-value déjà évanescente que pourront être financés les coûts de la « modernisation » écologique du capitalisme. Ils ne pourront l’être que par le peuple, via l’augmentation des prix des biens de consommation, les travaux obligatoires (isolation thermique des logements par exemple), les réglementations contraignantes, les énergies propres et renouvelables, et via l’augmentation des taxes et impôts que tout cela implique également120. Mais le peuple voit son niveau de vie baisser implacablement: il n’aura pas les moyens de financer la nouvelle croissance capitaliste verte, y compris les nouveaux profits verts qui lui sont nécessaires!

2°) Comme tous les autres socialistes vulgaires, les Verts dénoncent certains méfaits réellement désastreux du capitalisme, mais sans en voir la racine. Par exemple, ils protestent que tout dans le monde devient marchandise. Très juste, nous l’avons rappelé, tout devient valeur d’échange, et tout dès lors doit être soumis aux exigences de la valorisation (du profit maximum). Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est la cause de ce phénomène, en l’occurrence le rapport d’appropriation capitaliste qui engendre nécessairement ce que certains ont appelé la réification (chosification) dumonde et que toute activité y est déterminée par ces exigences. Ils ignorent donc que produire autre chose et autrement, c’est produire pour d’autres besoins, donc produire d’autres hommes, donc nécessairement construire d’autres rapports d’appropriation (voir chapitre 5, section 5.3). C’est que les hommes réunissent les conditions de se produire comme individus libérés de la domination de l’avoir, responsables et non pas aliénés, producteurs conscients de leurs vies et non pas désappropriés des conditions de cette production, individus soucieux du bien de tous parce qu’ils y trouvent leur vraie richesse, et non pas individus mesquins bornés par l’égoïsme, l’irresponsabilité et l’aveuglement qu’impliquent les rapports de l’appropriation privée. Le fond de l’affaire, c’est que les activités par lesquelles les hommes se produisent en produisant les moyens et conditions de leurs vies sont, indissolublement liés, certains rapports entre eux et avec l’environnement. On ne peut pas révolutionner ceux-ci sans révolutionner ceux-là, et réciproquement.

K. Marx et F. Engels avaient déjà décrit les principales caractéristiques du socialisme vulgaire dans Le Manifeste du parti communiste de 1848121. L’histoire a amplement montré que non seulement celui-ci a œuvré constamment à détourner les prolétaires du chemin de leur émancipation, mais, pire, combattu avec acharnement et partout, et jusqu’à les faire massacrer, les mouvements révolutionnaires et anticolonialistes.

Aujourd’hui le choix que feraient éventuellement les prolétaires, pour une large part, de continuer à s’en remettre à ces socialistes bourgeois dits « la gauche » les conduirait indubitablement à des résultats encore bien plus catastrophiques du fait de la sénilité du capital. D’ailleurs, ce « socialisme capitaliste », ou « capitalisme social », comme on voudra, ne peut leur faire miroiter, au mieux, que l’espoir que la dégradation de leur situation (les efforts et sacrifices, bien sûr « équitables », qu’ils devront faire pour surmonter la crise) serait moins pire avec eux au pouvoir qu’avec la droite!

Bref, pour les prolétaires, c’est le moment du choix. L’urgente nécessité de cette période, est de comprendre le changement d’époque, que la crise révèle clairement et dont les principales caractéristiques ont été résumées dans cet ouvrage. Et de comprendre alors qu’à ces nouvelles circonstances correspond une phase nouvelle de la lutte des classes, que cette lutte, dont la nécessité et la possibilité ont été montrées ci-dessus (chapitres 3 et 4), doit rompre avec le vieux mouvement ouvrier basé sur l’amélioration du sort des prolétaires des pays impérialistes dans un capitalisme en croissance.

6.3. Le choix du communisme

Comme tous les individus, les prolétaires, dans leurs vies, dans leurs luttes, partent toujours d’eux-mêmes, de leur situation, de leurs besoins immédiats. Il y a évidemment un rapport entre les circonstances et ces besoins. D’abord parce que les besoins sont historiquement déterminés par le mode de production et son niveau de développement. Mais aussi parce qu’ils sont plus ou moins radicaux et riches en fonction du rapport de force entre les classes à un moment donné, de la conscience qui se développe conjointement qu’il est possible de réaliser les plus hauts intérêts du prolétariat d’une époque déterminée.

Nous avons vu que le mouvement ouvrier du XXesiècle luttait surtout pour l’amélioration du rapport salarial, donc restait dans le cadre de la reproduction du rapport socialcapitaliste et de compromis avec la bourgeoisie (qu’elle soit privée ou d’État) du fait que l’importance encore grande du travail prolétaire empêchait que la possibilité d’abolir la condition de prolétaire ait une base matérielle suffisamment claire pour être perçue. Restait celle de l’améliorer. Et cela était effectivement possible dans une certaine mesure, sur le plan du niveau de vie matériel, puisque des progrès importants de la production par de forts gains de productivité étaient réalisables122. Sur cette base pouvait donc s’ancrer l’idéologie d’une amélioration progressive du sort des prolétaires dans le capitalisme à l’aide de la pression que les grèves et les bulletins de vote pouvaient exercer sur les patrons et sur leur État.

En persévérant dans cette vieille idéologie, le socialisme vulgaire n’est pas une « fausse gauche », une gauche pas assez à gauche, comme le disent certains. Il fait ce qu’il a toujours fait, et qui obtenait autrefois certains résultats matériels. Quoique en rester à ces résultats serait oublier qu’ils étaient bien maigres au regard de ceux qu’obtenait la bourgeoisie, et surtout, oublier que le rôle principal de la gauche dans l’histoire est d’avoir toujours berné le mouvement ouvrier au prétexte de telles miettes, flattant ses illusions réformistes pour mieux le réprimer et massacrer sans vergogne quand il devenait réellement menaçant en actes pour le capital. Et cela, c’est tout ce que peut faire, et fait la gauche d’aujourd’hui, puisqu’on a vu pourquoi non seulement une amélioration du sort des prolétaires n’est plus possible, mais que, au contraire, il ne pouvait qu’être dégradé dans le cadre du capitalisme, qu’il soit « libéral » ou d’État, mondialisé ou protectionniste.

Et cela, de plus en plus de prolétaires sont amenés à s’en rendre compte avec le développement des licenciements, pour beaucoup, de l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue pour ceux qui ont encore un travail, et des « efforts » que le capital exige d’eux pour tenter de maintenir son existence (sa valorisation). Beaucoup sont obligés de constater que la lutte pour sauver leur emploi, ne les mène à rien, mais plutôt à moins que rien et à pire. L’idée se développe d’une lutte, plus générale que la résistance entreprise par entreprise, autour de l’objectif d’un partage des richesses et des revenus. Ce que propose aussi, plus ou moins, le socialisme vulgaire, mais sans pouvoir le réaliser, sinon très marginalement. Ce qui est l’occasion de faire mûrir la compréhension que cette lutte pour ce partage ne peut aboutir que si la propriété des moyens de produire les richesses est aussi partagée. Et ainsi apparaîtra que derrière toutes ces exigences d’égalité dans la possession des richesses se dessine finalement celle de l’abolition conjointe de tous les rapports d’appropriation qui sont « le capital », donc aussi celle des classes et de l’État.

Déjà l’État bourgeois, actuel, devient nécessairement la première cible du fait qu’il est obligé, dans les circonstances du capitalisme sénile, pour assurer la reproduction de la société, donc du capital, ce qui est sa fonction, d’être de plus en plus totalitaire, brutal, violent et prédateur. Sauf à renoncer à améliorer leur sort par eux-mêmes en le confiant à un État « guide et sauveur suprême », les prolétaires se forgeront nécessairement cet État comme leur commun ennemi, et se construiront par là eux-mêmes comme puissance indépendante: comme prolétariat.

Ce qui caractérise l’époque du point de vue des luttes prolétaires, ce n’est pas qu’ils ne partiraient pas de leurs besoins immédiats, qu’ils ne chercheraient plus à améliorer, ou même seulement maintenir leur vie quotidienne, et manifesteraient un besoin immédiat de communisme, lutteraient tout de go, en niant leurs besoins de prolétaires (en se niant comme prolétaires) pour le communisme (ou du moins un communisme dont certains idéologues futuristes lui fourniraient le programme tout prêt). C’est que leurs besoins immédiats de prolétaires se heurtent à cette réalité de l’époque qui est que le capital ne peut plus les satisfaire que de moins en moins, qu’il ne peut plus faire vivre les prolétaires parce qu’il ne peut plus vivre, s’enrichir d’eux123, qu’il ne peut que leur diminuer et ôter davantage les moyens de vivre. De ce fait, l’époque nécessitera plus que jamais de mettre au cœur des luttes prolétaires immédiates l’obtention des conditions matérielles d’une vie digne, salaire, santé, logement, etc., que nous regrouperons ici sous le terme général de « niveau de vie ». Ces luttes auront de plus en plus littéralement un caractère vital.

Il semblerait alors que, au moins sur ce terrain des luttes immédiates, il n’y ait pas de différence entre le choix communiste et celui du vieux mouvement ouvrier dont c’est le programme traditionnel. Or, c’est tout le contraire. Non seulement ces différences ont toujours existé, tant dans le contenu que dans la forme qui en découle, mais elles sont aujourd’hui plus aiguës encore du fait des circonstances nouvelles évoquées précédemment. Il suffit de résumer brièvement ce qui différencie la lutte communiste pour s’en apercevoir.

La lutte communiste n’attend rien de l’État actuel, d’un simple changement de gouvernement. Bien au contraire, elle vomit l’immense appareil politico-administratif qui vampirise les prolétaires. Elle ne se fixe pas les limites de la valorisation et dela reproduction du capital124, quand bien même serait-il du soi-disant « bon » capital industriel. Elle ne tient compte que du rapport des forces dans ses exigences de niveau de vie, indépendamment des exigences contraires de la valorisation du capital. Elle ne les lie pas à sa croissance, ce qui est d’autant plus juste aujourd’hui que les prolétaires, on l’a vu, n’ont rien à espérer de ce côté que de la sueur, des larmes et du sang, pour paraphraser Churchill. Ce ne sont pas les travailleurs qui détruisent l’emploi par le refus d’accepter la « réalité », le monde tel qu’il est, comme le leur reproche furieusement la bourgeoisie. Ce ne sont pas « les Chinois » et autres prolétaires « low cost » non plus. C’est le capital sénile qui détruit l’emploi et dégrade le monde comme jamais. C’est lui, et lui seul, qui doit, pour pouvoir poursuivre son existence de valeur se valorisant, exiger « la rigueur » pour « ceux d’en bas », afin de leur faire payer ses dettes, par lesquelles il se valorisait fictivement, et veut continuer à le faire, sur le dos des masses populaires chargées de rembourser125(façon indirecte de leur faire produire la plus-value). C’est lui qui arrête de faire produire des richesses pour la seule raison que les moyens de production moderne ne lui permettent plus d’obtenir un taux de profit suffisant d’ouvriers devenus trop peu nombreux par rapport à la machinerie et à la masse des parasites financiers, commerciaux, bureaucratiques, politiques et médiatiques qu’il a engendré et qu’il lui faut nourrir aussi.

Bref, on voit qu’un des points qui distingue radicalement la position communiste de celle de la gauche, toute la gauche, est qu’elle ne se fonde pas sur l’illusion d’une croissance du capital (de sa valorisation et accumulation), qui permettrait soi-disant, de surcroît, d’améliorer non seulement l’emploi mais aussi la condition des prolétaires. Elle la dénonce au contraire, et propose, tout à l’inverse, et en en montrant l’impérieuse nécessité ainsi que la possibilité, de diminuer la quantité de travail prolétaire encore bien plus que le capitalisme l’a déjà fait et continue à le faire, mais, évidemment, de tout autre façon et pour de tout autres résultats: élévation du niveau de vie par une répartition équitable des richesses, appropriation des conditions de la production garantissant cette répartition, et donc, au terme de ce procès révolutionnaire, abolition de la condition de prolétaire. La lutte immédiate pour un niveau de vie décent, le plus élevé que permettra le rapport de force, indépendamment de la valorisation et de la croissance du capital comme de la quantité de travail qu’il peut employer, est la seule que puisse mener les prolétaires s’ils ne veulent pas être broyés par lui. Parfois des idéologues de gauche ont avancé l’idée d’un « revenu d’existence » indépendant de la quantité de travail126. Mais ils le faisaient en s’acharnant à essayer de démontrer que ce revenu pouvait être à la fois décent et compatible avec le capitalisme. Au mieux cela a donné, enFrance, le minable R.M.I. (ou le Sozialhilfe en Allemagne). Tout au contraire la position des communistes est de montrer que la lutte pour un revenu permettant d’exister ne peut qu’entrer en opposition frontale avec les exigences de la valorisation du capital, se heurter à l’opposition de l’État qui, par essence comme par construction et par intérêt, doit et ne peut que se consacrer à reproduire la société capitaliste, et lui-même avec. Et il s’y oppose, quelle que soit la couleur du gouvernement, en s’en donnant et utilisant tous les moyens, jusqu’aux pires, aux plus inhumains. Cela amène donc la lutte des prolétaires, bien malgré eux127, à devoir s’adapter à cette répression, à n’en pas respecter les lois, à revêtir des formes incluant l’illégalité (et la clandestinité). C’est inéluctable puisqu’il s’agit de construire la puissance des prolétaires, et une organisation indépendante qui la fasse valoir, au lieu de s’en séparer et de la dissoudre en la confiant à l’État.

C’est bien d’ailleurs parce que la lutte immédiate des prolétaires aujourd’hui ne peut, sauf à échouer, que s’affronter à l’État qu’ils se forgent ainsi un ennemi commun. S’ils se donnent à la gauche étatiste, ils démissionnent et échouent (et bien sûr pire encore s’ils se donnent à la droite néofasciste). S’ils restent bornés à la défense de leur emploi entreprise par entreprise, corporation par corporation, ils échouent aussi, inéluctablement. S’ils s’unissent pour construire leur propre puissance, alors ils trouvent l’État contre eux voulant les écraser, mais aussi se construisent comme classe indépendante, comme prolétariat.

C’est à cette construction que les communistes veulent contribuer. D’abord en faisant valoir « la vraie parole de la lutte » des prolétaires combattant pour vivre, du moins d’abord pour vivre. C’est-à-dire en s’appliquant à déceler et à montrer ce que cette lutte implique si on comprend la racine des méfaits qu’elle combat d’abord seulement dans leurs conséquences. Ils montrent en particulier que lutter pour un réel partage des richesses, c’est lutter pour s’approprier les moyens de les produire. C’est d’ailleurs ce que Marx et Engels affirmaient avec vigueur dans Le Manifeste du parti communiste« dans tous ces mouvements, ils (les communistes, n.d.a.) mettent en avant la question de la propriété, à quelque degré d’évolution qu’elle ait pu arriver, comme la question fondamentale du mouvement». Question qui se résout, comme on l’a rappelé, au long d’un procès révolutionnaire qui commence par la désintégration de l’État bourgeois et de la forme juridico-financière de la propriété et se termine par l’abolition de la condition de prolétaire et le développement du travail riche, libre et gratuit pour tous.

Ce commencement nécessite en particulier que les communistes combattent toutes les illusions (les fétichismes) concernant l’État.

De plus en plus nombreux sont ceux qui s’abstiennent aux élections. Dégoûtés, ils refusent de choisir quelle caste politicienne va les plumer. Ils ne veulent pas voter au pas, gauche-droite, gauche-droite… comme on marche au pas à l’armée. Ils savent que cette alternance n’est que celle de leur subordination, pas une alternative. Mais reste sur cette base à faire mûrir l’essentiel: ce n’est pas en changeant, serait-ce en totalité, le personnel politique et dirigeant de cet État – ce que les fascistes ont aussi toujours proposé – que les prolétaires sortiront de la situation aggravée qui leur est faite aujourd’hui. Bien au contraire, ce type de « solution » – qui est fondée sur l’idée étatiste selon laquelle, si l’État n’assure pas la croissance et le bien-être du peuple, c’est que sa puissance n’est pas bien utilisée –ne fait qu’accomplir jusqu’à l’extrême la tendance existante. Laquelle, et cela a une grande importance quant aux formes de lutte et d’organisation, découle de l’analyse de la situation actuelle du capital, oblige l’État à accentuer fortement sa tendance au totalitarisme, se faire de plus en plus autoritaire et despotique.

Déjà les Parlements, quand il en existe, ne sont plus que des chambres d’enregistrement des décisions de l’exécutif (et les parlementaires de simples prébendiers). Déjà celui-ci s’est rendu de plus en plus indépendant des élections (quand il y en a), pourtant largement contrôlées par la bourgeoisie128, en démultipliant le nombre, le pouvoir et les domaines d’intervention d’instances non élues (que ce soit au niveau national ou supranational, par exemple l’Europe). Déjà la surveillance, le contrôle, l’espionnage des populations en général, et des militants en particulier, se développent à grande vitesse, et à l’aide de toutes sortes de moyens technologiques sophistiqués. Ainsi que les guerres impérialistes – misérables camouflages – « pour la démocratie ».

C’est pourquoi la seule chose qui puisse intéresser les prolétaires dans le domaine de la démocratie bourgeoise, c’est de défendre, et si possible élargir, ce qui leur est concédé de liberté de parole, d’organisation et d’action, et que cela soit concédé à tous, quelle que soit la nationalité notamment. C’est-à-dire, d’une façon générale, de droits qui facilitent, aussi peu soit-il, la prise en main par eux-mêmes de la construction de leur vie, d’augmenter leur puissance collective et individuelle. Par exemple cela veutdire qu’ils peuvent avoir intérêt à lutter avec certaines fractions démocratiques d’autres couches de la population contre l’avancée, bien réelle, d’idéologies et forces néofascistes. Évidemment de telles alliances conjoncturelles exigent, en toute logique antifasciste, de rester intransigeantes à l’encontre des idéologies étatistes et nationalistes qui nourrissent ce néofascisme, quand bien même se diraient-elles de gauche!

Aujourd’hui, la première activité libre – libre parce que construction de leur puissance propre, parce que première activité par laquelle ils transforment les circonstances en se transformant eux-mêmes de prolétaires, agents du capital en tant que tels, en prolétariat, classe, puissance offensive fossoyeur du capital – est de s’organiser en un parti communiste nouveau (en rupture avec ceux du vieux mouvement ouvrier). C’est une urgente nécessité. Mais il ne peut s’agir d’un décret de quelques individus. Il faut que les luttes immédiates des prolétaires soient suffisamment développées et avancées pour que les plus impliqués d’entre eux en éprouvent le besoin. Et il faut alors que ce besoin, qui est à la fois besoin d’une analyse scientifique129de la situation concrète du capital (de sa crise) et des nécessités pratiques qui en découlent pour les luttes prolétaires, tant dans ses objectifs que dans ses formes, se cristallise en la création d’un tel parti « d’avant-garde ».

Cette formule ayant été souvent caricaturée, il faut en rappeler brièvement le contenu que lui donnent les communistes130. Les rapports sociaux d’une époque donnée déterminent ce qu’y sont les individus, leurs idées, besoins et comportements généraux. C’est ainsi, pour reprendre cet exemple, que, dans le rapport capitaliste, les prolétaires nourrissent le capital. Mais aussi ils en dépendent pour se nourrir. Ce qui fait, comme nous l’avons rappelé, que tant qu’ils peuvent se nourrir dans ce rapport ils luttent surtout pour l’améliorer en leur faveur. Ce qui passe, le plus souvent, par un soutien à « son » capital, « sa » nation. Mais les rapports sociaux évoluent avec le développement des forces productives. Ainsi les développements de la productivité ont abouti à une situation où le capital ne peut nourrir les prolétaires que de moins en moins, voire pas du tout. Si on comprend les causes de cette situation, alors on comprend aussi qu’il est vain, pour les prolétaires, d’espérer quoi que ce soit d’un soutien à la croissance de « leur » capital. On peut alors agir sur la réalité pour la transformer en se fondant sur des bases réelles, sur le mouvement historique réel des circonstances. En l’occurrence il s’agit de ce mouvement irrépressible de dissolution du capital qui a été exposé dans cet ouvrage et du magnifique potentiel de temps libre qu’il contient, base pour créer de nouveaux rapports sociaux, de nouveaux individus.

C’est cette compréhension de la situation du mouvement historique du capital, des possibilités (incluant donc leurs limites) qu’il contient, qui est une des deux qualités essentielles qui caractérisent un parti communiste comme une « avant-garde », l’autre étant celle de l’activité pratique de ses membres dans la lutte révolutionnaire, s’y consacrant. Si, sur le plan de la théorie, les communistes ont, comme le disait fort bien Le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, « l’avantage sur le reste du prolétariat d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien », c’est que leurs « conceptions théoriques […] ne sont que l’expression générale des conditions réelles d’une lutte de classe existante, d’un mouvement historique qui s’opère sous nos yeux ». Elles ne sont, pour reprendre cette expression, que « la vraie parole » de cette lutte.

C’est cela le rôle « d’avant-garde » du parti communiste, si souvent décrié parce que confondu avec celui d’une sorte de « Guide Suprême », de Père des Peuples vénéré et infaillible, à qui il faudrait obéir parce qu’il « sait ». Le parti communiste n’est « avant-garde » que dans la mesure où il est révélateur et catalyseur du mouvement historique réel. Non pas parce qu’il veut imposer ce que selon lui devrait être ce mouvement, mais parce qu’il est l’initiateur qui démêle, dans le mouvement réel tel qu’il est, et notamment dans le bouillonnement toujours confus des périodes révolutionnaires, le fil conducteur de ce mouvement, lui démontre ses nécessités et ses possibilités réelles, stimule ses initiatives et libère son potentiel. À l’encontre de toutes les idéologies utopiques et réactionnaires qui le traversent et l’entraînent hors de sa vérité, de ses tâches historiques telles que les détermine l’analyse des circonstances. Ce n’est rien que cela, mais ce n’est pas rien.

Tom Thomas

Paris, septembre 2012

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NOTES

1Voir mes ouvrages: Crise n°1, 2, 3, et 4.

2Lorsque dans cet ouvrage il est question de blocage ou stagnation de la valorisation du capital, ou encore de sa dévalorisation, il s’agit toujours du capital en général, dans sa globalité, de la caractéristique générale d’une époque. Cela ne veut pas dire que des capitaux particuliers ne se valorisent plus (notamment grâce à la dévalorisation d’autres), ni même qu’il ne puisse exister des phases très provisoires de reprise de l’accumulation mondiale de capital productif.

3Pour une étude détaillée du mécanisme de la plus-value relative et de ses effets, voir K. I, 2, chapitres 12 à 17.

4Cc = capital constant, la machinerie et ses approvisionnements ; Cv = capital variable, les coûts salariaux (voir abréviations p. 6).

5D’où l’expression plus-value « relative ».

6Dans un premier temps, le capitaliste le plus performant fait un « profit extra » en vendant ses marchandises au dessus de la valeur à laquelle il les produit. Mais cela ne dure que tant que persiste son avance technologique.

7Si la valeur des marchandises qui entrent dans la consommation du travailleur baisse, c’est évidemment qu’il peut consommer plus avec un même salaire réel. Ce n’est pas pour autant que son taux d’exploitation Cv/pl n’augmente pas, quand bien même les salaires augmenteraient quelque peu (mais toujours dans les limites imposées par le maintien du taux de profit pl/Cc + Cv, soit pl/Cv/Cc/Cv + 1).

8K. I, 2, 130.

9Soit, sous une autre forme, une augmentation du rapport Cc/Cv, dénommée par Marx « composition organique du capital », dont il a démontré qu’elle tend à diminuer le taux de profit.

10Cet effondrement a été d’autant plus spectaculaire et ravageur (et c’est aussi pourquoi il apparaît comme cause) dans le capitalisme contemporain que la suraccumulation de crédits et de titres financiers y fut exponentielle (par exemple, en moins de 40 ans la somme des seuls produits dérivés est passée de presque rien à 600000 milliards de dollars en 2010, selon la Banque des règlements internationaux, soit 15 fois le PIB mondial). Comme toujours avant chaque krach, à la veille de celui de 2008 il y avait un summum de crédits, donc aussi nécessairement (cf. ci-après) de spéculations hasardeuses (par exemple les fameux subprimes, les LBO, des surenchères d’OPA, le gonflement des « hedge funds », les fraudes massives type Enron ou Madoff, etc.).

11K. III, 1, 263.

12TPV. 2, 608.

13Qui ne furent d’ailleurs qu’une vingtaine, mais peu importe ici.

14Par exemple en France, la 4 CV Renault est la première voiture construite en grande série selon le modèle fordiste, et 1 million en seront vendues entre 1947 et 1961.

15Ainsi par exemple, en France, Maurice Thorez, tout juste rentré de Moscou le 27 novembre 1944, confirme le 2 décembre la collaboration du PCF à la reconstruction du capitalisme en déclarant: « un seul État, une seule police, une seule armée », gaulliste en l’occurrence, et en exigeant le désarmement et la soumission des forces issues de la Résistance. Son « discours de Waziers » du 21 juillet 1945 est resté célèbre comme exemple de phraséologie écœurante et du rôle de briseur de grève au nom du redressement (du capitalisme) national qu’a joué le PCF dès cette époque.

16Pour mémoire, rappelons quelques-uns des plus mémorables: débâcle mexicaine en 1994, effondrement des tigres et dragons asiatiques en 1997, bérézina russe en 1998, faillite argentine en 2000-2002, etc.

17L’accroissement du rapport Cc/Cv (composition organique du capital) dont nous avons parlé ci-dessus a fini par faire resurgir la tendance de fond à la baisse du taux de profit. Elle apparaît dès la fin des années 60 (cf. Contradictions n°132, Bruxelles, p. 80, tableau 5-4, d’après Michel Husson, La Crise en perspective).

18C’est-à-dire en augmentant la quantité de travail fournie par l’ouvrier dans un même temps (augmentation de l’intensité du travail), ou/et en allongeant la durée du travail, ou/et en diminuant le revenu de l’ouvrier. Marx avait déjà noté (K. I, 2, 90) que le capitaliste se heurtant au blocage de la plus-value relative cherche alors « avec la plus extrême violence » la plus-value absolue.

19Sur ces formes d’extraction de la plus-value absolue spécifiques à un procès de production très mécanisé, voir Crise n°3, section 5-2, p. 75 à 94.

20La décision de Nixon en 1971 de couper le dernier lien qui unissait encore les monnaies à l’or, via la convertibilité du seul dollar, a ouvert la possibilité d’une création de « liquidités » incontrôlée et quasi illimitée, si ce n’est par la punition violente des krachs qui révèlent la valeur fictive de tous ces titres de papier, simple monnaie privée ou publique qui se prétendait capital.

21Voir Crise n°1, 2, et 3.

22K. II, 2, 144.

23Marx observait déjà au XIXe siècle que dans une situation où l’argent a du mal à pouvoir se transformer en moyens de production de plus-value supplémentaires, son détenteur est « contraint de s’engager dans la voie de l’aventure: spéculation, gonflement abusif du crédit, bluff sur les actions, crises » (K. III, 1, 263).

24Par exemple des rachats d’entreprises au moyen d’OPA, des LBO (Leverage Buy Out, achat avec effet de levier par endettement de l’entreprise achetée), rachats de ses propres actions par l’entreprise, etc. Tout cela peut faire monter les profits à court terme et les cours boursiers, mais ne crée pas de capacités de production supplémentaires, d’accumulation de capital.

25Ce que manifeste le fait que dans le quart de siècle précédent le krach de 2008, le taux d’accumulation baisse fortement alors que le taux de profit reste élevé (provisoirement comme il sera expliqué plus loin). Cf. Michel Husson, La Crise en perspective, 2009, pour ce qui concerne USA + GB + Allemagne + France.

26Pour une argumentation sur ces sujets, cf. Crise n°4, chapitres 1 et 2.

27Contradictions n°132, p. 81.

28Exemple typique, parce qu’il y jouait un rôle particulièrement moteur, l’effondrement du BTP en Espagne.

29Cf. Crise n°1, 2, 3, 4.

30P. Artus, directeur de la recherche et des études de la banque Natixis, dans Les Échos du 30 août 2012. Il concède que la Grèce, l’Espagne, le Portugal ne rembourseront jamais leurs dettes. Il aurait pu ajouter presque tous les pays à la liste des insolvables, tel le Japon par exemple dont les revenus fiscaux rapportent à l’État moins de la moitié de ce qu’il dépense.

31La relance de la croissance par « l’euthanasie du rentier » et l’augmentation des dépenses de l’État via l’inflation monétaire et la dette est un thème keynésien éculé qui a servi à expliquer les Trente Glorieuses, lesquelles, nous le rappellerons plus loin, s’expliquent par bien d’autres facteurs plus essentiels qui ne peuvent être réunis dans les nouvelles circonstances actuelles.

32Pour une argumentation sur ce point, voir Étatisme contre libéralisme? C’est toujours le capitalisme! T. Thomas, Contradictions (Bruxelles), 2011.

33Il ne sera pas repris ici l’analyse du « fétichisme de l’État », développée dans l’ouvrage cité à la note précédente, idéologie qui fait croire qu’il peut servir l’intérêt général alors qu’il ne peut que servir l’intérêt général de la société capitaliste dont la reproduction dépend de celle du capital, que l’État doit donc organiser et assurer, au détriment des intérêts particuliers des prolétaires qu’il doit rendre « compétitifs ».

34En réalité, l’étatisme implique que ce serait surtout la bureaucratie alors sur-gonflée de l’État qui absorberait l’essentiel de cette hypothétique redistribution!

35Lequel New Deal n’améliora guère la situation des prolétaires américains et fut un échec économique, la guerre seule mettant fin à la crise des années 30.

36On sait que la Seconde Guerre mondiale fut une des conditions de la reprise de la croissance capitaliste dite des Trente Glorieuses.

37C’est d’ailleurs là le caractère particulièrement odieux des crises du capitalisme. Ce ne sont plus des famines et de la misère dues à des moyens de production peu développés, mais au contraire dues à leur trop grande efficacité à produire abondamment, mais en ruinant le taux de profit des propriétaires de ces moyens.

38Ce que des économistes ont appelé « la régulation fordiste ».

39Observons qu’il en va de même dans l’agriculture industrialisée, où s’ajoutent d’ailleurs aux causes de ces rendements décroissants celles de l’appauvrissement des terres, de la pollution des eaux, et autres dégradations des conditions de la production agricole.

40Certes, toutes ces dépenses, que génère la nécessité de restreindre ou de remédier quelque peu à certains des effets de ce « productivisme » aveugle qui caractérise le capitalisme, permettent à certains capitaux particuliers (dans les domaines de la santé, de la dépollution des eaux ou de l’air, du traitement des déchets, de l’isolation thermique, des énergies renouvelables, etc.) de se valoriser (ce que font valoir les apologistes d’un « capitalisme vert » comme moyen de relancer la croissance), mais elles n’en constituent pas moins des « faux frais », selon l’expression de Marx, pour le capital en général ainsi dévalorisé, et freiné globalement par eux dans sa croissance. Plus grave encore, l’épuisement des ressources naturelles par leur exploitation outrancière et gaspilleuse, la destruction inconsidérée de la nature, menacent sérieusement l’avenir de l’humanité.

41Par exemple, selon l’étude de M. Gilles Bellec, ingénieur des Mines (cf. Les Échos, 13.08.12), en France le surcoût de l’électricité « verte » (éolien et photovoltaïque principalement), que les consommateurs paient via la CSPE (contribution au service public de l’électricité) imputée sur leur facture va passer de 500 millions d’euros en 2009 à 2 milliards en 2012, et pourrait s’élever à 7 milliards en 2020. Ce qui alourdirait de l’ordre de 20 % la facture d’électricité des particuliers d’ici 2020. De plus cette CSPE affecte davantage le budget des ménages les plus modestes puisque, selon l’INSEE, la part de l’électricité représente 4 % des dépenses des 20 % les plus riches, contre 6 % pour les 20 % les plus pauvres.

42Voir un exposé plus complet et détaillé sur ce sujet, ici simplement résumé, dans Crise n°4.

43Cf. L’Impossible capitalisme vert, Daniel Tanuro, La Découverte, Paris, 2010.

44Pour mémoire, rappelons qu’en France une heure de travail produit environ trente fois plus qu’il y deux siècles; que dans les pays où les forces productives sont le plus développées (USA, France, Allemagne, GB, etc.) le nombre annuel d’heures travaillées par personne occupée (à n’importe quel travail) est, grosso modo, passé d’environ 4000 heures à 1500 au cours de ces deux derniers siècles.

45K. III, 1, 263.

46K. I, 2, 90.

47Cf. Crise n°4, chapitre 5.

48Baisse que ne révèlent que plus ou moins partiellement les prix puisque l’inflation monétaire (particulièrement énorme aujourd’hui) freine la baisse des prix nominaux, voire les augmente; puisque se développent des situations de rente avec la rareté de certaines ressources dans des secteurs, tel le foncier et diverses matières premières par exemple, et aussi dans des secteurs monopolistiques, toutes situations qui permettent de fixer des prix supérieurs aux valeurs.

49Procès qui évidemment n’est pas terminé, contrairement à ce qu’affirment certains. Seul un procès révolutionnaire d’abolition de la propriété privé des moyens de production permettra d’atteindre ce résultat.

50Gr. 2, 194.

51« Dans la mesure où […] le travail immédiat et sa quantité disparaissent en tant que principe déterminant de la production […] et se trouvent rabaissés aussi bien quantitativement à une proportion réduite que qualitativement à un moment certes indispensable, mais subalterne au regard du travail scientifique général, de l’application technologique des sciences physiques et mathématiques (et autres, n.d.a.) […] le capital travaille ainsi à sa propre dissolution en tant que forme dominant la production » Gr. 2, 188.

52Tout rapport de production est simultanément un rapport d’appropriation des moyens de la production et de ses produits, par exemple, et notamment, appropriation communautaire ou privée (mais il y a bien sûr de nombreuses formes diverses au sein de ces deux grands groupes qu’il n’y a pas lieu d’analyser ici).

53Il faut se reporter au chapitre 1 du livre 1 du Capital pour trouver la définition précise et argumentée des concepts de travail social, de valeur, et de valeur d’échange (forme de la valeur qui prend elle-même les formes argent, monnaie, prix, à la superficie des échanges marchands).

54Voir T. Thomas, Étatisme contre libéralisme? C’est toujours le capitalisme! Contradictions (Bruxelles), 2011.

55Cf. T. Thomas, Les Racines du fascisme, éd. Albatroz, Paris, 1996.

56Par exemple, et entre beaucoup d’autres, le fait que les milliers de milliards de dollars et d’euros déversés par les Banques centrales pour sauver le capital financier n’ont pas relancé la croissance comme attendu, ni rien résolu de la crise, bien au contraire, démontre à l’évidence que celui-ci n’était pas sa cause principale comme l’ont d’abord affirmé tous les économistes et idéologues médiatisés.

57Il s’agit de la théorie des fétichismes, dont Marx a été le fondateur, qui explique pourquoi l’idéologie bourgeoise a une forte emprise sur les masses, emprise sur laquelle peuvent prospérer, pour l’amplifier, les théories des économistes et la propagande des idéologues et journalistes stipendiés.

58Ce qui pourra être dit ici brièvement puisqu’un ouvrage a déjà été spécifiquement consacré à ce sujet (cf. T. Thomas, Propriété et Possession, Aliénation et Liberté, Contradictions, Bruxelles, 2006).

59« L’habileté particulière dans le travail assure aussi la possession de l’instrument » Gr. 1, 435.

60Cette dépossession est multiforme. Pour rester bref, je ne développe pas ici le fait que le propriétaire privé est aussi dessaisi de la maîtrise de sa production puisque « le marché »: 1°) lui impose aveuglément les contraintes sociales de la production (quoi produire, à quel prix, comment, en quelles quantités, etc.); 2°) ne l’informe de tout cela qu’après qu’il a produit, ce (c’est-à-dire la séparation privé/social) qui génère la possibilité des crises de surproduction dont nous avons parlé. Je passe également sur le fait qu’il est aussi dessaisi par l’État à qui il doit confier la responsabilité de réunir toutes les conditions, juridiques, policières, monétaires, militaires, etc., qui organisent et garantissent sa propriété et ses rapports avec les autres. Toutes dépossessions qui réduisent la liberté du propriétaire privé à une peau de chagrin; c’est pourquoi Marx disait des capitalistes qu’ils ne sont que des « fonctionnaires » au service du capital.

61Ces premiers prolétaires furent issus essentiellement des masses paysannes chassées des campagnes par l’appropriation violente des terres communales par les aristocrates et les institutions religieuses.

62Dès l’origine le rapport capitaliste de production et de propriété « présuppose un procès historique qui dissout les différentes formes dans lesquelles le travailleur est propriétaire, ou le propriétaire travailleur […] 1°) dissolution du rapport à la terre […] 2°) dissolution des rapports où l’homme apparaît comme propriétaire de l’instrument » Gr. 1, 434-435.

63K. III, 2, 41. Ici « possède » veut dire propriétaire juridique!

64K. III, 2, 46.

65K. III, 2, 52.

66Celles-ci, comme toutes les autres formes d’intéressement aux résultats, ont évidemment pour fonction de relier les intérêts des capitalistes à ceux du capital financier.

67« Les divers stades de la division du travail représentent autant de formes différentes de la propriété […] » I. A. 16.

68Gr. 2, 186.

69Le capital financier « est la cible la plus proche d’une critique superficielle (du capitalisme, n.d.a.) […] il est la forme où, se (le capital, n.d.a.) manifestant de la façon la plus irrationnelle, il offre la cible la plus facile pour les socialistes vulgaires » TPV. 3, 540. Il est aisé de constater que ces « socialistes vulgaires » sont aujourd’hui fort nombreux dans ce qu’on appelle la gauche, ou même la gauche radicale.

70K. I, 3, 154.

71« La science, produit du développement historique universel dans sa quintessence abstraite » TPV. 1, 458.

72Et en relativement peu de temps au regard de la puissance de ce qu’on peut s’approprier. On peut apprendre en quelques mois ou années de travail ce qui représente un immense temps de travail accumulé depuis des siècles. « En une heure, par exemple, n’importe quel écolier peut apprendre la théorie des binômes » TPV. 1, 411.

73I. A. 32.

74« Il faut que la dépendance réciproque soit d’abord élaborée et développée dans toute sa pureté avant qu’on puisse penser à une communauté sociale effective – que tous les rapports apparaissent comme des rapports posés par la société et non déterminés par la nature » Gr. 1, 218. Ce qui est vrai aussi, et en particulier, de l’État dont une caractéristique comme forme historiquement spécifique du pouvoir politique est d’apparaître comme construit par les « citoyens » et pour eux, et non pas comme un pouvoir de nature divine, ou inhérente à un ordre naturel présupposé comme dans les périodes d’avant les révolutions bourgeoises.

75Cf. note 102.

76On peut rappeler ce célèbre passage prémonitoire de Marx (Gr. 2, 192-193): dès lors que « la création de la richesse réelle dépend moins […] de la quantité de travail employé […] mais dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès technologique, autrement dit de l’application de cette science à la production… », donc « dès lors que le travail sous sa forme immédiate a cessé d’être la grande source de la richesse, le temps de travail cesse nécessairement d’être sa mesure et, par suite, la valeur d’échange d’être la mesure de la valeur d’usage. Le surtravail de la masse a cessé d’être la condition du développement de la richesse générale, de même que le non-travail de quelques-uns a cessé d’être la condition du développement des pouvoirs universels du cerveau humain. Cela signifie l’écroulement de la production reposant sur la valeur d’échange […] ». Notons que Marx qualifie ici de « non-travail » l’activité des puissances intellectuelles, car c’est une activité riche, gratifiante, même si, bien évidemment, elle nécessite des efforts (mais « surmonter des obstacles » est source de jouissance pour l’individu). On retrouvera cette notion de travail, ou activité, riche à la base de la société communiste.

77J. M. Vittori, Les Échos, 16.02.12.

78« Pour autant que ce capital constant (la science cristallisée dans la machinerie est du « capital constant », n.d.a.) entre dans la production, ce qu’il y a lieu de considérer ce n’est pas sa valeur d’échange, mais seulement sa valeur d’usage […] l’aide qu’une machine peut fournir à trois ouvriers, par exemple, ne dépend pas de sa valeur, mais de sa valeur d’usage, en tant que machine» K. III, 1, 99.

79Cf. note 72.

80Gr. 2, 194.

81La classe ouvrière « n’a pas à réaliser d’idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise qui s’effondre » K. Marx, La Guerre civile en France, Œuvres Choisies, t. 2, p. 238, Éditions du Progrès, Moscou, 1970.

82Citoyen veut dire qui abandonne sa puissance à l’État, en croyant que celui-ci peut en faire une puissance sociale pour améliorer le capitalisme et défendre un soi-disant « intérêt général » qui ne peut nullement exister dans cette société profondément divisée en classes aux intérêts antagoniques, quand bien même on donne à cet intérêt général le nom de nation pour faire croire à l’existence d’une Communauté dont la bourgeoisie ne serait que l’élite définie par son soi-disant mérite entrepreneurial et gestionnaire, œuvrant pour l’intérêt de tous.

83Marx a judicieusement observé que c’est parce que l’intérêt général est différent des divers intérêts particuliers qu’il « prend en tant qu’État une configuration autonome détachée des intérêts réels, individuels et collectifs, en même temps qu’il se présente comme une communauté illusoire […] le général étant toujours une forme illusoire du communautaire […] ». Idéologie allemande, La Pléiade, t. 3, Œuvres philosophiques, p. 1064.

84K. Marx observait, à propos de la Commune de Paris, que « sans réaliser l’émancipation économique du travail » le pouvoir du peuple de la Commune « eût été une impossibilité et un leurre. La domination politique du producteur ne peut coexister avec l’éternisation de son esclavage social». Il faut « extirper les bases économiques sur lesquelles se fondent les classes, donc la domination de classe »La Guerre civile en France, Œuvres choisies, t. 2, Éditions du Progrès, Moscou, 1970, p. 236-237. Cette « émancipation économique du travail », ces « bases économiques », ce sont l’appropriation des conditions de la production, donc notamment, l’abolition de la contradiction puissances intellectuelles/prolétaires, et ça prend du temps de les abolir (la Commune, en trois mois, n’a pu que l’esquisser, en URSS 10 ans n’ont pas suffi, et cette « éternisation » a fini par accoucher de l’étatisme anticommuniste stalinien; en Chine la Révolution Culturelle qui s’y était essayée a été défaite).

85Voir À propos des révolutions du XXe siècle ou le détour irlandais, T. Thomas, Paris, 1991.

86Par exemple le candidat Mélenchon (Front de Gauche) à l’élection présidentielle française de 2012. Celui-là a même proféré un jour, à la façon d’un petit führer: « je suis le peuple ».

87Pour une présentation critique plus développée de ces passages, dont certains ne sont que des brouillons non confirmés de Marx, voir T. Thomas, Propriété et Possession, opus cité, chapitre 4, section 4.1.

88Anti-Dühring, Éditions Sociales, p. 316.

89Attaque qui ne peut venir que d’espions et de traîtres puisqu’il n’y a soi-disant plus de classes à l’intérieur!

90Un exposé plus développé sur ce point est donné dans Crise, Technique et Temps de Travail, T. Thomas (1988). Il aboutissait, à l’époque, à estimer entre 10 et 20 heures hebdomadaires le travail contraint par individu.

91Cf. note 76.

92J’ai rappelé (cf. K. Marx et la transition au communisme, édition Albatroz, Paris, 2000) que le Plan ne pouvait fonctionner comme un simple outil technique répartissant harmonieusement les moyens de production entre les différentes branches d’activités et entreprises, ainsi que les revenus suivant le principe « à chacun selon son travail » tant qu’existent les divisions de classes d’origine capitalistes et la domination du travail contraint, répulsif. Il ne peut être alors qu’un moyen utile, mais imparfait, de rationalisation de la production. Et notoirement imparfait s’il est aux mains d’une techno-bureaucratie étatique, hors du pouvoir des producteurs associés: dans ce cas, en effet, il n’est qu’un reflet d’un rapport capitaliste d’appropriation puissances intellectuelles/prolétaires.

93Voir T. Thomas, Les Mondialisations, Contradictions, Bruxelles, 2003.

94Les Échos, 10.04.12. Ce journal n’est évidemment pas suspect d’anticapitalisme! Le coût total de production d’un iphone 3G d’Apple vendu 500 $ était en 2009 de 178 $! (Problèmes économiques n°3050 du 26.09.12).

95M. Thibault semble ignorer que ce phénomène ne date pas d’aujourd’hui!

96Marx s’insurgeait fort contre cette limite à la diminution du temps de travail: « Donc pour le capital, cette productivité est augmentée non quand on peut réaliser une économie sur le travail vivant en général (Cv + pl), mais seulement quand on peut réaliser sur la fraction payée (Cv) du travail vivant une économie plus importante qu’il n’est ajouté de travail passé (Cc)» K. III, 1, 274. Ce qui est une exigence, et une limite, inhérente à la nécessité du taux de profit, celle-là même qui a abouti au blocage des hausses de productivité et à la crise actuelle, comme on l’a vu aux chapitres 1 et 2.

97Par exemple, le partage du travail répulsif est facile quand il s’agit de confier sa part de tâches pénibles mais simples à un intellectuel, ingénieur ou architecte par exemple – encore que beaucoup crieront au goulag. C’est évidemment moins immédiat qu’un prolétaire puisse exercer des tâches d’ingénieur ou d’architecte.

98Paraphrasant Marx (« Votre heure de travail vaut-elle la mienne? C’est une question qui se débat par la concurrence » Misère de la philosophie, Pléiade, Œuvres économiques, t. 1, p. 28), Lénine fustigeait amèrement ce comportement typique de « l’horizon borné du droit bourgeois qui oblige à calculer avec l’âpreté d’un Shylock: n’aurais-je pas travaillé une demi-heure de plus que le voisin, n’aurais-je pas touché un salaire inférieur au sien? ». Mais la pauvreté des revenus, la rareté des biens, la pénibilité du travail expliquent bien mieux ces comportements de propriétaires privés (de leur force de travail) que le droit bourgeois ou l’avarice d’un Shylock!

99L’intérêt général est distinct des intérêts particuliers et se réalise donc par contrainte. Le communisme impliquant l’existence d’un intérêt commun, un intérêt qui coïncide avec celui de chaque individu, est une société qui se déploie donc sans contrainte, sans État.

100Historiquement, il a même fallu d’abord la propriété privée (celle des esclaves par exemple) et une classe oisive pour que naissent et se développent, lentement, les sciences, puisque la majorité devait se consacrer entièrement au travail pour se nourrir eux-mêmes et les autres vu la faible productivité. Et il a fallu la propriété capitaliste pour qu’elles prennent un essor rapide et formidable lors des deux derniers siècles sous l’effet de la recherche effrénée du profit. Et ce n’est évidemment qu’une fois ainsi développées en sciences universelles que les conditions sont réunies pour que tous puissent s’en emparer et développer leurs facultés personnelles.

101I. A. 445.

102C’est une « activité qui n’est pas déterminée, comme le labour, par la contrainte d’une finalité extérieure qu’il faut satisfaire, dont la satisfaction est une nécessité naturelle ou un devoir social, comme on voudra » TPV. III, 301.

103Gr. 2, 102.

104Gr. 1, 424.

105Voir La Transition au communisme selon K. Marx, opus cité, chapitre 5.

106«Dans sa réalité effective elle (l’essence humaine, n.d.a.) est l’ensemble des rapports sociaux » K. Marx, Thèse sur Feuerbach n°6.

107I. A. 62.

108Ce lien a été magnifiquement exposé dans le commentaire du jeune Marx à propos d’un texte de James Mill (cf. Manuscrits de 1844, La Pléiade, Œuvres économiques 2, p. 84-85).

109I. A. 39.

110Cf. note 84.

111Mais elles peuvent évidemment changer, nul ne pouvant prévoir dans quel état les bourgeoisies laisseront la planète avant d’avoir à quitter le pouvoir! On sait que pour défendre sa peau elle a toujours été prête à toutes les guerres, tous les crimes, tous les désastres.

112Le développement des forces productives (donc de la potentialité du temps libre, n.d.a.) est une condition pratique préalable absolument indispensable, car, sans lui, c’est la pénurie qui deviendrait générale, et, avec le besoin, c’est aussi la lutte pour le nécessaire qui recommencerait et l’on retomberait fatalement dans la même vieille gadoue» I. A. 33. Pénurie veut dire aussi que les travailleurs produisent peu de surplus au-delà de ce qu’ils doivent au minimum consommer pour se reproduire, donc que les fonctions intellectuelles et étatiques (fonctions « oisives ») ne peuvent être exercées que par une minorité. Laquelle, séparée et dirigeante, tend à vouloir se reproduire comme telle et à devenir une « nouvelle bourgeoisie » si la lutte de classe ne parvient pas à abolir cette division sociale.

113Situation de dépendance qui fut portée à un sommet dans les États de type stalinien où le prolétaire bénéficiait de services gratuits ou peu chers de la part de l’État qui, de plus, sacralisait le Prolétaire (tout le contraire de son abolition) comme le Producteur (stakhanoviste si possible), le modèle multi-statufié de « l’Homme Nouveau », vertueux, dévoué jusqu’au sacrifice. Mais dévoué voulait dire à l’État (puisqu’il était dit le sien du fait de sa bienveillante assistance), voulait dire ne rien dire, ne rien faire, qui ne soit obéissance et soumission à l’État.

114En schématisant à grands traits, on peut réitérer cette observation banale que c’est la relative capacité du capitalisme à augmenter le niveau de consommation des masses dans les pays impérialistes qui y a retardé la révolution communiste, tandis qu’à l’opposé, dans les pays dominés et moins développés, c’est le relativement faible développement des forces productives qui a rendu difficile la poursuite du procès révolutionnaire là où il avait commencé (Russie, Chine notamment).

115L’expression « niveau de vie » est employée dans son usage courant de niveau de consommation de choses. Observons que cet usage laisse croire que l’aliénation croissante des prolétaires sous la domination d’une machinerie et d’une technostructure (y compris étatique) qui les désapproprient de plus en plus des conditions de leurs vies ne constituerait pas une chute de leur « niveau de vie », du niveau de la qualité, de « l’humanité » de leurs vies. Aspect essentiel qu’il était nécessaire de rappeler ici.

116Par exemple, le journal Les Échos (16.05.12) écrit que, selon l’Organisation internationale du Travail, « les conditions de travail auraient provoqué plus d’un million de morts pour les pays d’Asie », dont les économistes vantent tant les taux de croissance, pour l’année 2008.

117Sans taux de profit attractif, pas de croissance, car « la production n’est qu’un moyen pour le capital (de faire des profits, n.d.a.), et non l’inverse » (K. III, 1, 263). Prétendre au contraire que le capital ne doit être qu’un moyen pour la production, et l’emploi, et « l’Humain » de surcroît, comme le disent (mais ne le réalisent jamais) les socialistes vulgaires, c’est vouloir le capital sans ses conséquences.

118«Les pauvres sont plus nationalistes que les riches » observait amèrement G. Orwell dans les années 40. C’est que le capital a aussi besoin aujourd’hui de la mondialisation, à sa façon impérialiste, tandis que les pauvres, bien souvent, croient en souffrir alors qu’ils souffrent du capital. Celui-ci, en sa majorité, ne critique pas la mondialisation, mais la concurrence des autres capitaux dans le marché mondial contre laquelle il veut mobiliser les masses à ses côtés au nom du nationalisme (qu’il bafoue sans vergogne tous les jours en s’enfuyant dans les paradis fiscaux!).

119Dont on a vu, en France comme en Allemagne et ailleurs, que les représentants politiques abandonnaient immédiatement et sans vergogne aucune leurs principales revendications écologiques en échange de quelques prébendes ministérielles et sinécures parlementaires que leur concèdent les partis socialistes traditionnels.

120Cf. note 41.

121Autant que l’anarchisme de Bakounine, Marx a combattu l’étatisme du parti socialiste allemand de Lassalle (cf. sa Critique du programme de Gotha, 1875).

122Ces circonstances renvoient à l’affirmation de Marx: « une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir […] ». Cette formulation d’un déterminisme économique abrupt est corrigée par ce complément plus ouvert: « […] jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société ». « Écloses » est nettement moins strictement déterministe que « entièrement développées »! (Préface à La Contribution à la critique de l’économie politique, Éditions Sociales, p. 5).

123Ceci n’est évidemment pas encore un fait accompli, mais le processus qui est en cours, le processus de l’époque actuelle.

124Comme le font les socialistes vulgaires quand ils se bornent à critiquer les seuls licenciements « boursiers » (licenciements alors même qu’il y a des profits).

125Le rôle de l’État apparaît ici dans toute sa « splendeur », car jamais le peuple n’accepterait de prendre directement à sa charge ce remboursement. Mais si c’est par l’intermédiaire de l’Etat qu’il le fait, alors ça passe pour être de l’intérêt général! Mais quand, en Espagne par exemple, l’État verse plus d’argent au capital financier, pour payer les seuls intérêts de sa dette (35 milliards d’euros en 2012) qu’il n’en donne pour les allocations chômage, alors même qu’il y a presque 30 % de la population sans emploi, on voit bien que les prolétaires doivent ne se soucier aucunement des « nécessités » de la valorisation du capital!

126Il est arrivé, notamment dans les années 60-70, que quelques intellectuels de gauche (tels A. Gorz, A. Lipietz, D. Meda, J. Rifkin, G. Aznar, etc.), constatant l’évidence de la diminution inéluctable de la quantité de travail prolétaire, proposent qu’elle soit partagée entre prolétaires. Chacun travaillant moins, et gagnant donc moins pour ne pas nuire à la valorisation du capital, ils se livraient à de fumeux calculs censés prouver que l’État pouvait compenser cette perte de revenu en leur versant un « revenu d’existence » indépendant de l’emploi! J’ai démoli en leur temps ces élucubrations qui relèvent d’une tentative classique de socialistes vulgaires à la recherche d’un « bon capitalisme », dans Ni fin du travail, ni travail sans fins, Paris, 1998.

127La militarisation de la lutte est une source de ruine du patrimoine existant, susceptible d’amoindrir le potentiel de temps libre et de compliquer la transition au communisme. C’est aussi une source de graves dangers pour les prolétaires, physiques bien sûr, mais aussi, voire surtout, « éthiques », en comprenant par là une activité susceptible de la dévoyer en altérant les valeurs humaines portées par leur activité révolutionnaire.

128Et quand ce contrôle lui échappe, malgré son quasi-monopole médiatique, la bourgeoisie les annule, comme elle l’a fait a posteriori pour le Traité constitutionnel européen de 2005 que des référendums avaient rejeté en France et en Hollande, ou a priori en interdisant le référendum grec sur l’austérité en 2011, ou encore en France où les socialistes et leurs comparses se sont démenés pour éviter un référendum qu’ils savaient perdu sur la « règle d’or » budgétaire.

129Comme l’observait K. Marx: « il ne suffit pas que la pensée pousse à réaliser, il faut que la réalité pousse elle-même à penser » (Critique du droit politique hégélien, E. S., p. 206). La situation actuelle fait que les besoins théoriques deviennent de pressants besoins pratiques.

130Pour un exposé plus détaillé, voir T. Thomas, Conscience et Lutte de classe, Contradictions (Bruxelles), 2006, et Les Communistes et le travail théorique aujourd’hui, Contradictions (Bruxelles), 2008.

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SOMMAIRE

INTRODUCTION

1. RETOUR SUR LES CAUSES DE LA CRISE

2. SPÉCIFICITÉ HISTORIQUE DE LA CRISE CONTEMPORAINE

2.1. De quelques faux remèdes

2.2. Spécificité de la crise contemporaine

3. NÉCESSITÉ DU COMMUNISME

4. POSSIBILITÉ DU COMMUNISME

4.1. Qu’est-ce que la propriété? De la petite 
propriété personnelle à la propriété capitaliste

4.2. Conditions existantes de l’abolition de la propriété capitaliste

5. RÉALISATION DU COMMUNISME

5.1. Nécessité d’une transition

5.2. Début de la transition: l’État bourgeois
 comme cible

5.3. Transformation réciproque des hommes et des circonstances

5.4. D’abord sont les circonstances

6. À PROPOS DES CIRCONSTANCES ACTUELLES (suite)

6.1. Un changement d’époque

6.2. Le choix du « socialisme vulgaire »

6.3. Le choix du communisme

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Source: http://www.demystification.fr/les-livres-de-tom-thomas-2/necessite-et-possibilite-du-communisme/

CRITIQUE DE L’ANALYSE COMMUNISTE DES CLASSES SOCIALES

Un camarade d’un site web concurrent entreprend une démarche que nous estimons intéressante pour le mouvement communiste en général. Bien que nous ne partageons pas entièrement la critique qui est faite de l’analyse communiste qui est présentée, nous invitons l’ensemble des camarades qui le souhaitent à prendre position dans un sens ou dans l’autre sur les prétentions des uns et des autres.

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Dans les années soixante-dix et quatre-vingt du vingtième siècle, la gauche petite-bourgeoise s’est répandue à travers le monde, en Occident particulièrement. À l’appel du Grand Timonier (sic), nombre de partis marxistes-léninistes « feux follets » sont apparus, telles des étoiles filantes au firmament troublé du monde capitaliste bouleversé, puis se sont étiolés tels des éphémères au déclin de leur destin. Tout ceci serait triste et pathétique si ces organisations bourgeoises n’avaient laissé des artéfacts de leur passage que d’aucuns se complaisent à exhumer pour les remettre sur le marché de l’agitation sociale populiste. Le collectif du webmagazine Les7duquebec.com a reçu un tel fossile imprimé et nous avons pris la peine de l’étudier afin de comprendre les motifs de l’anecdotique existence de ces sectes marxistes-léninistes. Le lecteur trouvera ci-dessous le chapitre trois du Programme et des statuts du Parti Communiste Ouvrier (Marxiste-Léniniste) du Canada tel que publié en 1979. Nous avons émaillé le texte de nos critiques et de nos commentaires (en lettres italiques, mises entre parenthèse, et signées de notre adresse web. Les caractères gras sont de nous). Le lecteur attentif comprendra pourquoi ces organisations petites-bourgeoises n’ont jamais constitué une alternative pour le prolétariat révolutionnaire canadien, ni international.  http://www.les7duquebec.com


Source : 20161122- Parti Communiste Ouvrier du Canada. Programme et statuts – Chapitre 3-classes.docx   diffusé par Reconstruction communiste Canada – Courriel : pueblo@sympatico.ca – Tél. : (514) 737-7817.   Ce texte est diffusé par les Cercles d’études marxistes-léninistes.


 

Chapitre 3 – Les classes sociales dans la société canadienne

Programme et statuts – Parti Communiste Ouvrier (marxiste-léniniste)

Montréal (Qc) Canada, septembre 1979


Afin de bâtir un puissant mouvement révolutionnaire qui mettra fin au capitalisme, la classe ouvrière doit déterminer qui sont ses amis et qui sont ses ennemis dans la lutte pour le socialisme.  Une analyse de classe dans ses grandes lignes est un outil important pour répondre à cette question cruciale. S’il comprend bien les rapports de classe au Canada, le prolétariat pourra concrètement choisir comme cible ses principaux ennemis et gagner tous les alliés possibles à sa cause.  Ainsi, en regroupant tous ceux qui ont un intérêt à combattre la bourgeoisie, la classe ouvrière pourra concentrer la plus grande force possible, la grande majorité du peuple, contre la petite clique de profiteurs qui domine notre pays.  La bourgeoisie, et les révisionnistes et opportunistes, ne cessent de déformer la réalité des classes au Canada afin de saper le mouvement révolutionnaire et l’entrainer dans un cul-de-sac.  La bourgeoisie voudrait nous faire croire qu’il n’y a, dans notre pays, qu’une poignée de dépourvus et que ceux-ci sont responsables de leur propre sort.  Elle prétend par exemple que la majorité des gens se situeraient dans une soi-disant classe moyenne, indépendamment de leurs rapports aux moyens de production, une « classe » qui n’aurait pas intérêt à combattre le système capitaliste, bien sûr.

Plusieurs sociologues bourgeois, révisionnistes ou opportunistes, propagent de multiples thèses sur les soi-disant classes modernes.  D’après certains d’entre eux, la classe ouvrière serait de moins en moins nombreuse et n’aurait donc pas la force de mener la révolution. D’autres veulent nous faire croire que les professionnels, les techniciens, les ingénieurs, les intellectuels et autres groupes petits-bourgeois font partie de la classe ouvrière.  L’objectif de ces déformations antimarxistes est de liquider le rôle dirigeant de la classe ouvrière, la seule classe révolutionnaire conséquente, et ainsi de la détourner de sa mission historique qui est de renverser le capitalisme.

(La mission stratégique de la classe prolétarienne n’est pas de renverser le capitalisme. C’est de construire le mode de production communiste (non pas le mode de production socialiste –, mais le mode de production communiste) pouvant éventuellement requérir le renversement tactique du mode de production capitaliste si celui-ci ne s’effondre pas de lui-même. La construction d’un puissant mouvement révolutionnaire prolétarien sera un phénomène spontané émergent de l’énorme frustration de la classe prolétarienne révoltée suite à d’immenses souffrances, conséquente à l’évidente faillite du mode de production capitaliste à assurer la reproduction de l’espèce humaine. L’agitation futile de la petite bourgeoisie communiste du Canada (leur pays, écrivent-ils) ne peut en aucun cas générer un puissant mouvement révolutionnaire prolétarien comme l’histoire de toutes les sectes sociales démocrates, socialistes, communistes, anarchistes, trotskistes, marxistes-léninistes, maoïstes, écosocialistes, altermondialistes, etc. l’a démontré depuis plus d’un siècle. Ndlr. http://www.les7duquebec.com)

Le parti de la classe ouvrière doit armer celle-ci d’une analyse juste des classes de son pays, s’il veut la guider à la victoire. V.I. Lénine nous donne la définition de base des classes : «On appelle classes de vastes groupes d’hommes qui se distinguent par la place qu’ils occupent dans un système historiquement défini de production sociale, par leur rapport (la

plupart du temps fixé et consacré par les lois) vis-à-vis des moyens de production, par leur rôle dans l’organisation sociale du travail, donc, par les modes d’obtention et d’importance de la part des richesses sociales dont ils disposent.» (Œuvres, Tome 29)  

 

 

(Lénine falsifie ici la définition matérialiste dialectique des classes sociales. La part des richesses sociales dont disposent une classe sociale ou un individu d’une classe sociale n’est pas un facteur d’adhésion à cette classe, mais la résultante de cette appartenance. De cette falsification naitra le concept de « classe moyenne » classe imaginaire qui serait moyennement riche – à revenus moyens – moyennement exploité et moyennement aliéné (sic) diront les sociologues américains, oubliant qu’en phase de croissance impérialiste le mode de production laisse tomber davantage de miettes de la table des riches. L’on sait depuis l’intensification de la crise systémique du capitalisme que le « revenu moyen » peut fondre comme neige au soleil de l’inflation capitaliste entrainant la paupérisation de cette classe « moyenne », mais pas nécessairement sa prolétarisation – nombre de petits bourgeois plongeant dans les basfonds du lumpenprolétariat criminel et du gangstérisme. Enfin, contrairement à ce que prétend Lénine, il est faux de suggérer que le prolétariat ait un « rôle dans l’organisation sociale du travail ». Le prolétariat ne possède que sa force de travail à vendre et il ne possède aucun pouvoir pour orienter « l’organisation du travail » qui lui échappe totalement. Pour nous révolutionnaire prolétarien, la classe prolétarienne ne contrôle aucune organisation sociale (même pas les syndicats bourgeois), et ne possède que sa force de travail qu’elle ne peut que vendre socialement (aliéner) pour assurer sa reproduction élargie. Appartient à la classe prolétarienne le travailleur qui par sa force de travail produit du surtravail exproprié, source de plus-value. Le prolétariat n’est pas « moyennement » exploité ou aliéné (sic)  Ndlr  http://www.les7duquebec.com)   

 

Il y a deux classes fondamentales dans la société canadienne, la bourgeoisie et le prolétariat.  La bourgeoisie détient le pouvoir d’État et elle constitue notre ennemi principal.  Le prolétariat est la force principale et dirigeante dans la lutte révolutionnaire.

(Il est vrai que la bourgeoisie détient le pouvoir d’État et contrôle l’appareil de gouvernance sociale et politique, mais ceci est une conséquence de cela. Une conséquence du fait que la classe capitaliste détient la propriété des moyens de production, d’échanges et de communication – y compris de la force de travail qu’elle s’approprie contre salaire – voilà l’assise économique et sociale du contrôle politique du pouvoir étatique bourgeois. Cette juste présentation des rapports matérialistes dialectiques entre pouvoirs économiques fondement du pouvoir politique subordonné entraine que la classe prolétarienne ne doit pas d’abord s’attaquer au pouvoir étatique bourgeois, mais à son pouvoir économique. Par la grève, la classe prolétarienne doit tactiquement détruire le pouvoir et la richesse des riches et ensuite tactiquement leur confisquer le pouvoir politique, militaire, diplomatique, juridique, etc. afin d’accomplir sa mission stratégique, construire le mode de production communiste sur les reliquats du capitalisme.  Ndlr. http://www.les7duquebec.com )

Entre les deux se trouve la petite bourgeoisie.  C’est une classe complexe et variée.  Sa couche inférieure ainsi que des éléments de ses couches moyennes et supérieures peuvent être gagnés à la lutte pour le socialisme.

(Nous ferons ici un commentaire général qui concerne l’ensemble de ce programme électoral petit-bourgeois. Le matérialisme dialectique du prolétariat révolutionnaire ne repose pas sur le prêchiprêcha d’une secte éclectique qui se serait donné pour mission de « convaincre » et « d’évangéliser » les païens non croyants des bienfaits de la révolution prolétarienne (vous aurez noté que nous n’écrivons pas la « révolution socialiste ni la révolution communiste »), car la révolution sera prolétarienne du nom de la classe qui l’accomplira et le mode de production qui s’ensuivra sera communiste du nom du système social qui le chapeautera. Les révolutionnaires prolétariens ne peuvent « gagner » ni la classe ouvrière ni certains éléments de la petite bourgeoisie parasitaire à la révolution. Cette révolte et ce soulèvement de classe seront spontanés comme résultante de l’immense misère qui leur sera imposée – patientez, vous n’avez encore rien vu des souffrances de notre classe camarades – ce n’est qu’au moment de ces soulèvements populaires spontanés que se posera la question de la direction et de l’orientation de la révolution. Pas avant. Il sera alors crucial que la classe prolétarienne se soit totalement affranchie des influences néfastes des idées petites-bourgeoises, idéalistes, réactionnaires, nationalistes et réformistes de tout acabit, et de toutes les organisations de la gauche sectaire, dogmatique et opportuniste qui assombrissent le paysage révolutionnaire prolétarien. Fort heureusement, le Parti Communiste Ouvrier s’est désintégré ce qui en fait un de moins à contrer. C’est la raison pour laquelle notre slogan pour toute la période prérévolutionnaire est le suivant : Camarade, garde-nous de cette pseudo « avant-garde » de gauche, nos ennemis de classe on s’en charge. Ndlr. http://www.les7duquebec.com)

La bourgeoisie

La bourgeoisie canadienne est la classe dominante de notre pays.  C’est notre ennemi principal dans la lutte pour le socialisme.  La bourgeoisie est la classe des capitalistes qui possède et contrôle les moyens de production et vit des profits, de la plus-value qu’elle extorque à la classe ouvrière.  La bourgeoisie canadienne est une bourgeoisie impérialiste. En plus des propriétaires d’industries, de mines, etc., la bourgeoisie comprend : les capitalistes qui possèdent et contrôlent les systèmes de transport, les banques, les compagnies d’assurances et autres institutions financières, les biens immobiliers commerciaux, les grandes fermes capitalistes; les gérants à la tête des grandes compagnies et les plus hauts politiciens bourgeois, fonctionnaires de l’État et les officiers supérieurs des forces armées. Cette petite poignée d’exploiteurs ne forme que 2 ou 3% de la population de notre pays, mais c’est elle qui contrôle toutes ses richesses.

(Une bourgeoisie n’est pas impérialiste. Dans son évolution normale, tout mode de production en arrive à une phase d’évolution où il cherche à s’étendre à toutes les sociétés connues et accessibles. À détruire et à absorber les anciens moyens de production et les rapports de production antérieures. Le mode de production capitaliste en est rendu dans son évolution normale à cette phase impérialiste où il tente de soumettre toutes les espaces et les sociétés restantes – encore sous mode de production semi-féodale comme au Népal, en Afghanistan, en Papouasie, en Amazonie, et dans certaines régions reculées d’Afrique (la conversion de la Chine et de l’Inde étant avancées) – à son mode d’exploitation et de production de la plus-value. Les idéalistes du PCO pensaient qu’une classe sociale détermine un mode de production alors que le matérialisme dialectique prolétarien nous enseigne que c’est le mode de production qui détermine les rapports de production et les classes sociales antagonistes qui l’habitent. Ainsi, il faut plutôt écrire que le Canada est régit par le mode de production capitaliste à sa phase impérialiste d’évolution économique ce qui signifie que la classe capitaliste canadienne est entièrement intégrée à l’écheveau complexe des interrelations financières multilatérales, de cooptation et d’imbrication du capital international. Voilà les caractéristiques des rapports de production impérialistes assujettis aux forces productives capitalistes. Depuis Lénine, Boukharine et les bolchéviques, la gauche bourgeoise définie l’impérialisme comme une politique agressive et volontariste – d’expansionnisme économique – et guerriers de grands États bourgeois agressifs ayant résolus de dominer le monde, alors que la réalité est plutôt que l’impérialisme est d’abord un état d’évolution économique contraignant une politique expansionniste comme solution désespérée à la baisse tendancielle et inexorable du taux de profit, d’où l’impossibilité de valoriser (reproduire) le capital et dégénérescence du système conomique. En d’autres termes l’impérialisme est la matérialisation de la démarche d’obsolescence du mode de production capitaliste moribond qui ne parvient plus à remplir sa mission historique d’assurer la reproduction de l’espèce humaine ce pour quoi il faut l’éradiquer pour construire un nouveau mode de production planifié, cohérent et efficient (2). Ndlr. http://www.les7duquebec.com )

Le programme du PCO poursuit : la bourgeoisie ne forme qu’une seule classe, mais elle peut être divisée endeux fractions principales, la bourgeoisie monopoliste et la bourgeoisie non monopoliste ou moyenne bourgeoisie. La bourgeoisie monopoliste, qui s’est développée en même temps que le capitalisme monopoliste, est le noyau dominant et dirigeant de la bourgeoisie.  C’est la petite poignée de capitalistes financiers contrôlant les grandes banques, les institutions financières et les compagnies monopolistes qui domine la vie économique du Canada. Paul Desmarais de Power Corporation, Jean De Grandpré de Bell Canada, Peter Gordon, président de Stelco, Alfred Powis de Noranda, Conrad Black d’Argus, les Bronfman, les Weston, ces hommes sont tous des représentants typiques de la bourgeoisie monopoliste.  En tout, la bourgeoisie monopoliste constitue moins d’un quart de 1% de la population au Canada.  La moyenne bourgeoisie est formée des plus petits capitalistes.  On les retrouve souvent dans les secteurs le plus arriérés de la production et ils sont fréquemment associés à des intérêts régionaux.  Ils sont concentrés dans la petite industrie manufacturière, le commerce au détail de même que la petite spéculation financière. Très souvent, elle essaie d’arracher encore plus aux travailleurs afin de concurrencer les gros monopoles.  Ces dernières années, les travailleurs canadiens ont mené d’âpres luttes pour défendre leur droit à la syndicalisation contre ces capitalistes, comme à Fleck en Ontario ou à Commonwealth Plywood au Québec.

Pour chaque capitaliste monopoliste, il y a des dizaines de plus petits capitalistes.  Chaque année, particulièrement en temps de crise, plusieurs petits capitalistes sont ruinés à cause de la concurrence, tandis que les monopoles continuent leur poussée pour concentrer et centraliser le capital. II y a plusieurs contradictions au sein de la bourgeoisie canadienne : il y a des contradictions entre les fractions monopoliste et non monopoliste et entre les différents groupes monopolistes eux-mêmes.  Certains capitalistes canadiens, comme les principaux gestionnaires des monopoles américains au Canada, servent d’agents de l’impérialisme américain et d’autres sont étroitement liés aux intérêts américains. D’autre part, certains éléments de la bourgeoisie canadienne adoptent une position plus indépendante vis-à-vis l’impérialisme américain tandis qu’un nombre a adopté une position fortement nationaliste. La contradiction la plus aigüe au sein de la bourgeoisie aujourd’hui se situe entre la bourgeoisie monopoliste et la bourgeoisie nationaliste québécoise.  Mais malgré leurs différends, les capitalistes sont unis dans leur soif de profits, leur volonté d’exploiter la classe ouvrière, leur peur et leur haine de la révolution socialiste.

(Toujours le même dogmatisme infantile, puéril, caractéristique des organisations monistes de types communistes et gauchistes, présentant la classe capitaliste comme une bande de brigands, des mécréants, bêtement « assoiffés de sang et d’argent », des méchants poursuivant le mal pour le plaisir d’être malveillants – réunie dans leur haine du « socialisme », pourtant devenu tellement insignifiant depuis l’effondrement du camp socialiste (ce camp socialiste qui ne fut jamais un camp prolétarien révolutionnaire en voie d’édification du mode de production communiste, sinon via la construction du social-capitalisme d’État). Le matérialisme dialectique prolétarien nous enseigne que la classe capitaliste accomplit sa mission historique en cherchant à valoriser son capital. Les lois de l’économie-politique capitaliste sont inexorables et le capitaliste qui n’accomplit pas cette mission impérative et laisse son capital improductif – en jachère bancaire – disparait ou est absorbé par ses concurrents. Il n’y a jamais d’unité à long terme entre les capitalistes, tous soumis aux lois du marché et de la concurrence qui ne fait que s’exacerber sous la phase impérialiste du capitalisme des monopoles. Le matérialisme dialectique prolétarien nous enseigne que ce n’est pas la félonie des capitalistes qui entrainera leur perte, mais le fait que le mode de production capitaliste empêtrée dans ses contradictions insolubles ne trouvera pour seul remède que d’accroitre l’oppression et l’exploitation de la classe prolétarienne au-delà de ce qu’elle pourra endurer, la forçant à disparaitre ou à se révolter pour survivre en tant que classe sociale, puis à ériger un nouveau mode de production social – communiste – pour assurer la reproduction élargie de l’humanité. Alors curés, abbés, mollahs, imams et rabbins communistes et gauchistes repente-vous, la révolution prolétarienne viendra à son heure quand le grand cirque économique capitaliste aura fait son dernier tour de piste rocambolesque et s’effondrera alors le prolétariat saura-t-il s’affranchir de vos jérémiadesélectoralistes et réformistes ? Ndlr. http://www.les7duquebec.com )

Le prolétariat

La classe ouvrière est la classe révolutionnaire la plus conséquente au sein de la société canadienne.  C’est la force principale et dirigeante dans la lutte pour le socialisme. La classe ouvrière est la classe la plus nombreuse au Canada et constitue les deux tiers de la population du pays.  C’est du labeur de ces millions de travailleurs que les capitalistes se sont engraissés. Les ouvriers ne possèdent aucun des moyens de production et ils sont forcés de vendre leur force de travail aux capitalistes pour survivre.  Les ouvriers reçoivent un salaire qui correspond en gros à la valeur de la force de travail.  Leur travail en surplus accroit ou aide à accroitre le capital.  La classe ouvrière n’a aucun rôle de direction dans la division du travail et elle est sujette à la discipline rigide de la production capitaliste (passons sur cette description approximative. Ndlr).

Avec le développement du capitalisme et de l’impérialisme, la classe ouvrière n’a pas cessé de grandir et elle est devenue plus complexe.  Aujourd’hui, le prolétariat comprend différents groupes de travailleurs.  II y a lesouvriers industriels dans les mines, les usines, les chemins de fer et ainsi de suite (par exemple un mineur d’Inco à Sudbury ou un ouvrier d’une ligne d’assemblage de GM à Oshawa); il y a les travailleurs de commerce comprenant les employés des entreprises financières et commerciales (un vendeur d’Eaton, un commis de la Banque de Montréal), les travailleurs des services dans les services de l’État et du secteur privé (comme une aide-malade dans un hôpital) et finalement les travailleurs agricoles sur les fermes (un travailleur agricole des Prairies).

(L’exposé ci-haut présente le capitalisme et l’impérialisme comme deux modes de production différents signifiant ainsi l’adhésion de ce parti à la thèse bolchévique de l’impérialisme; à contrario de Lénine, il admet que la classe ouvrière n’a aucun rôle de décision dans la division sociale du travail, ce que nous avions souligné précédemment ; et il confond classe ouvrière et classe prolétarienne. Ainsi, les ouvriers agricoles – producteurs de plus-value – font intégralement partie de la classe ouvrière, fer de lance révolutionnaire de la classe prolétarienne dans son ensemble. Ndlr.http://www.les7duquebec.com)

Des divers types de travailleurs, c’est le prolétariat industriel qui est le plus déterminé et résolu dans la lutte révolutionnaire. Les travailleurs industriels produisent les richesses de la société.  Ce sont eux qui vivent le plus directement l’exploitation capitaliste. C’est leur travail qui fait tourner la roue de l’industrie moderne. Concentrés dans les secteurs de pointe de la grande industrie, ils sont les travailleurs les plus disciplinés, les plus expérimentés et les mieux organisés (sic). Ils se sont toujours tenus à la tête de l’armée de la classe ouvrière dans la lutte contre les capitalistes, par exemple, durant les luttes pour la syndicalisation des années 30 ou pendant les luttes contre le gel des salaires au milieu des années 70. Il y a environ deux millions et quart d’ouvriers industriels au Canada, d’après les statistiques de 1971*.  Familles incluses, le prolétariat industriel englobe près de 30% de la population**. Dans les rangs de la classe ouvrière, nous devons inclure également la vaste majorité des chômeurs, des assistés sociaux, de même que ceux qui ne peuvent pas travailler à cause d’accidents ou de maladies.  Ils forment une énorme armée de réserve d’où les capitalistes peuvent tirer une force de travail en période d’expansion économique.  Les patrons se servent aussi de cette réserve pour faire baisser les salaires et les conditions de vie de tout le prolétariat en temps de crise. Le prolétariat canadien est un prolétariat multinational de travailleurs de plusieurs nationalités de même que de travailleurs immigrants. Pourtant, malgré les nombreuses différences qui peuvent exister entre les travailleurs – entre les diverses catégories de travailleurs, entre ceux qui travaillent et ceux qui sont sans emploi, entre hommes et femmes, et entre travailleurs des différentes nationalités – tous ont le même intérêt fondamental à renverser le système capitaliste. En forgeant l’unité la plus grande possible dans ses rangs, le prolétariat peut réussir à se libérer.  À la longue, la petite minorité d’exploiteurs ne pourra faire face à la puissance organisée de la classe ouvrière dirigée par son parti communiste.

Mais pour faire la révolution, le prolétariat doit gagner à sa cause d’autres forces.

La petite bourgeoisie

Entre la bourgeoisie et le prolétariat, on retrouve une classe importante et variée, la petite bourgeoisie.  Quelques-uns de ses membres possèdent de petits moyens de production, d’autres sont des professionnels : ils remplissent des emplois qui exigent une instruction plus élevée ou participent à l’administration ou à la direction de la production capitaliste. Les petits-bourgeois ne vivent pas principalement en exploitant le travail des autres, mais ils ne font pas non plus partie de la classe ouvrière. La petite bourgeoisie est une classe extrêmement diversifiée.  C’est une classe instable, constamment en changement.  Plusieurs petits-bourgeois sont en train de se prolétariser, alors qu’ils sont forcés de grossir les rangs de la classe ouvrière.  Un petit nombre réussit à s’élever jusqu’à la bourgeoisie.  La mentalité de petit propriétaire et un esprit corporatiste étroit caractérisent la petite bourgeoisie.

Prise comme un tout, cette classe – contrairement au prolétariat – n’est pas une force révolutionnaire conséquente. Un fermier indépendant, un artisan ou petit commerçant, un scientifique, un enseignant ou un médecin, un contremaitre ou administrateur d’un échelon inférieur, tous font partie de la petite bourgeoisie. Au total, cette classe englobe près du tiers de la population du Canada. Selon la façon dont ils gagnent leur vie, ils sont soit des petits propriétaires, des professionnels ou des employés petits-bourgeois. Ce qui est le plus important pour la classe ouvrière, c’est de pouvoir, en tenant compte des différentes conditions de vie et de travail de la petite bourgeoisie, diviser cette classe en plusieurs couches qui joueront chacune un rôle différent dans la lutte pour le socialisme.

La couche inférieure de la petite bourgeoisie est formée de ceux qui vivent et travaillent dans des conditions proches de celles du prolétariat.  Les petits fermiers, les pêcheurs, les commerçants de même que les petits employés font partie de cette couche. Cette section de la petite bourgeoisie souffre sous le système capitaliste.  Les petits propriétaires sont écrasés sans pitié par les monopoles.  Chaque année, des centaines de petits fermiers, pêcheurs ou petits commerçants sont ruinés, tandis que d’autres sont forcés de prendre un deuxième emploi pour survivre.  Par exemple, entre I951 et 1971, sur une période de vingt ans seulement, le nombre de fermes au Canada est passé de 623 000 à 366 000, soit une chute de plus de 40%.  Souvent, leniveau de vie des petits propriétaires est plus bas que celui du prolétariat. Les employés petits-bourgeois font face à une vie de plus en plus dure.  Ils sont touchés par l’inflation, les bas salaires, la détérioration des conditions de vie et de travail et les autres effets de la crise au même titre que la classe ouvrière.

La couche inférieure de la petite bourgeoisie n’a pas intérêt à maintenir le système capitaliste.  Elle peut devenir une ferme alliée du prolétariat dans la lutte pour le socialisme.

La couche moyenne de la petite bourgeoisie jouit de bien meilleures conditions de vie et de travail.  Ceux qui en font partie possèdent habituellement plus de propriétés, sont plus instruits ou encore, jouent un rôle de direction de la production capitaliste.  Cette couche varie des fermiers à l’aise aux cadres inférieurs du gouvernement et des compagnies. Malgré son niveau de vie plus élevé, une bonne partie de la couche moyenne peut être ralliée à la cause du socialisme.  D’autres éléments peuvent être neutralisés. La couche supérieure possède une partie beaucoup plus considérable de la richesse et tire des privilèges certains du système capitaliste.  Plusieurs professionnels, comme les médecins, les avocats, les fermiers riches tout comme les cadres moyens du gouvernement ou des compagnies font partie de cette couche.

Cette couche supérieure possède les liens les plus étroits avec la bourgeoisie.  Elle a le plus de chances d’accéder à la bourgeoisie.  Plusieurs personnes de la petite bourgeoisie supérieure sont de fidèles défenseurs des capitalistes.  Certains de la couche supérieure peuvent être gagnés au socialisme, d’autres peuvent être neutralisés, tandis que certains vont s’opposer directement à la révolution socialiste. Avec le développement du capitalisme, le système a un besoin croissant de personnes impliquées dans le travail intellectuel.  L’intelligentsia est composée de personnes qui accomplissent un travail intellectuel.  On y retrouve des gens e différentes classes.  Les enseignants, les scientifiques, les écrivains, et autres font tous partie de l’intelligentsia.  Certains intellectuels, comme les auteurs à succès, font partie de la bourgeoisie.  Mais la grande majorité appartient aux diverses couches de la petite bourgeoisie. Les intellectuels peuvent servir soit le prolétariat, soit la bourgeoisie.  Ils peuvent défendre ou bien le progrès ou bien la réaction.  Tandis que certains vont devenir les fervents défenseurs de la bourgeoisie, plusieurs pourront être gagnés à la cause du prolétariat.

(Quel charabia indigeste, quelle comptabilité de « preachers » de sectes religieuses présentant une étude de marché des éventuelles clientèles à se partager sur le marché du militantisme petit-bourgeois. Tout est décrit et imaginé en fonction de « gagner-évangéliser » tel ou tel segment de la petite bourgeoisie (près du tiers de la population canadienne révèle ce plan d’affaires). D’où vient cette virtuosité des organisations petites-bourgeoises communistes et gauchistes à décortiquer le magma des segments de petits-bourgeois – leur « clientèle » privilégiée – afin de laisser croire que telle ou telle composante pourrait, disent-ils « être gagnés à la cause du prolétariat et du socialisme » ? Ces divagations petites bourgeoises proviennent de l’époque des révolutions socialistes de 1917 à 1980 environ, de l’époque des luttes de pseudo « libération nationale » pour le droit à l’autodétermination des peuples (notez que de socialisme et de prolétaires le Programme et ses statuts sont passés à la libération nationale par le « peuple », un amalgame de classes comprenant petite, moyenne et grande bourgeoisie patriotique). Étant donné que toute et chacune des révolutions sociales victorieuses qui se sont produites depuis 1917 souffrait énormément d’une insuffisance criante de prolétaires, tout un chacun de ces révolutions sociales se sont transformées en révolution démocratique bourgeoise s’appuyant fortement sur la paysannerie très nombreuse et sur la bourgeoisie commerçante, sur la petite bourgeoisie émergente et ultimement, là où les conditions le permettaient, sur un petit prolétariat vagissant (Russie, Chine, Vietnam, Cuba, Burkina Faso, Éthiopie, Angola, Mozambique, Corée (?), etc.) Faut-il redire que sans un prolétariat massif, nombreux, expérimenté, fortement développé, paupérisé, à la conscience de classe hautement développée, il n’y a aucune révolution prolétarienne imaginable ? Constatant ce fait indubitable, les différents chefs socialistes et communistes ont développé une problématique alambiquée de « recrutement » des différents segments de la petite bourgeoisie à la « cause » révolutionnaire bourgeoise. Quant à nous révolutionnaire prolétarien nous pensons effectivement que : « La mentalité de petit propriétaire et un esprit corporatiste étroit caractérisent la petite bourgeoisie. Prise comme un tout, cette classe – contrairement au prolétariat – n’est pas une force révolutionnaire conséquente. » Pire, à l’étape actuelle, préparatoire à l’insurrection populaire qui précèdera la phase franchement révolutionnaire prolétarienne, la petite bourgeoisie est le pire ennemi du prolétariat dont il faut totalement éradiquer l’influence réformiste néfaste, parmi la classe ouvrière d’abord, puis parmi l’ensemble du prolétariat ensuite. La petite bourgeoisie est réformiste par nature, par essence, ceci lui vient de sa situation sociale en tant que classe sociale parasitaire – non productrice de plus-value. Seules la paupérisation et la prolétarisation de la petite bourgeoisie – présentement en cours dans le monde occidental industrialisé – assureront sa rémission et son intégration en tant que force prolétarienne révolutionnaire à part entière. Cette intégration ne sera pas le résultat du prêchiprêcha des petits bourgeois des sectes communistes, mais celui d’un processus économicosocial inéluctable trouvant sa source dans la crise économique systémique du capitalisme. Aucun compromis avec la petite bourgeoisie, aucune alliance avec la bourgeoisie qui en aucun cas ne peuvent devenir des amis du mode de production communiste. NDLRhttp://www.les7duquebec.com (3).    

Les autres couches

À part les trois classes, la bourgeoisie, le prolétariat et la bourgeoisie, il y a, dans la société canadienne, un certain nombre d’autres couches importantes qui se situent à la frontière des principales classes. Entre le prolétariat et la petite bourgeoisie, il y a le semi-prolétariat.  Au Canada, cette couche est infime.  Elle est composée de ceux qui sont moitié ouvrier, moitié petit producteur, généralement en voie de prolétarisation ou entrainés dans la classe ouvrière.  Les petits fermiers et les petits pêcheurs qui sont forcés de travailler en tant qu’ouvriers pendant une partie de l’année font partie de cette couche.

Avec le développement de l’impérialisme, la bourgeoisie a réussi à corrompre un tout petit groupe dans la classe ouvrière : l’aristocratie ouvrière.  Ses membres deviennent les commis ouvriers de la bourgeoisie, sabotant les luttes des travailleurs et le mouvement syndical de l’intérieur dans le but de préserver le système capitaliste. L’aristocratie ouvrière est la mince couche supérieure des ouvriers qui a été achetée par les surprofits de l’impérialisme.  Elle sert d’agent à la bourgeoisie à l’intérieur du mouvement ouvrier. L’aristocratie ouvrière est composée des dirigeants syndicaux comme Dennis McDermot du CTC ou Laberge de la FTQ, qui ont vendu le prolétariat aux patrons et qui trahissent les buts du mouvement syndical, et aussi d’un très petit nombre de travailleurs hautement privilégiés. L’aristocratie ouvrière est la base et le principal appui social de l’opportunisme et du révisionnisme au sein du mouvement ouvrier.  Elle est l’ennemie de la classe ouvrière et son influence sur les travailleurs doit être détruite.

(Quelques mots à propos de cette soi-disant « aristocratie ouvrière », termes malheureux utilisés par Marx et repris à l’envie depuis par toute la petite bourgeoisie de gauche. Pour nous, révolutionnaire prolétarien, « l’aristocratie ouvrière » n’existe pas en tant que segment de classe du prolétariat. Il y a effectivement des éléments de la classe prolétarienne qui sont temporairement stipendiés par la bourgeoisie qui leur assure des sinécures, des emplois planqués, bien payés, hors du circuit de la production, la pléthorique bureaucratie syndicale bourgeoise en étant l’archétype. Mais alors ces éléments prolétariens, coupés de leur relation à la production de plus-value, perdent son statut de prolétaire et migrent vers un statut social de petit-bourgeois parasitaire. En ce qui concerne une certaine couche d’ouvriers socialement (et temporairement) mieux payés, ils continuent de faire partie de la classe ouvrière en tant que producteurs de surtravail et de plus-value. L’évolution du mode de production capitaliste en déclin se chargera bien de leur faire perdre les quelques avantages temporairement arrachés au capital comme l’ont appris des centaines de milliers d’ouvriers de l’automobile et du rail aux États-Unis. Ndlr.http://www.les7duquebec.com).

Le lumpenprolétariat est la couche inférieure de la société, le déchet de toutes les autres classes, qui vit en dehors du processus normal de production et d’échange.  Le lumpen vit du crime et de la corruption.  La petite pègre, les trafiquants de drogues, les prostituées et autres font partie de cette couche.  La grande pègre ne fait pas partie du lumpenprolétariat, mais de la bourgeoisie elle-même.  Il arrive que le lumpenprolétariat se lance dans quelques révoltes spontanées contre l’ordre établi.  Mais dans l’ensemble, il est une force réactionnaire susceptible d’être utilisée contre la classe ouvrière.  Les patrons utilisent souvent les éléments du lumpenprolétariat comme briseurs de grève par exemple.  Sa vie de crime et de corruption fait du lumpenprolétariat une force dangereuse sur laquelle le prolétariat ne peut se fier d’aucune façon dans sa lutte pour renverser le capitalisme.

Cette analyse scientifique des classes dans la société canadienne nous montre que les ennemis de la classe ouvrière sont en réalité une infime minorité isolée et que la classe ouvrière et le parti peuvent rallier sous leur bannière la vaste majorité de la population à la cause de la révolution socialiste.  L’analyse des classes en présence au Canada prouve que la classe ouvrière est la force principale et dirigeante dans la lutte révolutionnaire.  La couche inférieure de la petite bourgeoisie et le semi-prolétariat souffrent sous ce système d’exploitation.  Avec le prolétariat, ces couches forment le peuple travailleur canadien qui a intérêt à renverser le capitalisme.  Ces couches populaires des villes et des campagnes sont des alliés très précieux du prolétariat dans la lutte pour le socialisme. S’efforcer de gagner l’ensemble de ces couches populaires à la cause de la révolution est une tâche essentielle de la classe ouvrière.

(Les « couches populaires » ça n’existe pas en sociologie marxiste, pas plus que les « classes populaires », mais passons, une approximation supplémentaire dans ce programme et ces statuts indignent de l’appellation communiste et motif pour lequel nous évitons désormais cette appellation qui a été souillée par un siècle d’opportunisme et de réformisme gauchiste. Cette étude petite-bourgeoise non scientifique sur les classes sociales est totalement erronée et démontre que la classe ouvrière doit d’abord se dégager de l’emprise néfaste de la petite bourgeoisie réformiste, c’est-à-dire se libérer de l’influence de la go-gauche organisée dans une multitude de sectes dogmatiques portant le nom de Parti, Ligue, Alliance, Association, Comité, Cellule, Groupe d’avant-garde qui sont toutes devenues des entraves à l’avancement révolutionnaire de notre classe. La désintégration de ces groupuscules maoïstes à la fin des années quatre-vingt est la meilleure nouvelle que le mouvement ouvrier a connu. Il est dommage que les partis communistes issus de la IIIe Internationale n’aient pas connu le même sort. À la lecture de ce Programme et statuts il est aisé de comprendre pourquoi tous ces militants ont mal tourné ou sont restés de parfaits ignares dans le domaine de la révolution prolétarienne. Ndlr. http://www.les7duquebec.com )


*Ces chiffres proviennent d’une analyse de la population active d’après le recensement de 1971.

**Puisque la famille est l’unité économique de base de la société capitaliste, les membres d’une famille qui ne travaillent pas appartiennent généralement à la même classe que le soutien de famille.  C’est pourquoi les enfants et les ménagères font partie de la même classe que leur père ou leur mari puisqu’ils ont fondamentalement le même rapport aux moyens de production.

(1)    Nous publierons prochainement : L’impérialisme phase ultime d’un mode de production. http://www.les7duquebec.com

(2)

(3)  Pour une description du segment de classe petit-bourgeois nous vous référons à ce texte :   http://www.les7duquebec.com/7-au-front/fute-le-proletariat-americain-comment-instrumentaliser-une-potiche/

Source: http://www.les7duquebec.com/7-au-front/critique-de-lanalyse-communiste-des-classes-sociales/

Le socialisme soviétique: socialisme scientifique ou capitalisme d’État

À la veille du 99e Anniversaire de la Grande Révolution Bolchevique d’Octobre 1917, nous publions une partie des travaux du camarade Luniterre qui peuvent susciter, nous le souhaitons, un débat constructif pour le mouvement communiste international

Vers la fondation d'un nouveau PC de type bolchevique

 

Pour en revenir aux difficultés que nous avons à parler le même langage supposé marxiste, sans guillemets, et donc sans préjuger de la bonne ou mauvaise fois des uns et des autres, voici une petite réflexion que m’inspire une relecture de Lénine:

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1922/04/d11c/vil19220400-03c11.htm

Il s’agit du passage sur le concept de capitalisme d’état.

Tel que dans la NEP, il me semblait avoir compris qu’il s’agissait des différentes formes de capitalisme légalement tolérées, et même encouragées jusqu’ à un certain point, dans le cas des sociétés mixtes, par l’état prolétarien. La relecture de ce texte ne me semble pas dire autre chose.

Néanmoins une précision utile, citée ci-dessous, à attiré particulièrement mon attention, et suscite ma réflexion. Le mieux est de tout relire, et sinon, au moins l’extrait en PJ, mais la phrase autour de laquelle mon raisonnement s’articule est la suivante: Le capitalisme d’État, dans toute la littérature économique, c’est celui qui existe en régime capitaliste, quand le pouvoir d’État se soumet directement telles ou telles entreprises capitalistes. Ce qui me parait signifier assez clairement que ce « capitalisme d’état » est un aspect du capitalisme par lequel l’état devient directement patron d’entreprise, dans un système capitaliste déjà existant, et fonctionnant selon un modèle plus classique. C’est donc un aspect possible du capitalisme, une forme que prend le capitalisme parmi d’autres coexistantes, mais ce n’est pas en soi, un système capitaliste en tant qu’étape du développement capitaliste.

Il se trouve en outre que c’est une forme qui peut également provisoirement exister, selon Lénine, sous la domination d’un état prolétarien, ce que la suite du texte confirme amplement.

Tandis que le capitalisme monopoliste, lui, suppose l’existence du capitalisme financier.

Et le capitalisme monopoliste d’état, lui, suppose non seulement l’existence du capitalisme financier, mais la domination des monopoles capitalistes sur l’état, et donc éventuellement sur le secteur « capitalisme d’état », s’il existe, mais les deux notions sont donc bien distinctes, et n’ont pas, ni à priori, ni nécessairement, de rapport entre elles.

Capitalisme d’état suppose un mode de fonctionnement capitaliste, non seulement avec extraction de plus-value, mais aussi avec élargissement et accumulation de capital, au profit d’un bénéficiaire qui ne saurait être le prolétariat ou le peuple, sous aucune forme réellement signifiante, sauf à revenir à la notion d’économie mixte, sinon de socialisme, fut-il rudimentaire.

On voit bien des traces d’un tel capitalisme, en URSS, sous la NEP, évidemment attestées par Lénine lui-même, on en voit bien, sous d’autres formes, mais en cherchant à peine, à la suite des « réformes » khrouchtchéviennes, et on sait l’importance qu’elles ont prises par la suite, mais de trace de capitalisme financier, de capitalisme monopoliste, point! Et à fortiori, de capitalisme monopoliste d’état!

Il faut donc éviter ce genre d’abus de langage puéril, même s’il a eu cours dans le passé, à l’échelle internationale, pour tenter de justifier tels ou tels règlements de comptes, qui étaient plutôt des questions nationales, en réalité.

Il en va de même pour le qualificatif d' »impérialiste », ou de « social-impérialiste », qui, en langage léniniste n’ont pas de distinction de nature. Ils ont en commun de reposer sur le capitalisme monopoliste d’état en tant que domination du capital financier sur le productif.

Le problème de la bureaucratie est encore autre. Il y a incontestablement des formes de capitalisme bureaucratique qui ont survécu, à des degrés divers, à toutes les époques, et si on peut parler de formes de capitalisme bureaucratique d’état, il s’agit essentiellement de formes parasitaires, sauf  évidemment dans le secteur « capitaliste d’état », où elle est presque à sa place légitime, en quelque sorte. Ailleurs, elle ne saurait pas davantage constituer, par elle même, un système économique, une étape du développement capitaliste.

En URSS, du reste, elle a trouvé davantage son expansion dans le capitalisme maffieux, le marché noir et l’économie parallèle, que dans son parasitage de l’état, resté modeste, en comparaison de ce qui se pratiquait en Occident…

Mais là encore, pas de capitalisme monopoliste d’état, sauf à jouer sur les mots, à la manière des intellos bourgeois !

Concernant la mutation de la bureaucratie en capitalisme d’état, le texte de Vincent Gouysse me parait essentiellement correct, comme je l’ai déjà mentionné, sauf, toujours à mon sens, pour sa chute « sociale-impérialiste »!

En tous cas, bon à relire pour nourrir intelligemment notre débat.

http://www.communisme-bolchevisme.net/introduction_au_marxisme.htm#partie_4

Luniterre

« L’Économie socialiste » :  Marx, Lénine, Staline… et le Vietnam

Nous publions le texte d'un entretien réalisé par Hồ Thị Hoà dans le cadre d'un rapport sur « les pays socialistes après 1991 » (Université Libre de Bruxelles). Trần Hải Hạc (Université Paris 13) est l'auteur de Relire Le Capital - Marx, critique de l'économie politique et objet de la critique de l'économie politique (éditions Page Deux, 2003). Concernant la politique économique du Parti Communiste Vietnamien, les lecteurs vietnamophones peuvent lire également son étude : Học thuyết Marx, Đảng cộng sản Việt Nam và vấn đề bóc lột (Le marxisme, le PCV et la question de l'exploitation) publiée dans le numéro 3 de la revue Thời Đại.

Lire la version vietnamienne de ce texte : BẢN TIÊNG VIỆT 

Giap

A partir de la Révolution d’Octobre 1917 et surtout après la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique et de nombreux pays socialistes ont choisi le marxisme-léninisme comme fondement pour l’édification de leur économie planifiée. Peut-on alors dire qu’il existe, du point de vue théorique, un modèle achevé de l’économie chez Marx et Lénine ? Quelles sont les principales thèses constitutives du caractère général de ce modèle ?

Au préalable, il me semble nécessaire de distinguer, sur le plan de la terminologie, la théorie de Marx, la théorie de Lénine et le marxisme-léninisme, terme créé par Staline pour qualifier sa propre théorie.

1. Tout d’abord – faut-il le rappeler –, la totalité des travaux économiques de Marx est consacrée au mode capitaliste de production, à ce que par euphémisme aujourd’hui on appelle l’économie de marché. Sur le socialisme, Marx n’a fait qu’ébaucher quelques perspectives (notamment par sa critique de l’étatisme dans la Critique du programme de Gotha), mais il n’en a aucunement donné une analyse systématique, c’est-à-dire une théorie. Marx n’a pas fait la théorie du socialisme pour la simple raison que, le socialisme n’existant pas, il ne pouvait le théoriser. Aussi, est-ce une confusion, une erreur que d’identifier la théorie de Marx à un modèle de socialisme ou d’une quelconque économie planifiée. Certes, Marx se réclame du communisme par quoi il désigne non pas un idéal auquel la réalité doit se conformer, mais le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. Parce que Marx prétend faire oeuvre de science, ses travaux étudient ce qui est – le capitalisme, sa reproduction et sa négation –, et non pas ce qui devrait être, un idéal de société conçu indépendamment du mouvement réel de l’histoire. De là, son refus constant de formuler ce que seraient les lois nécessaires de la société future (« les recettes pour les marmites de l’avenir » de la Postface à la 2e édition allemande du Capital).

2. Ce que la Révolution de 1917 met à l’ordre du jour, ce n’est pas non plus la question de la construction du socialisme, mais celle de la transition du capitalisme au socialisme. Les écrits de Lénine ne contiennent pas de théorie de l’économie socialiste – qui n’apparaîtra que dans les années 1930 –, mais seulement une « théorie de l’économie soviétique » qu’il qualifie d’étatisée et non de socialiste. Dans les controverses qu’il mène au sein du parti communiste, Lénine dénonce l’illusion du « communisme de guerre » qui fait croire que l’organisation de la production et de la répartition par l’Etat établit un nouveau système économique de caractère socialiste (Rapport à la VIIe conférence du parti de la province de Moscou). Il soutient que le capitalisme d’Etat est une forme sociale de production supérieure à l’économie étatisée existante et que son développement représente un pas en avant vers le socialisme (Sur l’infantilisme de gauche et les idées petites-bourgeoises). De là également sa conception de la NEP comme politique d’alliance ouvrière – paysanne, la classe ouvrière devant avancer vers le socialisme avec la paysannerie et pas autrement (Discours de clôture du XI e congrès du parti).

3. Les débats économiques perdureront jusqu’au « Grand tournant » de 1930 où Staline, éliminant toute divergence de position au sein de la direction du parti communiste, impose par la terreur la collectivisation intégrale des campagnes, le développement prioritaire de l’industrie lourde et la planification centralisée de la production et de la répartition (Les questions du léninisme). La nature socialiste des rapports de production étatisés devient un dogme et la Constitution de 1936 proclame la suppression du régime d’exploitation en Union soviétique. En même temps, est lancé le projet d’un manuel d’économie politique qui codifierait les lois du « mode de production socialiste » – Staline intervenant dans sa rédaction chaque fois qu’il le fallait (Les problèmes économiques du socialisme en URSS). Ce fameux ouvrage, paru en 1954 sous le titre de Manuel d’économie politique de l’Académie des sciences de l’URSS, fixe l’orthodoxie en matière de théorie économique. Il constitue, aujourd’hui encore, la référence – par son esprit et sa méthode – des divers manuels d’économie politique « marxistes-léninistes » en usage en Chine et au Vietnam.

Comment s’explique l’écroulement de l’Union soviétique et des pays de l’Europe de l’Est ?

Je reprendrai ici la distinction posée précédemment.

1. Pour la théorie stalinienne, cette implosion de l’Union soviétique n’est pas pensable. Le marxisme-léninisme ne peut l’expliquer, sauf à invoquer un complot de l’étranger, c’est-à-dire une cause extérieure au système socialiste. Or, si on admet cette argumentation, cela voudrait dire que le socialisme n’est pas un système stable et, qu’en ce sens, il ne constitue pas un nouveau mode de production.

Si le modèle de l’économie socialiste ne peut rendre compte de ce qui s’est passé en Union soviétique et dans les pays de l’Est, c’est parce que sa construction escamote l’analyse des rapports réels de production, leur reproduction et leur négation, c’est-à-dire l’étude du « socialisme réellement existant ». Il est, pour l’essentiel, construit sur le formalisme juridique et des tautologies du type : Il n’y a pas d’exploitation en Union soviétique car les moyens de production y sont la propriété de la société toute entière ; cette propriété est de nature socialiste car elle résulte d’une collectivisation des moyens de production par un Etat socialiste ; cet Etat est de nature socialiste car le pouvoir politique y est détenu par un parti communiste ; ce parti a une nature communiste car il préconise l’abolition de la propriété privée des moyens de production… C’est ainsi que, dès le départ, la question de l’exploitation (les travailleurs contrôlent-ils réellement la production et la répartition du produit social ?) se trouve évacuée de l’économie politique du socialisme.

J’ajouterai que le modèle d’une économie centralement planifiée, fonctionnant sur la base de relations sociales seulement verticales, est aussi irréel que le modèle d’une économie de marché décentralisé, structuré uniquement par des relations sociales horizontales. De fait, les économies de marché réellement existantes ne se reproduisent que par une instance de régulation centralisée – l’Etat – qui leur permet de surmonter leur instabilité. De même, les économies centralement planifiées réellement existantes se sont reproduites en recourant à des marchés informels et souterrains qui seuls leur ont permis de surmonter leurs déséquilibres.

2. On trouve dans les travaux de Marx sur la critique du fétichisme du capital et du fétichisme de l’Etat les éléments nécessaires à une déconstruction de l’économie politique du socialisme par laquelle doit débuter toute étude du socialisme réellement existant. Je ne retiendrai ici que deux éléments.

* Dans le Capital, Marx ne cesse de critiquer l’identification du rapport social de production à sa forme de manifestation juridique – le rapport de propriété –, forme qui cache le contenu du rapport de production et l’inverse même : l’exploitation capitaliste y apparaissant comme non-exploitation. Le Capital montre encore que la propriété publique des moyens de production est une forme juridique qui peut dissimuler des rapports de classes : tel est le cas de la propriété foncière communautaire dans le « despotisme oriental », de l’étatisation de la propriété foncière dans le capitalisme, voire du mot d’ordre de nationalisation des terres et de la rente foncière – inscrit dans le Manifeste du parti communiste – qui est « un leurre » (Lettre à Sorge 3.6.1881) s’il laisse subsister le travail salarié ou ne l’abolit que formellement (la constitution soviétique de 1936).

* Marx amorce la critique de l’Etat dès ses premiers textes de 1843-1846 (Critique du droit politique hégélien ; A propos de la question juive ; L’idéologie allemande) et la poursuit jusque dans ces derniers écrits (La guerre civile en France ; Critique du programme de Gotha). On y lit que dans une société gouvernée par les intérêts privés, la catégorie de l’intérêt général s’exprime sous la forme de l’Etat moderne, apparaissant comme indépendant de la société civile et supérieure à elle ; en même temps, parce que la société civile est une société divisée en classes sociales, l’Etat moderne constitue la forme sociale par laquelle la classe dominante fait valoir ses intérêts privés comme intérêt général, lequel devient illusoire. La même contradiction traverse le fonctionnement de l’Etat moderne : que ce soit le système représentatif où la séparation entre les citoyens (réduits au statut d’électeurs) et leurs élus (qui forment la classe dirigeante) dépossède le citoyen de son pouvoir politique; ou encore la bureaucratie dont les membres ont tendance à faire passer leurs intérêts propres pour l’intérêt de l’Etat dont ils ne sont que les fonctionnaires. C’est dans cette critique de l’Etat moderne et son fétichisme que Marx inscrit la perspective du dépérissement de l’Etat (et en voit une ébauche dans les nouvelles pratiques politiques de la Commune de 1871) – tout à l’opposé du bureaucratisme et de l’hypertrophie de l’appareil d’Etat auxquels a donné lieu le socialisme réellement existant.

3. Les écrits de Lénine – qui s’inscrivent dans l’histoire de l’Union soviétique des années 1917-1923 – manifestent un soucis constant d’analyser les rapports réels de production, c’est-à-dire d’apporter des réponses aux questions : qui, dans la société, décide réellement de l’allocation des moyens de production ? de l’organisation du travail ? de la répartition du produit social ? Ainsi dès 1918, Lénine indique que l’expropriation des capitalistes, en tant qu’acte juridique ou politique, ne résout pas la question du socialisme, puisqu’il faut encore établir un mode de gestion autre que capitaliste – une gestion ouvrière – des rapports sociaux dans l’économie (La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky). Puis, lorsque, menacé par un effondrement, le pouvoir soviétique doit faire une série de pas en arrière – notamment remplacer le contrôle ouvrier des usines par un système administratif de direction centralisée de l’économie, nommer les dirigeants d’entreprises jusque là élus, ouvrir l’échelle des salaires 5 fois au-delà du minimum… –, Lénine précise qu’il s’agit de mesures de circonstances de nature capitaliste (en soulignant que par capital, il entend non pas une somme d’argent mais bien des rapports sociaux déterminés – Les tâches immédiates du pouvoir des soviets). Or, ces mesures provisoires, non-socialistes vont perdurer au-delà de la mort de Lénine, et se consolider jusqu’à devenir, après le Grand tournant de 1930, le contenu normal des rapports socialistes dans la gestion de la production, l’organisation du travail et la répartition du produit.

Je retiendrai aussi de Lénine sa remise en question de la définition de l’Etat soviétique comme « Etat ouvrier » : cette caractérisation oublie tout d’abord que ce ne sont pas les ouvriers, mais les paysans qui sont majoritaires ; d’autre part, elle perd de vue qu’il s’agit d’un Etat ouvrier à déformation bureaucratique (La crise du parti). L’opposition d’intérêts entre ouvriers et appareil d’Etat ne pouvant être écartée, l’indépendance des syndicats vis-à-vis de l’Etat devient une nécessité afin de défendre les ouvriers contre leur propre Etat (Les syndicats, la situation actuelle et les erreurs de Trotsky). Dans ses derniers textes, Lénine met en garde les communistes contre l’illusion qu’ils possèderaient les capacités nécessaires à l’édification d’un appareil d’Etat méritant véritablement le nom de soviétique ou de socialiste (Mieux vaut moins, mais mieux). Pour Lénine, les communistes sont devenus des bureaucrates, et si le pouvoir communiste devait périr, ce serait par son bureaucratisme (« Notre pire ennemi intérieur : c’est le communiste bureaucrate » – La situation internationale et intérieure de la République des soviets).

4. Certes, faire la critique de l’économie politique marxiste-léniniste du point de vue de Marx ou de Lénine ne signifie pas qu’il n’y a rien à redire aux analyses de Marx ou de Lénine, et que celles-ci échapperaient à la critique. Mais cette critique est d’un autre ordre ou du moins elle se situe à un autre niveau. Je ne peux la traitée dans le cadre de cet entretien et me limiterai ici à deux brèves remarques :

* Ce que Marx a dit du socialisme se ramène à un certain nombre de perspectives qu’il esquisse à partir de l’analyse du capitalisme et de ses contradictions de classes : un mode de production de travailleurs librement associés (qui n’oppose plus travail intellectuel et travail manuel, tâches de direction et tâches d’exécution) ; un mode de répartition du produit social selon le travail, puis selon les besoins. Rien n’est dit cependant des contradictions sociales dans l’après-capitalisme : la possibilité et la nature des conflits sociaux, leurs formes et leurs modes de résolution. Certes, on pourrait dire, comme Marx dans la Critique du programme de Gotha, qu’il s’agit là de questions auxquelles seule la science peut répondre – c’est-à-dire, qui n’ont de réponse que sur la base d’une analyse de l’expérience historique du socialisme. Il n’empêche que c’est bien sur cette question centrale – qui concerne l’existence des rapports de pouvoir et de la démocratie, le rôle de l’Etat et des organisations politiques – qu’est venu s’échouer le socialisme réellement existant.

* Construites sur l’expérience des premières années de la Révolution russe, les analyses de Lénine portent, elles, sur les problèmes de la période de transition, qualifiée de « dictature du prolétariat ». Par ce terme, Marx désigne simplement la domination politique de la classe des travailleurs qui se substitue à celle de la bourgeoisie : il s’agit là d’une domination de classe et non pas celle d’un groupe révolutionnaire ; elle implique aucunement un parti unique et encore moins un pouvoir personnel. Or c’est l’abandon des principes démocratiques dans la vie politique, à l’extérieur du parti communiste d’abord (interdiction des partis et de la presse d’opposition ; dessaisissement du pouvoir effectif des soviets) puis au sein du parti (interdiction des tendances organisées, emploi de mesures policières à l’encontre des contestataires) qui vont ouvrir – du vivant de Lénine – la voie au stalinisme.

Pourquoi l’effondrement qui s’est produit en Union soviétique et en Europe de l’Est n’a-t-il pas eu lieu dans d’autres sociétés telles que la Chine et le Vietnam ?

Bien que faisant partie d’un même ensemble, ces sociétés peuvent avoir des trajectoires différentes dues à des caractéristiques historiques spécifiques, notamment les conditions politiques dans lesquelles le parti communiste a accédé au pouvoir, l’a exercé et s’y est ou non maintenu. De ce point de vue, on peut distinguer les cas de la Chine et du Vietnam – qui sont relativement proches – de celui de l’Union soviétique, lui-même distinct du cas des pays de l’Europe de l’Est .

Ceci dit, il existe bien des caractéristiques structurelles, des tendances lourdes communes à ces sociétés. Pour prendre le cas du Vietnam, on sait que l’économie socialiste n’y a jamais été une réalité. Le système économique centralement planifié est entré en crise dès le premier plan quinquennal de 1961-1965 : incapacité à approvisionner en vivres la population non-agricole, chute du pouvoir d’achat des ouvriers et employés d’Etat de 25%. Aussi, dès le début, le maintien du système impliquait-il que le parti communiste vietnamien (PCV) renonce au monopole étatique de l’allocation des ressources et tolère l’existence du marché libre (15% du commerce en 1965, 25 % en 1975). Avant même la réunification du pays, le système ne peut d’enrayer la montée en son sein d’une économie parallèle et doit fermer les yeux sur toutes sortes de pratiques « clandestines » dans les coopératives agricoles comme dans entreprises étatiques. A la fin des années 1970, face à la menace d’un effondrement économique et d’une explosion sociale, le PCV (9e plenum de 1979) amorce un premier tournant dans sa ligne officielle : il légalise la « transgression des barrières » (forfait de production dans l’agriculture, plan n° 3 de production dans les entreprises étatiques) et institutionnalise une économie hybride combinant planification centralisée et relations de marché avec le système des deux prix (prix planifié et prix de marché). A la fin des années 1980, la crise du système hybride oblige le PCV (6e congrès de 1986) à s’engager dans le « Doi moi » : dénonçant l’erreur du modèle centralisé et bureaucratique d’allocation des ressources, il reconnaît en même temps l’échec du projet visant à mettre les relations de marché au service de la poursuite d’un socialisme d’Etat. Décollectivisation des campagnes, autonomisation des entreprises étatiques, abolition du mécanisme des deux prix marquent la rupture de l’économie vietnamienne avec l’ancien système et sa transition à l’économie de marché – selon un processus de réformes économiques assez proche de celui que Chine a amorcé une décennie plus tôt.

Le Doi moi vietnamien est lancé dans un contexte international marqué par la Perestroika soviétique. Mais très vite, la direction du PCV (menée par Nguyen Van Linh) referme le volet politique des réformes : elle met un terme aux débats sur le système politique (exclusion du responsable des études théoriques Tran Xuan Bach) et reprend en main la presse et les intellectuels (mise à l’écart du responsable de la culture et de l’idéologie Tran Do). La victoire électorale de Solidarnosc en Pologne, le Printemps des étudiants de Pékin, la chute du Mur de Berlin puis la disparition de l’Union soviétique confortent les dirigeants du PCV dans leur refus de toute mise en question du parti unique, aussi bien que de toute démocratisation interne du parti. On peut analyser la société vietnamienne actuelle – de même que la société chinoise voisine – comme fonctionnant sur un compromis implicite entre la population et le parti communiste, un pacte entre libéralisme économique et despotisme politique : le parti laisse aux individus la plus grande latitude dans les moyens de s’enrichir (moyens illégaux compris), en revanche, aucune contestation du monopole politique du parti n’est tolérée. En fait, un tel pacte se trouve suspendu à la capacité du pouvoir en place à garantir une croissance économique élevée. Ayant dilapidé sa légitimité conquise dans la lutte pour l’indépendance nationale, le PCV tente de la rebâtir partiellement sur le maintien d’un taux de croissance économique moyen de 6-7% depuis deux décennies. Cette nouvelle légitimité semble aujourd’hui très fragilisée.

La Chine prétend édifier une économie « socialiste aux couleurs de la Chine ». Le Vietnam déclare aussi construire « une économie de marché à orientation socialiste » prenant « le marxisme-léninisme comme fondement ». Quel rapport voyez-vous entre ces choix et la théorie économique du marxisme-léninisme ? Celui-ci fonde-t-il réellement ou non les politiques économiques actuelles du Vietnam ? Si oui, quels en sont les aspects ?

Je ne vois pas ce qu’il y a de « socialiste » ou d’ « orientation socialiste » dans le développement économique actuel de la Chine et du Vietnam. Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un développement du capitalisme que les partis communistes chinois et vietnamien font semblant de dissimuler derrière le concept faussement neutre d’ « économie de marché ». Si on se réfère à la théorie de Marx, il s’agit très précisément d’accumulation primitive du capital, qui conjugue le pouvoir d’Etat et la violence la plus brutale. Si on se réfère aux analyses de Lénine, il s’agit plus particulièrement de capitalisme d’Etat, dans lequel la propriété étatique des moyens de production recouvre des rapports de production typiquement capitalistes. Par rapport aux pays ex-socialistes, la spécificité de la Chine et du Vietnam est que cette instauration du capitalisme s’effectue sous la direction d’un parti communiste, devenu celui d’une nouvelle bourgeoisie à laquelle la bureaucratie s’est alliée. La référence au « socialisme » n’est invoquée ici que pour justifier le monopole politique de ce parti dit communiste.

Quant au marxisme-léninisme en vigueur au Vietnam et en Chine, il s’agit – on peut le dire – d’un travestissement de la réalité en même temps qu’une falsification des concepts de Marx et des analyses de Lénine. J’évoquerai ici le récent débat sur l’exploitation qui a eu lieu au Vietnam : le PCV a soumis à la discussion la question de savoir si les membres du parti pouvaient avoir une activité privée capitaliste. Du point de vue du marxisme-léninisme, cette question ne se pose que pour le secteur privé capitaliste, puisqu’en ce qui concerne le secteur « socialiste » (entreprises d’Etat et coopératives), l’exploitation y est déclarée abolie. Pourtant, c’est sur ce secteur étatique qu’aurait du porter prioritairement la question de l’exploitation, car les pratiques y sont dissimulées, illégales, travesties sous les habits du socialisme. Alors que dans le secteur capitaliste, quoiqu’il en soit, les rapports d’exploitation correspondent à des pratiques reconnues, légales et légitimées par le PCV dans le cadre de l’ « économie de marché à orientation socialiste ». D’autre part, le débat a soulevé la question du seuil de salariés (5 ou 10) au-delà duquel un patron serait considéré comme « exploiteur » : cela revient à réduire le concept de plus-value à sa forme de manifestation la plus immédiate, celle le profit d’entreprise. Autrement dit, sont laissées de côté toutes les autres formes de la plus-value, celles qui semblent déconnectées de tout rapport au travail salarié – intérêts, dividendes et plus-values boursières, rentes et plus-values immobilières – dont on sait qu’elles constituent aujourd’hui pour la plupart des membres du parti l’essentiel de leurs revenus (le Parti, quant à lui, est à l’heure actuelle le plus grand capitalisten du pays). C’est faire semblant d’oublier que l’exploitation capitaliste n’est pas une relation microéconomique entre tel patron et les travailleurs salariés de son entreprise, mais qu’elle désigne une relation macroéconomique entre deux classes sociales.

A votre avis, le Vietnam a-t-il besoin ou non d’une théorie ou d’une combinaison de théories autres que le marxisme-léninisme pour se développer ? Si oui, quelles seraient ces théories ?

Je ne pense pas que le Vietnam ait besoin pour se développer d’une théorie ou d’une combinaison de théories, que ce soit le marxisme-léninisme ou tout autre chose. Ce dont il a besoin, c’est d’une approche critique des théories, de la théorie de Marx évidemment mais aussi de la théorie économique dominante dans ses différentes versions néo-classique, néo-keynésienne ou autrichienne. Plus, je dirais que le danger qui guette la réflexion économique aujourd’hui n’est pas tant le marxisme-léninisme, qui est totalement discrédité, que le néo-libéralisme qui tend à s’imposer comme la nouvelle orthodoxie au Vietnam. D’autant plus que l’expérience a montré que le néo-libéralisme fait plutôt bon ménage avec le despotisme politique.

Sur la question du principe du centralisme démocratique dans une organisation révolutionnaire

Comme nous savons à Reconstruction communiste que le « débat de ligne » à l’intérieure d’une organisation révolutionnaire est à la fois essentiel, vital et sain pour l’organisation, mais que cette pratique contient potentiellement des aspects divisif, démobilisateur et contre-révolutionnaire, nous partageons les questions soulevées par l’OCML VP ainsi que les solutions qu’ils ont apportées pour refléter et exécuter les décisions adoptées majoritairement par l’ensemble de l’organisation au cours d’un débat interne afin de permettre à d’autres organisations révolutionnaire de bénéficier de leur expérience.

"...La lutte intérieure donne au parti la force et la vitalité : la preuve la plus grande de la faiblesse du parti, c'est son amorphisme et l'absence de frontières nettement délimitées ; le parti se renforce en s'épurant..." 

(Extrait d'une lettre de Lassalle à Marx, 24 juin 1852.) 

Sur l’exclusion de plusieurs militants de l’OCML VP

Le 9ème Congrès de l’OCML VP s’est tenu durant l’été 2014. Il a été l’occasion d’une lutte de ligne avec l’adoption de la ligne majoritaire à plus de 75%. Dans la présentation de notre résolution générale nous expliquions :« L’OCML Voie Prolétarienne est une organisation matérialiste et dialectique. Elle défend depuis son origine une conception du débat interne, de la lutte de ligne, du rejet de la conception monolithique de l’organisation, une des raisons qui lui a permis de se maintenir et de se développer depuis plus de 35 ans. Elle défend une conception du centralisme démocratique où il y a des périodes de débats, qui sont tranchées par des votes majoritaires. Elle défend une conception matérialiste du processus de la connaissance, où aucun débat n’est jamais achevé, où l’unité est toujours relative, alors que la contradiction est permanente, et où il faut pourtant savoir trancher les débats, prendre des décisions pour pouvoir avancer, au risque de s’enliser dans des confrontations sans fin. Le débat a eu lieu, les positions ont été adoptées, il y a maintenant une majorité démocratiquement construite. »

 

Néanmoins, une partie des camarades minoritaires ont refusé d’appliquer le centralisme démocratique et de respecter les statuts de notre organisation. Ils voulaient remettre en cause et rediscuter la ligne majoritaire issue du congrès et refusaient de l’appliquer. En effet, Ils se sont réunis en fraction (regroupant des militants de l’OCML VP et d’autres militants extérieurs – dont une membre du MLPD / Parti Marxiste-Léniniste d’Allemagne) en produisant un texte interne, diffusé à l’ensemble de l’organisation à leur demande, remettant en cause les prises de décisions du précédent Congrès. Sur décision du Comité Central (CC) de l’organisation, ces camarades ont été suspendus de l’organisation au motif d’activité fractionnelle et de grave manquement aux règles du centralisme démocratique
Le CC a rejeté leur demande de débat d’urgence en argumentant qu’une bonne partie de leurs affirmations avaient déjà été débattues et rejetées majoritairement au dernier congrès (voir ICI), et d’autre part, qu’un débat général avait été décidées au dernier congrès faisant pour faire le point sur l’application de l’ensemble des mises en œuvre (bilan de l’activité politique et des décisions de structuration et de fonctionnement) allait se tenir et que enfin, le fonctionnement normal de l’organisation permettait d’aborder et de défendre les points de vue qu’ils expriment dans leur texte. En effet, nous reconnaissons dans nos statuts et dans notre plateforme politique les droits de la minorité ainsi que la nécessité de « l’expression large et permanente des idées et des critiques ». Il leur a été proposé demandé de faire leur autocritique sur ce fonctionnement scissionniste comme préalable pour poursuivre les débats de fond posés par leur texte. Ces militants ont refusé en bloc et ont poursuivi une activité de plus en plus fractionniste et hostile. Devant le refus de ces camarades d’accepter le centralisme démocratique tel que l’organisation le défend et le pratique, le dernier Comité Central a décidé unanimement de leur exclusion. Nous disons dans notre plateforme : « Des positions différentes doivent pouvoir se manifester, et être défendues. Et pour cela, elles doivent avoir la possibilité de s’organiser lors des débats importants, par exemple avant un congrès. Ne pas reconnaître cette possibilité, c’est donner un poids écrasant, décisif, aux instances en places, tout en poussant à la pratique de fractions. Une fois le débat clos, s’il y a une minorité, elle doit accepter et appliquer la position majoritaire. » Les questions politiques soulevées par ces militants, nous y avons déjà répondu avec la publication des dernières résolutions de Congrès de notre organisation, ainsi que dans l’introduction de ces textes.

 

Nous regrettons d’en arriver là avec ces militants, dont certains ont été membres de l’OCML VP pendant plus de 30 ans. Néanmoins, leur glissement progressif depuis des années vers une ligne de plus en plus révisionniste couplée avec une activité fractionniste et hostile nous ont poussés à cette prise de décision.

 

OCML Voie Prolétarienne, le 10 juillet 2016

 

Source: http://www.vp-partisan.org/article1653.html

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Nous partageons ici la critique des Matérialistes.com afin de mettre en perspective les enjeux du débat soulevé par l’OCML VP. Nous osons ajouter que si le principe du centralisme démocratique reconnaît aux militantEs de la base le droit au « débat de ligne » à l’intérieure d’une organisation révolutionnaire, le parti doit permettre au débat de se dérouler en conformité au principe du centralisme démocratique que nous soutenons. Or, c’est précisément cette praxis révolutionnaire que l’OCML VP met de l’avant dans la résolution de ce conflit interne. Nous ne voyons donc pas au moment où nous nous parlons comment nous pourrions soutenir les prétentions des matérialistes.com à l’effet que l’organisation révolutionnaire OCML VP serait victime d’une dérive trotskyste et révisionniste.

L’OCML-Voie Prolétarienne ou l’incompréhension du centralisme démocratique

Les mots ont un sens, car l’histoire a un sens et seule une classe décadente comme la bourgeoisie peut s’imaginer se libérer de cela comme elle l’entend.

La nature bourgeoise du mode d’organisation de l’OCML-Voie Prolétarienne saute ainsi aux yeux à la lumière de son dernier communiqué.

On sait comment l’OCML-Voie Prolétarienne se revendique du maoïsme, tout en rejetant la quasi totalité des principes du maoïsme, rejetant même Staline alors qu’on sait que sa défense a été au cœur de l’affrontement entre révisionnisme et maoïsme, ce qui a été appelé par les historiens bourgeois le conflit sino-soviétique.

Cependant, cette fois, les choses sont dites tellement franchement et avec un tel aplomb, que cela en est surprenant.

Le communiqué de l’OCML-Voie Prolétarienne parle, en effet, de l’exclusion de ses militants, ce qui ne nous regarde pas, ni même personne d’ailleurs, cela relevant de la vie interne de l’organisation. Il est étrange de rendre public une telle chose.

Mais le communiqué de l’OCML-Voie Prolétarienne justifie également un mode d’organisation qui, comme on peut le voir, relève du trotskysme.

La distinction entre communistes et trotskystes est en effet très simple, en ce qui concerne l’organisation.

Pour les communistes, le Parti est une organisation de combat et ses structures sont strictement compartimentées, afin d’éviter toute infiltration. A chaque congrès, une ligne est définie, une direction élue, représentant la ligne rouge ; ceux qui ont proposé des choses erronées forment une ligne noire qui doit s’autocritiquer ou bien être exclue, le Parti fonctionnant sur le principe du centralisme démocratique, le Parti se présentant de manière monolithique.

Pour les trotskystes, il y a par contre une unité d’organisation avec un congrès décidant ce qui doit être fait, mais la minorité peut subsister et s’organiser de manière relativement indépendante. Selon les variantes, il s’agit alors d’une tendance, ou bien d’une fraction, avec plus ou moins de droits.

Or, l’OCML-Voie Prolétarienne suit ce modèle, reconnaissant en pratique le droit de tendance au sein de l’organisation, en contradiction historique avec ce qu’ont toujours fait les organisations communistes.

On lit dans son communiqué :

« nous reconnaissons dans nos statuts et dans notre plateforme politique les droits de la minorité »

La plateforme politique est mentionnée et on y lit justement :

« Toute idée nouvelle n’est pas forcément juste, mais il faut qu’elle puisse circuler, être débattue et qu’une position soit prise. C’est un processus qui exige l’ouverture au débat, et l’organisation collective de celui-ci : bulletins internes, prises de positions des diverses structures, etc.

Un tel fonctionnement, s’appuyant sur un débat sérieux, loin d’affaiblir et de diviser l’organisation, est le meilleur moyen de renforcer son unité et de traiter le plus tôt, et dans les meilleures conditions possibles, les éventuels désaccords. Cela permet d’éviter que ceux-ci ne s’aggravent et deviennent des oppositions plus profondes et systématiques.

Lorsqu’une position a été arrêtée, un point de vue juste peut être minoritaire. Autrement dit, la majorité peut se tromper. Aussi rejetons-nous le monolithisme, politique qui n’admet qu’une position dans une organisation communiste… et défendons-nous les droits de la minorité (…).

Des positions différentes doivent donc pouvoir se manifester, et être défendues. Et pour cela, elles doivent avoir la possibilité de s’organiser lors des débats importants, par exemple avant un congrès.

Ne pas reconnaître cette possibilité, c’est donner un poids écrasant, décisif, aux instances en places, tout en poussant à la pratique de fractions. Une fois le débat clos, s’il y a une minorité, elle doit accepter et appliquer la position majoritaire.

Par contre, on ne peut admettre l’organisation permanente de courants en tendances. »

La dernière phrase révèle le caractère fondamentalement erroné de l’approche de l’OCML-Voie Prolétarienne, qui n’a pas compris le matérialisme dialectique, n’en parlant d’ailleurs absolument jamais, et qui par conséquent n’a pas saisi ce qu’est une tendance, ce qui l’amène à la reconnaître dans les faits, tout en prétendant la dénoncer.

Le principe du Parti élaboré par Lénine et Staline accorde justement, à l’inverse de l’OCML-Voie Prolétarienne, « un poids écrasant, décisif, aux instances en places ». Est-ce bien ? Oui, car la direction représente la synthèse de la position des membres du Parti, l’appliquant selon les mesures prises au congrès.

Le congrès du Parti peut-il se tromper ? Non, il ne peut pas se tromper, car le Parti représente l’avant-garde. Il peut y avoir une rectification, mais le Parti a toujours raison : c’est la base du léninisme.

S’il s’est trompé et qu’il le comprend, alors c’est qu’il n’a pas été Parti et il doit se reconstituer au moyen de l’autocritique. Il n’y a, au sens strict, qu’une seule tentative de la pensée-guide dirigeant l’organisation.

C’est pour cela que ceux qui ont essayé de régénérer la Gauche Prolétarienne, au milieu des années 1970, ont échoué : si la base dynamique du Parti est erronée, alors il faut reconstituer, pas simplement « refonder ».

Dans le léninisme, la majorité a toujours raison dans le Parti, car elle représente le nouveau contre l’ancien. Si c’est l’ancien qui triomphe, comme en URSS après Staline ou en Chine populaire après Mao Zedong, le Parti n’est plus le Parti, il s’est transformé en son contraire.

Telle est la loi de la dialectique.

Lorsque l’OCML-Voie Prolétarienne affirme rejeter « le monolithisme, politique qui n’admet qu’une position dans une organisation communiste », c’est en réalité le principe matérialiste dialectique du Parti qui est rejeté.

Est-il d’ailleurs vrai, comme le fait l’OCML-Voie Prolétarienne, de dire que le monolithisme pousserait « à la pratique de fractions » ?

Absolument pas. C’est faux, car la dialectique dit qu’un divise se deux, pas en trois, quatre, cinq, etc. Le monolithisme du Parti pousse à la formation de deux blocs, la ligne rouge et la ligne noire, comme lutte entre deux lignes dans le Parti.

La ligne noire est rejetée, ses partisans doivent s’autocritiquer ou être exclus. La cause est entendue, il n’y a plus de débat possible à ce sujet, la question est close.

C’est la raison pour laquelle Lénine, au début de Que faire ?, place cette citation en exergue :

« …La lutte intérieure donne au parti la force et la vitalité : la preuve la plus grande de la faiblesse du parti, c’est son amorphisme et l’absence de frontières nettement délimitées; le parti se renforce en s’épurant… »
(Extrait d’une lettre de Lassalle à Marx, 24 juin 1852.)

L’OCML-Voie Prolétarienne n’a donc rien à voir avec le léninisme, raisonnant en termes abstraits de démocratie, une approche critiquée de manière virulente par Lénine dans le fameux ouvrage intitulé Le gauchisme, maladie infantile du communisme.

Pourtant, elle prétend ne pas reconnaître non seulement les fractions, mais également les tendances, qu’en est-il alors ?

C’est que, dans l’esprit de la bourgeoisie décadente, les mots n’ont plus de sens pour elle. Elle dit de manière explicite qu’une minorité peut s’organiser avant un congrès, afin d’exprimer son point de vue dans l’organisation.

L’OCML-Voie Prolétarienne parle des « droits de la minorité » et mentionne également « la possibilité de s’organiser lors des débats importants ». Qu’est-ce donc alors si ce n’est, justement, le droit de tendance, voire même le droit de fraction ?

Prenons un exemple avec les statuts de 2003 de la Ligue Communiste Révolutionnaire, l’organisation trotskyste bien connue :

« 4.9. La LCR reconnaît à ses membres le droit de se regrouper, de se constituer en tendance ou en fraction sur la base d’une plate-forme écrite, y compris en dehors des périodes de préparation de congrès. »

N’est-ce pas la même chose que ce que dit l’OCML-Voie Prolétarienne ? Modifier les variantes des droits de tendance et de fraction ne change rien au problème.

D’ailleurs, auparavant, la Ligue Communiste Révolutionnaire n’autorisait le droit de tendance qu’au moment des congrès.

Mais pour qu’une minorité puisse s’organiser, ses membres doivent se connaître : c’est donc bien qu’elle existait au préalable comme courant d’idées, voire comme tendance organisée, voire comme fraction désireuse de prendre la direction ou de quitter l’organisation sinon…

Ce qui est précisément du trotskysme et le contraire du centralisme démocratique.

Source: http://lesmaterialistes.com/ocml-voie-proletarienne-ou-incomprehension-centralisme-democratique

 

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Lénine

Xe CONGRÈS DU P.C. (b)R.

(8-16 MARS 1921)

CONCLUSION DU RAPPORT SUR L’UNITÉ DU PARTI ET LA DÉVIATION ANARCHO-SYNDICALISTE
LE 16 MARS

Camarades, nous avons entendu ici des expressions d’une violence inouïe dont la plus violente a été, semble-t-il, de traiter notre résolution de calomnieuse. Mais il y a de ces écarts de langage qui se trahissent eux-mêmes. Vous avez la résolution. Vous savez que nous avons admis au Comité central deux représentants de l’«opposition ouvrière», que nous nous sommes servis du terme de «déviation». J’en souligne le sens. Ni Chliapnikov ni Medvédev n’en avaient proposé d’autre. Nous avons critiqué ici les thèses qui avaient été critiquées aussi par les représentants de toutes nuances. Comment peut-on ensuite parler de calomnie? Si nous avions attribué à certains des propos qui auraient été démentis par les faits, ce terme violent aurait eu un sens. Il n’est à présent que l’expression d’une certaine irritation. Ce n’est pas une objection sérieuse !

J’aborderai maintenant les questions qui ont été soulevées ici. On a dit que le groupe du «centralisme démocratique» avait été victime d’une injustice. Vous avez suivi l’évolution de l’accord entre les groupes et l’échange d’opinions pour les élections au Comité central, évoqué ici par les représentants du «centralisme démocratique [1]». Vous savez que depuis la conférence privée où le groupe de l’«opposition ouvrière» assistait au grand complet avec plusieurs camarades de premier plan, représentant toutes les nuances, je suis moi-même, par exemple, intervenu en disant que les membres de l’«opposition ouvrière» et du «centralisme démocratique » étaient désirables au Comité central. Nul ne l’a nié à la conférence où étaient présents tous les camarades de l’«opposition ouvrière» et les représentants de toutes nuances. Il est donc tout à fait évident que si, finalement, le groupe du «centralisme démocratique» nous a donné un suppléant au Comité central au lieu d’un membre, cela a été le résultat d’un long échange d’opinions, de l’accord des groupes entre eux. Voir là de la méfiance ou une injustice à l’égard du «centralisme démocratique », c’est tout simplement nous chercher noise. Nous avons fait au Comité central tout notre possible pour souligner notre désir de justice. C’est là un fait qu’on ne saurait effacer. Et conclure à l’injustice, c’est nous chercher noise! Ou bien, par exemple, un camarade du «centralisme démocratique» prétendait que le § 7 de la résolution était inutile : le C.C. en aurait le droit sans cela. Nous proposons de ne pas publier le § 7 car nous espérons ne pas en avoir besoin: c’est une mesure extrême. Mais lorsque le camarade du «centralisme démocratique» dit : «Les statuts vous en confèrent le droit », il ignore les statuts, il ignore les principes du centralisme démocratique, il ignore les principes du centralisme tout court. Que le C.C., élu au congrès, ait le droit de prononcer une exclusion du C.C., aucune démocratie, aucun centralisme ne l’admettra jamais. (Une voix: « Par l’intermédiaire du parti.») Surtout par l’intermédiaire du parti. Le C.C. est élu par le congrès qui lui exprime ainsi sa plus haute confiance, lui confie la direction. Et que le C.C. ait un tel droit vis-à-vis d’un de ses membres, jamais et nulle part notre parti n’a rien toléré de pareil. C’est une mesure extrême qui est adoptée exceptionnellement quand on a conscience d’une situation dangereuse. On réunit une assemblée exceptionnelle du C.C. avec les suppléants et la Commission de contrôle, avec un droit de vote égal. Jamais n’ont figuré dans nos statuts une telle institution, une telle assemblée plénière de 47 membres, jamais nous n’y avons eu recours. C’est pourquoi je répète que les camarades du «centralisme démocratique» ne connaissent ni les statuts, ni les principes du centralisme démocratique, ni le centralisme tout court. C’est une mesure extrême. J’espère que nous ne l’appliquerons pas. Elle montre seulement que le parti a recours à ce dont vous avez entendu parler en cas de divergences susceptibles, par un de leurs aspects, de provoquer la scission. Nous ne sommes pas des enfants, nous avons connu des temps difficiles, nous avons connu et subi des scissions, nous savons combien elles sont dures et nous ne craignons pas d’appeler le danger par son nom.

Y a-t-il eu aux congrès passés, même au plus fort des divergences, des situations proches par un de leurs aspects de la scission ? Non. Y en a-t-il à présent ? Oui. Tout cela a été maintes fois indiqué. Ce sont ces divergences, je pense, que l’on peut combattre.

Ensuite, on dit qu’on n’obtient pas l’unité au moyen de résolutions de ce genre, que, conformément à la résolution, la critique devrait obligatoirement se faire par l’intermédiaire des Comités de province du parti, qu’une certaine suspicion frapperait les camarades de l’«opposition ouvrière», ce qui rendrait difficile leur présence au Comité central. Tout cela est absolument faux ! Dès le début, j’ai indiqué pourquoi le terme de «déviation» avait été choisi. Si ce terme ne vous plaît pas, retournez cette résolution, après l’avoir adoptée comme base, au présidium où elle sera éventuellement atténuée. Si nous trouvons un mot moins fort, je proposerais de le mettre à la place de «déviation» et d’atténuer certains autres passages. Nous n’aurons rien à objecter. Certes, ce n’est pas le moment ici de s’absorber dans ces détails. Retournez la résolution au présidium pour qu’il la remanie, l’atténue. Il n’est pas question de l’accentuer, je n’objecterai rien sur ce point. Mais dire que cette résolution dresse une fraction du parti contre l’autre est encore un coup inexact. Je ne connais pas les camarades de l’«opposition ouvrière» de Samara, je n’y ai pas été, mais je suis sûr que si un membre du Comité central, quelle que soit sa nuance, ou un membre du congrès, de n’importe quelle tendance, excepté l’«opposition ouvrière», entreprenait de démontrer à la réunion de l’organisation de Samara que la résolution n’incite pas à la discorde, mais invite à s’unir et gagner à ses côtés la majorité de l’«opposition ouvrière», il saurait y parvenir. Ceux qui emploient une expression comme «inciter à la discorde» oublient le point n°5 de la résolution sur l’unité qui reconnaît les mérites de l’«opposition ouvrière». N’est-ce pas côte à côte? D’une part, «présentent une déviation», et d’autre part, lisez le paragraphe 5: «Le congrès déclare en même temps que sur les points qui ont particulièrement retenu l’attention, par exemple du groupe dit de l’«opposition ouvrière», l’épuration du parti des éléments non prolétariens et peu sûrs, la lutte contre la bureaucratie, le progrès de la démocratie et de l’initiative ouvrière, etc… toutes les propositions constructives, quelles qu’elles soient, doivent être examinées avec le plus grand soin [2]», etc. Est-ce là inciter à la discorde? C’est reconnaître des mérites. Nous disons : d’une part, vous avez révélé, au cours de la discussion, une déviation qui présente un danger politique ; même la résolution du camarade Medvédev [3] le reconnaît en d’autres termes ; ensuite, on dit : quant à la lutte contre la bureaucratie, nous sommes d’accord, nous ne faisons pas encore tout ce qui est possible. C’est là reconnaître les mérites et nullement inciter à la discorde !

Lorsque le Comité central admet un camarade de l’«opposition ouvrière», il lui marque sa confiance fraternelle. Après cela, lorsqu’un militant se rendra à une réunion, non attisée par la lutte fractionnelle, l’assemblée déclarera qu’on n’incite pas à la discorde, mais que c’est une marque de confiance fraternelle. Quant à la mesure extrême, elle ne concerne que l’avenir, nous ne l’appliquons pas pour le moment, nous faisons preuve d’une confiance fraternelle. Si vous trouvez que nous avons tort du point de vue théorique, il est possible de publier des dizaines de recueils, et s’il y a des jeunes camarades, par exemple de l’organisation de Samara, qui ont à dire quelque chose de nouveau à ce sujet, parlez, je vous en prie, camarades de Samara. Nous publierons plusieurs de vos articles. Il n’est pas un seul être qui ne saisisse la différence entre ce qui se dit à un congrès, et ce qui se lance au dehors. En examinant le texte authentique de la résolution, vous vous rendrez compte qu’elle contient une indication théorique de principe, qu’elle n’a rien d’offensant, qu’en plus elle reconnaît les mérites dans la lutte contre la bureaucratie, exprime le désir d’être secondé. En outre, des représentants de ce groupe sont admis au Comité central, ce qui constitue une marque d’insigne confiance, la plus grande que le parti puisse témoigner. Aussi, camarades, je vous propose d’adopter les deux résolutions, de les adopter par un vote nominal, de les retourner ensuite au présidium qui les mettra au point et atténuera la formulation, et puisque le camarade Chliapnikov est au présidium, il trouvera peut-être une expression plus appropriée que le mot de «déviation».

Quant à la demande de démission, je propose d’adopter la résolution suivante : «Le congrès engage tous les membres du groupe dissous de l’«opposition ouvrière» à se soumettre à la discipline du parti, à rester aux postes qui leur sont confiés ; il n’accepte pas la démission du camarade Chliapnikov ni aucune autre démission.» (Applaudissements.)

 

Source:  https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1921/03/d10c/vil19210300-09c10.htm