Défendre la vie du président Gonzalo, c’est défendre le maoïsme !

Article du Parti Communiste Maoïste (PCM) en réponse à l' »attaque » de l’OCML-VP contre le président Gonzalo et le Parti Communiste du Pérou (PCP) !

Le jour du 25e anniversaire de l’arrestation du président Gonzalo du Parti Communiste du Pérou, dirigeant la Guerre Populaire Prolongée au Pérou, l’OCML-VP a décidé de publier un long communiqué présentant le président Gonzalo comme un liquidateur. Cet article est intitulé «  A propos de la Guerre Populaire au Pérou, la trahison de la direction du PCP et la capitulation du Président Gonzalo », le nom annonce la couleur.

L’essence de ce communiqué est la suivante :

– Après son arrestation, le président Gonzalo aurait capitulé et collaboré avec l’ennemi plus ou moins directement pour mettre fin à la Guerre Populaire et arriver à des accords de paix.

– Le président Gonzalo est en pleine collaboration avec la Ligne Opportuniste de Droite (LOD) représentée par le MOVADEF

– La Guerre Populaire au Pérou aurait échoué à cause d’un « culte de la personnalité » autour du président Gonzalo

Nous allons voir en quoi ce communiqué, loin d’être une critique du Parti Communiste du Pérou et de son expérience, s’affiche au contraire comme une attaque complète sur toute la ligne contre le maoïsme. Ce communiqué est le résultat d’une ligne idéologique et politique fondamentalement erronée reposant sur une large déformation du maoïsme, le résultat en est que l’OCML-VP en vient à prendre position pour les lignes opportunistes de droite et de « gauche » au Pérou, une position internationale qui bien sûr se reflète dans leur pratique localement.

Critique ou attaque ?

La Guerre Populaire Prolongée (GPP) a été déclenchée au Pérou en 1980 par le Parti Communiste du Pérou dirigé par le président Gonzalo. Au moment où celle-ci a été initiée le mouvement communiste international était affaibli et en recul : en 1976 a eu lieu le coup d’État et la contre-révolution en Chine mettant fin au dernier bastion socialiste, dans les années 1980 la Guerre Populaire en Inde était affaiblie par la répression et la division géographique et organisationnelle du mouvement, aux Philippines la Guerre Populaire essuyait successivement des échecs suite à des erreurs stratégiques importantes qui seront rectifiées dans les années 90 avec la Seconde Campagne de Rectification qui réaffirme le maoïsme et la stratégie de la GPP. Ainsi le déclenchement de la Guerre Populaire au Pérou fut une initiative d’une importance majeure pour le mouvement communiste international et il fut pour cette raison immédiatement la cible de l’impérialisme qui chercha à l’écraser par tous les moyens à sa disposition.

Malgré la répression brutale et les massacres, y compris au sein des prisons comme en juin 1986, la Guerre Populaire se développa rapidement allant jusqu’à toucher la grande majorité du territoire et y compris la capitale Lima. Elle atteindra le plus haut développement qu’ait connu les Guerres Populaires après la contre-révolution de 1976 en Chine. Même après la capture du président Gonzalo en septembre 1992 et alors que celui-ci se retrouvait entre les mains de l’ennemi, la Guerre Populaire perdura tout au long des années 1990 avant de diminuer en intensité.

Lors de cette Guerre Populaire des conquêtes importantes ont été réalisées par le mouvement communiste international contre l’impérialisme. Des conquêtes qui ont notamment une importance essentielle dans la compréhension du maoïsme que nous avons aujourd’hui. Ce sont contre ces conquêtes que l’OCML-VP a rédigé son attaque contre le mouvement communiste du Pérou.

Pourquoi parlons-nous d’attaque et non de critique concernant ce communiqué ? Au sein du mouvement communiste la critique est non seulement permise mais même encouragée, le processus de critique-autocritique est indispensable pour rectifier nos erreurs et avancer. Ce qui distingue la critique de l’attaque est son caractère non constructif mais destructeur. Dans le cas de l’OCML-VP il ne s’agit pas d’une critique idéologique et politique du mouvement communiste du Pérou sur des erreurs que celui-ci aurait commis mais il s’agit de reprendre sans encombre les mensonges et les calomnies diffusés par l’ennemi et les liquidateurs pour attaquer unilatéralement le Parti Communiste du Pérou et son dirigeant, le président Gonzalo.

L’attaque de l’OCML-VP se base sur le fait que le président Gonzalo aurait trahi la Guerre Populaire en agissant comme un liquidateur après son arrestation par l’ennemi. Selon l’OCML-VP, il aurait été un liquidateur plus ou moins conscient mais dans tous les cas se prêtant au jeu que les impérialistes veulent lui faire jouer. Sur quoi se base cette allégation aussi grave, une allégation qui a toujours été rejetée par le mouvement maoïste et dont les seuls soutiens sont le gouvernement et les opportunistes de droite et de « gauche » ?

Cette théorie de Gonzalo comme liquidateur est la thèse présentée par l’État péruvien, une thèse élaborée de toute pièce par le SIN (les services secret péruviens) avec la complicité de la CIA. Voilà d’où proviennent toutes les sources de l’OCML-VP qui l’admet elle-même dans son article. Admettant elle même que les lettres des accords de paix ainsi que les « interviews » vidéos seraient fausses, comment l’OCML-VP peut-elle tout de même affirmer que le président Gonzalo aurait trahi ? Elle fait cela en prétendant que celui-ci se serait prêté au jeu, en acceptant d’être filmé par exemple ou en ne levant pas le poing lors de son dernier procès !

Ainsi l’OCML-VP détiendrait une vérité que tout le mouvement maoïste n’a pas, car elle aurait remarqué que Gonzalo n’a pas levé le poing lors de son dernier procès.

Il est évident que cela ne fait aucun sens. Le président Gonzalo est maintenu dans l’isolement le plus total depuis 25 ans, l’État péruvien essaye de le faire mourir d’une mort lente car son élimination directe n’aurait fait qu’intensifier la Guerre Populaire. Le président Gonzalo n’a jamais pu réaliser aucun entretien devant la presse internationale hormis lors de son discours de la cage du 24 septembre 1992 où il appelle à poursuivre la Guerre Populaire en affirmant que son arrestation ne constitue qu’un détour sur la route. Le président Gonzalo n’a aucun contact avec le monde extérieur.

Et justement qu’est-ce que le MOVADEF dont l’OCML-VP reprend les calomnies ? Le « Mouvement pour l’Amnistie Générale et la Réconciliation Nationale » (MOVADEF) est une organisation mise en place par la ligne opportuniste de droite (LOD). La LOD est composée d’anciens membres du PCP qui ont rejeté la Guerre Populaire Prolongée et ont appelé à déposer les armes, ce sont les liquidateurs de la Guerre Populaire. Cette LOD s’est constituée en MOVADEF grâce au travail et à l’appui du SIN. Le MOVADEF est aujourd’hui l’organisme qui a à sa tête le seul avocat en lien avec le président Gonzalo. Le MOVADEF est directement un outil monté et mis en place par les impérialistes dans leur programme de contre-insurrection.

Un an après l’arrestation du président Gonzalo en 1992. En 1993, le président du Pérou, Alberto Fujimori (aujourd’hui emprisonné pour crime contre l’humanité, responsable d’une politique génocidaire contre le mouvement révolutionnaire et notamment de la stérilisation forcée de milliers de femmes indigènes accusées de pro-créer des communistes!) présente des fausses lettres de paix attribuées à Gonzalo et peu de temps après des vidéos truquées (cela était évident pour tous les communistes et cela sera révélé plus tard par les services secrets). L’ensemble du mouvement maoïste international a mené une intense campagne pour la libération du président Gonzalo après son arrestation. Toutes les demandes de visites du président Gonzalo par des personnalités progressistes ont été rejetées.

Les seules à croire que le Président Gonzalo aurait appelé à signer des accords de paix sont des anciens dirigeants du PCP devenus des liquidateurs, les opportunistes de droite, ainsi qu’une ligne militariste, opportuniste de « gauche », qui ont exigé que Gonzalo soit relâché pour être jugé par leur soin. Ainsi l’OCML-VP reprend sans encombre à son compte des calomnies émanent directement des impérialistes et de leurs laquais locaux qui ne sont soutenus que par les opportunistes de droite et de « gauche ». Une fois de plus l’OCML-VP navigue à vue entre l’opportunisme de droite et de « gauche ».

Aucun révolutionnaire conséquent n’accorde du crédit et de l’importance à des propos d’un dirigeant révolutionnaire emprisonné, aux mains de l’ennemi et qui ne peut s’exprimer directement à son Parti. Admettre les calomnies de l’ennemi et les reprendre à son compte, c’est se faire la courroie de transmission des impérialistes dans le mouvement maoïste.

Si l’OCML-VP se couvre de honte en reprenant de telles allégations, c’est car elle sous-estime et ne comprend à aucun moment les tactiques et techniques de contre-insurrection menées par l’ennemi. L’OCML-VP a toujours envisagé la révolution dans un avenir lointain et ne s’y est par conséquent jamais préparée sérieusement, elle n’étudie pas à fond les questions de la clandestinité et de la répression en cas de Guerre Populaire. L’histoire montre pourtant à quel point l’ennemi investie massivement et se perfectionne dans la guerre psychologique et dans la contre-insurrection. Cela s’est particulièrement vue lorsque l’impérialisme français a mené une lutte acharnée contre le mouvement national algérien, c’est à ce moment là que de nombreux outils de contre-insurrection vont être développés et ensuite exportés en Amérique du Sud par des militaires français directement employés par les dictatures militaires d’Amérique du Sud. Parmi ces méthodes, l’une d’entre elle consiste à faire croire à la trahison de dirigeants pour que ceux-ci soient éliminé par le mouvement lui-même ainsi que pour démobiliser les masses.

La Guerre Populaire au Pérou représentait dans les années 80 et 90 le seul mouvement communiste à aller contre-courant dans une période de restauration totale du capitalisme et d’offensive généralisée de la bourgeoisie sur le communisme présenté comme appartenant désormais au passé. Le Parti Communiste du Pérou constituait donc une cible d’une importance toute particulière pour l’impérialisme, en particulier l’impérialisme yankee. Pour s’en apercevoir il suffit de faire quelques recherches sur le nombre impressionnant d’études réalisées par l’armée américaine et ses écoles, des organisations stratégiques américaines et les services secrets le concernant pour établir des stratégies de contre-insurrection. Beaucoup de ses études en arrivaient à la conclusion que la victoire de la Guerre Populaire au Pérou serait presque inévitable. Il a donc fallu des moyens immenses à l’État péruvien et ses services secrets grâce à la collaboration des Etats-Unis pour mettre fin brutalement à cette Guerre Populaire, d’une part par les massacres et d’autre part par une intensive guerre psychologique.

En définitif, l’OCML-VP oublie une des leçons essentielles de la lutte révolutionnaire : l’ennemi est fort tactiquement mais faible stratégiquement. Fort tactiquement car il dispose de moyens militaires immenses, d’une expertise et d’un savoir-faire brutal et perfectionné en matière de contre-insurrection et de guerre de basse intensité ; faible stratégiquement car l’ennemi n’a pas le soutien du peuple, il représente une minorité, une oppression, il est dans le camps de l’injustice et il sera donc nécessairement renversé. L’OCML-VP sous-estime et oublie entièrement la force tactique de l’ennemi et se prend à son jeu.

Aujourd’hui, nous réaffirmons, comme cela a toujours été affirmé par le mouvement maoïste international, que les dernières consignes du Président Gonzalo valables concernant la Guerre Populaire au Pérou sont celles données dans le discours de la cage, le 24 septembre 1992. Dans ce discours magistral (voir discours en intégrale sous-titré en anglais), celui-ci affirme la nécessité de continuer et d’intensifier la Guerre Populaire, il affirme que son arrestation ne constitue pas un point d’arrêt mais juste un détour sur la route.

Öcalan, Gonzalo : même combat ?

Dans son communiqué, l’OCML-VP s’aventure à comparer le président Gonzalo à Öcalan, le pilier du PKK emprisonné depuis maintenant plus de 18 ans.

Il part du postulat que tous deux seraient des capitulards et qu’on devrait donc les défendre de manière similaire.

Tout d’abord, il existe des différences fondamentales entre le président Gonzalo et Öcalan. Le président Gonzalo est un des dirigeants marxistes les plus important, la Guerre Populaire qu’il a dirigé avec le PCP au Pérou avait une valeur profondément internationale et a notamment servi d’exemple pour le déclenchement de la Guerre Populaire au Népal en 1996. D’un autre côté, Öcalan est le dirigeant du mouvement national kurde qui s’oppose à l’État réactionnaire turc, un Etat sous domination de l’impérialisme américain ; d’un point de vue de classe, Öcalan est le représentant de la bourgeoisie nationale kurde. Ce sont donc deux ennemis de valeur très différentes pour l’impérialisme.

De même et par conséquent, contrairement à l’isolement total que subit le président Gonzalo, Öcalan lui dispose de moyens de publication et communication reconnus par le mouvement national kurde.

L’OCML-VP affirme qu’un prisonnier politique même s’il devient un liquidateur et se met au service de l’ennemi, doit être défendu et que nous devons exiger sa libération. Cette position montre en tout point leur opportunisme et est à l’exact opposé de la pratique du mouvement révolutionnaire. S’il est parfaitement avéré qu’un camarade arrêté, une fois aux mains de l’ennemi se met à collaborer, à donner des informations à l’ennemi, s’il devient un liquidateur et donc un traître, le mouvement révolutionnaire n’a plus aucun devoir de le défendre. Cet individu, quelqu’ait pu être son passé dans le mouvement, tombe dans l’oubli et la seule chose que le mouvement attend de lui est sa libération pour lui infliger sa sentence pour trahison. Si nous défendons les prisonniers qui collaborent avec l’ennemi et qui liquident notre mouvement, nous encourageons alors tous les camarades arrêtés à en faire de même, cela est inacceptable.

La position révolutionnaire consiste à ne pas croire les propos d’un camarade enfermé et dans les mains de l’ennemi car il n’est pas possible d’en vérifier l’authenticité ni de savoir ce qui est subit par le camarade. Si un camarade est avéré être un traître au mouvement, celui-ci doit être jugé en conséquence par le Parti.

La position de l’OCML-VP sur les prisonniers politiques en général se retrouvent donc être complètement erronée et à l’opposé de l’expérience du mouvement communiste international.

Sur le « culte de la personnalité »

L’OCML-VP affirme qu’une des raisons principales de l’échec de la Guerre Populaire au Pérou serait la pratique d’un « culte du chef » par le PCP. L’OCML-VP aurait déjà remarqué ce problème dans un de ses documents de 1990.

Les accusations de « culte de la personnalité » contre le mouvement communiste ne sont pas nouvelles. Elles ont été utilisées aussi bien contre Lénine, Staline ou Mao. L’exemple le plus flagrant est celle faite contre Staline par Khrouchtchev lors du XXe Congrès du PCUS : cette attaque contre le soit-disant « culte de la personnalité » autour de Staline n’était qu’un prétexte pour liquider le socialisme en URSS et entamer la restauration du capitalisme.

Regardons ce que dit le président Gonzalo concernant l’accusation de « culte de la personnalité » dans L’Interview pour El Diario réalisée en 1988 :

« Khrouchtchev souleva le problème du culte de la personnalité pour combattre le camarade Staline, mais nous savons tous que ce ne fut qu’un prétexte en fait, pour combattre la dictature du prolétariat. Aujourd’hui, même Gorbatchev brandit à nouveau le culte de la personnalité comme le firent aussi les révisionnistes chinois Liou Chao-chi [Liu Shaoqi] et Teng Siao-ping [Deng Xiaoping]. Par conséquent, c’est une thèse révisionniste qui vise en essence la dictature du prolétariat et les grands dirigeants et chefs du processus révolutionnaire général dans le but de les décapiter. Dans notre cas, que viserait-elle concrètement ? Décapiter la guerre populaire. Nous n’avons pas encore de dictature du prolétariat mais un Nouveau Pouvoir qui se développe selon des normes de démocratie nouvelle ou de dictature conjointe d’ouvriers, de paysans et de progressistes. En ce qui nous concerne, cette thèse a donc pour but principal de décapiter la direction. Et la réaction et ses laquais savent très bien pourquoi ils le font : parce que ce n’est pas facile d’engendrer des chefs et un grand dirigeant. Et une guerre populaire telle qu’elle se développe dans le pays, a besoin de chefs et d’un grand dirigeant, de quelqu’un qui la représente, la dirige et d’un groupe capable de la commander inflexiblement. En résumé le culte de la personnalité est une sinistre thèse révisionniste qui n’a rien à voir avec notre conception sur les chefs, laquelle s’en tient au léninisme. »

A la lumière des propos du président Gonzalo, on comprend parfaitement le but derrière l’accusation de « culte de la personnalité » à l’encontre du président Gonzalo faite par l’OCML-VP.

L’OCML-VP affirme que la pensée gonzalo fut un des principales facteurs de l’échec de la Guerre Populaire au Pérou car celle-ci contribuerait à « dépolitiser les masses » et laisserait penser que ce sont les grands hommes qui font l’histoire. Tout d’abord voyons ce que dit le président Gonzalo lui même sur la pensée gonzalo :

« El Diario: Puisque nous parlons d’idéologie, pourquoi la Pensée Gonzalo?

Président Gonzalo : Le marxisme nous a toujours enseigné que le problème réside dans l’application de la vérité universelle. Le Président Mao Tsétoung insistait énormément sur ce point ; si le marxisme-léninisme-maoïsme ne s’applique pas à une réalité concrète, on ne peut pas diriger une révolution, on ne peut pas transformer le vieil ordre, ni le détruire, ni en créer un nouveau. C’est l’application du marxisme-léninisme-maoïsme à la révolution péruvienne qui a engendré la pensée gonzalo, dans la lutte de classes de notre peuple, principalement du prolétariat, les luttes incessantes de la paysannerie et dans le contexte bouleversant de la révolution mondiale. C’est au milieu de tout ce fracas, en appliquant le plus fidèlement possible la vérité universelle aux conditions concrètes de notre pays, que s’est matérialisée la pensée gonzalo. Auparavant on l’appelait la pensée guide ; et si aujourd’hui le Parti a sanctionné lors du Congrès la pensée gonzalo, c’est parce qu’il s’est produit un bond dans cette pensée guide, précisément au cours du développement de la Guerre Populaire. En synthèse la pensée gonzalo n’est que l’application du marxisme-léninisme-maoïsme à notre réalité concrète ; ceci nous amène à voir qu’elle est spécifiquement capitale pour notre Parti, pour la guerre populaire et pour la révolution dans notre pays, j’insiste, spécifiquement capitale. Mais pour nous, si nous considérons l’idéologie au plan universel, le principal est le maoïsme, je le répète une fois de plus. »

Ainsi la pensée gonzalo loin d’être un quelconque « culte du chef » ou de dépolitiser les masses, s’est formé au contraire du fait de la lutte des masses et dans la lutte des masses, elle s’est formée dans le feu de la Guerre Populaire.

Affirmer que les masses auraient été dépolitisées à cause de la pensée gonzalo constitue une négation totale du haut niveau idéologique et politique des masses péruviennes durant la Guerre Populaire au Pérou, un niveau idéologique rarement atteint qui se manifestait dans tous les domaines. Le reportage traduit par la Cause du Peuple « People’s of the shining path » permet en partie d’en rendre compte. Le PCP a toujours placé au cœur de sa formation, la formation idéologique, c’est ce qu’il y avait de plus central et de plus essentiel pour les militantes et militants du PCP et les masses du Pérou.

Affirmer que la constitution d’une pensée guide s’accompagnerait d’une dépolitisation des masses est simplement anti-historique et va à l’encontre même de l’histoire du maoïsme. C’est pendant la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en Chine que s’est affirmée plus que jamais la pensée mao tsetoung, l’OCML-VP affirmerait donc que pendant cette période les masses populaires en Chine se sont dépolitisées ? Cela n’a évidemment aucun sens, la période de la Révolution Culturelle est le moment où les masses se sont le plus politisées !

Si l’OCML-VP s’en prend avec tant de vigueur au président Gonzalo, au PCP et à la pensée gonzalo, c’est car elle en rejette fondamentalement tous les apports.

Les apports du Parti Communiste du Pérou et du Président Gonzalo

Ainsi l’OCML-VP ne s’est jamais revendiqué du marxisme-léninisme-maoïsme. Elle préfère proposer une version éclectique du « maoïsme » qu’elle nomme « marxisme-léninisme et maoïsme ». A première vue cela pourrait sembler proche : ne serait-ce qu’une différence de forme ? Un vulgaire débat sur les mots plutôt que sur le fond ?

Loin de là, malgré la proximité des appellations, le fait est que l’OCML-VP rejette des conceptions essentielles du maoïsme, ces conceptions ont notamment été affirmées par le Parti Communiste du Pérou à travers une intensive lutte de lignes sur le plan international. Ce sont des enjeux idéologiques qui ont bien sûr des implications pratiques.

Tout d’abord le PCP a affirmé que le maoïsme forme le troisième jalon du marxisme, qu’il est la troisième, nouvelle et supérieure étape du marxisme. Il s’agissait d’une démarcation nécessaire avec ceux qui ne voyaient dans la pensée Mao Zedong que quelques apports en plus par rapport au marxisme-léninisme et que cela était principalement valide pour les pays semi-coloniaux semi-féodaux mais pas les pays impérialistes. En affirmant que le maoïsme est une nouvelle étape cela signifie qu’il a développé le marxisme dans ses trois composantes essentielles : le matérialisme dialectique et historique, l’économie politique marxiste et le socialisme scientifique. Dans ces trois domaines un bond qualitatif a été effectué.

Mais l’OCML-VP ne peut reconnaître l’ensemble de ces apports du maoïsme au marxisme et c’est pour ça que jusqu’aujourd’hui elle refuse de s’identifier comme marxiste-léniniste-maoïste.

Un des apports essentiels du maoïsme que rejette l’OCML-VP est la Guerre Populaire Prolongée. Le PCP a affirmé que la Guerre Populaire est une composante essentielle et universelle – c’est-à-dire applicable partout – du maoïsme.

« La guerre populaire est la théorie militaire du prolétariat international dans laquelle, pour la première fois, se résume de façon systématisée et complète l’expérience théorique et pratique des luttes, des actions militaires et des guerres que le prolétariat a livré, la longue expérience de la lutte armée populaire et spécialement des guerres paysannes de la Chine. C’est avec le Président Mao que la classe sera dotée de sa propre théorie militaire; pourtant il règne à ce sujet une grande confusion et beaucoup d’incompréhension. Cette incompréhension commence par la vision que l’on a de la guerre populaire en Chine; en général on la considère comme étant réduite et, dédaigneusement comme une simple guerre de guérillas. Cela révèle déjà l’incompréhension de fait, qu’avec le Président Mao, la guerre de guérillas acquiert un caractère stratégique. De plus, on ne comprend pas le développement de la guerre de guérillas et comment, à partir de sa fluidité essentielle, elle développe sa mobilité, devient guerre de mouvement, de positions, développant de vastes plans d’offensive stratégique, conquérant des villes petites, moyennes et grandes avec des millions d’habitants, combinant l’attaque du dehors avec l’insurrection à l’intérieur. En conclusion, les quatre étapes de la révolution chinoise et principalement à partir de la guerre agraire à la guerre de libération populaire, en tenant compte qu’entre les deux il y eut la guerre anti-japonaise, nous montrent les diverses facettes et la complexité de la guerre révolutionnaire qui se livra durant vingt années au sein d’une population gigantesque et d’une immense mobilisation et participation des masses. Dans cette guerre on trouve des exemples de tout genre et, le principal, c’est que ses principes, ses lois, ses stratégies, ses normes etc. ont été étudiés à fond et magistralement établis. C’est donc dans ce creuset fabuleux et sur la base de ce que le marxisme-léninisme avait établi, que le Président Mao élabora la théorie militaire du prolétariat, la guerre populaire.

[…]

L’une des questions clé et décisive est celle de la compréhension de la validité universelle de la guerre populaire et de son application conséquente, en tenant compte des différents types de révolution et des conditions spécifiques de chacune d’entre elles. A propos de cette question clé il est intéressant de constater qu’une insurrection comme celle de Pétrograd, la résistance anti-fasciste et les guérillas européennes de la IIème Guerre mondiale ne se sont pas répétées, ni les luttes armées qui se livrent en Europe actuellement. Il faut aussi considérer que la Révolution d’Octobre ne fut pas seulement une insurrection, mais une guerre révolutionnaire qui dura plusieurs années. Par conséquent, dans les pays impérialistes la révolution ne peut se concevoir que comme guerre révolutionnaire et celle-ci, actuellement, est simplement une guerre populaire. »

  • Sur le marxisme-léninisme-maoïsme, Parti Communiste du Pérou, 1988

Pour plus de détail sur les apports du PCP dans l’affirmation du maoïsme nous vous renvoyons à la déclaration internationale faite pour le 30e anniversaire de la Journée de l’Héroïsme récemment traduite en français.

On comprend donc que ce n’est pas pour rien que l’OCML-VP reprend les calomnies des réactionnaires contre le président Gonzalo et le PCP à son compte. Derrière cette attaque contre le président Gonzalo et le PCP, il s’agit en fait bien d’une attaque même contre le maoïsme et tout ce que le PCP a pu faire pour synthétiser, défendre et appliquer le maoïsme. Il s’agit d’un rejet affirmé du marxisme-léninisme-maoïsme, de la Guerre Populaire Prolongée, fait non au moyen de la lutte idéologique mais de la manière la plus lâche en reprenant les larges mensonges diffusés par l’ennemi. Il s’agit évidemment d’une pratique profondément opposée à l’essence même du marxisme et qui devrait révolter tout révolutionnaire.

A celles et ceux qui avaient encore quelques doutes sur la nature de l’OCML-VP, la lecture de leur communiqué devrait balayer ces doutes définitivement !

Défendre, appliquer et développer le maoïsme !

Combattre le révisionnisme et l’opportunisme !

Défendons la vie du Président Gonzalo !

Source: http://www.pcmaoiste.org/communique/defendre-la-vie-du-president-gonzalo-cest-defendre-le-maoisme/

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UNE EXPÉRIENCE DE DÉFAITE DU SCISSIONNISME NÉO-RÉVISIONNISTE                                          

Nous présentons ici un document exceptionnel qui servira, nous l’espérons, d’exemple pour les camarades, face aux problèmes du fractionnisme qui sévit dans beaucoup d’organisations communistes à travers le monde, qui pourront s’en inspirer dans leurs propres expériences pour résoudre les contradictions inévitables et le fractionnement qui surgissent dans les mouvements communistes en cours de développement.

 

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Union des Communistes (Marxistes-Léninistes) de Belgique : Bulletin Marxiste-Léniniste N°5 – juillet 1973

 

 

INTRODUCTION

Nous rapportons ici la lutte qui s’est livrée dans l’UC(ML)B sur le terrain du centralisme démocratique et de l’esprit de parti prolétarien.

En septembre 1972, au moment où fut lancée dans l’organisation une campagne de bolchevisation visant à doter l’UC(ML)B de statuts, les cadres chargés de mener la campagne, au lieu de lutter pour le renforcement du centralisme démocratique, constituèrent une faction et lancèrent une attaque contre la direction et la ligne politique.

Cette fraction fut immédiatement dissoute par la direction, et la critique amena la plupart des fractionnels ainsi que ceux qui les avaient un moment soutenus, à reconnaître qu’ils avaient cédé à l’anarchisme petit-bourgeois.

Cependant un cadre fractionnel, qui s’était soustrait à la lutte et à la critique, repartit à l’attaque, formant une nouvelle fraction avec d’autres membres de l’organisation. Cette seconde attaque fut condamnée par toute l’UC(ML)B. Persistant dans leur refus de reconnaître et d’appliquer les principes du centralisme démocratique, les fractionnels se mirent en contradiction radicale avec l’organisation et avec le mouvement marxiste-léniniste : l’un d’eux fut exclu en janvier 1973, les deux autres se retirèrent d’eux-mêmes. Leurs positions et leur pratique scissionnistes les ont placés dans le camp du néo-révisionnisme.

La lutte pour le centralisme démocratique contre le fractionnisme et le scissionnisme est une lutte d’une importance primordiale pour la construction du Parti. Dans un mouvement jeune et encore divisé, cette question mobilise l’avant-garde qui met en œuvre toutes ses forces pour s’unir aux communistes et à la classe ouvrière. Au contraire, attenter à l’unité, rejeter le centralisme démocratique est le fait de l’opportunisme soumis à l’idéologie petite-bourgeoise ; persister dans cette voie, c’est renforcer par une aide directe l’action de nos ennemis, c’est se faire l’allié objectif du néo-révisionnisme et du révisionnisme moderne.

Les communistes mènent une lutte idéologique conséquente afin d’unir tout ce qui peut être uni ; ils condamnent tout esprit fractionnel et scissionniste et ils prennent toutes les mesures pour le réduire à néant.

 I. SITUATION POLITIQUE, IDÉOLOGIQUE ET ORGANISATIONNELLE DE l’UC(ML)B EN AOÛT-SEPTEMBRE 1972

§ 1. BASE POLITIQUE ET IDÉOLOGIQUE DE TOUT LE POUVOIR AUX TRAVAILLEURS (TPT) – UNION DES COMMUNISTES (MARXISTES-LÉNINISTES) DE BELGIQUE (l’UC(ML)B)

Le bulletin marxiste-léniniste 1 (janvier 1972) met pour la première fois en évidence dans le mouvement que la tâche principale des marxistes-léninistes est de faire leur unité, et il dénonce le néo-révisionnisme comme l’ennemi principal à l’intérieur du mouvement. Dès que notre unité sera réalisée, notre tâche principale sera de construire le programme communiste, tout en participant aux luttes de la classe ouvrière.

En défendant ces positions, TPT se plaçait résolument dans le camp marxiste-léniniste et sortait de l’opportunisme ; en même temps, sa définition correcte des tâches principales actuelles le portait à l’avant du mouvement et de la lutte pour l’unité.

A l’intérieur de l’organisation

La direction nouvellement élue – le Noyau dirigeant national (NDN) – devait à ce moment mener la lutte contre l’opportunisme pour faire triompher les positions fondamentales du bulletin marxiste-léniniste 1. La minorité tendait vers une unité sans démarcation préalable avec Alle Macht aan de Arbeiders (AMADA), sous-estimant gravement l’importance et l’ampleur de nos tâches théoriques. Elle inclinait également à la conciliation avec le néo-révisionnisme, en particulier avec l’Exploité. L’idéologie de ce courant était l’esprit de capitulation devant le « risque d’isolement » du TPT, et menait au néo-révisionnisme.

La lutte idéologique livrée avec l’opportunisme éleva le niveau de conscience de l’organisation sur ses tâches principales et l’esprit de dévouement dans l’accomplissement du travail révolutionnaire. Le centralisme démocratique, principe d’organisation communiste, qui avait été étudié et défendu pendant la campagne intérieure sur le Parti (novembre-décembre 1971), fut reconnu explicitement dans le bulletin marxiste-léniniste 1, et il fut aussitôt mis en application (voir § 2).

Le bulletin marxiste-léniniste 1 était cependant trop abstrait et trop général pour éclairer de façon suffisante les contours politiques de toutes les questions discutées (le néo-révisionnisme, les tâches théoriques, le centralisme démocratique), pour guider toute l’activité pratique (les tâches de travail de masse) et pour déterminer entièrement les contradictions existant dans le mouvement. C’est ainsi, par exemple, que le courant opportuniste de TPT pouvait entretenir l’illusion qu’il était capable de diriger correctement l’accomplissement des tâches pratiques, comme si celles-ci n’étaient en rien liées à la contradiction principale. De même, l’éducation et l’emploi des cadres étaient limités, parce que les perspectives de construction du programme étaient encore imprécises, comme aussi les besoins de propagande, qui doit lier les tâches principales du mouvement aux problèmes actuels des larges masses prolétariennes ; pourtant les cadres constituent le chaînon vital entre le NDN et la base, le lien entre la construction de la ligne et son application. C’est pourquoi TPT approfondit l’analyse de l’ennemi principal (bulletin marxiste-léniniste 2, mai 1972), mena une lutte systématique pour l’unité, tout en définissant la ligne de démarcation dans le mouvement et critiquant AMADA et le Groupe de Libération de la Classe Ouvrière (GLCO), en établissant une plate-forme cohérente explicitant l’ensemble de nos tâches actuelles, leur ordre d’importance et leurs rapports mutuels (bulletin marxiste-léniniste 3, juin 1972). Il fallait aussi consolider l’idéologie marxiste-léniniste et l’attachement aux principes (bulletin marxiste-léniniste 4, juillet 1972).

A l’échelle du mouvement

Le bulletin marxiste-léniniste 3 propose la plate-forme de la construction du Parti en sa première étape. C’est une grande victoire de la ligne marxiste-léniniste qui redresse la tête après des années de domination totale du révisionnisme moderne et du néo-révisionnisme. La plate-forme définit les deux lignes dans le mouvement et place la lutte pour l’unité contre le néo-révisionnisme sur des bases politiques solides. Aujourd’hui, on ne discute plus si l’unité des organisations marxistes-léninistes est nécessaire, mais sur les moyens de la réaliser (pour le courant marxiste-léniniste) ou de la freiner (pour le courant sectaire opportuniste). Le néo-révisionnisme se débat comme une bête blessée à mort.

TPT prend le nom d’UC(ML)B pour signifier que sa tâche principale et immédiate est d’unir les marxistes-léninistes et de construire le l’UC(ML)B, et pour marquer son opposition irréductible au « PCMLB » néo-révisionniste et au « PCBML » néo-révisionniste.

§ 2. BASE ORGANISATIONNELLE DE TPT-UC(ML)B. RÉSOLUTION SUR L’UNITÉ DES MARXISTES-LÉNINISTES

Dès janvier 1971, le principe du centralisme démocratique, et la nécessité de son application dans TPT, étaient pleinement reconnus :

« Au point de vue de l’organisation, le noyau dirigeant établit un fonctionnement du centralisme démocratique correspondant à notre degré de développement. Le centralisme démocratique ne sera appliqué dans toute son ampleur que lorsque nous serons un Parti. Mais nous pouvons et devons actuellement pratiquer ses principes en conformité avec notre situation, définir le point de vue centraliste et l’apport du noyau dirigeant, le point de vue démocratique et l’apport de la base, ainsi que la position de la contradiction qui unit ces deux pôles ». (Bulletin marxiste-léniniste 1, p. 13-14).

Le principe du centralisme démocratique fut aussitôt mis en application. La centralisation de l’autorité et la division des tâches se concrétisèrent par l’élection du NDN et des cadres et par la désignation des responsables. Ce NDN était issu de l’ancienne direction qui, après la scission avec les spontanéités, avait entrepris la lutte pour le centralisme démocratique contre les tenants de la « théorie » selon laquelle « chacun doit tout faire, chacun doit tout savoir ». Cette première direction s’était ensuite divisée en élaborant les positions sur le centre et contre le néo-révisionnisme : une avant-garde se dégagea (qui devint le NDN), ainsi qu’un courant opportuniste et un centre.

Le centralisme démocratique commença donc à fonctionner, mais il se fondait essentiellement sur la confiance politique et idéologique, et il n’était pas encore consolidé par des mesures organisationnelles strictes. C’était le règne de l’autorité des idées, pas encore celui de l’autorité du pouvoir.

Dans le mouvement, le centralisme démocratique commença à être expliqué consciemment.

L’unification du TPT et d’Unité Rouge (UR) (avril 1972) montrait la voie correcte pour la construction du Parti.

La période novembre 1971-juin 1972, fut une période d’éclaircissement des idées. Dans l’organisation, l’opportunisme était affaibli par la lutte idéologique et par la grande unité du courant de gauche. Parce qu’il avait perdu la partie dans les questions politiques et idéologiques, l’opportunisme tenta un coup d’essai dans le domaine de l’organisation interne de TPT.

En avril, tous les cadres d’alors (B, C, E, G) composèrent à l’insu du NDN un texte acerbe de critique contre lui. Ce texte accusait le NDN de s’être complètement coupé des cadres, de négliger totalement les tâches secondaires, d’agir comme « théoricien bourgeois », de prendre les décisions (unification TPT-UR, préparation du bulletin marxiste-léniniste 4, discussion avec AMADA) bureaucratiquement, de négliger délibérément l’éducation des cadres et de refuser toute critique. Les cadres exprimaient une forte tendance « antiautoritaire » et une grande méfiance à l’égard du NDN, qui, à les en croire, rejetait toutes les carences de l’organisation sur leur dos.

Le NDN répliqua en dénonçant le fractionnisme des cadres qui avaient élaboré leurs attaques en l’absence concertée des membres du NDN. Sur le fond de la critique, le NDN expliqua quelle était à ce moment sa tâche de direction principale, en se fondant sur le principe selon lequel il faut « savoir employer les cadres » :

« Le devoir d’un dirigeant se ramène essentiellement à trouver les idées et à employer les cadres. Elaborer un plan, prendre une décision, lancer un ordre, donner une directive, etc. c’est « trouver les idées ». Pour faire passer les idées dans la pratique, il faut unir les cadres et les inviter à l’action : cela s’appelle « employer les cadres » (Mao Tsétoung, Le rôle du Parti communiste chinois dans la guerre nationale, t. 2, p. 218-219).

A ce moment, la tâche principale était de « trouver les idées » et non d’« employer les cadres », parce que sans plate-forme, l’emploi des cadres reste nécessairement restreint. Le NDN ajouta qu’il avait d’ailleurs conscience de cette lacune grave dans le fonctionnement de l’organisation et qu’il la corrigerait dès l’achèvement du bulletin marxiste-léniniste 3.

Les exigences des cadres étaient fondées, et ils mirent le doigt sur une déviation bureaucratique du NDN. Mais ils eurent le tort d’exacerber la contradiction en menant une attaque fractionnelle au lieu de critiquer dans un esprit positif, et ils se trompaient en faisant de leurs exigences la question principale du moment, négligeant l’obligation primordiale du NDN qui étaient encore à ce moment de « trouver les idées ».

Les cadres firent rapidement leur autocritique et reconnurent d’autant plus facilement leurs erreurs que l’unification avec UR et les progrès de l’élaboration de la ligne prouvaient la justesse des positions du NDN.

Cependant, subjectivement, le NDN sous-estima la gravité de l’attaque des cadres contre le centralisme démocratique. Il retint surtout l’aspect positif, quoique secondaire, du texte des cadres : le désir des camarades de participer plus activement à l’élaboration de la ligne politique. Le NDN ne comprenait pas encore que la phase suivante de l’édification de TPT serait la consolidation et le développement du centralisme démocratique. Pour cette raison, il ne vit pas clairement le danger que faisait courir de tels agissements fractionnels quant à l’amélioration du fonctionnement de l’organisation et quant aux problèmes idéologiques que la nécessité de ce progrès soulèverait.

A cette époque, le centralisme démocratique, appliqué depuis décembre 1971, fut cependant consolidé par des mesures organisationnelles, principalement par le renforcement de l’autorité du NDN (le NDN, à l’exclusion des cadres, a seul pouvoir de décision).

La question des statuts fut explicitement posée à partir d’avril-mai et, en attendant d’élaborer les siens, l’organisation se référa à ceux du IXe Congrès du parti communiste chinois. Un texte de cellule défendant le centralisme démocratique fut reconnu par le NDN, sans que celui-ci prêtât encore réellement attention au mauvais fonctionnement de l’organisation. Cependant l’opportunisme en matière d’organisation recula rapidement et laissa au NDN un délai avant de porter le coup suivant.

A partir de juin-juillet, dès l’achèvement des bulletins marxistes-léninistes 3 et 4, les bases politiques et idéologiques de l’UC(ML)B étaient posées. L’UC(ML)B possédait dès lors une plate-forme ordonnant l’ensemble de nos tâches : l’unification des marxistes-léninistes, la construction du programme, les tâches de la pratique de masse, l’établissement d’un centralisme démocratique interne correct. L’unité de l’UC(ML)B était devenue beaucoup plus grande. Il devenait dès lors primordial de faire progresser l’édification organisationnelle, d’élaborer des statuts, afin de doter l’UC(ML)B de structures solides et de lui assurer un fonctionnement correct. Avant tout, il fallait mieux implanter la morale communiste : le dévouement des militants doit se développer en vue des luttes du prolétariat contre le Capital et de la construction du Parti communiste. Pour assurer l’exécution correcte des tâches envers les masses, il est nécessaire de combattre systématiquement le révisionnisme ; il fallait aussi corriger le caractère dogmatique de notre propagande antirévisionniste. Il fallait surtout organiser l’intégration des ouvriers dans l’organisation et faire progresser la construction des cellules.

Objectivement, le maillon à saisir était la question du centralisme démocratique. L’application de la ligne et son approfondissement nécessitent l’appui et la participation active des cadres, des responsables et des militants de la base. Sa construction requiert la collaboration des cadres et de l’ensemble des membres (plan de critique du révisionnisme moderne, formation philosophique, politique et économique). Il était également indispensable d’élever le niveau de conscience de toute l’UC(ML)B pour qu’elle accomplisse résolument ses tâches révolutionnaires et pour que les déviations organisationnelles puissent être corrigées.

L’établissement d’un centralisme démocratique correct et l’éducation sur le centralisme démocratique pour faire pièce aux déviations petites-bourgeoises étaient – et sont – donc bien les tâches principales internes à l’heure actuelle. Il s’agit de mener la lutte idéologique et un travail d’éducation pour que les principes du centralisme démocratique soient effectivement assimilés par toute l’organisation, afin que les nouvelles structures que nous adopterons permettent de mieux accomplir l’ensemble de nos tâches.

Subjectivement, le NDN se trompa de maillon. A l’époque du texte fractionnel des cadres (avril), l’erreur que le NDN avait commise en sous-estimant la gravité de l’infraction était une erreur secondaire, parce que la tâche principale était encore de construire la ligne. Mais dès juin-juillet, dès la fin de la discussion de la ligne par les cadres, ce qui était été secondaire devint principal, et l’erreur du NDN, si elle n’était pas rapidement corrigée, risquait donc d’avoir des effets graves. Déjà la lutte idéologique avait pour l’essentiel pris fin dans l’organisation, et la « grande unité » semblait régner partout. L’ensemble des tâches se réalisait de façon chaotique, sans que le NDN, les cadres et les responsables ne réagissent vigoureusement.

A ce moment, que fit le NDN ?

a) Il entreprit l’éducation des cadres sur le révisionnisme moderne. La critique du révisionnisme moderne est indispensable à un double point de vue : elle déterminera la justesse du travail théorique et elle permettra de gagner au communisme les ouvriers d’avant-garde, qui sont le plus influencés par le courant révisionniste (le NDN commença une autocritique sur la façon dogmatique dont cette tâche a été assurée jusqu’à présent, dans le journal). La dénonciation du révisionnisme et l’éducation sur cette question permettraient aussi d’associer de plus près les cadres à l’activité politique du NDN. Le NDN prouvait ainsi son désir d’améliorer le travail de masse et d’assurer une meilleure collaboration des cadres.

b) Il fit l’autocritique sur le scissionnisme envers le Parti du Travail l’Albanie. En soutenant l’idée d’une conférence des Partis et Organisations communistes (marxistes-léninistes) d’Europe tenue en dehors du PTA, l’organisation avait commis une erreur « ultra-gauche ». Cette grave sous-estimation du rôle d’avant-garde qui revient au PCC et au PTA dans le mouvement communiste (marxiste-léniniste) international – et la présomption que cela suppose de notre part – amenèrent le NDN à faire son autocritique et à mettre la question sur le tapis devant les organisations belges et étrangères qui avaient participé à la réunion d’octobre 1971.

c) Il décida d’établir des statuts. La question n’était pas encore abordée de front. Toute l’organisation avait conscience des carences structurelles. La proposition faite par un cadre de mettre sur pied un comité exécutif fut immédiatement acceptée par le NDN. Deux cadres furent chargés en juillet de préparer un projet de statuts.

Le NDN s’occupait donc de plusieurs fronts à la fois, sans avoir une connaissance rationnelle du maillon principal. Cependant les autocritiques sur la question du révisionnisme moderne et sur la « conférence internationale », ainsi que le début d’éducation des cadres, montraient sa volonté de corriger toutes les déviations. Au mois d’août, deux faits graves indiquèrent que la situation se dégradait.

En organisant les vacances, le NDN permit par son libéralisme la liquidation complète de toute l’activité pendant près de deux mois. Les cadres ne réagirent pas, indiquant ainsi combien la faiblesse idéologique de l’organisation était encore grande. Renoncer à la cause du prolétariat, ne fût-ce qu’une heure, est un pas vers la trahison révisionniste. L’organisation en entier déserta pendant plusieurs semaines pour satisfaire l’égoïsme et l’individualisme de ses membres. Le NDN, les cadres et les responsables avaient le devoir impératif de faire une autocritique intransigeante pour abandon de la lutte des classes.

Juste avant les vacances, le GU (Groupe des responsables des cellules d’usine) avait remis au NDN un rapport sur l’établissement en usine qui développait une conception révisionniste de nos tâches envers les masses et qui s’opposait à l’orientation générale de l’organisation, définie pendant l’éducation sur le Parti et dans les bulletins marxistes-léninistes 1, 2 et 3. Ce texte liou chaochiste de « perfectionnement individuel », au lieu de partir des besoins de la classe ouvrière et de nos tâches envers les masses, mettait l’accent sur les avantages idéologiques que les membres de l’organisation retireraient de leur établissement. Dans l’estimation de la conscience politique ouvrière, il manifestait un mépris certain pour les « masses arriérées ». Enfin, en systématisant la définition de nos tâches dans la formule « le plus possible de militants à l’usine, tous les cadres en dehors de l’usine », il dénotait une conception mécaniste du rapport entre tâches internes et tâches de la pratique de masse. La tendance de gauche dans la discussion avait été largement et facilement étouffée par l’opportunisme. Le NDN comprit immédiatement le danger de ce texte. Si la critique n’était pas acceptée par le GU, cela signifiait que la majorité des cadres choisissaient la voie révisionniste. Mais les cadres concernés reconnurent rapidement leurs erreurs et firent leur autocritique. Le texte du GU avait, à son tour, mis en évidence la faiblesse idéologique de l’organisation et, dans ce cas-ci, de certains cadres qui avaient été submergés pendant un temps par le révisionnisme. Il apparaissait aussi clairement que l’absence d’un contrôle par le haut de l’activité du GU, avait permis que les idées révisionnistes se développent chez certains cadres.

Des défaillances individuelles à différentes échelons manifestèrent à leur tour les insuffisances idéologiques de l’UC(ML)B. En même temps, des autocritiques communistes de militants montraient que les membres comptaient sur l’organisation, le NDN, les cadres et les responsables pour attaquer l’opportunisme dans ses retranchements.

Conclusion.

Dans le mouvement, la lutte pour l’unité se poursuit, et l’opportunisme se manifeste dans la direction de certaines organisations marxistes-léninistes. A l’aile gauche se situe l’UC(ML)B, à l’aile droite Lutte communiste (LC) et AMADA. AMADA sous-estime encore gravement l’importance de l’unité et se montre relativement sectaire ; sa ligne empiriste atteste qu’il subit encore l’influence du néo-révisionnisme. LC manifeste un sectarisme exacerbé et une forte tendance à l’intellectualisme révisionniste.

Cependant le désir de l’unité doit primer tout (bulletin marxiste-léniniste 1) et les divergences existantes (bulletin marxiste-léniniste 3) ne peuvent en aucun cas empêcher l’unité de se faire. Au contraire, la lutte idéologique dans le mouvement a pour but de se démarquer pour une meilleure unité.

La solution des contradictions pourra se faire au sein d’une organisation unifiée fonctionnant selon le principe du centralisme démocratique. C’est ce que réaffirme la Résolution sur l’Unité des Organisations marxistes-léninistes (Unité rouge, 18).

Au sein de l’UC(ML)B, le NDN prit deux mois pour déterminer exactement la tâche centrale interne. Pendant ce temps, l’opportunisme apparut dans différents faits graves dont se rendirent responsables principalement le NDN et les cadres. Cependant seul un opportuniste notoire et des éléments faibles persistèrent dans leurs erreurs ou préférèrent quitter l’organisation.

Au mois d’août, le NDN décida une campagne de bolchévisation qui atteindra tous les membres de l’organisation dans les survivances qu’ils conservent de l’idéologie petite-bourgeoise, et qui conduira à l’adoption des statuts de l’UC(ML)B.

 II. LA CAMPAGNE DE BOLCHEVISATION : BUTS ET MÉTHODES

§1. LA CONTRADICTION PRINCIPALE DANS l’UC(ML)B

Dans le texte « Base de la campagne de bolchévisation », soumis par le NDN aux réunions des cadres du 16 au 18 août, la juste appréciation de la situation dans l’UC(ML)B est rétablie. La carence principale – les défauts de structure et de fonctionnement de l’organisation – et son remède- l’établissement de statuts permettant la réalisation d’un centralisme démocratique correct – sont indiqués :

« La rectification entreprise en février 1971 a permis de déterminer notre orientation politique et idéologique. Nous avons défini clairement la tâche centrale de la construction du Parti et du programme, les caractéristiques de l’étape à laquelle nous nous trouvons et les tâches politiques essentielles qui en découlent. Nous avons commencé à remplir cette tâche centrale en mettant correctement l’accent sur la nécessité primordiale de l’unité des marxistes-léninistes de Belgique ; la lutte idéologique sur cette question a été entamée avec les autres organisations. Aucun communiste ne peut ignorer encore la question de l’unité, et nous continuerons à défendre les positions marxistes-léninistes, à les développer et à les approfondir jusqu’à ce que le mouvement en son entier apporte une juste solution aux questions fondamentales de notre activité actuelle.

La critique systématique du révisionnisme en Belgique a été entreprise. C’est, en premier lieu, au néo-révisionnisme qu’il a fallu s’attaquer : il est l’ennemi principal dont la présence frauduleuse dans le mouvement marxiste-léniniste, aussi longtemps qu’elle n’était pas correctement dénoncée, empêchait la clarification idéologique et politique de se faire pour tous les communistes authentiques.

Les principes de l’agitation et de la propagande communistes et de l’organisation des ouvriers avancés sur la base des cellules, ont été affirmés dans la victoire remportée sur l’économisme.

Sur ce fondement, l’unité politique de l’UC(ML)B, résultat de l’unification de TPT et d’UR, est devenue une réalité. Elle devra se renforcer dans la pratique de la lutte des classes et par l’étude du matérialisme dialectique.

Le bilan de la rectification, en son état actuel, est positif.

Cependant, en insistant à juste titre sur les positions politiques afin de doter l’UC(ML)B d’un embryon de ligne (bulletins marxistes-léninistes 1, 2 et 3), d’autres aspects très importants de la construction idéologique et organisationnelle du Parti ont jusqu’à présent été gravement négligés. Notre conception du monde, telle qu’elle apparaît dans les structures et le fonctionnement de notre organisation et dans notre style de travail, est encore pour une large part marquée par les idées et les pratiques petites-bourgeoises.

C’est sur ces questions que la rectification doit à présent se poursuivre activement.
(…)

En posant devant l’UC(ML)B les principes communistes dans les questions d’organisation et de style de travail, et en les mettant en application, nous nous armerons efficacement pour remplir tous nos devoirs.

Ce n’est pas tout, en effet, d’avoir des positions corrections ; il importe surtout de les mettre en pratique. A cet égard, la situation présente montre que nos moyens sont encore insuffisants.

La question de l’organisation apparaît actuellement au premier plan dans la vie de l’UC(ML)B.

Nous devons créer des structures et un fonctionnement qui permettent d’appliquer correctement la ligne, de l’approfondir et de la vérifier.
(…)

La question de l’organisation occupe le centre de la campagne que le NDN lance aujourd’hui dans l’UC(ML)B. Le NDN, conscient de son retard dans l‘accomplissement de ses tâches internes d’organisation et constatant, avec un grand nombre de militants, les résultats négatifs de ce retard, a pour objectif de bolchéviser l’UC(ML)B, c’est-à-dire de renforcer de façon décisive l’idéologie prolétarienne de tous les membres et d’instaurer des structures et un fonctionnement véritablement communistes. Le NDN doit faire le bilan des structures et du fonctionnement actuels de l’organisation, et critiquer l’idéologie petite-bourgeoise dont ils procèdent et qu’ils entretiennent ; éduquer l’UC(ML)B dans les questions du centralisme démocratique ; après lutte idéologique et consultation de la base, doter l’organisation de statuts communistes et veiller à leur application fidèle par tous les membres ».

Le texte « Base de la campagne de bolchevisation » qualifiait ensuite les principales déviations organisationnelles de l’UC(ML)B :

« La situation actuelle de l’organisation est caractérisée par l’ultra-démocratisme dans les structures et le fonctionnement et l’ultra-centralisme dans la construction de la ligne. Ces déviations produisent des effets négatifs dans tous les domaines de notre activité »

Le NDN indiquait les principaux de ces effets. L’ultra-démocratisme des structures et du fonctionnement a eu pour conséquences :

a) un mauvais emploi des cadres, dû à l’insuffisance de leur éducation politique et aux carences graves du NDN dans la direction pratique de l’organisation (faiblesse de la centralisation, manque de directives) ;

b) les déviations qui ont affecté notre activité dans le masses, tant dans le travail d’organisation des cellules que dans le travail de propagande ; cette faiblesse se manifeste le plus dans la question de l’intégration des ouvriers d’avant-garde dans l’UC(ML)B ;

c) la faiblesse de la lutte idéologique, due au fait que le sens des responsabilités et l’esprit d’initiative ne peuvent pas s’exercer librement selon des directives précises, à l’absence de rapports scientifiques, au mauvais contrôle de l’exécution des tâches : dans de telles conditions les deux lignes ne peuvent pas se dégager ou ne se dégagent que confusément ;

d) le maintien de l’idéologie ultra-démocratique et libérale : à cet égard, le texte insiste sur la nécessité du centralisme et de la discipline, qui n’est pas encore suffisamment reconnue dans l’organisation ;

e) la faiblesse de la morale communiste face à la mentalité petite-bourgeoise (défaillances individuelles, question de vacances) ;

f) mépris des règles de sécurité.

L’ultra-centrisme dans la construction de la ligne s’est manifesté dans le fait que les cadres n’ont pas assez participé à l’activité politique du NDN, notamment à cause de l’insuffisance de leur éducation théorique et politique.

§ 2. OBJECTIFS ET PLAN DE LA CAMPAGNE DE BOLCHÉVISATION

Le texte « Base de la campagne de bolchevisation » définit le but de la campagne, qui est l’adoption consciente des statuts par l’organisation, et il en indique le plan :

a) éducation sur la question du centralisme démocratique et de la morale communiste ;

b) rapports des unités de base et bilans des organes dirigeants, dans le but de mieux connaître les conditions concrètes de notre activité pour y adapter les règles des statuts ;

c) éducation sur les statuts ;

d) diffusion dans l’ensemble de l’organisation du projet de statuts élaboré par le NDN en vue de la discussion et de la critique ;

e) conférence de l’UC(ML)B qui entendra les rapports d’activité, adoptera la plate-forme et les statuts et élira les organes dirigeants centraux ;

f) vérification des cartes, élection des responsables et des directions locales ;

g) publication des documents de la conférence dans un bulletin marxiste-léniniste à l’adresse du mouvement.

Aux réunions NDN-cadres des 16 et 18 août furent successivement discutés : la question des vacances liquidatrices, le texte du GU « Rapport d’établissement » et le projet « Base de la campagne de bolchévisation ».

Sur la question de l’organisation, le NDN chercha l’appui des cadres en montrant idéologiquement et politiquement la nécessité de corriger le fonctionnement du centralisme démocratique et le style de travail, pour élever le niveau de l’organisation. Le NDN fit d’abord une autocritique de l’erreur dont il est responsable et critiqua ensuite les cadres. Il gagna leur accord sur l’orientation de la campagne. A seul y objecta. Ce cadre avait participé à la préparation de la campagne avec le NDN et, pour la première fois, fit des critiques contre elle. Il réclama un bilan avant de commencer la campagne, s’opposa à la préparation idéologique qui devait la précéder, ainsi qu’à l’éducation sur le centralisme démocratique. Il rejeta même le terme de « bolchevisation » pour des raisons « historiques ». Au moment de cette intervention, le NDN ignorait encore si les cadres auteurs du rapport révisionniste du GU rectifieraient leur erreur. Le danger principal était encore la position du GU sur les tâches envers les masses. Pour cette raison, le NDN considéra l’intervention (d’ailleurs fort confuse) de A comme une diversion.

Un comité de trois cadres, A, B et C, placé sous la responsabilité de A, fut désigné par le NDN et chargé de la direction pratique de la campagne. Ce comité devait appliquer les directives politiques du NDN, en prenant en main le travail d’éducation sur le centralisme démocratique et en veillant à la bonne marche des rapports et des bilans. Il recevait la compétence de réunir les cadres et les responsables, et il pouvait intervenir directement dans les cellules lorsque le responsable n’était pas à la hauteur de sa tâche ou s’il réclamait son assistance. Le premier devoir du comité était de préparer les responsables pour commencer la campagne.

Le 21 août, un membre du NDN réunit le comité des trois (CDT) pour confirmer et détailler ces directives. Il leur remit en même temps un texte de formation sur le principe du centralisme démocratique et des instructions écrites pour l’établissement des rapports et des bilans. Il réaffirma devant A la nécessité de commencer la rectification par une campagne idéologique. Enfin, sur une question du CDT, il précisa que l’opportunisme dont le NDN s’était rendu coupable en ce qui concerne l’intégration des ouvriers, rejoignait la théorie spontanéiste de l’« organisation-processus ». Dans les faits, le NDN ne s’était pas inquiété d’élaborer complètement le centralisme démocratique sous prétexte que l’intégration des ouvriers dans l’organisation n’était pas encore avancée ; alors qu’en vertu de « l’organisation-plan » léniniste, c’est précisément en organisant correctement le centralisme démocratique que cette intégration pourra progresser au mieux.

 III. LA SUBVERSION BOURGEOISE DANS l’UC(ML)B

§ 1. COMPTE RENDU DU TRAVAIL FRACTIONNEL DE L’EX-CDT

Du 22 août au 2 septembre, le CDT va refuser d’appliquer les directives et s’abstenir complètement d’engager la campagne, ainsi qu’il était de son devoir de le faire. Il « justifie » cette indiscipline en alléguant qu’il ne « voit pas clair » dans la question de l’erreur organisationnelle commise par l’UC(ML)B. Il revient, en effet, à plusieurs reprises, sur ce point auprès d’un membre du NDN, dont il reçoit chaque fois la même explication.

Rejetant le plan de la campagne fixé par le NDN, le CDT lance alors sa propre « campagne », en établissant un « questionnaire » et en préparant un plan d’intervention systématique dans toutes les cellules, qu’il commence à mettre effectivement en pratique.

Le « plan » du CDT s’opposait en tous points à la campagne de bolchévisation qu’il avait pour tâche de mener. Il rejetait la nécessité de la préparation idéologique et politique sur les raisons et sur les buts de la campagne. Le CDT lança bureaucratiquement une « enquête » dans les unités de base, en passant par-dessus la tête des responsables. C’est le »plan » qu’avait déjà annoncé l’intervention confusionniste de A le 16, et dont le véritable objectif politique sera critiqué plus loin.

Le 31 août, le CDT, par l’intermédiaire de C, informe un membre du NDN qu’ « à présent il y a « évidemment » des contradictions entre le NDN et le CDT sur la conception de la campagne ». Pressé d’expliquer la nature de ces contradictions, le membre du CDT refuse de répondre, prétendant que la question doit être discutée avec l’ensemble du Comité.

Le NDN convoque pour le 3 septembre une réunion afin que le CDT lui rende compte de son comportement. Ce jour-là, le CDT remet au NDN un texte qui est une attaque ouverte contre la direction et la ligne de l’UC(ML)B (Annexe 1). Le NDN en prend immédiatement connaissance, puis se voit sommé par A, le responsable du Comité, d’exprimer à l’instant sa position sur le texte. L’attitude de A est désavouée par C, qui critique son « terrorisme ». Le NDN refuse évidemment de reconnaître ce « tribunal » improvisé et remet la discussion au lendemain.

Les positions politiques exprimées par le CDT après quinze jours de discussion interne sont en fait une plate-forme d’opposition au NDN et la ligne de l’organisation. D’après ce texte, la ligne de droite de l’organisation serait représentée par le NDN. Le NDN n’aurait pas fait l’analyse correcte de ses erreurs, refuserait de faire son autocritique et imputerait tous les torts à la base :

« Le fond du problème… c’est que le NDN n’ pas pris conscience de ses erreurs et qu’il ne les a pas caractérisées correctement et complètement ».

« Dans l’analyse des erreurs, le NDN a pris la voie bourgeoise et a construit une « théorie » qui fait porter tout le poids des erreurs sur la base. Cela a conduit le NDN à des positions défaitistes et extrêmement méprisantes, qui ne correspondent pas à la réalité ».

Le NDN aurait pour méthode de direction le « centralisme bureaucratique » et pour style de travail le « théoricisme » :

Le NDN aurait « rejeté la structure communiste » et se serait « ôté la possibilité de diriger correctement la pratique de l’organisation ». Le NDN n’aurait pas appliqué le centralisme démocratique, mais « son contraire, le centralisme bureaucratique ».

Ceci signifie que le NDN s’opposerait délibérément, dans une lutte contre une imaginaire « ligne » rouge, à l’application du centralisme démocratique et que le mauvais fonctionnement de l’organisation manifesterait le fait que le NDN suivrait sciemment dans ses méthodes de direction la ligne du centralisme bureaucratique, qui est caractéristique du révisionnisme. De la même façon, dans la question du style de travail le NDN serait complètement coupé des masses, de la base et de la pratique, et ferait du « théoricisme » :

« … le NDN affirme très justement que ce « n’est pas tout d’avoir des positions correctes, il importe surtout de les mettre en pratique », mais nous montrons qu’il ne comprend pas cette affirmation et qu’il ne sait pas l’appliquer ».

Il est clair qu’une telle attaque portée contre la direction vise également la ligne politique. Le centralisme bureaucratique ne peut élaborer qu’une ligne révisionniste. C’est d’ailleurs ce que le texte du CDT laisse entendre : « La ligne politique de l’UC(ML)B n’est pas liée au travail pratique dans la classe et vers les masses… ». Ayant lancé ses boulets contre le NDN et la ligne, le CDT se met ensuite en avant et se désigne comme le véritable tenant du « centralisme démocratique » dans l’UC(ML)B.

« Ce qui nous garantit la justesse de la critique, c’est qu’elle est un produit des aspirations et des revendications de l’ensemble des militants de l’organisation, confrontés à la pratique de masse, et donc une aspiration (non consciente) de la classe ouvrière et des masses.

Pour construire cette critique, nous avons appliqué le centralisme démocratique … »

Le texte du CDT se donne donc pour une mise en accusation du NDN ; il en ressort que « le problème principal (est) la responsabilité de la direction dans les erreurs ». Contre tous les « maux » qu’il dénonce, le CDT demande une « prise de conscience » du NDN et son autocritique. Le texte va plus loin encore dans l’attaque en déclarant que le NDN « est tout à fait dépourvu de moyens pour centraliser la riposte aux erreurs », sans cependant tirer explicitement aucune conclusion politique de ce « fait ».

§ 2. DISSOLUTION DE LA FRACTION ET PREMIER AFFRONTEMENT DES DEUX LIGNES

Le NDN, en raison du danger politique que les positions et les agissements fractionnels du CDT faisaient courir à l’UC(ML)B, décida immédiatement sa dissolution, dès le 3 septembre, pour entreprendre aussitôt ensuite la lutte idéologique avec les trois cadres, afin de les faire rentrer dans la légalité de l’organisation et de la rallier aux positions marxistes-léninistes de l’UC(ML)B.

Dans cette lutte idéologique, le premier devoir était de rétablir la vérité. Le NDN, sur la foi de ses textes et de sa pratique, pouvait aisément démontrer l’inanité des « critiques » lancées contre lui par le CDT au sujet de son « inconscience », de son prétendu « refus de l’autocritique » et de son « mépris de la base ».

L’erreur principale qui a entravé l’activité de l’UC(ML)B a été une erreur dans le domaine de l’organisation, et le NDN est le principal responsable de cette erreur : cela était clairement affirmé dans le trois textes remis par la direction aux cadres quinze jours auparavant :

« Le NDN, conscient de son retard dans l’accomplissement de ses tâches d’organisation et constatant, avec un grand nombre de militants, les résultats négatifs de ce retard, a pour objectif de bolcheviser l’UC(ML)B, c’est-à-dire de renforcer de façon décisive l’idéologie prolétarienne de tous les membres et d’instaurer des structures et un fonctionnement véritablement communistes ». (Base de la campagne de bolchevisation).

« Le NDN est le principal responsable de cette situation scandaleuse … il a permis, encouragé la liquidation par son libéralisme, son opportunisme. Il n’a pas systématisé les critiques qu’il avait déjà à faire l’année passée et il a manqué de vigilance cette année-ci. Il est indispensable de signaler aussi l’absence d’une structure (Comité exécutif) normalement chargée de pareilles questions. Voilà un résultat probant de l’absence de fonctionnement bolcheviste » (Autocritique-critique sur les vacances liquidatrices).

« Ce travail (de critique) occupera une place importante dans la campagne de bolchevisation qui redressera l’opportunisme en matière d’organisation dont s’est rendu coupable le NDN et qui élèvera le niveau idéologique, politique et théorique des cadres et des responsables ». (Base de la critique du rapport d’établissement du GU)

Il est tout aussi clair que la persistance de l’idéologie ultra-démocratique et libérale critiquée dans le texte « Base de la campagne de bolchévisation » est un des effets, une des conséquences négatives (d’ailleurs citées en fin de liste) attribuées par le NDN aux déficiences organisationnelles : « les structures et le fonctionnement encourageant (son) maintien ».

Toutes les prétendues « critiques » du CDT devaient en fait étayer l’attaque sans principe contre la direction et la ligne. Le « rejet » par le NDN du centralisme démocratique, l’application délibérée du « centralisme bureaucratique », le « refus de l’autocritique » et une autocritique qui n’est qu’un « sophisme », le rejet de « toutes » les responsabilités sur les cadres et la base, enfin, le « théoricisme » de la direction responsable d’une « ligne coupée de la pratique » composent un bilan négatif du NDN, tant de son idéologie que de sa pratique.

Contre de pareilles menées il était nécessaire de réaffirmer les aspects positifs (principaux) et les aspects négatifs (secondaires) de notre bilan. En niant cette position fondamentale, le CDT s’était engagé dans un processus visant à saper l’autorité du NDN en tentant de faire croire qu’il suivait une « voie bourgeoise ». Lui-même, tout en affirmant bien haut que le centralisme doit être actuellement l’aspect principal du centralisme démocratique, s’était livré à des pratiques anarchistes, en refusant la discipline communiste qui l’obligeait à accomplir les tâches confiées par la direction, en se lançant dans un travail fractionnel, en élaborant un texte d’opposition sans faire entre temps la moindre critique au NDN et en se gardant de faire un rapport sur les problèmes qu’il posait. Tous ces faits prouvent que les agissements du CDT visaient à instaurer l’anarchie, la désorganisation complète, qui se prépare toujours par un travail de sape contre les dirigeants qualifiés pour la cause de « bureaucrates ». En même temps, le comité avait commencé sa propre « campagne », à l’encontre des instructions du NDN, de façon bureaucratique en ne s’appuyant pas sur les responsables mais en allant « poser des questions » dans les unités, sans explication et sans préparation idéologique et politique, alors qu’il avait reçu des directives précises à propos de l’éducation à donner sur le centralisme démocratique et à propos de l’établissement à tous les niveaux des rapports et des bilans.

Après avoir affirmé que le NDN « suit une voie bourgeoise », le CDT poussait à son terme l’inversion du vrai et du faux en se félicitant de son « centralisme démocratique ». Cette affirmation prétentieuse était, de plus, complètement absurde. Sans travail de centralisation, sans même une enquête systématique, le CDT se prenait pour un quartier général prolétarien capable de centraliser les « revendications des militants et l’aspiration non consciente des masses » !

§ 3. PRISES DE POSITION DES CADRES DE L’EX-CDT ET DES AUTRES CADRES

La discussion entre le NDN et les fractionnels s’engagea dès le 4 septembre. Le DCT accepta la décision de sa dissolution par discipline, mais il ne rendit les armes sur aucune de ses positions opportunistes ni sur la qualification que NDN donnait de ses agissements. Au contraire, il poussa plus loin encore ses accusations, en particulier par la bouche de A, qui s’en prit tant à la ligne qu’à la direction. Il lança : « La ligne est-elle inattaquable ? », et, comme le NDN lui demandait des explications là-dessus et qu’il mette ses problèmes sur le tapis, il refusa de répondre, en se retranchant derrière la « nécessité » d’achever « le processus de sa connaissance » et arguant qu’« il faut d’abord détruire pour construire ». Il poussa plus loin encore la provocation contre le NDN en lui demandant si c’était une « directive » qu’il développe ses positions. A tritura les bulletins marxistes-léninistes pour leur faire dire le contraire de ce qu’ils disent et pour insinuer que le NDN veut empêcher la base de participer à la construction de la ligne sous prétexte que le travail de masse est actuellement second par rapport aux tâches internes. A précisa son attaque contre le NDN en l’accusant de se comporter « comme Grippa » qui affirmait toujours qu’en l’attaquant on attaquait la ligne du Parti. Il est pourtant évident qu’en s’en prenant à la direction on s’en prend nécessairement en même temps à la ligne politique de l’organisation, et tout le sophisme de A consistait à passer sous silence la nature politique de la ligne de la « Voix du Peuple » néo-révisionniste et celle de la ligne marxiste de l’UC(ML)B. L’attaque de A n’avait de sens qu’à condition de mettre l’une et l’autre ligne dans le même sac, et c’était bien ce qu’il était occupé à faire. Dans cette entreprise de destruction, les rapports que le CDT avait, sous la direction de A, sollicités de la base étaient employés comme munition contre le NDN : il s’agissait de « prouver » par ce moyen le bien-fondé des attaques fractionnelles. La raison qu’avait eue le CDT de rejeter les méthodes préconisées par la direction et de lancer son « enquête » apparaît ainsi clairement.

Lors de la même discussion, l’ex-CDT trahit sa nature de façon directe, en couvrant le révisionnisme par l’imputation de l’entière responsabilité du NDN de toutes les erreurs commises dans l’UC(ML)B depuis le début de son existence. Dans son texte fractionnel, l’ex-CDT avait affirmé :

« … le GU est condamné à marcher à l’aveuglette et il n’a devant lui que deux possibilités : soit il avance et alors nécessairement il s’écrase sur des obstacles que l’absence de directives justes ne lui permet pas d’éviter et que ses faiblesses propres ne lui signalent pas (« idéologie révisionniste »), soit il reste sur place et piétine (« attentisme » et « passivité »).

Contrairement à cette brillante « analyse », le révisionnisme prend sa source dans l’idéologie bourgeoise (il est la forme que prend l’idéologie bourgeoise dans le mouvement communiste), et non dans les erreurs des marxistes-léninistes. Celles-ci peuvent en permettre le développement dans le Parti, à cause du manque de vigilance. C’est pourquoi, prétendre que le révisionnisme qui empreint le texte du GU était « nécessairement » imputable au NDN seul, revenait une fois de plus à mettre en cause la nature marxiste-léniniste de la direction. On se demande comment la critique-autocritique de ce texte dirigée par le NDN, a pu alors avoir lieu. C’est précisément pour sortir de cette contradiction que A affirmait maintenant qu’à tout prendre le texte du GU « n’était pas révisionniste », mais « petit-bourgeois » et qu’« il lui fallait encore réfléchir pour en définir l’idéologie de plus près » !

La dissolution du CDT fut annoncée par une circulaire aux cadres, exposant la contradiction survenue entre le NDN et les fractionnistes et expliquant les raisons politiques de la décision.

Tous les cadres – ceux de l’ex-CDT et les autres, – prirent chacun position sur la lutte, par écrit, en prévision de la réunion NDN-cadres convoquée pour le 8 septembre.

Voici la substance de ces prises de position :

A : Dans son texte intitulé « Construire le Parti, c’est résoudre les contradictions. Scissionnisme ou lutte idéologique ? », il confirmait l’attaque de l’ex-CDT et tentait de justifier la pratique de la fraction. Sur la question des positions politiques prises par la fraction, A se montrait plus confus : à la fois il prêtait de solennels serments d’allégeance au NDN, et il continuait à lui attribuer une méthode de direction révisionniste :

« Je réaffirme mon entière confiance aux dirigeants communistes de l’UC(ML)B… Je réaffirme mon entière confiance dans la ligne politique de l’UC(ML)B… »

« Le Comité des trois, en ayant qualifié de centralisme bureaucratique le type d’organisation actuel, en ayant montré que le NDN tenait la base pour principale responsable de la carence organisationnelle, a-t-il commis une erreur ? De forme ou de fond ? Devons-nous parler de l’existence d’un certain centralisme fort qui aurait tendance à l’hypercentralisme, tout en restant malgré tout démocratique, parce que nous sommes une organisation marxiste-léniniste ? J’estime cette vue absolutiste, donc idéaliste. »

C’est donc sur le point même où il prenait une position métaphysique de « tout ou rien » que A accusait la direction de l’erreur qu’il commettait lui-même. En même temps, il essayait d’atténuer la force du coup, mais il ne réussissait qu’à révéler l’absence complète de principe de sa pensée :

« Je réaffirme que l’UC(ML)B, ayant avancé sans se donner les moyens organisationnels du centralisme fort en pratique, s’est ôté la possibilité de faire progresser la pratique dans la classe ouvrière. »

Il faut donc comprendre que le NDN appliquait ,le marxisme-léninisme dans les tâches internes et le révisionnisme dans les tâches envers la classe ouvrière.

A, qui niait le caractère fractionnel de l’ex-CDT, fournissait en même temps de nouveaux éléments qui contribuent à l’établir :

« Le comité des trois (avait) engagé une lutte idéologique interne (nous soulignons) pour déterminer la nature des tâches qui lui (avaient été confiées).

Les instructions du NDN étaient précises et s’il subsistait malgré tout des doutes, pourquoi n’en avoir pas référé immédiatement au NDN lui-même ? Plus loin, A déclare :

« En essayant d’expliquer (les prétendues erreurs d’analyse du NDN), j’ai (lors de la réunion NDN-ex-CDT) dépassé le cadre de discussion que le comité des trois avait décidé de limiter (nous soulignons) à des points concrets déterminés, afin que le NDN prenne conscience par lui-même de l’aspect erroné de la ligne, et que la campagne soit le plus rapidement engagée dans la voie juste. Par cet écart de ma part (nous soulignons) – fausse explication –, le NDN dans sa logique erronée sur ce sujet y a vu l’indice de conviction que c’est un plan de liquidation de la ligne. »

Le texte de A continue donc à défendre la ligne fractionnelle, dût-il puiser les arguments dans la tactique mise au point par le CDT pour attaquer le NDN sous couvert de considérations « pédagogiques » que des cadres devraient entretenir à l’égard de leur direction ; en même temps – et c’est sa principale raison d’être – il essaie d’estomper la gravité de la contradiction, tout en essayant de faire croire au sectarisme du NDN. L’essentiel est d’accréditer la thèse que le NDN a, par ses méthodes erronées, rendu antagonique une contradiction au sein du peuple :

« Je n’expliquerai pas ici le fond de la question. La lutte idéologique sur la partie de la ligne relative à la pratique dans la classe ouvrière, ne peut être entamée – cela m’est interdit par le NDN – (!!!). Le comité des trois a été qualifié de scissionniste par le NDN, déchargé de ses fonctions et interdit de la continuité dans les enquêtes. Le NDN a placé la contradiction sur un terrain antagonique. Il est dès lors impossible de mener une lutte politique-idéologique A FOND sur les points que nous avons soulevés, sans qu’elle soit réduite en rafales de balles vers la direction … (Le NDN) nous identifie à l’ennemi. Et l’ennemi peut-il mener une lutte idéologique pour faire progresser l’unité révolutionnaire ? Non ! L’ennemi de classe doit être écrasé…

La réunion (du 8) devra viser à déterminer si le prestige des idées et du pouvoir, quant aux positions du comité des trois, sont en concordance avec les décisions prises à l’égard de ce comité de trois. Y a-t-il fractionnisme ou non ? Voilà le terrain qu’il est obligatoire de déblayer ! Voilà l’hypothèse qu’il faut lever ! »

Dans les discussions individuelles que A croira bon d’avoir, avant la réunion, avec les autres cadres, il expliquera qu’il faut poser « comme question préalable » la réalité du fractionnisme, et en ces termes : « Les trois sont-ils ou non des contre-révolutionnaires ? Si oui, la lutte idéologique avec eux est sans objet ; sinon, la dissolution pour fractionnisme est erronée » !

Le texte B est le manifeste de la petite-bourgeoisie rejetant avec horreur le centralisme et la discipline.

La discipline « tue » la conscience communiste des militants et « tue » la lutte idéologique : suivre une orientation avec laquelle on se trouve en désaccord, c’est du « servilisme ».

« Devions-nous courir au NDN dès qu’une difficulté surgissait pour lui demander de penser à notre place, par crainte de nous foutre dedans en réfléchissant tout seuls ? »

« (Ayant vu une contradiction dans les positions du NDN), pour suivre la légalité, nous aurions dû être le souffleur du NDN… nous aurions été l’étouffoir de la lutte idéologique ».

La position est résumée dans le point de vue selon lequel

« la discipline n’est exigée que lorsque la lutte idéologique a été menée et a abouti à un accord conscient … Malheur à la lutte idéologique qui s’éveille quand est passée l’heure.. car on se retrouve scissionniste ».

En conclusion, B persifle le NDN en se déclarant « d’accord pour un jour d’indiscipline » et estime que la dissolution du CDT est un « matraquage ».

Le texte C commence par une défense du fractionnisme sous la couleur de sauvegarder les droits de la « lutte idéologique ».

Le NDN de serait pas parti des faits (la recherche honnête de la vérité par le CDT), mais du concept du fractionnisme : il ne se préoccupe pas de chercher « le vrai du faux » dans les « critiques » de l’ex-comité, mais seulement de « détruire ce quartier-général bourgeois ». Pour C, à ce moment-là, le problème de fond est la question de la responsabilité principale de la situation organisationnelle de l’UC(ML)B : la faiblesse des structures est-elle imputable à une carence du NDN ou à l’idéologie petite-bourgeoise des militants : selon lui, le NDN éluderait cette question. La façon dont il a traité le CDT serait un exemple de plus de son attitude erronée.

C termine en constatant que

« la position du comité est évidemment indéfendable et absurde : d’une part, la ligne de l’UC(ML)B est marxiste-léniniste ; d’autre part, la méthode d’élaboration de la ligne est le centralisme bureaucratique. La contradiction est évidente ».

Cependant il nie que cette position mette l’ex-CDT en contradiction avec la ligne : au contraire, si le NDN estime que tel est bien le cas, c’est parce qu’il parle « à la légère » et qu’il confond le camp de la bourgeoisie et le camp du peuple, ainsi que les deux sortes de contradictions. Il n’en est pas moins vrai, selon C, que l’ex-CDT a fait preuve d’indiscipline, et que « le NDN a raison de caractériser cette attitude comme de l’anarchisme ». Dans le dernier paragraphe de son texte, C révèle qu’il avait soulevé « des positions justes sur le scissionnisme » au sein de l’ex-CDT, mais que « ces positions n’avaient pu se frayer un chemin faute de structures adéquates qui auraient permis un soutien effectif au NDN ».

Les trois cadres extérieurs à l’ex-CDT avaient également mis par écrit leur position avant la réunion NDN-Cadres. D se résume ainsi :

« (Mon) texte ne répond pas à la contradiction et aux divergences apparues entre le NDN et le CDT, mais aux méthodes employées pour les résoudre. Il prend position sur les questions du fractionnisme … et de la dissolution du CDT ».

La position est que le ND a eu tort de déclarer la guerre à des cadres qui ont le mérite d’avoir « osé penser » et de « mettre les problèmes sur le tapis ».

De même E, reprenant à son compte le titre de A « Construire le Parti, c’est résoudre les contradictions », se range résolument sous son drapeau :

« A mon avis, en me basant tant sur les textes que A a été autorisé à faire connaître que sur les déclarations orales des camarades du CDT et sur l’esprit de leur texte, les accusations graves du NDN ne sont pas fondées. Le CDT ne s’est pas mis en dehors de la légalité communiste, il n’a fait que « mettre les problèmes sur le tapis » , comme c’est le devoir de tout militant communiste ».

Tout le texte s’emploie à défendre la thèse que la contradiction entre le NDN et le CDT est une contradiction au sein du peuple et que le NDN s’est trompé en voulant la résoudre comme une contradiction antagonique, en qualifiant le fractionnaire et en décidant de dissoudre le Comité. Le NDN pousse même la barbarie aussi loin que de dénier au CDT le « droit » de faire des « enquêtes » dans les unités de base.

« Je voudrais relever une incohérence très grave dans l’attitude du NDN. D’une part, développant une attitude antagonique, il nous dépeint le CDT comme un élément ennemi dans l’organisation » : « Plate-forme d’opposition », « pratiques anarchistes » etc. … Puis, brusquement, le texte s’adoucit, et les membres du CDT deviennent des « camarades » que la lutte idéologique sur le centralisme démocratique devra « convaincre » de leurs erreurs…

Le NDN, par son texte à double caractère, s’est ménagé l’occasion de ne pas se prononcer ouvertement sur le caractère antagonique ou non-antagonique de la contradiction. Mais, à l’exception des deux dernières lignes, tout le texte est empreint d’une attitude antagoniste, et la dissolution pour fractionnisme le confirme ».

D’autre part, le fait pour E, de ne pas se prononcer sur

« la contradiction principale actuelle dans l’UC(ML)B et la méthode pour la résoudre », ne l’empêche pas, un peu plus loin, de soutenir les avis de A sur la façon de mener la campagne (avant de faire l’éducation sur le centralisme démocratique, il faudrait faire une enquête sur les unités).

Le texte de F prend le contrepied de toutes ces positions et soutient la décision du NDN :

« … le CDT a développé une politique fractionniste ; la contradiction entre NDN et CDT est celle entre marxisme-léninisme et révisionnisme, elle est antagoniste. C’était le devoir du NDN de dissoudre le CDT ».

F motive son soutien en qualifiant les positions et les actes du CDT sur la base des principes.

IV. LE DÉMANTÈLEMENT DE L’IDÉOLOGIE FRACTIONNISTE

§ 1. LES DEUX LIGNES : CENTRALISME DÉMOCRATIQUE MARXISTE-LÉNINISTE OU FRACTIONNISME BOURGEOIS

Lors de la première réunion NDN-cadres du 8 septembre, tous les cadres, à l’exception d’un seul, avaient donc rejoint le camp de l’opportunisme et se dressaient contre les positions marxistes-léninistes du NDN et contre le NDN lui-même.

L’ex-CDT maintenait ses positions pour l’essentiel. Il continuait à défendre son fractionnisme en plaidant pour sa conception du « droit de critique et de lutte idéologique » et le bien-fondé de ses positions, avec, chez C, des contradictions qui rendaient son texte, plus encore que ceux des autres, objectivement insoutenable. B, par sa déclaration de foi anarchiste, et A, sous une forme plus « politique », manifestaient clairement la volonté de poursuivre leur attaque et de rallier les cadres à leurs vues. D et E étaient complètement tombés dans le piège de la « question préalable » posée par le texte de A : le CDT n’est pas le groupe fractionnel que le NDN veut voir en lui ; au contraire, il faut le louer d’avoir « osé penser ». A droite se trouvaient donc à ce moment A et B, avec le ferme soutien de E ; le centre était occupé par C et D ; à gauche, le NDN et F.

Le NDN a dirigé la lutte entre les deux lignes en commençant par déloger l’opportunisme d’une série de retranchements ; lorsqu’il eut rallié B, C, D et E aux positions marxistes et gagné leur appui, la lutte continua, dans une seconde phase, avec A.

Les « arguments » dont l’opportunisme se servit comme d’autant de retranchements qu’il a fallu détruire l’un après l’autre, se résument en ces quatre points : a) la confusion de la contradiction entre les positions et de la contradiction entre les personnes, érigée en « question préalable » ; b) la dénégation de l’existence du fractionnisme ; c) la nature antagoniste de la contradiction entre les positions du CDT et la ligne de l’UC(ML)B ; d) la question dite du « partage des responsabilités ».

§ 2. LA « QUESTION PREALABLE »

La « question préalable » est une invention de A, soutenue par D et E. Elle se présente comme une alternative :

« Ou bien le CDT a servi les intérêt de l’UC(ML)B : en ce cas le NDN doit vider son désaccord avec lui par la lutte idéologique (et il n’est pas fondé à le sanctionner ni à traiter son activité de travail de sape, d’agissements fractionnels, etc.) ; ou bien c’est un ennemi de l’organisation, et le NDN aurait déjà dû l’’exclure de l’UC(ML)B, car en ce cas la lutte idéologique est déplacée et sans objet ».

Cette façon de poser la question est contraire aux méthodes que les communistes suivent pour résoudre les contradictions.

Pour traiter correctement les contradictions, et pour les résoudre dans l’intérêt du peuple, il faut 1) connaître leur nature : s’agit-il de contradictions antagonistes ou de contradictions non antagonistes ; 2) lorsqu’il s’agit d’une contradiction antagoniste, il faut distinguer entre la ligne et les personnes.

D et E ne concevaient pas que le fait seul du fractionnisme crée déjà l’antagonisme avec l’organisation communiste.

Lénine définit le fractionnisme par l’existence de

« groupes présentant un programme particulier, tendant à se replier jusqu’à un certain point sur eux-mêmes et à créer leur propre discipline de groupe ». (Avant-projet de résolution du Xe congrès du Parti communiste de Russie sur l’unité du parti, t. 32, p. 252).

La fraction, c’est la désorganisation du Parti. Lui laisser libre cours, accepter qu’elle définisse les contradictions et qu’elle organise la discussion au sein du Parti, c’est permettre que le Parti se désagrège, c’est liquider le Parti.

Ceci avait amené le NDN à décider la dissolution immédiate de la fraction.

Que, de plus, la contradiction entre la ligne défendue par le CDT et la ligne de l’UC(ML)B était, elle aussi, antagoniste, est une question qui sera discutée plus loin (car elle fera l’objet d’une autre diversion opportuniste, cfr. § 4). Ce que A, D et E ont soutenu en premier lieu, c’est que, « abstraction faite » de la nature de cette contradiction, le NDN a cherché la guerre là où la simple discussion suffisait à éclairer les idées.

La première des règles citées ci-dessus fut donc délibérément écartée ; la seconde rejetée en conséquence.

Chaque militant communiste connaît pourtant bien le principe qu’il faut « guérir la maladie pour sauver l’homme » et doit voir que ce concept est, par définition, une unité de contraires appelant dans la pratique des solutions également contradictoires : à l’antagonisme des actes et des positions répond, dans le cas présent, la mesure disciplinaire de dissolution du CDT nécessaire pour mettre un terme à des menées subversives : quand le centre découvre une fraction, il est évident que son premier devoir est de la dissoudre ; à la contradiction opposant entre eux des communistes correspond la lutte idéologique visant à éclaircir les idées et à rallier les camarades qui se trompent aux positions marxistes, par un travail de persuasion mené selon le processus critique-autocritique-unité. A tout moment, depuis le début de la lutte, A, B et C furent traités en camarades ; la qualification de leur erreur par le NDN fut en fait très modérée (« idéologie petite-bourgeoise ») et leur statut de cadres ne fut même pas mis en question.

Chaque militant communiste « connaît » le principe « guérir la maladie pour sauver l’homme », mais il est bien évident que l’opportunisme en lutte a un intérêt particulier à obscurcir cette connaissance.

De la part de A, qui mit en avant la « question préalable », il s’agissait d’une manœuvre « de gauche » destinée à entraîner le centre à la révolte et à provoquer la direction par le chantage : « Ou bien nous sommes d’honnêtes communistes, et le NDN mène contre nous une lutte à outrance ; ou bien nous sommes des anticommunistes et qu’attend le NDN pour nous expulser comme des traîtres à la classe ouvrière ? »

D et E purent tomber dans un piège aussi grossier, parce qu’ils s’y étaient eux-mêmes fortement poussés par leur individualisme petit-bourgeois.

A la lecture de la circulaire portant dissolution du CDT fractionnel, et dans les discussions entre cadres qui suivirent immédiatement sa réception, l’attention de D et de E fut absorbée par la mesure disciplinaire au point qu’ils y virent une barrière mise par le NDN à toute discussion. Ces camardes se posèrent dès lors comme les défenseurs de la « lutte idéologique ».

Ce qui sous-tend cette position, c’est, outre le rejet du centralisme démocratique, le refus qu’un organe dirigeant prenne une mesure contraignante, sans « lutte idéologique » préalable.

Le texte « Base de la campagne de bolchevisation » avait pourtant, comme par avance, répondu à cette objection petite-bourgeoise qui tend à confondre la sphère de la discipline et la sphère de la lutte idéologique :

« … (certains) camarades ont tendance à penser que tout sujet peut à tout moment et entre n’importe quels niveaux hiérarchiques, être question à débattre dans la lutte idéologique. Ce n’est pas le cas. La lutte idéologique a) se mène activement, librement et dans toute son ampleur à l‘intérieur de l’organisation sur toute question politique et d’organisation que l’organisme dirigeant compétent n’a pas encore tranchée par une décision ; b) accompagne les directives et mesures adoptées par la direction. Mais ces directives et mesures lient immédiatement l’organisation et chaque membre, quelle que soit l’appréciation que tel ou tel camarade puisse poser sur elles. Dire que la discipline communiste est librement consentie par tous les membres de l’organisation, signifie que le principe du centralisme démocratique et les impératifs de la morale communiste sont acceptés par tout, sur la base de la compréhension des tâches de la révolution, et qu’en conséquence chaque décision des organismes dirigeants oblige les membres, sans qu’elle doive pour autant faire au préalable l’objet d’une « lutte idéologique » pour être applicable ».

Les termes employés par le NDN dans sa circulaire pour qualifier la fraction et que D-E citaient pour les rejeter :

D : « attaque systématique et sans principe contre le NDN », « plate-forme d’opposition », « menées », « couvrir le révisionnisme », « revient à mettre la nature marxiste-léniniste de la direction en cause », « attaquer la ligne », « saper la liaison du NDN à la base », « inversion du vrai et du faux » ; E : « plate-forme d’opposition », « attaques systématiques contre le NDN et la ligne de l’UC(ML)B », « menées », « couverture (consciente) du révisionnisme », « isoler le NDN de la base », « déclarations démagogiques », « pratiques anarchistes », « travail de sape », « amener la désorganisation complète dans l’UC(ML)B », etc. – tous ces termes qualifiant correctement une manœuvre fractionnelle, leur apparurent comme autant de terribles coups de matraque. Que ces termes du NDN ainsi que la dissolution du CDT qu’ils motivent, aient frappé une erreur très grave et de nature à mettre en danger l’unité et la ligne de l’organisation, a passé littéralement inaperçu, tant était grand l’effroi petit-bourgeois devant le « bureaucratisme » qui empêche « le libre processus de la lutte idéologique ». Que le NDN avait pour premier devoir de défendre l’unité et la ligne, est une considération qui disparaît complètement devant les sacro-saints « droits » des individus, comme si la démocratie était une fin en soi et comme si les communistes devaient (pouvaient) permettre à des fractionnistes de mener leurs attaques toujours plus loin et impunément contre la ligne marxiste-léniniste. Plutôt une lutte sans principe, avec toutes ces conséquences possibles, qu’une mesure de contrainte qui n’a pas d’abord été discutée par tous les cadres : telle est la devise de ceux qui veulent mettre le « moi » de chaque individu avant la défense du communisme.

§ 3. DÉNÉGATION DU FRACTIONNISME

Une deuxième chicane de l’opportunisme soutenue en particulier par A et B, devait être que le CDT n’a pu être fractionnel étant donné que les actes dont le NDN l’accuse – en particulier, le fait qu’il écrivit un texte et qu’il entreprit une enquête dans les cellules – étaient connu du NDN et que celui-ci ne les avait pas désapprouvés. Cette « position » était agrémentée par A d’un commentaire selon lequel, de toute façon, l’enquête à la base « n’avait pas été le véhicule de la ligne du CDT » et par B d’une attaque contre la direction, à savoir que si l’enquête avait été erronée, c’était au NDN le premier à s’en rendre compte et que le NDN était donc mal venu de reprocher aujourd’hui au CDT de « ne pas lui avoir donné la bouillie ».

L’opposition se réfugiait cette fois dans le formalisme.

Il est exact qu’un membre du NDN avait laissé la latitude au CDT de former par écrit les difficultés qu’il éprouvait à cerner les erreurs organisationnelles commises par l’UC(ML)B, et il est également exact que ce membre du NDN avait connaissance de l’enquête menée par le CDT pour avoir reçu de celui-ci communication de son questionnaire. Mais le CDT jouait sur les mots en voulant se baser sur ces faits pour « prouver » l’inexistence du fractionnisme.

Avant la discussion NDN-Cadres du 8 septembre, A remit à tous les cadres (excepté F) un papier intitulé « Chronologie des faits et gestes du comité des trois du 18 au 31 août ». Ce papier reprend, en effet, certains « faits et gestes, du CDT et il comporte une note d’avertissement où il est dit que les circonstances mentionnées laveront le CDT de l’accusation de fractionnisme, « au niveau des faits, indépendamment de la nature politique de (son) texte ».

Une telle façon de monter les faits et gestes en épingle n’a, bien entendu, rien à voir avec une analyse marxiste de la réalité.

La faculté laissée au CDT de rédiger « un » texte (sur un sujet bien précis) et la confection d’une plate-forme d’opposition contre l’organisation n’ont évidemment que ceci en commun qu’il s’agit dans les deux cas de mettre des mots par écrit. De même, se prévaloir de la connaissance qu’avait le NDN du fait de l’enquête, en faisant abstraction des positions sous-tendant cette enquête et des rapports fractionnels qu’entretenaient à cette époque les enquêteurs, n’est pas précisément un exemple d’honnêteté. Selon que cette enquête se menait de bonne foi ou dans le cadre d’une attaque en règle, on a affaire à une erreur bureaucratique, qui peut être secondaire, ou à un acte offensif. La partie reçoit son sens véritable de la totalité. Un morceau du puzzle revêt une signification différente selon qu’il est isolé ou replacé dans l’ensemble. L’orientation politique des faits et leur portée sont pour une grande part fonction de la ligne dans laquelle elles s’inscrivent. C’est à l’intérieur de cette ligne, dont elles n’auraient jamais pu être abstraites, que nous les envisagerons désormais.

Prétendre, en outre, que l’enquête était « neutre », c’était ériger en principe le formalisme qui imprègne toutes ces conceptions. Aucun rapport social n’est « neutre », et moins que tout autre les rapports politiques. Il est clair que le travail entrepris par des fractionnistes envers la base n’est et ne peut être que le prolongement et le complément des rapports qu’ils instaurent envers la direction. Tout acte posé par un fractionniste obéit nécessairement à ses visées politiques particulières. Cela va de soi. Et dire, comme le faisait B, que le NDN n’avait qu’à comprendre les erreurs qui étaient en train de se commettre (« si vous n’avez rien remarqué, tant pis pour vous !) » dénote, outre la mauvaise foi de cette provocation, une conception bourgeoise de la répartition des tâches et des responsabilités, comme si le NDN et les cadres avaient des droits, des intérêts spécifiques, voire antagonistes, et définis de façon administrative préservant la sphère d’autonomie de chacun.

Enfin, certains faits étaient simplement passés sous silence, parce qu’ils desservaient directement la thèse de la « bonne foi » des fractionnistes. Ainsi, A se garda de dire que lors de la réunion du CDT avec un membre du NDN, tenue le 21, le CDT reçut des instructions précises et des textes préparant l’éducation sur le centralisme démocratique et les rapports des cellules ; il omit aussi de dire que lui-même fut à ce moment mis en garde contre l’individualisme, à propos de la diversion qu’il avait faite lors de la réunion des cadres du 16 août. Il est clair que le mensonge par omission relève du système formaliste lui-même adopté pour abstraire certains « faits et gestes ».

Les communistes rejettent complètement une telle façon d’« argumenter », qui consiste à détacher les faits de leur signification politique. Nous allons donc les reprendre et les analyser à la lumière du comportement général et des positions du CDT.

En réalité, le fractionnisme alla très loin, en un bref espace de temps. Regroupons l’ensemble des faits.

Le CDT refusa les directives ; au lieu de mener la campagne de bolchevisation, comme il était de son devoir de le faire, il tint pendant quinze jours des réunions de discussion interne sur des sujets qu’il n’était pas de sa compétence de traiter, décidant enfin d’élaborer des positions à lui, et qu’il savait contraires à la direction et à la ligne. Au lieu de renforcer le centralisme démocratique dans l’UC(ML)B, il refusa et combattit le centralisme démocratique.

Ce travail était assuré organisationnellement par une discipline de groupe, contraire à la discipline de l’UC(ML)B. Cela ressort du texte même de A lorsqu’il parle de la « lutte idéologique interne (au CDT) pour déterminer la nature des tâches qui lui (avaient) été confiées » et quand il révèle le « cadre de discussion que le CDT avait décidé (!) de limiter à des points concrets déterminés, afin que le NDN prenne conscience par lui-même de l’aspect erroné de la ligne… ».

La discipline de groupe se manifesta également lorsque C, interrogé par un membre du NDN sur les contradictions soulevées par le CDT (c’était avant la remise du texte), refusa de répondre, sous prétexte que « cela devait se discuter avec tous les membres du CDT assemblés ».

Le CDT, lançant son offensive contre le NDN, prétendait que lui-même pratiquait le centralisme démocratique, en dehors du NDN et contre lui. Une telle chose n’est « possible » qu’à condition de fonctionner comme un Etat dans l’Etat. Et cette contradiction elle-même ne peut être « résolue » que par une lutte victorieuse pour la direction dans l’organisation. Il est clair que si le NDN a des méthodes de direction révisionnistes et que si le CDT applique le centralisme démocratique, celui-ci doit lutter pour le pouvoir, renverser le NDN et se substituer à lui.

C’est bien ce qu’il avait commencé à faire, en s’érigeant en organe dirigeant de fait à l’égard de la base et en allant demander à celle-ci (soi-disant au nom du NDN !) quelles critiques elle avait à adresser à la direction.

C’est la question de l’enquête. Enquête prétendument « neutre ».

Voyons cela de plus près. Qui attaque la direction, doit s’assurer le soutien de la base. Il s’agissait, pour le CDT, de se faire connaître comme le « défenseur » des militants « opprimés » par un NDN bureaucratique. Les questions 2, 3 et 7 en témoignent clairement.

2 :

« Est-ce que la ligne politique a été comprise et traduite en directives concrètes par la pratique de la cellule ? »

3 :

« Y a-t-il eu lutte idéologique pour appliquer le centralisme démocratique dans le fonctionnement de la cellule ? Y a-t-il deux lignes sur cette question ? Quels sont leurs aspects principaux ? »

7 :

« Quelles sont les critiques portées aux organes dirigeants par la cellule ? Par le responsable ? »

Il y a eu de la part des dirigeants et des cadres des carences graves dans les méthodes de direction. La pratique en a souffert. Les militants ont donc nécessairement des critiques à faire aux organes dirigeants. Ces critiques ont un rôle important à jouer au cours de la campagne, pour le redressement de l’organisation. Tel avait été et tel restait le point de vue du NDN.

Mais le CDT, ayant ses buts particuliers, s’y prit tout autrement. En commençant son « enquête » sans aucune explication sur l’objet de la campagne, sans aucune éducation sur les règles du centralisme démocratique, le CDT, eu égard à ses positions politiques de départ, entreprenait un travail de sape envers la base et une provocation envers la direction. Son but était de transformer les critiques justes de la base en révolte contre la direction. S’il choisit cette procédure spontanéiste, c’est parce qu’il en attendait un débordement aveugle en retour. Les critiques doivent être portées à la lumière des principes et dans un cadre politique qui permet de distinguer le principal du secondaire et le vrai du faux.

Le commentaire du CDT selon lequel il aurait « traduit et transformé les revendications et critiques des militants », explicite bien les intentions réelles de l’enquête « neutre ». Considérer que les militants ont des « revendications » à faire valoir contre la direction revient à dire qu’il y a contradiction d’intérêts entre la base et le sommet. C’est une thèse anarchiste. Il n’y a rien de tel dans un Parti communiste. Dans un parti communiste, il y a, de haut en bas, vigilance de classe, lutte idéologique à tous les niveaux et unité révolutionnaire de tous les militants. Parler de « revendications » de la base, c’est vouloir délibérément soulever les militants contre la direction. Cette démagogie est la porte ouverte au scissionnisme.

L’usage fait dans la discussion par le CDT des premiers matériaux qu’il recueillit dans son « enquête », montre bien que tel était son projet. Des réponses partielles et tronquées il essaya de faire autant de projectiles contre la direction, en les lançant selon les besoins de son attaque générale : il tenait la « preuve » que le NDN était « inconscient de ses responsabilités, que la base était « justement révoltée », etc. Le CDT, en utilisant ainsi les fonctions importantes dont il avait été chargé par la direction, les détourna à ses fins propres et tenta d’empoisonner l’idéologique de la base. Le CDT projetait d’étendre son attaque aux camarades ouvriers : ceux-ci « seront associés pleinement à cette campagne et à ce questionnaire d’enquête », annonçait-il. Mais le NDN l’avait mis hors d’état de nuire avant qu’il ait pu mettre ce plan de sabotage à exécution.

Vis-à-vis des autres cadres, l’ex-CDT mena une offensive ouverte à compter du jour de sa dissolution jusqu’au jour de la première réunion NDN-Cadres : du 3 au 8 septembre, l’ex-CDT (et en particulier A qui se prévalut faussement de l’« autorisation donnée par le NDN de défendre son point de vue ») chambra les cadres et put les rallier, à l’exception d’un seul, sur la base de sentiments antiautoritaires. Un seul cadre, D, jugea utile de chercher la discussion avec le NDN. B reconnut par la suite que la rapide victoire obtenue par l’ex-CDT auprès de D et E, lui fit renoncer au début d’autocritique qu’il comptait faire à la réunion et l’encouragea à poursuivre l’attaque. F. qui ne cessa de se tenir sur des positions justes, fut considéré par certains comme « un opportuniste servile irrécupérable », avec lequel il n’était pas intéressant de discuter.

§ 4. LA NATURE ANTAGONISTE DE LA CONTRADICTION ENTRE LES POSITIONS DU CDT ET LA LIGNE DE L’UC(ML)B

Le texte du CDT est une attaque de front contre la direction et contre la ligne. En le résumant (III, § 1), nous avons déjà indiqué le contenu de cette attaque ; nous devons à présent en mesurer exactement la portée.

Le « fer de lance » par lequel le CDT a essayé d’abattre le NDN est la déclaration selon laquelle le NDN aurait appliqué le « centralisme bureaucratique ».

Le principe d’organisation du Parti communiste est le centralisme démocratique. TPT- UC(ML)B y adhéra consciemment et commença à l’appliquer dès le début 1972, lors de l’élection du NDN. TPT-UC(ML)B appliqua ce principe, tout en commettant de graves erreurs dont les principales furent de laisser la base sans directives quant aux méthodes de travail et sans contrôle de sa pratique par le NDN. Ces erreurs constituent une déviation ultra-démocratique et prouvent que la direction (et les cadres) restaient, en matière d’organisation, sous l’emprise d’idées spontanéistes.

Il y a une différence fondamentale entre la reconnaissance et l’application du centralisme démocratique, celle-ci fut-elle déviée de son juste cours, et l’application de la ligne du « centralisme bureaucratique ». C’est la différence opposant la prolétariat à la bourgeoisie, le marxisme-léninisme au révisionnisme.

Que le CDT l’ait bien entendu de cette façon est clairement exprimé dans son texte : le NDN n’a pas appliqué le centralisme démocratique, mais il a « mis en pratique son contraire (nous soulignons), le centralisme bureaucratique ; « il est exclu que le centralisme démocratique ait pu fonctionner «  ; il n’y a eu dans le GU aucun centralisme (nous soulignons), il ne peut y avoir de démocratie ». Si le NDN a appliqué le centralisme démocratique (fût-ce avec une déviation) les idées qu’il a centralisées sont des idées justes, et la pratique qu’il a dirigée est une pratique révolutionnaire (même s’il doit être fait de sévères critiques à sa méthode de direction). Au contraire, s’il a appliqué le « centralisme bureaucratique », il n’a pu centraliser que des idées bourgeoises, et la pratique de l’UC(ML)B est contre-révolutionnaire.

Dans le premier cas, les bulletins marxistes-léninistes et le journal Unité rouge sont fondamentalement sur des positions justes ; dans le second, notre orientation toute entière est erronée. Dans le premier cas, la ligne générale de notre pratique dans la classe ouvrière est correcte ; dans le second, elle est bourgeoise. Dans le premier cas, le NDN est un organe dirigeant marxiste-léniniste, dans le second, il est la tête de pont de la bourgeoisie dans l’UC(ML)B.

Le CDT a très bien saisi cette logique : il pose effectivement ces trois questions, et il y répond chaque fois dans le même sens. Il ouvre son attaque en déclarant que « la ligne politique de l’UC(ML)B n’est pas liée au travail pratique dans la classe et vers les masses » (souligné par CDT).

Une « ligne politique non liée au travail pratique » est une ligne révisionniste, et cette pratique ne peut servir que la bourgeoisie. Le fait que cette attaque du CDT tourne court faute qu’il ait essayé de l’argumenter le moins du monde, n’enlève rien à sa virulence. Au contraire, il éclaire d’autant plus crûment l’absence complète de principes du CDT. La cible principale de l’attaque a été le NDN lui-même. A en croire le CDT, toutes les erreurs commises par tous les membres de l’UC(ML)B reposeraient sur le NDN, mais celui-ci refuserait de le reconnaître et il rejetterait systématiquement toutes les responsabilités sur les cadres et la base : le NDN

« s’attribue tous les mérites des progrès de l’UC(ML)B et rejette tout le négatif sur la base et les cadres » ; « l’idéologie dominante de la base est une idéologie pourrie ; déclare le NDN » ; « dans l’analyse des erreurs, le NDN a pris la voie bourgeoise et a construit une « théorie » qui fait porter tout le poids des erreurs sur la base ».

Le NDN n’aurait donc pas pris conscience de ses erreurs : c’est là le « fond du problème » et le seul point au programme du CDT, c’est que le NDN fasse avec une « honnêteté révolutionnaire » l’auto-critique de son « centralisme bureaucratique ».

Le contraire spécifique du NDN serait le CDT : lui applique déjà le centralisme démocratique, lui continue la prétendue ligne route qui aurait lutté avec le NDN sur les questions d’organisation. Cette « ligne rouge » se serait manifestée par « la critique scissionniste des cadres » (en avril), le texte « centralisme démocratique » d’une unité, et les questions et critiques d’un cadre sur la nature et les structures de l’organisation et sur le travail pratique.

Voir dans la critique scissionniste des cadres (le CDT reconnaît ce terme et le reprend à son compte !) un élément d’une ligne « rouge » qui se serait opposée au NDN en matière de centralisme démocratique, est vraiment le comble de l’impudence. Le fait qu’il y ait eu, dans cette critique scissionniste, des remarques justes sur des points secondaires (remarques que le texte du NDN « Base sur la campagne de bolchévisation » a d’ailleurs recueillies), n’ôte évidemment rien à ce qui le caractérise principalement, l’esprit fractionnel, l’indiscipline et l’impatience petites-bourgeoises. Les deux autres éléments qui constitueraient également cette prétendue ligne, le texte « centralisme démocratique » d’une unité et les remarques et critiques des cadres, loin de s’y opposer, le NDN les a immédiatement approuvés et soutenus. En fait, le texte en question reprend littéralement les positions sur le centralisme démocratique mises en avant par le bulletin marxiste-léniniste 1, et les « critiques et questions » du cadre n’ont jamais été le monopole de celui-ci : le NDN se les adressait au moins autant, et il avait d’ailleurs chargé ce cadre de préparer un premier projet de statuts. Le point est que ce cadre se trouva aussi à la tête du CDT et qu’il était surtout préoccupé de se mettre en avant en nouant d’un fil « rouge » d’anciennes préoccupations positives à ses attaques actuelles, dût-il pour cela endosser un texte scissionniste.

§ 5. LA QUESTION DITE DU « PARTAGE DES RESPONSABILITÉS »

La lutte idéologique amena les cadres, à l’exception de A, à se convaincre de la justesse des arguments marxistes-léninistes. L’une après l’autre, les trois objections soulevées – « le NDN a mal résolu la contradiction avec le CDT », « il n’y a pas eu fractionnisme », « les contradictions entre les positions du CDT et la ligne de l’UC(ML)B ne sont pas antagonistes » – furent réfutées, et ceux des cadres qui avaient défendu ces vues commencèrent à reconnaître leurs erreurs. Mais certains tenaient en réserve un « argument » destiné à faire plier le NDN sous le poids des responsabilités mises abusivement à sa charge, pour compenser ainsi la gravité de leurs propres erreurs et échapper à l’autocritique. A la limite, des cadres – en particulier A et B – allèrent jusqu’à imputer directement au NDN tous les aspects négatifs existant dans la vie de l’organisation : la défaillance idéologique de tel cadre, la démission de tel militant, etc. A alla jusqu’à soutenir un moment que la direction est toujours la principale responsable de tout le négatif : ainsi, dit-il, c’est Unité Rouge (dont A avait été dirigeant) qui porte la responsabilité principale du départ de certains de ses membres et de leur ralliement au révisionnisme !

En même temps, A continuait à maintenir sa nouvelle position selon laquelle le texte du GU (Rapport d’établissement) n’est pas révisionniste. Une telle thèse, tout à fait inattendue dans la bouche de A, qui avait été un des plus ardents à combattre ce texte liou chao-chiste, s’explique de la même façon que l’argument relatif aux « responsabilités ». Dans les deux cas, il s’agit de décharger des cadres de leurs responsabilités : dans le premier en chargeant abusivement le NDN, dans l’autre en dénaturant la critique marxiste et en couvrant ouvertement la droite dans l’organisation. Dans le cas du GU, il y a eu révisionnisme, et ce révisionnisme est évidemment en premier lieu imputable aux auteurs du texte. (« Seigneur Dieu ! quelles vérités élémentaires on est obligé de rabâcher, en ce temps où toutes les notions sont confondues », s’exclamait Lénine en défendant le centralisme démocratique contre les menchéviks !).

Reprenons donc ce point de façon systématique.

Le NDN a estimé que l’idéologie petite-bourgeoise a été la cause principale des erreurs récentes et actuelles.

Ce qui s’oppose à l’application stricte du centralisme démocratique, c’est avant tout l’idéologie individualiste. L’individualisme petit-bourgeois incite à l’anarchisme, à l’indiscipline d’une part, au bureaucratisme et au servilisme d’autre part.

Les manquements à la morale communiste et au style de travail communiste se marquent par le relâchement idéologique, le manque de dévouement, le refus des responsabilités.

Responsabilité des erreurs.

Pour les erreurs concernant l’ensemble de l’organisation, sa structure, son style de travail, son dévouement à la révolution, le NDN est le principal responsable, puis les cadres, qui ont tous partagé ces erreurs. Le NDN a déjà affirmé à plusieurs reprises qu’il avait retardé l’application correcte du centralisme démocratique, sous l’influence de l’idéologie petite-bourgeoise. Cette question, secondaire jusqu’en juin 1972, est devenue principale ensuite. Le NDN a fait preuve de libéralisme, d’opportunisme en n’appliquant pas les principes complètement. Une autocritique approfondie sera faite à la lumière des rapports et des bilans. Toute l’organisation a partagé ces erreurs. Donc chacun sera amené à les reconnaître au cours de la campagne de bolchévisation, le NDN d’abord, ensuite les cadres, puis les responsables. Ceux qui s’y refuseront après de multiples explications sombreront nécessairement dans l’opportunisme.

Conséquences de l’erreur.

Conséquences directes : des faits graves se sont produits.

- Vacances : le NDN est le principal responsable, mais toute l’organisation doit faire l’autocritique, puisque tous les membres, à des degrés divers, ont suivi l’erreur liquidatrice du NDN.

- Texte GU : les cadres du GU sont les principaux responsables, à différents degrés. Ce texte est radicalement opposé à la ligne de l’UC(ML)B, dont le NDN et d’autres se sont servis pour rectifier le cours erroné du GU. Jamais le NDN n’acceptera d’être tenu comme responsable d’un texte opposé à ses idées, à ses actes et qu’il a réfuté aussitôt qu’il en eut connaissance.

- Fraction CDT : trois cadres ont commis des actes fractionnels et se sont opposés de façon antagonique au NDN et à la ligne de l’organisation. Ils ont été poussés par de l’anarchisme petit-bourgeois exacerbé et se sont opposés ouvertement à l’UC(ML)B. De ce fait, ils avaient répudié la légalité de l’organisation et ils ont dû reconnaître la dissolution du comité. Ils sont évidemment les principaux responsables de leurs positions et actes irrémédiablement opposés à la ligne et au centralisme démocratique. Faire état de la faiblesse des structures pour y chercher une « justification », c’est ramener l’organisation au niveau où l’on se trouve soi-même afin d’accuser le NDN et de se laver les mains de ses propres erreurs. Il y a entre l’organisation et l’idéologie interaction, rapport dialectique, dans lequel l’idéologie domine (la question fondamentale est : « quelle classe servons-nous ? » ; « quelle ligne politique avons-nous ? »).

Les faits dont nous venons de parler sont le produit des déviations petites-bourgeoises de ceux qui les ont commis. La faiblesse des structures a permis, facilité, favorisé même ces faits. Mais les structures ne produisent pas des erreurs politiques et idéologiques, parce qu’elles-mêmes se fondent sur l’idéologie et la politique. Une meilleure structure aurait peut-être permis de déceler plus rapidement l’erreur des membres du GU, mais les idées fausses dans l’esprit des cadres auraient quand même existé et auraient quand même dû être combattues.

Un fonctionnement plus solide de l’organisation aurait peut-être entravé les agissements fractionnels du CDT, mais l’idéologie du fractionnisme n’en aurait pas moins existé chez les trois cadres et devait en tout cas être extirpée par la critique et l’autocritique.

L’erreur théorique de ceux qui voulurent établir le « partage des responsabilités », en fonction de la structure d’une organisation et non de la conscience de classe de chaque militant, a été de croire à la prééminence de la cause externe sur la cause interne. Une erreur politique provient d’une déviation idéologique, non d’un mauvais fonctionnement organisationnel.

La cause idéologique de cette interprétation erronée, c’est le refus des responsabilités, la peur de la critique. Plutôt que de faire l’autocritique, on préfère accabler le NDN de reproches et défendre des positions démagogiques envers la base.

Dans toute cette question, il apparaît d’ailleurs bien comme la conception même de la responsabilité est étriquée, individualiste chez ces camarades.

Pour un communiste, être responsable, c’est avant tout avoir à cœur de corriger tout ce qui n’est pas satisfaisant, c’est ensuite examiner si l’on n’est pas soi-même la cause de la carence ou de l’erreur, c’est enfin chercher les moyens de remédier aux manques. Pour l’opportuniste, être responsable se limite à être « coupable ». La seule question est « qui est en faute ? », et il compte par-dessus tout que ce ne sera pas lui …

B, à cet égard, fut tout à fait clair en disant :

« Il fallait toujours se critiquer pour un tas d’erreurs, toujours battre sa coulpe, mais maintenant que j’ai compris que c’est le NDN qui est en faute, c’est bien fini ! »

Les conséquences politiques d’une pareille attitude peuvent être extrêmement lourdes. En cas d‘erreurs graves de la direction communiste, et surtout en période de revers politiques, elle mène directement à la désertion des militants. Les opportunistes « trouveront » toutes les « raisons » de ne plus suivre cette direction et « justifieront » la liquidation.

§ 6. L’AUTOCRITIQUE DE B ET C, ET DE D ET E

B et C, comme D et E, après une dure lutte idéologique, convinrent de bonne foi de leurs erreurs et firent une autocritique idéologique et politique sincère (voir annexes 2 et 3).

Les trois membres du CDT ont partagé la même erreur politique fondamentale d’inversion de la gauche et de la droite dans l’UC(ML)B. Mais leurs responsabilités à tous trois ne sont pas égales. Nous nous en tiendrons d’abord à la participation personnelle prise par B et C dans le travail fractionnel. B a mis en évidence que toute critique, fondée ou non, qu’il fait à la direction, se transforme très vite en attaque. De cet antagonisme qu’il provoque ainsi, il ne s’inquiète guère. Il ne se soucie pas fort non plus de savoir si sa critique est juste ou non : le NDN fera la part des choses. Enfin, ses critiques elles-mêmes portent le plus souvent sur les difficultés que B lui-même éprouve dans son travail, à son niveau, et ses problèmes deviennent à ses yeux la question principale de l’organisation. L’anarchisme s’empare de la première occasion venue (souvent, une erreur de la direction) pour se révolter contre l’autorité ; l’unité, la cohésion de l’organisation ont pour lui peu de poids à côté de ses « revendications » et de ses difficultés particulières.

C s’est cantonné dans une position centriste. Il participe pleinement à la fraction, mais à un certain moment, il objecta à l’insurrection, tout en se laissant facilement convaincre de son « bien-fondé ». Au point de vue théorique, le processus de la connaissance est obscurci chez C par une déviation intellectualiste, qui l’amène à contempler les contradictions, plus qu’à les résoudre. Les marxistes n’ont pas pour tâche de connaître le monde, mais de le transformer.

D et E reconnurent que la défense qu’ils avaient faite de la « liberté de lutte idéologique et de critique » contre le centralisme démocratique, avait été une erreur anarchiste et un soutien direct à la fraction contre la direction et l’organisation.

 V. L’ATTAQUE DE A CONTRE L’UC(ML)B

§ 1. LE REFUS DE LA LUTTE IDÉOLOGIQUE ET DE LA CRITIQUE

Dès le début de la lutte idéologique avec le CDT il fut clair que A poussait le plus loin et de la façon la plus « conséquente » la tactique dilatoire des opportunistes. Pour empêcher que la vérité ne se fasse jour, A s’ingénia systématiquement à disjoindre les actes fractionnels, les positions du CDT et les motivations de A, B et C, essayant de poser entre ces trois domaines des cloisons étanches.

Après avoir été battu sur la position « il n’y a pas eu de fraction : voyez les faits (détachés de la politique) ; le NDN traite mal la contradiction », A soutint que l’opposition CDT- UC(ML)B n’était pas de nature antagoniste. Mais il dut revenir aussi sur ce point, à la suite des autres cadres. Il le fit sous forme d’« autocritique » en parlant de son subjectivisme, ce qui entraînait le fait de l’antagonisme, mais pas encore du fractionnisme :

« Il y a eu subjectivisme du CDT dans la qualification de l’erreur principale attribuée au NDN : centralisme bureaucratique. Cette qualification pose l’antagonisme entre le CDT et le NDN. Le NDN en conclut au fractionnisme. La position vraie du CDT sur le « centralisme bureaucratique » qualifiait la direction de la pratique. Il s’agissait d’erreurs de type bureaucratique. Il n’y a pas assez d’éléments pour faire une autre autocritique ». (10 septembre).

Cette déclaration fut rejetée comme une « autocritique » opportuniste par le NDN et plusieurs cadres. La suite des discussions et l’attitude correcte des autres cadres ne permirent plus longtemps à A de nier le fractionnisme. Il fit donc une seconde « autocritique ». Mais rien n’était dit sur les buts du travail fractionnel :

« J’ai mis à profit l’absence des structures organisées et la présence d’erreurs politiques et idéologiques (normales) dans l’organisation. Mis à profit : au lieu de corriger par l’application des principes à la situation objective, j’ai développé dans le CDT (première structure où j’avais une responsabilité) une ligne d’attaque basée sur une certaine estimation des erreurs et qui visait, par la force des choses, par le développement objectif, la ligne, attaque de caractère fractionniste Je me suis exclu des principes dans cette pratique critique ; j’ai donc suivi les principes bourgeois.

La base idéologique de l’erreur est l’individualisme, caractérisé par sa forme la plus dangereuse dans une organisation naissante : l’anarchisme, l’exaltation du jugement et du raisonnement particuliers conte le jugement et le raisonnement collectifs.
Tout le processus de critique a eu pour cause une appréciation individuelle du degré de conscience du NDN, que j’ai sous-estimé en le traitant de subjectiviste.

J’ai mis cette appréciation en ligne, en matière, sans passer par la lutte idéologique. Je suis passé de l’idée à la pratique, sans la transformer par la lutte idéologique et des directives, en dehors du cadre de la discipline. Comment la lumière est-elle apparue ? Par les textes du NDN qui font un bilan général et grâce aux méthodes correctes de lutte idéologique employées par le NDN. Les dirigeants ont agi en communistes. Je suis le principal responsable du fractionnisme ; j’ai orienté les camarades dans cette voie ; j’ai jeté la confusion dans l’esprit des autres cadres, sur la ligne politique de l’organisation et la nature du NDN » (16 septembre).

Puis vint une troisième « autocritique » (23 septembre), écrite (annexe 4), plus explicite sur les points déjà évoqués, parlant de « travail de sape envers le NDN », de la tentative objective de « liquider le marxisme-léninisme de la direction » et d’« individualisme qui se transforma en antagonisme » mais se taisant toujours encore sur l’essence du fractionnisme : la lutte sans principe pour le pouvoir.

§ 2. LE FRACTIONNISME DE A FUT UNE LUTTE DÉLIBÉRÉE ET SANS PRINCIPE POUR LE POUVOIR

Tout en convenant du rôle principal qu’il avait joué dans la fraction, A refusa constamment de quitter le terrain des vérités générales applicables au CDT dans son ensemble. La lutte idéologique s’était d’abord limitée à réfuter les positions et les activités fractionnelles du CDT, ainsi que l’idéologie – l’individualisme, l’anarchisme – qui les avait sous-tendues, et elle avait donc visé la part commune prise par les trois cadres du CDT. Elle avait suffi à circonscrire complètement les erreurs de B et de C. Mais la question de A était plus grave. Elle devait être approfondie dans ses aspects politiques et idéologiques. Il était nécessaire de définir les visées politiques de la fraction que A a commandée et la déviation idéologique qui est à la source de ces visées.

Dans sa troisième « autocritique », A parlait donc de son « travail de sape contre le NDN » et de « liquidation du marxisme-léninisme de la direction ». Ces termes, tout en levant un coin du voile, cachaient cependant l’essentiel. Il n’était pas conforme à la vérité de parler de « travail de sape à l’égard du NDN » ; il fallait dire : lutte sans principe pour le pouvoir ». Le texte faisait aussi état « d’individualisme qui s’est transformé en action antagoniste vis-à-vis du NDN et de la ligne » et « d’appréciation du degré de conscience du NDN » (lors de la seconde autocritique, A avait reconnu une « sous-estimation du NDN » de sa part). Là aussi, A faisait semblant d’aller à la rencontre des positions marxistes, mais en réalité, il ne « découvrait » une vérité superficielle que pour mieux cacher le fond de la réalité. Il ne suffit pas de noter un « individualisme qui se transforme en action antagonique «  ; il importe surtout d’éclairer la cause d’une pareille « transformation », qui ne va pas du tout de soi. A la « sous-estimation du NDN » correspondait nécessairement chez A la « surestimation de lui-même » dont il ne parlait jamais et qui était pourtant l’aspect principal de la contradiction, la source idéologique de toutes ses erreurs. L’« individualisme » de A, c’est l’orgueil, la volonté bourgeoise de mettre sa personne au-dessus du Parti et de la classe ouvrière, le désir de prendre le pouvoir parce que c’est en soi qu’on a le plus confiance, même si cette confiance n’est pas objectivement fondée.

Ce que A appelait « autocritique » se bornait à reprendre une partie des éléments que le NDN lui-même avait mis en avant dans sa critique (une partie seulement, car A restait très discret, surtout dans ses « conclusions » sur les positions politiques prises par la fraction) et qui s’appliquait à l’ensemble du CDT. Cette « autocritique » cachait la contradiction principale qui opposait A à l’UC(ML)B, à savoir qu’il avait lutté pour le pouvoir dans une organisation communiste (et reconnue comme telle par lui) sur des positions bourgeoises.

§ 3. LA FUITE EN AVANT VERS LE RÉVISIONNISME ET LE SCISSIONNISME

Le NDN ni les cadres ne jugeant que les « autocritiques » successives de A étaient véritables et sincères, et A refusant d’en dire plus long sur son idéologie, il lui fallut renoncer à ses camouflages et s’engager dans son opportunisme plus ouvertement encore. Il mit au point une version révisionniste inédite de l’autocritique : la « théorie de l’autocritique différée ». Pour faire une autocritique plus complète, dit A, je dois d’abord faire des critiques, et pour faire des critiques, il me faut un point de vue central. Pour cette raison, je ne parlerai qu’après la campagne de bolchévisation » !

Cette nouvelle position, en mettant l’accent sur les « critiques » par rapport à l’autocritique, en privilégiant les « positions politiques » de A et en mettant dans l’ombre toute la question de la fraction (exactement comme si elle n’avait jamais eu lieu), faisait sous-entendre que ces fameuses « positions » tenues secrètes (parce « qu’incomplètes » !) pouvaient bien être les positions « marxistes-léninistes », en d’autres termes que la fraction aurait été une insurrection « légitime » des éléments « communistes » contre les éléments « révisionnistes ». L’inversion du vrai et du faux, du prolétariat et de la bourgeoisie, inaugurée par le CDT, recevait là un nouvel accoutrement. La déclaration selon laquelle il fallait attendre la fin de la campagne avant que A ne consente à faire connaître ses « critiques » au NDN et aux cadres, constituait une provocation cynique contre l’UC(ML)B toute entière. A osa déclarer ouvertement qu’il ne désarmait pas et qu’il comptait attaquer au moment qu’il jugerait le plus favorable à ses menées. Pour faire passer sa camelote révisionniste, il se prévalait de la faculté qu’a tout membre du Parti de « réserver son opinion » !

A, subitement, « oubliait » tous les principes et ne voyait apparemment plus la différence entre les droits reconnus à la minorité après lutte idéologique sur ses positions et le « droit » qu’il s’arrogeait de lancer de grossières attaques contre notre organisation. S’engageant plus encore dans ce chemin dangereux, A manœuvra avec de plus en plus d’insistance pour faire accepter une « discussion » sur les « contradictions » existant entre lui et l’organisation, afin de faire oublier ses agissements et d’ôter sa raison d’être à l’autocritique qu’il devait faire. Mais l’autocritique de A sur ses menées fractionnelles devait précéder toutes les critiques qu’il pouvait avoir à faire à l’organisation. La façon dont cette question serait tranchée nous ferait voir si nous avions affaire avec un communiste ou avec un bourgeois. A alléguait maintenant des contradictions secondaires soulevées lors de l’unification TPT-UR, mais il s’appuyait surtout sur des « contradictions » qu’il inventait de toutes pièces pour les besoins de la cause et qu’il invoquait maintenant pour la première fois ! C’est ainsi que A souleva des « contradictions à propos du type de travail à mener dans la classe ouvrière », « contradictions » qui selon lui auraient existé depuis l’unification (avril) et dont il parlait en réalité pour la première fois ce 30 septembre ! Le 5 octobre, A se mit à prétendre que l’UC(ML)B a, dans son journal, lancé aux marxistes-léninistes un appel à l’unité sans principe. Le 7 octobre, ne reculant devant aucune absurdité, il prétendit qu’à l’UC(ML)B « il n’existe pas de volonté consciente de recruter des ouvriers » !

Celui qui lâche le maillon court droit à la dégénérescence idéologique. Sur cette pente, il n’y a plus d’« arguments » que dans les manœuvres dilatoires et le dénigrement.

Poursuivant son travail de sape, A trouva ensuite l’occasion de s’immiscer dans une réunion de cellule pour y défendre ses « vues » sur l’unité du mouvement, ou plutôt sur sa désunion. Mais les arguments des camarades de la base le réfutèrent, et le NDN le rappela une nouvelle fois à l’ordre.

A refusait de se critiquer devant l’organisation, parce qu’il décidait qu’il fallait faire confiance à sa personne plutôt qu’à la ligne de l’UC(ML)B élaborée par le NDN avec l’appui des cadres et le soutien de l’organisation entière. Pour « justifier » ce refus, il devait attaquer notre ligne, notre pratique, notre organisation. S’il persistait dans son attitude, il devrait bientôt chercher à les liquider complètement. Telle est la logique objective de l’opportunisme : c’est ce que le NDN exposa devant lui en réunion de cadres, l’avertissant qu’il mettait en danger son existence même de militant communiste. A fuyait en avant vers le révisionnisme et le scissionnisme.

Le NDN et les cadres n’obtenant pas de A qu’il mène une lutte idéologique correcte et qu’il manifeste une volonté d’unité, le Noyau dirigeant local (NDL) vota le 15 octobre à l’unanimité contre la voix de A, la suspension de ses fonctions de cadre, jusqu’à la vérification des cartes.

(…)

Pour lire la suite: http://www.centremlm.be/Union-des-Communistes-Marxistes-Leninistes-de-Belgique-Bulletin-Marxiste-1778

Qu’est-ce que la guerre populaire? Les thèses fondamentalement erronées du PCR(co) du Canada au vu de la révolte populaire en France

Nous sommes tombéEs sur cette critique du groupe lesmaterialiste.com concernant le programme « erronée » du PCR (co) et sa vision de la GPP (Guerre Populaire Prolongée). Compte tenu des récents développements au sein du PCR-RCP du Canada, nous avons pensé qu’il était de l’intérêt général de re-publier ce texte.

 

La révolte en France montre que les thèses maoïstes sur la guerre populaire dans les pays impérialistes sont correctes.

Les pays impérialistes ne restent pas « stables » jusqu’au jour mythique où la révolution deviendrait possible. Il y a des crises, des avancées et des reculs qui sont marqués par la violence révolutionnaire.

Cette révolte montre en tout cas le caractère erroné de la thèse expliquant que la guerre populaire c’est la propagande armée montrant la voie à suivre, que la guerre populaire est décidée par le Parti de A à Z et non pas par les masses qui font l’histoire.

Car dans une situation comme celle aujourd’hui où la révolte est partout, où la violence révolutionnaire est partout même si c’est dans des formes plus ou moins élevées, il ne suffira certainement pas de la « propagande armée » pour se faire « reconnaître » des masses.

Soit le Parti est le Parti des masses, soit il n’est rien.

La conception du Parti Communiste Révolutionnaire du Canada (Comités d’Organisation) s’oppose pourtant à cela. La conception de la guerre populaire du PCR(co) consiste en une série de principes alignés les uns à côté des autres.

Pour le PCR(co), la guerre populaire c’est tout d’abord « le boycott de l’État »; il faut boycotter les syndicats, les institutions, etc.

« Le boycott de l’État contribuera à démarquer de plus en plus clairement les deux camps qui s’affrontent – celui de la révolution et celui de la réaction » (Programme du PCR(co)).

C’est naturellement inexact. Ce qui distingue les révolutionnaires ce n’est pas le boycott de l’Etat, mais la lutte contre l’Etat.

C’est ce qui fait la différence en ce moment en France entre l’aspect révolutionnaire de la révolte populaire – celui qui vise l’Etat – et l’aspect simplement protestataire (qui vise n’importe quoi de manière discriminée).

Rappelons justement que l’aspect révolutionnaire est l’aspect principal de la révolte populaire en France, et que les bourgeois précisément disent que l’aspect principal est la destruction aveugle.

La thèse du PCR(co), qui est une thèse anarcho-syndicaliste classique, est donc erronée : un mouvement révolutionnaire ne consiste pas en un mouvement boycottant l’Etat.

Le marxisme-léninisme-maoïsme enseigne que pour être révolutionnaire il faut affronter les institutions, non pas simplement les boycotter voire les éviter.

La première erreur du PCR(co) en amène une autre, qui elle aussi se révèle parfaitement au vu de l’expérience de la révolte en France.

Le PCR(co) dit qu’il faut soutenir militairement les mouvements boycottant l’Etat :

« Elle [l’armée révolutionnaire] pourra et devra apporter son appui au mouvement des masses qui se développe à l’initiative et éventuellement sous la direction du parti, en-dehors de la discipline imposée par l’État bourgeois.

C’est seulement ainsi qu’elle en arrivera à être reconnue par les masses et qu’elle pourra se « fondre » avec elles et compter sur leur soutien. » (Programme du PCR(co)).

Cette thèse est tout à fait fausse pour une raison simple: soit elle est du réformisme armé (un soutien armé extérieur au mouvement et cherchant à le phagocyter), soit elle n’a aucun sens comme aujourd’hui en France où le mouvement de masses utilise déjà la violence révolutionnaire (ou alors c’est directement prôner l’insurrection sans aucune analyse de la situation objective).

La thèse du PCR(co) est en fait une thèse totalement mécanique : le parti lance un mouvement et l’armée essaie de se fondre dedans en l’appuyant.

La thèse est mécanique dans la mesure où elle affirme qu’une action armée en appelle une autre, fait boule de neige, jusqu’à l’insurrection finale; elle est notamment longuement expliquée dans le document des Cellules Communistes Combattantes de Belgique « La flèche et le cible. »

Le PCR(co) ne cache d’ailleurs pas ses références : « Comme l’ont écrit les camarades des Cellules communistes combattantes de Belgique dans un texte-bilan produit en 1994, « le rôle des communistes n’est pas d’entretenir le fonctionnement démocratique bourgeois, il est d’apporter la preuve de viabilité de la voie révolutionnaire, et cela jusqu’au niveau militaire où ils doivent démontrer la possibilité d’affronter victorieusement (même à une échelle réduite), les armes à la main, la bourgeoisie et ses forces de défense ». (La Flèche et la Cible) » (Programme du PCR(co)).

Il va de soi que cette conception s’oppose à la conception de la guerre populaire, d’ailleurs les groupes défendant ce point de vue sont opposés au marxisme-léninisme-maoïsme (les CCC en Belgique, le PCEr en Espagne, et en Turquie la MLSPB, unité armée de propagande marxiste-léniniste).

Il s’agit d’une théorie de l’action exemplaire qui est étrangère à la conception du « poisson dans l’eau. » En fait, le principal protagoniste de la thèse du PCR(co) ce ne sont pas les masses, mais le Parti qui est le véritable « foyer révolutionnaire. »

C’est la thèse guévariste comme quoi le foyer révolutionnaire peut devenir le principal protagoniste de l’histoire, et non plus les masses.

Il y a ainsi deux conséquences : d’abord le prolétariat est considéré comme ne participant pas à la guerre populaire tant qu’il ne participe pas à la lutte armée du Parti, ce qui est une conception militariste.

Le programme dit explicitement à ce sujet :

« La guerre populaire prolongée suivra différentes étapes.

Au départ, l’activité légale occupera d’ailleurs sans doute une place plus importante que l’activité illégale.

Mais celle-ci sera appelée à jouer un rôle de plus en plus important, jusqu’au jour où le prolétariat sera prêt à confronter massivement le pouvoir de la bourgeoisie. » (Programme du PCR(co)).

Ensuite, en attendant le jour où les masses pratiquent la lutte armée selon le voeu du Parti, l’armée sert non pas le peuple, mais le parti lui-même.

« À la première étape, le travail et les actions menées par l’armée visent surtout à soutenir le travail du parti » (Programme du PCR(co)).

Et au cas où il y aurait une ambiguïté à ce sujet le programme précise bien :

« Ils [le travail et les actions menées par l’armée] peuvent aussi secondairement viser à affaiblir directement l’ennemi, mais ce n’est pas là l’essentiel. » (Programme du PCR(co)).

L’armée révolutionnaire ne combat donc pas l’Etat, mais sert le parti en attendant de pouvoir servir de l’extérieur un mouvement lancé par le Parti.

C’est du réformisme armé et cela n’a rien à voir avec la guerre populaire.

Si l’on veut résumer, on peut ainsi dire que pour le PCR(co) la guerre populaire n’est pas la guerre des masses, mais une propagande armée parallèle à un boycott général de l’Etat de la part des masses, le tout devant fusionner pour arriver à l’insurrection finale.

La révolte populaire en France montre le caractère artificiel de la position du PCR(co). Si l’on appliquait sa conception en France, cela reviendrait soit à refuser la révolte en l’accusant de ne pas être mature, soit à se lancer dans la lutte armée insurrectionnelle.

Alors que si l’on dit que les masses font l’histoire, on comprend qu’il faut défendre la révolte, élever son niveau de conscience, chercher à unifier les masses populaires dans leur ensemble sur cette base.

Les positions militaristes du PCR(co) ne permettent pas une telle conception, qui est pourtant le b-a-BA du léninisme.

Mais il est vrai que le PCR(co), pour assumer un « maoïsme » artificiel, a dû balancé par-dessus bord Lénine et Staline.

Le PCR(co) prétend ainsi être marxiste-léniniste-maoïste, avoir un programme politique, tout en considérant que « l’évaluation de Staline et de son rôle au sein du mouvement communiste international est une question toujours ouverte au sein du PCR[co] » !!

Comment un parti avec un programme peut-il laisser une telle question en suspens?

Ce qui est en plus inexact : le programme du PCR(co) considère clairement Staline comme un révisionniste.

Le PCR(co) défend les mêmes thèses révisionnistes que les CCC : Staline serait un accident de parcours du mouvement communiste, et cette accusation touche même l’ensemble du parti bolchevik!

Le programme défend les accusations :

-comme quoi « Staline et le Parti bolchevik ont fait preuve d’une tendance à l’hégémonie » au niveau international;

-comme quoi « globalement toutefois, Staline a été incapable de comprendre les contradictions de la société socialiste ; les conceptions erronées et les faiblesses d’alors du Parti bolchevik l’ont empêché de voir le développement d’une nouvelle bourgeoisie qui a éventuellement réussi à renverser les acquis de la Révolution d’octobre » ;

-comme quoi « les bolcheviks et Staline ont poursuivi l’expérience socialiste en Union soviétique et ont tenté de faire avancer la révolution mondiale » (sous-entendu n’y sont pas arrivés);

-comme quoi « entre la période de 1917 et celle qui a vu la trahison de la direction du Parti, l’économie soviétique comportait encore de vastes secteurs encore largement marchands, voire même capitalistes », (c’est-à-dire donc que l’URSS n’était pas vraiment un Etat socialiste.)

  • comme quoi « avec le temps, la direction du Parti communiste de l’URSS s’est engagée dans la voie du capitalisme d’État : une nouvelle bourgeoisie est apparue autour de l’appareil d’État, qui a soumis de nouveau le prolétariat à des rapports d’exploitation. » (en clair : l’URSS n’était pas socialiste);

-comme quoi « Lorsqu’une direction révisionniste a pris le pouvoir avec Khrouchtchev en 1956, différentes réformes économiques ont fait de l’URSS un pays à l’intérieur duquel la voie du capitalisme s’est accentuée. » (Staline préfigure Khrouchtchev);

Le PCR(co) essaie même de monter Mao contre Staline, en disant que « Déjà, dans les années 1930, Mao avait critiqué les insuffisances de l’expérience soviétique.

Il invoquait entre autres qu’il fallait davantage prioriser les initiatives des masses paysannes dans le processus révolutionnaire, ce que l’URSS sous Staline avait sous-estimé », etc.

Quand on voit comment Staline a été rejeté, on ne s’étonne pas des erreurs du PCR(co) concernant la question de la guerre populaire.

C’est d’ailleurs là la différence essentielle entre les partis se revendiquant du « maoïsme » et ceux qui assument véritablement le marxisme – léninisme – maoïsme.

Les premiers se considèrent comme révolutionnaires en se cachant derrières des guerres populaires dans d’autres pays ou des « boycotts », les seconds assument la lutte révolutionnaire selon les conditions concrètes de leur pays.»

Source : http://lesmaterialistes.com/contre-informations/qu-guerre-populaire-theses-fondamentalement-erronees-pcrco-canada-vu-revolte

Nous sommes les continuateur.e.s

Le PCR District du Québec nous a fait savoir par communiqué de presse ses positions et ses explications pour sa fraction avec le PCR-RCP du Canada. Vous trouverez donc l’intégralité du texte ci-après.

 

 

Le présent texte est consacré à l’épisode de crise qui a touché le Parti communiste révolutionnaire (PCR) vers la fin de l’hiver dernier. Il fait suite à notre premier communiqué publié sur notre site web (pcr-rcp.ca) dans lequel le district du Québec rétablissait les quatre camarades expulsé-es par le comité central du Parti et appelait à défendre l’intégrité du PCR et de son programme. Ici, nous avons l’intention de faire toute la lumière sur nos désaccords avec les opportunistes à l’origine de cette expulsion, mais surtout, de prendre toutes les dispositions nécessaires pour assurer la continuité de la pratique du PCR forgée à travers trois décennies de combat et de travail acharné pour bâtir, au Canada, un parti ouvrier véritable reposant sur une compréhension affutée du maoïsme. Aux suites de notre rupture définitive avec la frange opportuniste du parti, la politique a été remise au poste de commande. Dans cette lignée, le Parti au Québec a connu des développements importants. Nous avons été amené à prioriser notre travail d’organisation et à nous engager dans une suite d’initiatives dont le moment fort aura été, sans conteste, la première édition du «Mois de la classe ouvrière: Vers un 1er mai révolutionnaire». Cet enchaînement, additionné de notre détermination à stopper la mise à mort de la perspective de la prise du pouvoir par le prolétariat au Canada, s’est répercuté, en aval et en amont, dans une forte participation militante aux manifestions du printemps, en particulier celles du 8 mars et du 1er mai révolutionnaire.

Avant toute chose, nous devons retracer d’où provient la clique opportuniste composant aujourd’hui le comité central d’un parti qui n’a rien à voir avec le PCR et qui pourtant se réclame de manière éhontée de ce nom. Elle est constituée d’un groupe de militants et militantes qui a rallié le Parti, en 2010, dans la foulée du G20 de Toronto et du Congrès révolutionnaire canadien de la même année et s’étant déroulé dans la même ville. Ce noyau était alors regroupé dans la défunte organisation nommée «Social Revolution Party (SRP)» (sorev.wordpress.com), une tumeur qui, en moins d’une demi-décennie, s’est développée en un cancer des plus ravageurs pour le Parti qui est le nôtre. En effet, les adeptes du SRP ont fait mine d’adhérer au PCR alors qu’il n’en était rien. Nous comprenons, à notre grand dam, que très tôt dans leur courte histoire de militantisme dans le PCR, ils et elles assimilaient, et ont continué d’assimiler, la Guerre populaire prolongée (GPP) – la stratégie révolutionnaire la plus aboutie et éprouvée dans la pratique du prolétariat mondial – à un concept grotesque de leur cru, le «Popular Action Movement (PAM)», lequel a de quoi faire vomir tout révolutionnaire digne de ce nom. En fait, le PAM est un collage éclectique des pires pratiques économistes et réformistes, saupoudré d’une adhésion en paroles à une lutte armée lointaine et hypothétique. Depuis ses tout débuts dans le PCR, la clique a mis en œuvre sa mécanique opportuniste dans le but de liquider nos enlignements prolétariens et révolutionnaires. Pour ce faire, elle a utilisé publiquement le rayonnement de la combativité des militant-es du District du Québec pour gagner en crédibilité et accroître son recrutement. Parallèlement, dans ses rangs, auprès de ses recrues, elle a stigmatisé et discrédité ces mêmes militant-es.

Dans toute l’affaire, il est contingent que la fracture dans le Parti suive une division territoriale. En effet, il s’agit avant tout d’une fracture politique. Il n’en demeure pas moins que la ligne révolutionnaire dans le PCR est portée par sa fraction maoïste et prolétarienne principalement concentrée dans le District du Québec tandis que la ligne opportuniste est incarnée principalement dans la clique qui dirige le comité central, un regroupement d’universitaires très influencé par les idées postmarxistes en vogue sur les campus. L’idée ici n’est pas d’insister sur l’origine petite-bourgeoise de ces militants et militantes, mais plutôt de souligner à grands traits qu’ils et elles sont demeuré-es sur des conceptions petites-bourgeoises, une position de classe qui n’est pas digne de révolutionnaires. D’ailleurs, la clique opportuniste s’est d’abord affirmée à l’extérieur du Parti, à travers le RSM (Revolutionary Student Movement), le seul secteur d’activité politique où la clique avait l’entière liberté d’exercer son influence. Par la suite, c’est à partir du membership du RSM que la clique s’est construit une délégation pour le dernier congrès du PCR. À cet effet, à notre grande surprise, nous avions soudainement beaucoup de membres provenant de certaines régions où pourtant notre présence n’avait été que minimale ou assez récente.

Ces gens, qui croient aujourd’hui diriger le PCR, ne dirigent, dans les faits, qu’un bloc d’éléments qui n’ont rien avoir avec notre organisation, les acquis de notre histoire et le maoïsme. En s’attaquant au centre réel de l’activité théorique et militante du Parti, cette clique a cherché à «briser» le cœur révolutionnaire du PCR, là où s’est forgée, dans la lutte, la ligne fondamentale du PCR. Dans ces conditions, il était devenu impératif que la ligne maoïste révolutionnaire réponde, coup pour coup, aux calomnies répandues par les adversaires du maoïsme révolutionnaire au Canada, mais surtout, qu’elle triomphe.

Contrairement à la clique opportuniste, dont le mode d’action principal est de magouiller et de faire circuler des histoires mensongères à notre sujet, nous nous faisons le devoir d’offrir aux militants et militantes, aux sympathisants et sympathisantes, aux amis-es du Parti d’ici et d’ailleurs dans le monde, une explication honnête, simple et précise qui permettra d’y voir clair. Contrairement à la clique opportuniste, qui a fait le choix abject de mener le débat comme on le fait dans la politique bourgeoise, nous préférons demeurer avec fermeté et détermination sur le terrain des principes du MLM et sur une analyse juste de la situation.

Dans un premier temps, nous récuserons l’ensemble des accusations formulées par la clique opportuniste. Dans un deuxième temps, nous présenterons en quoi elle rejette les perspectives stratégiques et le programme du PCR, ce qui constitue la véritable raison de la scission qui a eu lieu dans notre Parti. À travers cet exercice, nous chercherons à placer la lutte contre l’opportunisme dans la période historique actuelle et dans le contexte d’un pays capitaliste avancé comme le Canada.

Mensonges et manœuvres petites-bourgeoises

Au printemps dernier, le Parti communiste révolutionnaire a connu des bouleversements importants qui ont mené à une scission entre le District du Québec et le reste de l’organisation. Toutefois, vu de l’extérieur, il était difficile d’évaluer la nature de cette crise et d’en comprendre les tenants et aboutissants. Le 4 mars 2017, des camarades ont évincé de la Maison Norman Bethune (local public du PCR à Montréal) des éléments hostiles au Parti. Nous considérons que cette éviction était pleinement justifiée. Le lendemain, en réponse à cet événement, la clique opportuniste qui siégeait sur le comité central, a pris ouvertement la défense de ces éléments hostiles et a expulsé du Parti quatre membres qui avaient procédé à l’éviction de la veille, membres reconnus-es pour leur ferme adhésion au MLM et pour leur militantisme exemplaire. Nous considérons cette expulsion comme une attaque politique de première importance contre le déploiement du PCR au Québec et dans le reste du Canada. Cette décision, des plus illégitimes, s’inscrit dans une suite de manigances politiques manœuvrée par la clique opportuniste ayant pour but d’obtenir, par tous les moyens possibles, l’entièreté de la direction du Parti. C’est dans cette lignée qu’elle s’est emparée de l’événement survenu le 4 mars dernier pour disqualifier les camarades montréalais-es.

Dès lors, nous avons cessé de reconnaître la légitimité du comité central du PCR – direction que nous qualifions, à juste titre, d’opportuniste. Nous avons rendu publique cette décision dans un communiqué daté du 11 mars 2017. Nous sommes donc les initiateurs et les initiatrices de la scission (cette dernière a été déguisée en expulsion de deux cellules québécoises dans le communiqué des opportunistes publié au lendemain du 1er mai 2017).

Il nous est apparu évident que les coups bas et les activités de la clique opportuniste servaient à rendre inopérant le noyau de révolutionnaires maoïstes au Canada. C’est pourquoi nous avons rompu avec elle. Depuis, notre activité n’a plus rien à voir avec celle du PCR fantoche qui se réclame d’un nom qu’il salit depuis trop longtemps déjà. Le PCR a été fondé à Montréal en 2007. Dans toute son histoire, le District du Québec s’est porté à la défense du marxisme-léninisme-maoïsme (MLM), de toutes les manières, contre le subjectivisme petit-bourgeois qui menace le mouvement communiste dans les pays impérialistes et qui s’est aussi mis à gangrener notre parti. C’est en raison de cette défense que la clique opportuniste a expulsé le District du Québec et c’est au nom de cette défense que ce dernier a tourné le dos à cette clique opportuniste.

Obnubilée par sa quête liquidatrice de la révolution, la clique opportuniste a même omis d’inclure dans son expulsion du District du Québec des cellules dont elle ne connaît guère l’existence. C’est donc dire qu’elle se désintéressait depuis longtemps du déploiement du Parti sur le territoire québécois, celui-ci étant conduit par la direction historique du PCR, et donc, ne faisant pas partie des plans révisionnistes du nouveau comité central. En somme, dans les dernières années, la clique opportuniste a mené une panoplie d’offensives à l’endroit des camarades du District du Québec. Si nous ne nous attarderons qu’au communiqué d’expulsion qu’elle a publié sur son site web (pcrrcp.wordpress.com), ce n’est pas parce qu’il est la seule injure dans sa catégorie, mais c’est parce qu’il collige la presque totalité des accusations de la clique opportuniste à notre endroit. Cela dit, il faut considérer ce communiqué comme l’ultime pièce d’un puzzle qui n’était que l’entreprise de dénigrement d’une poignée de petit-es-bourgeois-es envers l’enlignement prolétarien du PCR au Québec. Sa publication ne servait qu’à achever leur tentative d’en finir avec le communisme véritable au Canada. Sachez que cette tentative aura été vaine et qu’elle le demeurera.

La clique opportuniste, qui opère aujourd’hui le comité central du PCR fantoche, a expulsé la presque totalité du District du Québec, c’est-à-dire la très grande majorité des effectifs de la province, et incidemment plus ou moins 50 pourcents des effectifs du Parti. La clique justifie ces expulsions non pas comme découlant de la lutte de ligne ayant cours dans le parti, mais d’«infractions organisationnelles et procédurales». Le communiqué dresse une liste des soi-disant infractions qui auraient été commises par les membres du District du Québec et parmi lesquelles on retrouve 1) le défaut d’initier une campagne de rectification exigée par le CC; 2) l’usage de la violence pour résoudre des désaccords politiques; 3) un désintérêt à lutter politiquement; 4) avoir interféré dans une enquête à propos d’une allégation d’abus sexuel; 5) avoir véhiculé des idées transphobes; 6) avoir commis un vol; 7) avoir rejeté le centralisme démocratique.

Tous ceux et celles qui militent, luttent et prennent des risques pour la révolution, partout dans le monde, que ce soit en Inde, aux Philippines ou ici même au Canada, en conviendront: volontairement chercher à annihiler les forces vives d’un parti exige d’avoir, entre les mains, un minimum de sérieux motifs. Or la clique opportuniste est loin d’avoir répondu à cette exigence minimale. Toutes les allégations lancées par la clique opportuniste sont de graves distorsions de la réalité, voire pour plusieurs d’entre elles des mensonges purs et simples. En fait, ces allégations ne sont que des prétextes au déploiement d’une ligne qui entend remettre en question les acquis du maoïsme. Plus concrètement, une clique opportuniste s’appuyant sur une cohorte d’universitaires, nouvellement arrivée au maoïsme et ayant tout juste commencé à militer dans nos rangs, a pris le contrôle du comité central du PCR lors de notre dernier congrès. Même si le congrès l’a élu, ce n’est pas une faute de notre part que d’avoir rejeté ce comité central et ses supporters, mais plutôt un devoir qui s’imposait à nous. Les communistes véritables ont conscience d’émerger d’une lutte de lignes qui traverse le mouvement communiste international, une lutte contre le révisionnisme et le réformisme. C’est donc dire que le fait d’avoir raison politiquement ne nous donne pas de laisser-passer pour mener à bien la révolution prolétarienne, mais plutôt du fil à retordre.

Cette clique a donc cherché à imposer un changement dans l’orientation du Parti, notamment par une remise en question du programme et de ses perspectives qui sont pourtant des acquis d’une lutte sans concession pour établir un vrai noyau prolétarien et maoïste au Canada. Concrètement, la clique opportuniste veut remplacer la ligne révolutionnaire du PCR par son propre enlignement «pragmatico-oppportuniste». Tel est le contenu de leur rupture avec les supposées «vieilles idées». Comme nous le verrons, loin d’être des promoteurs et promotrices de «nouvelles idées», la clique opportuniste est porteuse d’une camelote bon marché, depuis longtemps éculée, et dont le contenu est une réification des travers rencontrés dans le mouvement communiste à différentes époques: conception arriérée du rôle des communistes dans les syndicats; conception arriérée du rôle du parti dans un pays capitaliste avancé; incapacité à comprendre la nature du combat politique comme élément central de la progression du communisme; etc.

Les opportunistes cherchent toujours à cacher la ligne de démarcation entre eux et les révolutionnaires sous le couvert d’une fausse unité. De fait, il est facile de dire que nous sommes tous et toutes en accord avec le programme du PCR ou avec certaines perspectives générales, mais c’est une autre chose que de le valider dans les faits. C’est d’ailleurs pourquoi la clique opportuniste a cherché à éluder délibérément les principales questions politiques derrière la scission.

La clique opportuniste allègue que les militants et militantes du District du Québec refusent d’initier une campagne de rectification. Plus encore, les opportunistes soutiennent qu’il y aurait, à Montréal, une compréhension incorrecte du MLM (sic!). Il va sans dire que cette campagne de rectification et la critique à l’endroit des conceptions portées par les camarades de Montréal ne sont qu’une tentative de museler le débat de ligne; de désunir les partisan-es; de créer un climat de délation et d’intimidation; surtout, d’humilier systématiquement les éléments prolétariens de notre organisation. Cette campagne de rectification n’est pas sans rappeler celle que les mêmes traîtres siégeant au Comité de coordination du RSM ont menée au nom de la lutte contre la soi-disant transphobie montréalaise. En définitive, elle n’était qu’une croisade contre les femmes prolétaires du PCR au Québec: inspections, enquêtes, interrogatoires et flicage ont été à l’ordre du jour pendant plusieurs mois. Bref, tout cela n’est que la matérialisation du profond mépris de classe qui habite les opportunistes que nous avons chassé-es du Parti.

Dans son communiqué d’expulsion, la clique opportuniste laisse entendre que l’activité du District du Québec stagne. Il n’en est rien. Le travail du Parti dans le District du Québec s’est grandement développé dans les deux dernières années. Plus encore, c’est le résultat du travail acharné, dans la grande région de Montréal, qui a favorisé l’expansion du Parti dans le reste du Canada. Par ailleurs, cette activité a mené à la formation d’une toute nouvelle génération d’organisateurs et d’organisatrices maoïstes capables d’assumer l’ensemble des tâches de direction. Aujourd’hui, la présence du Parti sur le territoire du District est forte et les dispositifs que sont le MRO, le MER, le FFPR et le FRJ, sous la direction locale du Parti, organisent de plus en plus de militants et militantes.

La «campagne de rectification» voulue par la clique opportuniste visait non pas à corriger le travail montréalais, mais à nous imposer un changement d’orientation, notamment en remettant en question des conceptions défendues par le District du Québec et en critiquant des militants et militantes révolutionnaires du fait que ceux-ci et celles-ci maintiennent une forte allégeance aux perspectives et plans adoptés par le Parti.

Puisqu’il ne propose rien de consistant, l’opportunisme peut se contenter d’être spectateur des événements et de critiquer les insuffisances des uns et des autres. Sa position fondamentale ne l’engage pas à innover, mais à copier ce que font les autres sans réellement comprendre ce qu’ils font. Cette absence de maîtrise de l’expérience du mouvement communiste international amène l’opportunisme à ne pas en dépasser les limites et, par conséquent, à en répéter les mêmes erreurs et en arriver aux mêmes échecs. C’est pourquoi, n’ayant pas la volonté d’assumer les conclusions qui découlent des perspectives adoptées par le PCR, la clique opportuniste préfère ériger les difficultés qui existent (et qui existeront) au niveau pratique en critique des orientations historiquement défendues par le Parti, lesquelles forment la charpente de l’initiative révolutionnaire au Canada.

La clique opportuniste allègue que les militants et militantes du Parti au Québec font usage de la violence pour résoudre les désaccords politiques. En fait, la seule violence dont fait usage le Parti est dirigée contre la bourgeoisie et les ennemis de la révolution… Les communistes conçoivent que la violence est constitutive de la lutte des classes. La critique faites aux militants et militantes du Québec n’est que l’expression de la crainte qu’inspire l’usage de la violence révolutionnaire pour combattre le capitalisme à la clique opportuniste.

Revenons sur l’épisode de «violence» qui s’est déroulé lors d’un lancement de livre à la Maison Norman Bethune, car il y a des détails importants que l’on ne retrouve pas dans le communiqué et que la clique opportuniste a volontairement choisi de cacher, comme par exemple, le fait que les évincé-es forment un groupe d’éléments hostiles au Parti et qu’ils et elles sont engagés-es depuis longtemps dans une campagne de sabotage de l’activité du PCR à Montréal. Loin d’être des supporters du Parti, malgré ce qu’en dit la clique opportuniste, ce noyau de provocateurs et de provocatrices, entre autres choses, a formulé des appels à la violence physique envers des camarades et a harcelé des membres montréalais-es. Surtout, il a fait circuler des textes calomnieux dans lesquels on s’amuse à diffamer les militants et militantes du Parti ainsi qu’à faire circuler de graves allégations contre des militants, allégations inventées de toutes pièces. Par ailleurs, il est effronté de qualifier d’abus de violence une bousculade, alors que tous les jours, partout dans le monde, les exploitées affrontent la bourgeoisie au péril de leur vie. Les éléments antiparti ont l’arrogance de ne pas reconnaître qu’ils et elles ont délibérément initié l’altercation en se présentant à notre local après toutes les bassesses qu’ils et elles nous avaient livrées dans les derniers mois. Ils et elles, secrètement, ne sont pas sans savoir qu’ils et elles s’en sont sortiEs indemnes alors que si nous avions donné libre cours à notre indignation, ils et elles auraient pu se voir infliger des coups portant réellement atteinte à leur intégrité physique.

On retrouve, dans un des textes calomnieux que l’on vient d’évoquer, une allégation grave d’abus sexuel supposément commis par un membre montréalais envers une ancienne militante du PCR au Québec. Précisons que ladite accusation n’a pas été formulée par cette ancienne camarade. L’allégation est reprise dans le communiqué de la clique opportuniste. Si on en croit cette dernière, les militants et militantes du District du Québec auraient volontairement conspiré pour entraver son enquête sur cette affaire. En fait, c’est tout le contraire qui s’est produit. La clique opportuniste, appuyée et encouragée par la cellule d’Ottawa (cellule la plus populeuse dans le camp adverse, à laquelle s’était greffé l’antiparti à l’origine de l’accusation), a laissé circuler à l’interne, dans toutes les cellules à l’exception de celles du Québec, une allégation non vérifiée. Cette situation aurait pu perdurer longtemps si ce n’était de la prompte réaction des responsables du District du Québec, qui ayant finalement eu vent du contenu dudit document, ont entrepris de faire toute la lumière sur cette histoire. Ils et elles ont fait la seule chose responsable dans les circonstances, c’est-à-dire entrer en contact avec la victime alléguée afin d’obtenir la vérité. Cette personne nous a transmis une lettre qui réfute l’allégation en énonçant qu’ «[elle] n’[a] rien à reprocher à ce camarade» et qui demande «qu’on le blanchisse de tout soupçon et que l’on cesse d’utiliser [son] nom et [sa] vie [à elle] dans des contextes sans lien logique». Elle ajoute que «cela relève de l’indécence» et que «cette relation [à laquelle l’antiparti fait référence] n’a rien à voir avec [sa] défection». Pour sa part, la clique opportuniste a préféré laisser les choses aller sachant pertinemment que cela allait contribuer à entretenir un climat d’hostilité et de suspicion envers les militants et militantes du Parti à Montréal, sa véritable intention étant de les stigmatiser et de les isoler.

Selon la clique opportuniste, les militants et militantes du Parti au Québec auraient manifesté un désintérêt à lutter politiquement. Selon elle, ce désintérêt se serait manifesté lors de notre dernier congrès du fait que les militants et militantes du Québec votaient en bloc contre toute possibilité de débat interne ou de discussion sur les questions litigieuses. Cette dernière allégation est franchement loin d’être représentative de la réalité. En effet, en préparation du congrès, les militants et militantes du Parti au Québec ont produit individuellement ou collectivement la presque totalité des documents qui ont été distribués en vue du congrès. Le contenu de la plupart de ces documents adressait des questions importantes, certaines effectivement litigieuses, notamment la question syndicale, la question du féminisme prolétarien, la question de la prostitution, etc. Toutes ces contributions ont été décentralisées dans les délais prévus afin de favoriser le débat dans le Parti. Cela dit, il apparait aujourd’hui que la même clique opportuniste, qui nous accuse de préférer les intrigues aux débats politiques, est la seule qui ait trempé dans la fomentation de complots et d’intrigues. Les militants et militantes provenant de l’extérieur du District du Québec ont eux et elles aussi voté en bloc. Plus particulièrement, et alors qu’ils n’avaient presque rien à proposer au congrès, le bloc dirigé par la clique opportuniste a rejeté toutes les perspectives amenées par les militants et militantes révolutionnaires. Les membres du comité central du moment, qui sont aussi ceux et celles qui composent le noyau de la clique opportuniste, ont été injoignables dans les semaines qui ont précédé notre congrès. Donc, au lieu d’agir en dirigeants-es pour tout le monde et de chercher à résoudre les contradictions dans le Parti, ils et elles se sont repliés-es sur les forces qu’ils et elles avaient sous leur responsabilité et, à partir de là, ils et elles ont orchestré leur sordide cabale contre le Parti. En définitive, ce sont deux partis qui sont sortis du dernier congrès. Le premier, le PCR, s’est construit dans le débat politique en unifiant les militants et militantes autour d’éclaircissements politiques. Le second, le PCR opportuniste, s’est quant à lui construit à travers une alliance opportuniste consternante entre une fraction révisionniste prêchant l’étapisme, et une fraction post-moderniste prêchant la lutte anti-oppressive. En fait, le PCR opportuniste est une combinaison douteuse de militants et militantes marxisant-es et de militants et militantes ayant embrassé, sans en avoir la pleine maîtrise, les idées post-modernes et post-politiques, idées désintéressées du prolétariat réel. Les actions de la clique opportuniste sont d’ailleurs motivées par des intérêts de classe qui ne sont pas prolétariens.

La clique opportuniste est habilement parvenue à dominer le nouveau comité central en se compromettant ouvertement avec des idées antimarxistes et en faisant rejeter de nombreuses propositions et idées que nous avons soumises au dernier congrès. Ce rejet a été minutieux et dans le détail allant jusqu’à censurer l’emploi de certains mots, «prostitution» par exemple. Donc, lorsqu’il a été voté que s’ouvrirait dans les mois à venir une période de discussion (sur le programme, notamment), il était manifeste que les dés étaient pipés d’avance. L’opportunisme veut bien discuter de tout, tant que ce sont ses propositions qui sont mises en débat et tant qu’il a la garantie qu’elles seront adoptées.

En ce qui a trait à l’accusation de transphobie, elle a été formulée parce que les militants et militantes du District du Québec défendent les perspectives qui sont présentées dans le document intitulé «Sur le FFPR et l’oppression des femmes». Pourtant, l’orientation de ce texte est juste, car elle place à distance le féminisme queer et le féminisme radical, notamment en mettant de l’avant une analyse de classe pertinente et un souci conséquent de s’appuyer sur le matérialisme dialectique et historique. Il fait la critique indispensable de conceptions non-marxistes, et non pas la critique des individus eux et elles-mêmes. Néanmoins, le congrès s’est prononcé en majorité contre les conceptions contenues dans ce texte et les opportunistes se sont permis de faire moult commentaires condescendants à l’endroit des femmes prolétaires du PCR, révélant ainsi leur mépris de classe.

Parmi toutes les accusations présentées dans le communiqué, c’est probablement l’accusation de vol qui est la plus insultante. En effet, la clique opportuniste sait très bien qu’elle n’a jamais perçu, de manière sérieuse et respectueuse de l’effort de contribution des membres du Parti au Québec, les cotisations dans les cellules sous sa responsabilité. C’est donc dire que même si les opportunistes et leurs supporters composaient un peu plus de la moitié des forces du PCR pré-scission, sur plus d’un an, ils et elles n’ont versé qu’un dixième de l’argent donné par les camarades du Québec durant la même période. Pourtant, ces dernier-es sont, pour la grande majorité, des bas salarié-es, des retraité-es et des sans revenus, alors que certain-es opportunistes sont des boursier-es payé-es pour étudier les sciences humaines à l’université. Il n’y a aucune autre raison que le laxisme impudent de la clique opportuniste pour expliquer cette disproportion d’apport monétaire. Bref, la presque totalité des montants et des ressources accumulées par le Parti a pour origine les cotisations perçues et les revenus gagnés lors des activités organisées par les membres du district du Québec au cours des années. C’est aussi dire que la presque totalité des dépenses de congrès ainsi que la totalité des dépenses effectuées par la clique opportuniste ont été payées à partir des montants accumulés par le membership québécois. Nous n’avons rien volé du tout; nous avons tout simplement repris le contrôle de nos ressources… et pour cause, car il serait criminel de financer la diffusion de la ligne opportuniste!

Nous ne contesterons pas le reproche de la clique opportuniste concernant notre refus circonstanciel de respecter le centralisme démocratique, mais nous les pointons du doigt en retour: elle est la première à l’avoir entravé pour arriver à ses fins, et ce, avant même le dernier congrès. Toutefois, les marxistes ont une compréhension des principes qui échappe aux marxisant-es: le centralisme démocratique n’est qu’un outil pour mener à bien lutte des classes et non pas un impératif abstrait. Par conséquent, lorsqu’une organisation tourne le dos au prolétariat, pour la fraction révolutionnaire restante, la lutte des classes a préséance sur le centralisme démocratique. Maintenant que nous n’obéissons plus à la clique opportuniste et que nous avons concrétisé la scission nécessaire, nous avons réinstauré, dans le PCR, un centralisme démocratique qui n’a rien à envier à celui fétichisé par les éléments liquidateurs. Au contraire, il est au service de la lutte pour le pouvoir prolétarien.

La vraie raison de la scission: un réformisme à petite queue rouge

Le District du Québec s’est séparé du reste indigne du PCR pour défendre la lutte pour le communisme contre l’extinction qui la guette au Canada. Du même souffle, nous avons pris la tâche de rebâtir le Parti à travers l’ensemble du pays sur des bases révolutionnaires nettes. L’incapacité à faire une synthèse adéquate de l’expérience historique du mouvement communiste jumelée à une pratique essentiellement réformiste débouche sur ce que l’on pourrait caractériser comme étant une forme de maoïsme-révisionniste: un maoïsme fusionnant les pires pratiques de toute l’histoire du mouvement communiste (économisme, étapisme, opportunisme, social-démocratie) avec le post-modernisme, c’est-à dire l’empêtrement dans la lutte idéologique séparée d’une pratique révolutionnaire dirigée vers le prolétariat, et faisant une grande place aux idées «post-politiques» à consonance libertaire et aux pratiques sociales petites-bourgeoises. Le lien ténu qu’entretiennent les porteur-es du maoïsme-révisionniste avec la réalité prolétarienne favorise une propension à théoriser sur la classe ouvrière à partir de ressources académiques. Cela amène aussi à exagérer l’importance du point de vue progressiste petit-bourgeois (notamment celui que fait circuler l’intelligentsia de «gauche» qui domine les réseaux sociaux). Mais plus souvent qu’autrement, il s’agit de calquer l’expérience historique des autres sans en avoir une réelle maîtrise (fusse-t-elle seulement la capacité de déterminer ce qui est d’actualité et ce qui est révolu, etc.). Or comme le soulignait à grands traits un des documents de congrès, ce que nous concevons comme étant notre manière de construire le parti «recèle une part de spécificité et d’innovation». En simplifiant, on aurait pu dire la chose suivante: la lutte pour le parti et la révolution est entièrement balisée par les impératifs de maîtriser les enseignements fondamentaux du mouvement révolutionnaire international et d’innover aux niveaux pratiques et théoriques à partir de la réalité de la lutte des classes ici même au Canada.

Le maoïsme-révisionniste favorise l’abandon des concepts fondamentaux du marxisme comme «parti», «prolétariat», «mode de production», etc. au profit de l’adoption de concepts flous tels que «machine de guerre partisane», «personnes opprimées par le genre», «systèmes d’oppression», etc. Cette perspective débouche sur une exagération de l’importance accordée à certains secteurs hyper-marginalisés de la société, lesquels sont confondus avec le noyau dur du prolétariat. On décèle chez nos détracteurs une forte tendance à camoufler l’abandon de la centralité du prolétariat dans le processus révolutionnaire en abusant du concept de «masses»: en théorie on prétend défendre l’idée selon laquelle, dans les masses, le prolétariat est la force principale, mais en pratique on nie cette centralité. Le rejet du prolétariat comme principal sujet révolutionnaire est représentatif de plusieurs organisations «maoïstes» en Amérique du Nord. Dans les pays capitalistes développés, où l’exploitation est plus diffuse que dans les pays dominés, les éléments petit-bourgeois qui sont en colère contre les injustices de la société capitaliste vont s’investir dans les organisations des exploité-es et des opprimé-e-s dans lesquelles ils et elles importent spontanément leur conception du monde, qui est une conception éclectique faite de mélange d’idées bourgeoises et prolétariennes. Il faut donc une solide direction politique prolétarienne pour contrer cette tendance à l’édulcoration du maoïsme. De plus, étant donné leurs capacités et leurs disponibilités, ils et elles en viennent rapidement à transformer fondamentalement les organisations dans lesquelles ils et elles militent. Les idées petite-bourgeoises et les méthodes d’organisations petite-bourgeoises existent objectivement, elles dominent la sphère publique et elles régissent donc spontanément l’activité de nombreux militants et nombreuses militantes. La relecture anti-oppressive et idéologique du maoïsme que font les éléments petits-bourgeois qui assiègent le mouvement communiste nord-américain traduit un délaissement de la lutte des classes pour la transformation des rapports de production. Construire le Parti et la direction révolutionnaire de celui-ci exige d’aller à contre-courant du mouvement spontané petit-bourgeois. Dans le cas de notre Parti, ne pas aller à contre-courant aurait signifié être pris-es en tenailles entre les opportunistes d’un côté et les postmodernistes de l’autre, ce qui aurait eu pour effet, à terme, de faire complètement disparaitre la direction révolutionnaire du prolétariat canadien.

En plus de l’introduction massive d’éléments dissolutifs du marxisme empruntés au post-modernisme, le maoïsme-révisionniste, véritable altération du communisme dans les pays impérialistes, se caractérise par l’édification du maoïsme comme élément de rupture avec l’histoire du mouvement communiste international. Plus encore, il met de l’avant le rejet du léninisme et du rôle dirigeant du parti, s’élevant ainsi à un niveau d’opportunisme historiquement inégalé. Nous constatons qu’il y a trop de militants et militantes opportunistes dans les pays impérialistes qui n’ont pas la volonté réelle d’orchestrer la prise du pouvoir par les travailleur-es.

Le rejet de l’action révolutionnaire

Depuis sa fondation, le PCR se construit à travers l’action révolutionnaire. Sans la persistance et le déploiement de celle-ci, le Parti n’aurait pu progresser. Par conséquent, très tôt dans l’histoire du PCR, nous savions que notre progression, imputable à l’action révolutionnaire que nous menions, allait inévitablement importer une droite dans nos rangs. Plus encore, nous avions conscience que notre volonté d’avancer et notre avancement dans le combat contre la bourgeoisie canadienne allait faire émerger une droite: de lâches militants et militantes qui tournent impunément le dos aux exploité-es. Cette mécanique de validation des forces accumulées et d’exposition des opportunistes, nous l’avions résumée dans le mot d’ordre «Combattre et affronter l’ennemi». Le PCR opportuniste est une des incarnations de cette droite dont nous avions prédit le développement.

Selon les opportunistes, le District du Québec aurait fait montre de mauvaise foi quant à l’objet de la lutte dans le Parti en avançant qu’il s’agissait d’une lutte de lignes touchant, entre autres, aux questions de l’action révolutionnaire dans un pays impérialiste, et de la stratégie de la guerre populaire prolongée. De son côté, avant de procéder à l’expulsion des cellules québécoises, la clique mettait mensongèrement de l’avant que l’ensemble du parti était unifié autour de la stratégie de la guerre populaire prolongée et que la lutte ne portait que sur des conceptions divergentes «de la ligne de masse et spécifiquement sur le sujet du féminisme prolétarien, de la libération trans, du travail du sexe et des orientations du Parti envers les syndicats».

Comme nous l’avons mentionné plus haut, depuis le début de leur pitoyable campagne de relations publiques, les opportunistes cherchent à détourner l’attention et à éviter d’aborder les questions plus fondamentales qui touchent aux conceptions stratégiques du PCR. Pour ce faire, les opportunistes se drapent dans les ragots en cherchant à ramener l’enjeu de la rupture à des questions «organisationnelles et procédurales».

Il y a présentement deux partis qui se revendiquent du même nom. Il n’y en a qu’un qui soit réellement le PCR et c’est le nôtre. Nous et les opportunistes ne pouvons plus coexister au sein de la même organisation. Nous avons l’intention avouée de mener une lutte intransigeante contre la clique opportuniste qui, bien que se réclamant du maoïsme et du PCR, n’a jamais adhéré aux conceptions que notre parti a historiquement développées. Surtout, la clique opportuniste n’a jamais mis de l’avant une activité franchement révolutionnaire qui seule permet de forger l’unité indispensable entre ce que l’on dit et ce que l’on fait. Elle a préféré adopter les formes de lutte que sont l’économisme et les pratiques sociales petites-bourgeoises.

Pour prendre le contrôle du Parti et imposer sa ligne, la clique opportuniste devait, avant tout, identifier et neutraliser la base révolutionnaire du PCR, celle qui se trouvait, en l’occurrence, au Québec. Tactiquement, pour y parvenir, la clique a dû transiger avec sa propre base, qui est essentiellement composée d’universitaires, et se compromettre avec le postmodernisme. Il s’agit d’un compromis recouvert d’un vocabulaire qui emprunte au maoïsme, lequel est complètement édulcoré et construit sur des «slogans» dont l’effet premier est justement de permettre de scinder le dire et l’agir. Ainsi débarrassé de la contrainte soulevée par la réalisation de la ligne révolutionnaire, et puisqu’on privilégie la lutte «idéologique» au détriment de la lutte politique réelle, il est possible pour l’opportunisme de faire cohabiter le radicalisme des mots avec le réformisme des actions. Soulignons que ce communisme de la «phrase», que critiquait d’ailleurs Marx en son temps, se marie bien aux idées libérales et postmodernes.

Au Québec, le PCR s’est historiquement développé en cherchant à s’émanciper de la discipline imposée par la démocratie bourgeoise. Notre Parti reconnait quatre formes d’action révolutionnaire apparues dans l’histoire de la lutte des classes et objectivées par celle-ci. Ces quatre formes d’action révolutionnaire totalisent l’expérience accumulée du prolétariat international. Il s’agit de la propagande classique, de la propagande armée, de l’action révolutionnaire parmi les masses et de la guerre populaire prolongée – cette dernière étant la forme ultime, celle qui subsume toutes les autres. Ces formes sont objectivement nécessaires à la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière. Au contraire, quoi qu’on en pense ou qu’on en dise, les formes de lutte adoptées par les opportunistes nous éloignent de l’atteinte de ce but. C’est l’objectivité même des formes qui fixe le contenu de l’action du parti révolutionnaire, à savoir l’acquisition de l’expérience dans la lutte afin de les maîtriser. Les formes objectives de l’action révolutionnaire sont donc au centre de l’activité des partis révolutionnaires. Ce sont elles que la bourgeoisie cherchera toujours à réprimer avec le plus d’intensité. La conceptualisation des quatre formes objectives de l’action révolutionnaire est la plus grande contribution du PCR au mouvement communiste. Elle le traverse et le porte plus loin. C’est le contexte de la présente lutte politique qui nous pousse à rendre publiques ces conceptions. Retenez surtout que cette conceptualisation est le produit de notre volonté de faire la guerre populaire au Canada. Le PCR qu’est le nôtre est une organisation qui vise à désarmer militairement l’armée canadienne et, par les armes, à arracher à la bourgeoisie du pays le pouvoir qu’elle détient.

Pour être réellement prises en charge, les quatre formes objectives de l’action révolutionnaire doivent se matérialiser dans des pratiques. On aura beau prétendre lutter pour le communisme autant qu’on veut, cela ne veut strictement rien dire si on ne travaille pas à s’emparer des formes objectives d’action qui nous y mènent. Aussi, le fait d’enrober d’une phraséologie révolutionnaire une pratique qui ne se distingue pas objectivement de celle des groupes réformistes est une trahison envers le peuple. La clique opportuniste est historiquement championne dans l’art de dissocier le dire et l’agir en se cantonnant, dans ce qui est autorisé par la bourgeoisie et, inversement, en rejetant l’action révolutionnaire.

La clique opportuniste dépeint la ligne du PCR comme une ligne construite sur des «vieilles idées». En effet, pour faire passer sa camelote pour du nouveau, la clique opportuniste a qualifié la ligne révolutionnaire du PCR de ligne périmée. Cela dit, les supposées «new ideas» se sont révélées n’être que la capacité illimitée de l’opportunisme d’enligner les phrases vides et de les présenter comme une application fidèle du MLM. Les idées mises de l’avant par la clique opportuniste quittent le monde de la lutte politique concrète pour les sphères éthérées de l’idéologique. Quand l’agir révolutionnaire cède tout son terrain à la pensée révolutionnaire abstraite, le renouveau des partis communistes révolutionnaires est entravé. Le communisme, ponctué de périodes de reflux, court le risque de ne devenir qu’une spéculation théorique sur le futur tout en étant pratiquement inexistant au niveau du combat politique. Les maoïstes canadiens du PCR(co) et les fondateurs et fondatrices du PCR n’ont jamais accepté l’immobilisme et l’attentisme des périodes de reflux. Ils et elles ont formulé une conception de la lutte telle qu’elle est objectivement induite par la lutte des classes et ont rejeté les conceptions non-scientifiques et idéalistes. Ils et elles se sont lancé-es à pied d’œuvre dans la période objective de préparation politique et de grandes initiatives politiques qui va de la constitution d’un noyau du Parti jusqu’au déclenchement de la guerre populaire. Au Québec, nous pérennisons ces orientations.

À présent, exemplifions nos divergences avec la clique opportuniste sur le plan de l’action. Alors que nous privilégions la mobilité – être partout pour répandre notre programme et nos perspectives partout! –, la clique opportuniste privilégie la fixité – se concentrer dans un lieu donné pour y mener une lutte revendicative exemplaire avec un petit groupe de personnes. Ainsi, notre MRO est conçu comme un dispositif du parti servant à intervenir à l’intérieur de tout le mouvement ouvrier. Il s’est donné comme tâche de visiter le plus grand nombre possible d’usines, en privilégiant celles dont le nombre d’ouvrierEs est le plus élevé. À l’opposé, dans les débats entourant le rôle du MRO, les opportunistes ont affirmé vouloir créer un syndicat rouge pour d’abord syndiquer les employéEs de petits patrons, tirant leur inspiration de la campagne que le IWW montréalais a menée dans un restaurant Frites Alors. C’est essentiellement à ce type d’activité – qu’ils appellent travail de masse – qu’entendent se consacrer les opportunistes. Cela permettrait d’accomplir une tâche primordiale, selon eux, dans la période actuelle, celle «d’améliorer immédiatement les conditions des masses», ce qui donnerait à celles-ci «une véritable raison matérielle» de nous prendre au sérieux. Peu importe si, abstraction faite du discours qui l’accompagne, leur travail est dans les faits identique à celui des organisations réformistes cantonnées dans l’action revendicative légale, ils diront que ce n’est pas du réformisme ou de l’économisme parce qu’ils lient consciemment cela à la révolution:

«C’est seulement en liant consciemment la lutte pour une réforme à la lutte révolutionnaire plus globale et en la subordonnant ouvertement au processus révolutionnaire qu’on ne tombera pas dans l’économisme.» (L’approche communiste du travail de masse)

Ainsi, pour les opportunistes, c’est sur le plan subjectif qu’on échappe à l’économisme. En d’autres mots, peu importe la forme que prend la lutte et les moyens employés – il pourrait s’agir d’une campagne d’appels téléphoniques! –, peu importe s’il s’agit d’un type d’activité qui a le potentiel ou non d’affaiblir le régime bourgeois, ce qui compte, c’est d’y ajouter une petite queue rouge à la fin, par exemple, y ajouter les mots révolution et communisme. Selon un critère aussi large, il suffit d’y croire pour que ce soit révolutionnaire et… on pourrait même considérer qu’il y a une manière révolutionnaire de faire signer des pétitions!

Nous opposons à ce type de pratique ce que nous appelons l’action révolutionnaire parmi les masses. Il s’agit de la présence agissante des communistes à travers laquelle on amène les masses à sortir des limites de l’action revendicative légale en les entraînant à un affrontement soutenu et répété avec la bourgeoisie, favorisant ainsi l’élévation de leur conscience de classe, l’expression de leur colère et la libération de leur potentiel de destruction. L’organisation, l’agitation et la mobilisation en vue de manifestations de rue combatives, les grèves sauvages, les sabotages, et ainsi de suite, sont à ranger dans cette catégorie. L’action révolutionnaire parmi les masses permet d’organiser et de diriger l’activité des masses afin d’en faire une force matérielle ayant le potentiel d’attaquer et d’affaiblir la classe dominante.

L’action révolutionnaire parmi les masses, cette métabolisation de la capacité du Parti à diriger, représente un danger immense pour la bourgeoisie et pour l’opportunisme, car elle permet à la fois de révéler le caractère réactionnaire de la première (en affrontant la bourgeoisie le prolétariat s’unifie politiquement comme classe) et la faillite du second (parce qu’en se limitant à imiter ce que font spontanément les masses, il ne contribue en rien à la consolidation de classe du prolétariat). La seule perspective de travail révolutionnaire valable est celle selon laquelle les militants et militant-es du parti saisissent la conjoncture et l’utilisent en faveur de la révolution avec un sens aigu de l’initiative et de la lutte politique pour le pouvoir.

La bourgeoisie ne se combat pas uniquement, ni même essentiellement, sur le terrain des idées. La lutte pour le pouvoir est une lutte entre deux forces matérielles qui entrent en collision et dont l’une cherche à anéantir l’autre. C’est donc dire que la violence est au cœur de la lutte politique. Organiser la révolution, c’est organiser des forces pour affronter la bourgeoisie et les mettre régulièrement en action, c’est accumuler ces forces jusqu’à ce qu’elles soient en quantité et en qualité suffisantes pour détruire l’État bourgeois. L’organisation des forces révolutionnaires passe nécessairement par l’affrontement: ce n’est qu’avec l’expérience directe de la confrontation avec l’ennemi qu’on développe les capacités nécessaires pour le vaincre. Les forces potentielles dont les capacités ne sont pas validées dans l’action ne peuvent tout simplement pas être considérées comme des forces révolutionnaires accumulées pour la simple raison qu’on ne sait pas de quoi elles sont capables et parce qu’elles n’accumulent aucune expérience.

Lors de notre dernier congrès, les opportunistes se targuaient d’avoir réussi à accroître considérablement le membership du Parti et brandissaient cela comme preuve de la justesse de leurs positions et de la qualité de leur «ligne de masse». Étrangement, impossible pour nous d’avoir une idée de ce que tout ce beau monde avait été en mesure de produire en termes d’action révolutionnaire; impossible de savoir quelles capacités nouvelles le Parti avait gagnées avec cet afflux de nouveaux membres. Cela ne semblait avoir aucune importance pour nos opportunistes, qui, aveuglés par leur pragmatisme, ne voyaient rien d’autre que le nombre de personnes assises dans la salle. En réalité, combien de ces nouvelles recrues étaient vraiment engagées dans le processus d’apprendre à combattre la bourgeoisie en la combattant? Combien ont déjà été confrontées, même minimalement, à la violence de la lutte politique (celle qui se déroule dans la vraie vie, pas seulement sur internet et sur les bancs d’école)? Cela ne semble guère préoccuper les opportunistes, pour qui la volonté de lutter et de se battre n’est qu’une approche parmi d’autres (!), l’important étant de faire participer le plus de gens possible autour d’une «ligne politique et organisationnelle correcte» (ce qui, une fois qu’on a décodé leur langage stéréotypé, veut dire rassembler dans une pièce le plus de gens adhérant en paroles au communisme que possible):

«Simplement, le militantisme, c’est la volonté de lutter et de se battre. Parfois, cela peut se traduire par un affrontement physique avec l’ennemi, la police ou les réactionnaires, mais ce n’est pas l’aspect le plus important. […] Le militantisme est parfois nécessaire, parfois pas: c’est une approche parmi d’autre. Dans la mesure où on applique la ligne de masse, toute tactique doit principalement viser à organiser et susciter la participation de la plus grande portion possible des masses autour d’une ligne politique et organisationnelle correctes.» (L’approche communiste du travail de masse)

On n’a qu’à observer la différence entre ce qui s’est produit cette année lors de la manifestation du 1er mai à Montréal et ce à quoi ont ressemblé les manifestations organisées par le PCR opportuniste pour réaliser à quel point un abîme nous sépare, dans l’action, des opportunistes. Il n’y a qu’ici qu’on s’organise pour générer une véritable perturbation et pour confronter physiquement la police. Ailleurs au Canada, les manifestations du 1er mai prennent la forme de parades prévisibles et insignifiantes – quand elles ne sont pas tout simplement invisibles ou inexistantes en raison de la faiblesse de l’agitation et de la mobilisation de nos anciens camarades. Quand les opportunistes ne condamnent pas ouvertement ces expériences en les qualifiant d’aventuristes, ils expliquent la différence entre notre activité et la leur en insistant sur les conditions objectives prévalant ici et là. Pour eux, la combativité ne serait pas le résultat du travail d’organisation: elle découlerait principalement de facteurs extérieurs qu’on ne contrôle pas! Ainsi, ils se dédouanent de la responsabilité de produire des résultats et justifient leur refus d’organiser l’affrontement avec la bourgeoisie et d’assumer la violence qui vient avec. Ce refus s’est aussi manifesté dans le laxisme et le libéralisme dont les opportunistes ont régulièrement fait preuve en ce qui a trait aux mesures de sécurité élémentaires qui devraient normalement être mises en œuvre au sein d’une organisation révolutionnaire: divulgation d’informations secrètes sur internet (localisation des cellules, nombre de personnes sur le CC, révélations publiques sur la structure interne du parti, etc.), réunion du CC dans un local militant connu, partage de documents internes sur internet, téléphones cellulaires apportés aux abords du lieu du dernier congrès, etc. Il faut croire que lorsqu’on ne travaille pas réellement à organiser la révolution, on craint un peu moins la répression.

Poursuivons en abordant la question de la propagande classique. Cette dernière cimente toute notre activité en lui conférant une direction idéologique et politique. Mais qu’est-ce que la propagande? C’est un travail que nous faisons dans les masses afin d’y répandre les perspectives communistes et de faire connaître l’existence d’une initiative révolutionnaire. La propagande permet ainsi d’élever la conscience de classe du prolétariat en lui transmettant, sous la forme d’idées et par des moyens journalistiques, l’expérience de la classe ouvrière internationale. Elle révèle aux prolétaires la possibilité de la révolution. C’est pour cela que nous distribuons régulièrement nos journaux et nos tracts, dont le contenu est ouvertement maoïste, aux portes des usines, dans les quartiers populaires, dans les réseaux de transport, etc. C’est pour cela que nous n’hésitons pas à diffuser notre propagande révolutionnaire le plus massivement possible, dans toutes les sections du peuple. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons récemment relancé le journal Partisan, décision qui, aussi ahurissant que cela puisse paraître, nous a été reprochée par les opportunistes dans leur communiqué d’expulsion. On peut légitimement se demander pourquoi des communistes s’opposeraient à la parution et à l’impression d’un journal communiste. Mais comme toujours, l’opportunisme laisse des traces qui sont visibles. Voici ce qu’écrivait un des leaders opportunistes, en 2010, sur le site du Social Revolution Party:

«We know the old strategy of standing on a corner hocking newspapers is bankrupt. There are enough groups doing that already, and if that were the way forward, the revolution would already have happened. The reality is that it isn’t 1917 anymore, and our base has to be built on the personal relationships we build in a sea of atomization.»

La clique opportuniste adhère visiblement encore à ces idées médiocres. Cela explique pourquoi, lors d’une tournée récente dans l’Ouest canadien, et qui était organisée par la clique opportuniste, aucune diffusion dans les masses ne fut planifiée – la tournée ayant servi exclusivement à rencontrer une poignée de contacts faits sur internet.

Les opportunistes pensent que les masses ne peuvent pas être réceptives à la propagande révolutionnaire. Dans la période actuelle, il faudrait d’abord, selon eux, les approcher en leur parlant de leurs besoins immédiats et en leur proposant des campagnes pour des réformes. C’est précisément ce qu’affirme un autre leader opportuniste dans le texte L’approche communiste du travail de masse, paru dans le dernier numéro de la revue Arsenal lorsqu’il écrit: «Les révolutionnaires ont besoin de parler aux masses là où elles sont, d’une manière qui influence directement leur vie au jour le jour et en s’adressant concrètement à leurs expériences quotidiennes; actuellement, cela prend largement la forme de réformes ou de campagnes spécifiques.»

Voilà une façon spontanéiste et économiste de comprendre le lien que nous devons entretenir avec les masses. Se cantonner dans cette politique du reflet, c’est-à-dire parler de la pauvreté aux pauvres, des mauvaises conditions de travail aux travailleur-es, du racisme aux immigrant-es, etc., c’est-à-dire s’arrêter exclusivement sur les particularités et les différences entre les secteurs des masses, est une pratique qui découle de postulats anti-oppressifs petits-bourgeois qui renforcent l’état spontané de désunion de la classe ouvrière. Or le prolétariat ne se constitue en classe qu’en luttant contre la bourgeoisie dans l’intérêt commun de ses membres. La force et l’ampleur de l’unité de classe dépend alors du contenu et du degré d’universalité de la lutte. Par conséquent, plus les objectifs de la lutte apparaitront comme ceux de la classe toute entière, plus ils apparaitront vitaux, et plus grande sera l’unité de la classe et plus forte sera l’antagonisme avec l’ennemi de classe. Il ne faut donc pas seulement se limiter au quotidien des masses: il faut introduire les perspectives du changement révolutionnaire.

C’est sa compréhension partielle du rôle des communistes et de leur propagande dans les masses qui explique pourquoi la clique opportuniste s’est opposée à ce que le Parti entreprenne en 2017 un effort de propagande intense pour souligner le 100e anniversaire de la Révolution bolchévique sous prétexte que nous n’étions pas un collectif d’historiens et que la Révolution d’Octobre n’intéressait pas les travailleurs et travailleuses. Alors que nous nous efforçons d’élever la propagande révolutionnaire, en connectant l’expérience historique du prolétariat international à l’expérience directe et actuelle du prolétariat canadien, les opportunistes préfèrent rabaisser la propagande au niveau de la réalité vécue des masses, chose que font déjà très bien les médias et organisations réformistes.

Une conception erronée du rôle du Parti

L’avant-dernier congrès du Parti – un congrès spécial qui visait principalement à corriger certaines faiblesses, notamment au niveau de la propagande et au niveau du renouvèlement d’une partie de l’équipe dirigeante – invitait tous et toutes les membres à reconnaître que le PCR se construisait dans une perspective qui est tout à fait singulière dans le contexte canadien, et probablement même dans celui du mouvement communiste en Amérique du Nord, car il tend à «se développer comme un parti révolutionnaire complet». Effectivement, notre conception du Parti, est celle du Parti complet, c’est-à-dire un organe ouvrier qui dirige la révolution prolétarienne et qui prend le pouvoir. Pour y parvenir, il doit obligatoirement occuper l’entièreté du spectre politique, idéologique et tactique. Les bases du léninisme stipulent que le Parti doit assumer toutes les formes d’action révolutionnaire. Il doit également casser tous les intermédiaires entre lui et les masses afin d’en élever la conscience révolutionnaire. Le Parti complet est, en somme, celui qui conduit le prolétariat vers la GPP de même que celui qui dirige la GPP.

Déjà, à l’époque de l’avant-dernier congrès, la clique opportuniste dédaignait les idées et les pratiques relevant de cette conception du Parti. Paradoxalement, ce sont ces mêmes idées et pratiques qui lui ont permis d’avoir un rayonnement. Aujourd’hui, elle ne fait que formuler, de manière décomplexée, son dédain pour la conception du parti communiste complet dont l’expansion du PCR dans le reste du Canada est pourtant tributaire.

Notre Parti s’est construit sur une compréhension de la dialectique entre les petits et les grands mouvements. C’est la réponse qu’il a trouvé à l’inévitable question des grands nombres: comment organiser le rapport entre un petit groupe de révolutionnaires organisé-es et le grand bassin du prolétariat, et donc, comment, un jour, faire basculer un large pan de la population dans le camp de la révolution? La dialectique entre les petits et les grands mouvements dicte une façon méthodique de se construire et d’intervenir dans les masses. Elle ne permet pas de faire des détours inutiles tels que de tenter de bâtir un mouvement ouvrier alternatif. Ce que le parti appelle ses petits-mouvements (MRO, MER, FFPR, FRJ, etc.) sont une composante majeure de cette méthode de construction. Ils participent au rayonnement et à l’influence du Parti, dans le prolétariat, qu’il doit sans cesse chercher à décupler. Dans cet ordre d’idées, il est impensable que le PCR ne dirige pas pleinement les structures qu’il met en place. Ce qu’un Parti communiste crée, il doit le diriger, et ce qu’il ne crée pas, il doit chercher à le diriger, sans quoi, il donne les armes à la bourgeoisie pour qu’elle le liquide.

L’enlignement de la clique opportuniste conduit le Parti à être le maillon faible, car selon sa conception, ce sont les organisations de masse qui dirigent le parti. Cela traduit également sa vision selon laquelle il est impossible de construire un parti communiste révolutionnaire au Canada à l’heure actuelle. À ce propos, un des principaux membres de la clique opportuniste écrivait dans la neuvième édition de l’Arsenal:

«Dans le contexte canadien, les organisations intermédiaires sont partiulièrement importantes: alors qu’il existe un certain nombre de partis qui se sont fixé la tâche de devenir l’avant-garde du prolétariat canadien, aucun parti (y compris le nôtre) n’a encore atteint cet objectif.»

Au cœur de la mise sur pied des petits-mouvements se trouve des problèmes indéniables que le Parti tente de résoudre en se construisant dans le mouvement réel (pas à côté!). D’abord, l’avant-garde communiste dans un pays comme le Canada est restreinte et faible. Il faut donc former des nouveaux et nouvelles communistes. Ensuite, une des composantes spontanées de l’avant-garde qu’étaient historiquement les intellectuel-les (p. ex., le jeune Marx ou encore le jeune Lénine) sont actuellement des forces contraires au mouvement communiste et opposées à l’idée de Parti: la démocratie bourgeoise les a domestiqué-es et intégré-es pleinement en son sein en leur octroyant toute la liberté à laquelle ils et elles aspiraient. Aussi, à l’état avancé du capitalisme, tout est mûr pour le socialisme. Les feux brûlent partout dans la classe ouvrière. Il nous faut donc sans attendre déployer le Parti et préparer la guerre populaire pour prendre le pouvoir dans un avenir rapproché. Les problèmes que nous avons énumérés sont le propre de la période qui est la nôtre. Faire la révolution au Canada aujourd’hui en tant que petit groupe révolutionnaire, c’est-à dire prendre en charge les quatre formes objectives d’action révolutionnaire, posent des défis qui sont étrangers au mouvement communiste du début du siècle dernier alors que tous les partis communistes dans le monde avaient des milliers et des milliers de personnes à leur disposition dès leur fondation.

Cette compréhension, les opportunistes la rejettent. La ligne opportuniste conçoit plutôt les petits-mouvements comme des organisations intermédiaires ou de masses, c’est-à-dire comme des organisations dont l’orientation politique et le mode de fonctionnement est plus vague que celui du Parti, mais se situant dans son orbite. Selon les opportunistes, le but de ces organisations intermédiaires est de se substituer aux organisations déjà existantes des masses.

Plus concrètement, pour les opportunistes, les petits-mouvements fonctionnent avec leur propre régime de démocratie et sont indépendants de la direction du PCR. La direction du Parti s’exercerait alors par l’entremise de l’influence de ses militants et militantes sur ces organisations, c’est-à-dire que les petits-mouvements échappent en partie ou en totalité à la direction du parti. Selon les opportunistes, viser à ce que le parti dirige les structures qu’il met en place pour se lier aux masses relèverait d’une erreur «bureaucratique», c’est-à-dire de chercher des solutions bureaucratique à des problèmes politiques.

La clique opportuniste est dans l’erreur en cherchant à substituer nos dispositifs aux organisations déjà existantes des masses. En concevant nos petits-mouvements comme des substituts aux grands mouvements (syndicat rouge pour remplacer les syndicats existants; association étudiante révolutionnaire pour remplacer les associations étudiantes existantes, etc.), on restreint l’influence directe du Parti dans les grands mouvements en ajoutant des intermédiaires, c’est-à-dire les organisations-substituts entre le parti et les masses. C’est là une conception erronée du travail de masse que doit mener une organisation révolutionnaire à une étape où toute l’activité des communistes devrait être commandée par la préoccupation d’assurer la pénétration des idées et des pratiques révolutionnaires dans la classe ouvrière et dans les masses prolétariennes. Le principal problème avec la conception des organisations qui est soutenue par la clique opportuniste, c’est qu’elle nous mène à nous séparer des masses (former des organisations-substituts) sous prétexte de nous lier avec elles: on ne saurait faire montre de plus de confusion. Depuis le Manifeste du Parti communiste, nous savons que les communistes se distinguent des masses sur deux points: ils et elles font toujours prévaloir les intérêts indépendants et communs du prolétariat et ils et elles représentent toujours les intérêts du mouvement prolétarien dans sa totalité. Par conséquent, pour réaliser la tâche révolutionnaire que Lénine décrivait avec justesse dans Que Faire?, à savoir opérer la fusion entre le socialisme scientifique et le mouvement ouvrier, les communistes engagé-es dans la lutte pour la révolution n’ont pas à prendre la place des syndicats, des associations étudiantes et des autres organisations des masses pour que les luttes deviennent plus combatives. C’est bien plutôt en intervenant sur des bases communistes dans ces luttes qu’ils et elles parviendront vraiment à ce que ces luttes soient non seulement plus combatives, mais également révolutionnaires. En construisant le MRO, le FFPR, le MER et le FRJ, nous ne demandons pas aux prolétaires, aux femmes prolétariennes et à la jeunesse de choisir entre leur syndicat, leur association étudiante, etc. et nos mouvements. Nous organisons plutôt à travers nos petits-mouvements des prolétaires, femmes et jeunes gagnées aux idées communistes pour qu’ils et elles puissent introduire les idées et pratiques communistes dans les syndicats, associations étudiantes, groupes de femmes, etcetera. Pour se lier aux masses, il faut être là où elles sont.

La conception erronée du rôle du Parti défendue par la clique opportuniste se révèle de manière particulièrement scandaleuse quand nous en venons au sujet inéluctable de la guerre populaire prolongée (GPP), et encore plus manifestement lorsqu’il est question de son déclenchement. Ce dernier est la plus grande manifestation de la direction du Parti. Il s’agit d’une initiative politico-militaire consciente qui inaugure un affrontement militaire soutenu avec la bourgeoisie. Sans déclenchement, il ne peut y avoir de GPP.

Les positions défendues par la clique opportuniste, que cela soit dans des textes, interventions ou bien déclarations faites sur internet, révèlent des conceptions contraires à celles du PCR sur la guerre populaire prolongée, dont elle remet en question certains des principes universels et fondamentaux à un tel point que les perspectives qu’elle endosse réellement correspondent, à quelques nuances près, à la stratégie insurrectionnaliste du RCP-USA.

La vision défendue dans le texte L’approche communiste du travail de masse, selon laquelle la construction du parti doit se faire à travers la mise en place d’une pléthore d’organisations de masse ou intermédiaires autonomes servant à mener des campagnes pour des réformes, est le fruit d’une conception stratégique erronée. Selon cette conception, la progression vers la révolution comporterait d’abord une longue phase de lutte économique (rappelant étrangement la longue phase de travail légal du schéma insurrectionnaliste classique), suivie d’une période plus ou moins longue de défense armée des organisations de masse contre la répression que l’État bourgeois aura commencé à faire s’abattre sur celles-ci en raison de leur accroissement et de leur succès grandissant. Cette deuxième période correspondrait à la première phase de la guerre populaire, c’est-à-dire à la défensive stratégique (le mot défensive ayant été pris au pied de la lettre!). C’est ce qu’on trouve résumé dans cet extrait éloquent:

«Au fur et à mesure que notre travail de masse obtiendra du succès et que notre parti et les organisations de masse se développeront, nous allons inévitablement subir une répression accrue de la part de l’État. La défense des organisations révolutionnaires de masse deviendra une partie essentielle de notre travail de masse, pour s’assurer de sa poursuite. Cette défense pourra donner lieu à une confrontation violente avec l’État. La défense énergique des organisations de masse et de leurs activités contre la répression de l’État peut constituer une étape de l’ouverture de la défensive stratégique en milieu urbain. Dans la mesure où les organisations de masse constituent l’embryon de ce qui deviendra les institutions du socialisme, la capacité de les défendre est au cœur de la mise en place d’un double pouvoir.»

Ainsi, selon cette vision, le déclenchement de la guerre populaire (pour autant que l’on veuille encore appeler cela guerre populaire) est tributaire de facteurs qui sont en dehors de notre contrôle: il survient au moment où l’État bourgeois décide de nous attaquer – le moment où la «confrontation violente» débute.

La conception que nous défendons est complètement à l’opposé de ce point de vue. Au cœur de la stratégie de la guerre populaire prolongée se trouve la lutte contre l’aléatoire et le contingent. L’avancement stratégique vers la prise du pouvoir doit être conditionné principalement par le développement de notre propre activité révolutionnaire, sans quoi on finit par être dominé par les circonstances extérieures. Ainsi, pour nous, le déclenchement de la guerre populaire ne peut être rien d’autre qu’une initiative politico-militaire du parti. Laisser toute l’initiative à la bourgeoisie équivaut à signer l’arrêt de mort de la révolution. Toute la période qui précède sert à accumuler les forces et à développer les capacités nécessaires pour initier la guerre populaire. L’accumulation des forces est le processus à travers lequel le Parti se construit en prenant graduellement en charge les trois premières formes objectives de l’action révolutionnaire, jusqu’à ce qu’il en ait développé une maîtrise suffisante pour passer à la quatrième forme, laquelle englobe les premières. Pendant cette période, il est important de ne pas s’en tenir au travail légal, mais d’accorder une place de plus en plus grande au travail illégal. Il est aussi primordial de contester le monopole de la violence de la bourgeoisie en intensifiant progressivement le niveau de la violence révolutionnaire. À la lecture de cet extrait du texte La guerre populaire prolongée est la seule voie révolutionnaire (Socialisme maintenant no 8) publié par le PCR(co) en 2002, on comprend que c’est la réussite de nos objectifs dans la période préparatoire qui détermine le passage à la défensive stratégique, et non pas des conditions extérieures à notre propre activité:

«On peut ainsi déterminer que la guerre populaire prolongée doit passer par une étape préparatoire: celle de la propagande armée, qui est la combinaison entre la construction du parti communiste révolutionnaire, le développement de l’embryon de l’armée rouge et la lutte des masses. Cette étape conditionne (la tactique militaire dépend du niveau de la technique militaire, c’est Engels qui a répété cette vérité) le passage à la prochaine étape – celle de la défensive stratégique, dans laquelle vont se modifier le mouvement politique et revendicatif des masses, l’activité politique révolutionnaire et l’activité combattante révolutionnaire. En synthèse, cette période est stratégiquement défensive, mais tactiquement offensive.»

On apprend aussi, dans cet extrait, que la première phase de la guerre populaire est tactiquement offensive. Il faut en comprendre que malgré son nom, la défensive stratégique est constituée presqu’exclusivement d’opérations militaires offensives. Au départ, les unités de partisan-nes opèrent dans des zones de guérilla urbaine et mènent une guerre d’usure contre les forces armées de la bourgeoisie. Il n’y a pas de territoire à défendre coûte que coûte, pas de nouveau pouvoir révolutionnaire à protéger.

Au contraire, les opportunistes voient la défensive stratégique comme une période tactiquement défensive. Pour eux, cette période serait marquée par une grande effervescence des masses. Les luttes économiques auraient désormais un aspect armé, mais les actions de l’armée rouge seraient principalement défensives, ayant pour objectif de protéger les masses en lutte: défense de grèves, d’occupations de terrains, etc. contre la répression de l’État bourgeois. Il ne s’agit pas d’une guerre de guérilla, d’un affrontement militaire soutenu où l’on cherche à désarmer progressivement la bourgeoisie et à armer le camp du peuple, à conserver nos forces et à anéantir celles de l’ennemi.

Dans l’extrait précédemment cité, on apprend également que la propagande armée est une composante incontournable de la période préparatoire au déclenchement de la GPP. Notre Parti conçoit la propagande armée comme étant l’utilisation de moyens armés, dirigés contre des biens, des instances, des appareils organisés, des moyens et dispositifs de la bourgeoisie, occasionnant leur destruction partielle ou totale, comme support ou véhicule d’un discours révolutionnaire servant fondamentalement la construction du parti. La propagande armée permet de démontrer la possibilité d’affronter victorieusement (même à une échelle réduite), les armes à la main, la bourgeoisie et ses forces de défense. C’est une forme de propagande qui permet de s’adresser à la nation entière, à la société dans sa totalité.

Dans tous les textes importants du PCR portant sur la guerre populaire prolongée (Le parti communiste doit mener la guerre révolutionnaire dans les pays impérialistes, Les bases urbaines du maoïsme, La guerre populaire prolongée est la seule voie révolutionnaire), il est affirmé que la propagande armée doit être utilisée dans toutes les phases de développement du parti et de la révolution, y compris dans la période d’accumulation des forces précédent le déclenchement de la guerre populaire. Cela ne semble pas avoir été bien assimilé par la clique opportuniste dont un porte-parole, il n’y a pas si longtemps, affirmait sur le groupe Facebook Communism 101 – son véhicule de prédilection pour la propagande – que l’aspect armé du processus révolutionnaire apparaît seulement avec le déclenchement de la guerre populaire:

«Revolution advances broadly through the following phases: gathering of forces, strategic defensive (opening of the armed aspect), strategic equilibrium (establishment of base areas, and strategic offensive (expansion of base areas).»

En fait, la clique opportuniste refuse de faire la distinction entre la propagande armée – qui est essentiellement, rappelons-le, une forme de propagande – et les opérations militaires des détachements de partisan-nes lors de la guerre populaire prolongée. Ainsi, l’emploi de moyens armés est pour eux indissociable de l’existence d’une armée du peuple et donc impensable dans la période d’accumulation des forces dans laquelle nous nous trouvons.

Le même porte-parole public de la clique opportuniste a affirmé, à plusieurs reprises, sur la même plate-forme, que le passage à l’offensive stratégique serait très rapide (une question d’heures!), et que la dernière phase de la guerre populaire serait également très courte:

«The period of dual power will be protracted (strategic defensive), the strategic equilibrium may very well last a couple of hours and will look like something akin to an insurrection, but the strategic offensive will have to be achieved quite quickly.»

Encore, ce même porte-parole, sur la même plate-forme, a aussi affirmé, à plusieurs reprises, que la constitution de bases d’appui en milieu urbain, dans le contexte d’un pays impérialiste comme le Canada, était impossible, comme on le constate dans la citation suivante où il écrit: «I don’t think urban base areas are possible in any meaningful sense, and I think that the transition from strategic defensive to strategic equilibrium will be short in imperialist countries.» Cela contredit l’expérience historique du prolétariat armé. Cela contredit le programme du PCR dans lequel on peut lire que «la construction de bases d’appui et leur utilisation pour commencer les transformations sociales avant même la prise du pouvoir» est l’un des principes universels, applicables partout, de la guerre populaire prolongée. De même, le texte Les bases urbaines du maoïsme introduit la perspective des bases d’appui tout en l’intégrant à un processus dialectique: «Au début, les unités de partisans fonctionneront probablement dans des zones de guérilla. Ce n’est qu’après la prise de centres urbains, que devraient apparaître les bases d’appui temporaires, puis les bases d’appui stables. L’expérience du mouvement communiste nous enseigne qu’il est possible de créer de telles bases. Pour ce faire, les révolutionnaires doivent s’appuyer résolument sur les masses et procéder à partir d’elles en construisant les bases politiques permettant la création de bases d’appuis stables, selon la ligne ne pas avoir/avoir, de petit/à grand, d’imparfait/à plus que parfait.»

Une guerre populaire prolongée dans laquelle on ne crée pas de bases d’appui n’en est pas une. Pour reprendre l’expression de Gonzalo, les bases d’appui constituent l’épine dorsale de la guerre populaire prolongée. En effet, au cœur de cette stratégie se trouve le principe selon lequel le nouveau pouvoir se constitue graduellement dans le temps et dans l’espace, «de petit à grand, d’imparfait à plus que parfait», comme on peut lire dans la citation précédente. Ce principe est à l’opposé du postulat insurrectionnaliste selon lequel le pouvoir révolutionnaire s’établit rapidement sur une portion significative du territoire après une offensive militaire déterminante et de grande ampleur lancée quand les conditions objectives sont jugées favorables. C’est précisément ce deuxième postulat que défend la clique opportuniste en affirmant que le passage de l’équilibre à l’offensive stratégique sera très rapide et en soutenant que la création de bases d’appui est impossible au Canada.

La conception stratégique des opportunistes conduit au même attentisme et à la même passivité qu’induit le schéma classique de l’insurrection. Pour eux, la guerre populaire est un horizon lointain plutôt que quelque chose que l’on construit dès aujourd’hui. Cela transparaît dans leur refus d’organiser dès maintenant l’affrontement avec la bourgeoisie, dans leur rejet de l’action révolutionnaire.

Une lutte pour la défense du communisme

Du SRP à la clique opportuniste: un véritable cancer pour le mouvement révolutionnaire canadien

La clique de militants et de militantes en provenance du SRP ayant faussement rallié le PCR, dans la foulée du G20 et du CRC de Toronto, s’est développée comme la gangrène au sein de notre organisation.

N’ayant jamais réellement reconnu la guerre populaire prolongée comme la stratégie révolutionnaire du Parti, cette clique a cherché, tout au long de son parcours, à en distordre les fondements pour pouvoir mettre à l’ordre du jour son propre agenda: un collage des pires pratiques opportunistes et réformistes jumelé d’un appui en paroles à une éventuelle confrontation avec l’État bourgeois. Cette éventuelle confrontation imaginée est un amusement pour dilettante, du véritable subjectivisme petit-bourgeois. C’est une construction pure et simple servant à justifier l’ensemble de ses pratiques actuelles ancrées dans la démocratie bourgeoise. Les opportunistes veulent nous faire croire que l’ensemble de leurs pratiques réformistes actuelles vit à crédit: un moment salvateur où tout prendra enfin son sens serait sensé survenir dans un avenir hypothétique. Après trente ans de marais obscènes et opportunistes, l’État bourgeois serait sensé attaquer un château de cartes. Pour les opportunistes, c’est seulement à ce moment, qu’il serait possible de poser les questions stratégiques et militaires de la révolution… et encore, seulement si elles sont posées dans la perspective d’une défense proportionnelle au niveau de la conscience de classe moyenne des masses! En attendant, toutes tentatives de le faire seraient de l’aventurisme.

Le rejet des formes objectives de l’action révolutionnaire sont autant d’initiatives laissées à l’ennemi. L’ensemble de l’œuvre de la clique opportuniste est un abandon complet du rôle dirigeant du Parti, lequel doit pourtant culminer dans sa capacité à déclencher et à diriger la guerre populaire. Un amateurisme si outrancier que celui de la clique opportuniste ne mérite pas d’attention, mais il reste que les manœuvres et les mensonges petits-bourgeois ont fait en sorte que:

  • Les militants et militantes du SRP se sont établi-es dans notre organisation en présentant systématiquement leur position révisionniste et leur version du programme du PCR à leurs recrues. Ils et elles ont créé un parti dans un parti;
  • Ils et elles se sont organisé-es et consolidé-es en utilisant à leur avantage les contributions théoriques du PCR et l’ensemble du travail pratique que le Parti a mis de l’avant dans la lutte contre la bourgeoisie, et ce, de manière à se développer beaucoup plus rapidement que s’ils et elles avaient poursuivi leur travail risible dans le SRP. Tel-les de véritables parasites, d’un côté, ils et elles ont utilisé l’aspect radical d’une adhésion en paroles à la guerre populaire pour masquer leur opportunisme et, de l’autre côté, ils et elles sont venu-es discréditer, à mesure que leur influence augmentait, le travail révolutionnaire du parti en le qualifiant d’aventuriste, et en l’accusant d’abandonner la ligne de masse et de devancer l’état de conscience général du prolétariat;
  • Ils et elles ont versé dans les manœuvres et se sont servi à profusion de mensonges petits-bourgeois pour lancer des campagnes antiparti, visant parfois même à diffamer des membres du PCR à Montréal. Ils ont utilisé l’intimidation pour diviser le camp du prolétariat et tenter de faire taire les révolutionnaires du Parti. Ils ont manœuvré et utilisé à leur guise des saboteur-es qui sont allés jusqu’à menacer de s’en prendre à l’intégrité physique de nos camarades. Ils et elles ont procédé à la stigmatisation systématique des éléments prolétariens de notre organisation, en particulier les femmes, en faisant en sorte que toute contestation d’une ligne petite-bourgeoise sur le genre et le rôle des femmes dans la révolution soit suivie d’une humiliation publique;
  • Ils ont lentement accumulé et positionné leurs pions pour pouvoir ultimement jouer leurs cartes au dernier congrès et tenter de mettre enfin à l’ordre du jour leurs propres positions, leur propre programme, leurs propres perspectives stratégiques et leur liquidation de la révolution. C’est au dernier congrès que ce mouvement antiparti a pris sa forme décomplexée. Cette cabale s’est terminée par la rupture complète et définitive entre nous et les opportunistes. La nouvelle période de reconstruction du Parti communiste révolutionnaire s’est ouverte avec l’amputation du membre gangrené qu’était la clique opportuniste;
  • La possibilité de voir ces perspectives se développer, voire se répandre, nous obligent à lutter à mort contre elles. C’est un combat pour la défense du communisme que le PCR entend mener, coup après coup, lutte après lutte, tant et aussi longtemps que l’entièreté du pays ne sera pas devenu un territoire hostile aux opportunistes.

La fusion de deux mouvements toxiques

Dans notre lutte face aux opportunistes canadiens, nous avons rencontré une manifestation directe d’une nouvelle forme de révisionnisme historique. La force que la clique d’opportunistes en provenance du SRP a réussi à mettre en branle provient de la fusion de deux mouvements toxiques:

  • D’une part, la clique opportuniste s’est regroupée autour des pires conceptions réformistes et opportunistes ayant été rejetées par le mouvement communiste international, autour de l’économisme, autour de l’intégration à la démocratie bourgeoise et à la discipline qu’elle impose, autour de la confusion stratégique et autour de l’abandon de la lutte pour la conquête du pouvoir.
  • D’autre part, les opportunistes canadien-nes ont fusionné avec les post-modernistes et leurs idées étrangères au marxisme. Cette fusion s’est produite à travers une spécialisation dans les secteurs universitaires qui a mené à l’intégration massive d’éléments petit-bourgeois. Cette fusion a aussi été facilitée par la perméabilité à l’idéologie anti-prolétarienne propre à la superstructure des pays impérialistes où le mode de production capitaliste subit une crise de longue durée. Cette fusion avec un bassin d’universitaires a été opérationnalisée par la mise en place du RSM. L’un des produits les plus toxiques qui en a résulté est le rejet du prolétariat comme sujet révolutionnaire. À ces éléments universitaires, le programme du PCR a été systématiquement présenté comme incomplet et en grande partie erroné. Du même souffle, les opportunistes ont promis à leurs recrues que le programme serait modifié dans le futur pour assurer le recrutement d’un bassin hostile au programme historique du parti.

Ils et elles ont usé de fausses accusations, de mensonges et de manœuvres petite-bourgeoises pour diriger l’attention de cette base universitaire sur des fausses accusations, mais aussi pour focaliser l’ensemble de la confusion des membres universitaires sur une critique à notre endroit, celle de ne pas avoir accepté et compris les idées et les pratiques qu’ils et elles ont mises de l’avant.

Une révision de l’histoire du mouvement communiste

Cette force politique tolérable pour la bourgeoise (et intolérable pour nous!) s’est développée en cherchant à se donner une légitimité au sein des autres forces de gauche dans les pays impérialistes. L’union des deux mouvements toxiques, telle que présentée précédemment, a cherché à se consolider sur la base de sa propre relecture de l’expérience du mouvement communiste international:

  • En trouvant des expériences à répudier pour se mettre en valeur devant d’autre forces de gauche et pour justifier l’intégration de concepts étrangers au marxisme tels que «identité de genre», «système d’oppression», etc.;
  • En revisitant, selon son subjectivisme petit-bourgeois, et avec un fétichisme de droite, des expériences anciennes pour faire valoir le maoïsme au sein des forces de gauche dans les pays impérialistes;
  • En venant systématiquement ternir le léninisme, le rôle dirigeant du parti et l’ensemble de l’époque historique de luttes contre l’économisme et l’opportunisme qui a servi de base matérielle à l’émergence du léninisme;
  • En inventant un maoïsme inexistant qu’elle place en rupture avec l’ensemble du mouvement communiste international, un maoïsme qui viendrait corriger les défauts et les erreurs de la période antérieure en permettant au mouvement communiste de recommencer à neuf; en défendant un copier-coller des pires déviations des social-démocrates, des franges de droite des partis communistes de la 3e Internationale, des points de vue insurrectionnalistes étroits, et des pires pratiques du mouvement ML;
  • En ne maîtrisant aucune question et dimension militaire; en s’embourbant dans des accusations d’aventurisme sans même maitriser l’ABC de l’expérience militaire du prolétariat international; en entretenant de l’opacité sur l’importante distinction entre la propagande armée et la lutte armée.

Les cinq composantes des opportunistes canadiens et du maoïsme révisionniste

Nous reconnaissons au maoïsme-révisionniste, tel que nous le comprenons et le combattons aujourd’hui, cinq grandes composantes:

  1. Le positionnement du maoïsme comme élément de rupture face à l’expérience du mouvement communiste international;
  2. L’élévation à un niveau qualitativement supérieur de l’opportunisme historique dans les pays impérialistes par le rejet du léninisme et du rôle dirigeant du Parti;

  3. Le rejet du prolétariat en tant que sujet révolutionnaire et la soumission complète aux perspectives bourgeoises par l’introduction massive d’éléments dissolutif du marxisme;

  4. Le confinement de la grande majorité du maoïsme dans une version anhistorique de la révolution culturelle et l’importance d’une relecture anti-oppressive et idéologique aux dépens de la lutte des classes pour la transformation des rapports de production;

  5. Le refus de la guerre populaire comme élément totalisant du maoïsme unifiant et prolongeant l’ensemble de l’expérience internationale du prolétariat révolutionnaire.

Un parti, un programme, une stratégie et des organisations qui ne sont pas les nôtres!

  • Un parti où la clique opportuniste en lutte pour la direction du CC sabote volontairement la préparation du congrès en refusant de rencontrer les camarades révolutionnaires pour mieux préparer son offensive au congrès; où les cellules sous sa direction traduisent des textes antipartis secrets au lieu des textes de préparation au congrès; où les magouilles et les attaques anti-prolétariennes dominent!
  • Un parti où l’entièreté du programme est réécrite pour plaire à la fraction universitaire postmoderniste, pour s’assurer de gagner la direction du Parti en sacrifiant les acquis des révolutionnaires et pour s’assurer de la fusion des deux mouvements toxiques!
  • Un parti où la continuation du PAM se trouve dans une version opportuniste de la guerre populaire et où l’ensemble des pratiques opportunistes et réformistes passe inaperçu derrière une adhésion en paroles à la révolution!
  • Un parti où la clique opportuniste a mené une lutte ouverte (particulièrement durant les deux dernières années) contre chaque progrès et chaque gain dans l’avancement stratégique vers le déclenchement de la guerre populaire, et ce, en les dénonçant et les stigmatisant comme de l’aventurisme!
  • Un parti se construisant grâce au retour de la ligne opportuniste des organisations intermédiaires historiquement rejetée par le mouvement ML au Québec!
  • Un parti se construisant principalement sur une conception selon laquelle la ligne de masse équivaut à du travail réformiste sous le couvert de l’appellation «travail de masse» et selon laquelle il ne faut surtout pas brusquer la conscience du prolétariat par autre chose que les pires clichés opportunistes sur les revendications immédiates des masses!
  • Un parti où les seules capacités d’initiatives sont de copier les aléas du mouvement spontané et des autres forces de gauche et de se mettre à la remorque de celles-ci («Fuckthe150», «Opportunism Against Fascism», etc.)!
  • Un parti qui n’est pas le nôtre et qui n’a rien à voir avec le PCR!

Nous sommes les continuateur-es!

  • Que ce soit dans la lutte contre les conceptions petites-bourgeoises que Marx et Engels ont mené pour poser les bases du socialisme scientifique;
  • Que ce soit dans les luttes que Lénine et les bolchéviks ont menées contre les économistes, les opportunistes et les menchéviks;
  • Que ce soit dans la lutte de ligne épique qui a culminé à la faillite de la Deuxième Internationale et à la trahison historique de la social-démocratie et qui fut à l’origine du mouvement communiste tel que nous le connaissons;
  • Que ce soit dans la rupture que Mao et le Parti communiste chinois a opérée avec l’URSS révisionniste, lançant ainsi une véritable vague de militant-es et d’organisations antirévisionnistes à travers le monde;
  • Que ce soit dans la lutte qui a suivi la mort de Mao et la restauration du capitalisme en Chine pour continuer le combat, lutte qui fut à l’origine du Mouvement révolutionnaire internationaliste (MRI) et de la nouvelle vague de guerres populaires;

… il faut reconnaître que le fait d’avoir raison théoriquement et politiquement n’a donné, en pratique, aucun laissez-passer, aucun ticket gratuit, aucun billet de faveur aux communistes révolutionnaires pour prendre leur place et mener leur politique. La seule vérité pour eux fut le devoir de continuer la lutte peu importe les obstacles; l’obligation de continuer peu importe les trahisons, peu importe les défaites, peu importe les embuches. Et l’histoire du mouvement révolutionnaire canadien n’a jamais fait exception à cet impératif, que ce soit:

  • Lorsque nos plus vieux et vieilles camarades membres du PCR ont continué la lutte pour construire le Parti et pour ériger la défense du communisme en en refusant la mise à mort, laquelle avait été annoncée par la trahison historique de la direction du mouvement ML au Québec qui, n’ayant pas les reins suffisamment solides, avait refusé d’avancer vers la révolution en liquidant ses propres organisations;
  • Lorsque les camarades formant la direction historique du PCR ont fondé Action socialiste, première organisation canadienne à reconnaitre le maoïsme comme troisième stade supérieur de la science de la révolution, pour lutter contre la lente mort du communisme au Canada;
  • Lorsque nous avons lutté contre les tendances de droite à l’international qui refusaient l’universalité de la guerre populaire et sa possibilité dans un pays capitaliste avancé;
  • Lorsque notre organisation s’est constituée en PCR(co) pour lutter contre l’attentisme outrancier de la période de reflux et contre le réduction du communisme à une simple option théorique sur le futur;
  • Lorsque notre organisation s’est constituée en Parti en allant à contre-courant de l’ensemble de la gauche dans les pays impérialistes et qu’elle s’est mis à avancer dans une pratique réelle de préparation de la guerre populaire en misant sur la continuité et la persévérance de l’action révolutionnaire;
  • Lorsque notre organisation a rompu avec les opportunistes canadiens et le maoïsme-révisionniste pour défendre l’intégrité du parti, de son programme, de sa stratégie et de ses conceptions.

Nous avons été, nous sommes et nous serons les continuateur-es de cette lutte pour le communisme; de la lutte contre tous les liquidateurs, toutes les trahisons, tous les mensonges et toutes les manœuvres petite-bourgeoises; de la lutte contre toutes les mises à mort, toutes les révisions et toutes les tentatives d’enfermer la révolution.

Nous appelons tous les partis et toutes les organisations maoïstes dans le monde à lutter contre les déviations, les manifestations de l’opportunisme de droite et les positions liquidatrices au sein du mouvement maoïste; à lutter contre toutes les forces embryonnaires, rampantes, ou à l’état d’organisations formées comme celles des opportunistes canadien-nes; à lutter de toute leurs forces contre le révisionnisme et à tenir bien haut le drapeau rouge de la révolution malgré les attaques de ses ennemis frappant de tous les côtés!

En continuité avec toutes les luttes que les communistes ont menées contre les révisionnistes, contre les opportunistes et contre les liquidateurs ayant cherché à saboter le mouvement révolutionnaire et trahir le prolétariat mondial!

En continuité avec le programme du Parti, ses plans et ses perspectives stratégiques pour construire un centre authentiquement prolétarien apte à diriger l’ensemble du peuple canadien dans la guerre populaire contre la bourgeoisie et l’État bourgeois canadien!

Pour la défense du communisme, du Parti, du maoïsme et de la guerre populaire,

Organisons la lutte à mort contre le révisionnisme et l’opportunisme!

Reconstruisons le Parti communiste révolutionnaire libéré du révisionnisme!

Nous sommes les continuateur-es!

Source: http://www.pcr-rcp.ca/fr/4529

 

La maladie infantile du communisme, le «gauchisme» : Extraits

Il nous est apparu que, parmi l’avant-garde révolutionnaire elle-même, et à notre grand désarroi, les militantEs souffraient de l’ignorance non seulement de la théorie marxiste-léniniste dans son ensemble, mais de ces principes élémentaires les plus fondamentaux. C’est pourquoi nous publions aujourd’hui quelques extraits de la célèbre brochure «La maladie infantile du communisme, le gauchisme» qui sauront, nous l’espérons, donner une impulsion « révolutionnaire » à nos militantEs, surtout que nous sommes à la veille de Célébrer le Centenaire de la Grande Révolution Bolchevique d’Octobre de 1917.

« Marx disait que notre théorie n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action. »

 

 

«La loi fondamentale de la révolution, confirmée par toutes les révolutions et notamment par les trois révolutions russes du xxe siècle, la voici : pour que la révolution ait lieu, il ne suffit pas que les masses exploitées et opprimées prennent conscience de l’impossibilité de vivre comme autrefois et réclament des changements. Pour que la révolution ait lieu, il faut que les exploiteurs ne puissent pas vivre et gouverner comme autrefois. C’est seulement lorsque « ceux d’en bas » ne veulent plus et que « ceux d’en haut » ne peuvent plus continuer de vivre à l’ancienne manière, c’est alors seulement que la révolution peut triompher. Cette vérité s’exprime autrement en ces termes : la révolution est impossible sans une crise nationale (affectant exploités et exploiteurs). Ainsi donc, pour qu’une révolution ait lieu, il faut : premièrement, obtenir que la majorité des ouvriers (ou, en tout cas, la majorité des ouvriers conscients, réfléchis, politiquement actifs) ait compris parfaitement la nécessité de la révolution et soit prête à mourir pour elle ; il faut ensuite que les classes dirigeantes traversent une crise gouvernementale qui entraîne dans la vie politique jusqu’aux masses les plus retardataires (l’indice de toute révolution véritable est une rapide élévation au décuple, ou même au centuple, du nombre des hommes aptes à la lutte politique, parmi la masse laborieuse et opprimée, jusque-là apathique), qui affaiblit le gouvernement et rend possible pour les révolutionnaires son prompt renversement.

Le capitalisme ne serait pas le capitalisme si le prolétariat « pur » n’était entouré d’une foule extrêmement bigarrée de types sociaux marquant la transition du prolétaire au semi-prolétaire (à celui qui ne tire qu’à moitié ses moyens d’existence de la vente de sa force de travail), du semi-prolétaire au petit paysan (et au petit artisan dans la ville ou à la campagne, au petit exploitant en général) ; du petit paysan au paysan moyen, etc. ; si le prolétariat lui-même ne comportait pas de divisions en catégories plus ou moins développées, groupes d’originaires, professionnels, parfois religieux, etc. D’où la nécessité, la nécessité absolue pour l’avant-garde du prolétariat, pour sa partie consciente, pour le Parti communiste, de louvoyer, de réaliser des ententes, des compromis avec les divers groupes de prolétaires, les divers partis d’ouvriers et de petits exploitants. Le tout est de savoir appliquer cette tactique de manière à élever, et non à abaisser le niveau de conscience général du prolétariat, son esprit révolutionnaire, sa capacité de lutter et de vaincre.»

 

 

«Faire la guerre pour le renversement de la bourgeoisie internationale, guerre cent fois plus difficile, plus longue, plus compliquée que la plus acharnée des guerres ordinaires entre États, et renoncer d’avance à louvoyer, à exploiter les oppositions d’intérêts (fussent-elles momentanées) qui divisent nos ennemis, à passer des accords et des compromis avec des alliés éventuels (fussent-ils temporaires, peu sûrs, chancelants, conditionnels) ; n’est-ce pas d’un ridicule achevé ? N’est-ce pas quelque chose comme de renoncer d’avance, dans l’ascension difficile d’une montagne inexplorée et inaccessible jusqu’à ce jour, à marcher parfois en zigzags, à revenir parfois sur ses pas, à renoncer à la direction une fois choisie pour essayer des directions différentes ? Et des gens manquant à ce point de conscience et d’expérience (encore si leur jeunesse en était la cause : les jeunes ne sont-ils pas faits pour débiter un certain temps des bêtises pareilles !) ont pu être soutenus – de près ou de loin, de façon franche ou déguisée, entièrement ou en partie, il n’importe ! – par certains membres du Parti communiste hollandais !

Après la première révolution socialiste du prolétariat, après le renversement de la bourgeoisie dans un pays, le prolétariat de ce pays reste encore longtemps plus faible que la bourgeoisie, d’abord simplement à cause des relations internationales étendues de cette dernière, puis à cause du renouvellement spontané et continu, de la régénération du capitalisme et de la bourgeoisie par les petits producteurs de marchandises dans le pays qui a renversé sa bourgeoisie. On ne peut triompher d’un adversaire plus puissant qu’au prix d’une extrême tension des forces et à la condition expresse d’utiliser de la façon la plus minutieuse, la plus attentive, la plus circonspecte, la plus intelligente, la moindre « fissure » entre les ennemis, les moindres oppositions d’intérêts entre les bourgeoisies des différents pays, entre les différents groupes ou catégories de la bourgeoisie à l’intérieur de chaque pays, aussi bien que la moindre possibilité de s’assurer un allié numériquement fort, fut-il un allié temporaire, chancelant, conditionnel, peu solide et peu sûr. Qui n’a pas compris cette vérité n’a compris goutte au marxisme, ni en général au socialisme scientifique contemporain. Qui n’a pas prouvé pratiquement, pendant un laps de temps assez long et en des situations politiques assez variées, qu’il sait appliquer cette vérité dans les faits, n’a pas encore appris à aider la classe révolutionnaire dans sa lutte pour affranchir des exploiteurs toute l’humanité laborieuse. Et ce qui vient d’être dit est aussi vrai pour la période qui précède et qui suit la conquête du pouvoir politique par le prolétariat.

Notre théorie n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action, ont dit Marx et Engels et la plus grave erreur, le crime le plus grave de marxistes aussi « patentés » que Karl Kautsky, Bauer et autres, c’est qu’ils n’ont pas compris, c’est qu’ils n’ont pas su appliquer cette vérité aux heures les plus décisives de la révolution prolétarienne. « L’action politique, ce n’est pas un trottoir de la perspective Nevski » (un trottoir net, large et uni de l’artère principale, absolument rectiligne, de Pétersbourg), disait déjà N. Tchernychevski, le grand socialiste russe de la période d’avant Marx.»

 

 

«Il se présente évidemment des cas isolés, exceptionnellement difficiles et complexes, où les plus grands efforts sont nécessaires pour bien déterminer le caractère véritable de tel ou tel « compromis », – de même qu’il est très difficile de décider, dans certains cas, si le meurtre était absolument légitime et même indispensable (par exemple, en cas de légitime défense), ou s’il est le résultat d’une négligence impardonnable, voire d’un plan perfide, habilement mis à exécution. Il va de soi qu’en politique, où il s’agit parfois de rapports extrêmement complexes – nationaux et internationaux – entre les classes et les partis, de nombreux cas se présenteront, infiniment plus difficiles que la question de savoir si un « compromis » conclu à l’occasion d’une grève est légitime, ou s’il est le fait d’un chef traître, d’un briseur de grève, etc. Vouloir trouver une recette, ou une règle générale (« Jamais de compromis » !) bonne pour tous les cas, est absurde. Il faut être assez compréhensif pour savoir se retrouver dans chaque cas particulier. La raison d’être de l’organisation du parti et des chefs dignes de ce nom c’est, entre autres choses, qu’ils doivent par un travail de longue haleine, opiniâtre, multiple et varié de tous les représentants conscients de la classe en question ,  acquérir les connaissances nécessaires, l’expérience nécessaire et, de plus, le flair politique nécessaire à la solution juste et prompte de questions politiques complexes.

Les gens naïfs et totalement dépourvus d’expérience s’imaginent qu’il suffit d’admettre les compromis en général pour que toute limite soit effacée entre l’opportunisme, contre lequel nous soutenons et devons soutenir une lutte intransigeante, et le marxisme révolutionnaire ou le communisme. Ces gens-là, s’ils ne savent pas encore que toutes les limites dans la nature et dans la société sont mobiles et jusqu’à un certain point conventionnelles, on ne peut leur venir en aide que moyennant une longue étude, instruction, éducation, expérience de la vie et des choses politiques. Il faut savoir discerner, dans les questions de politique pratique qui se posent à chaque moment particulier ou spécifique de l’histoire, celles où se manifestent les compromis les plus inadmissibles, les compromis de trahison, incarnant l’opportunisme funeste à la classe révolutionnaire, et consacrer tous les efforts pour les révéler et les combattre. Pendant la guerre impérialiste de 1914-1918 où s’affrontaient deux groupes de pays également pillards et rapaces, la forme principale, essentielle de l’opportunisme fut le social-chauvinisme, c’est-à-dire le soutien de la « défense nationale » qui, dans cette guerre, signifiait en réalité la défense des intérêts spoliateurs de « sa » bourgeoisie nationale. Après la guerre : la défense de la spoliatrice « Société des Nations » ; la défense des coalitions directes ou indirectes avec la bourgeoisie de son pays contre le prolétariat révolutionnaire et le mouvement « soviétique » ; la défense de la démocratie bourgeoise et du parlementarisme bourgeois contre le « pouvoir des Soviets », – telles ont été les principales manifestations de ces inadmissibles compromis de trahison qui ont toujours abouti, en fin de compte, à un opportunisme funeste au prolétariat révolutionnaire et à la cause.

 

L’avant-garde prolétarienne est conquise idéologiquement. C’est le principal. Autrement, faire même un premier pas vers la victoire serait impossible. Mais de là à la victoire, il y a encore assez loin. On ne peut vaincre avec l’avant-garde seule. Jeter l’avant-garde seule dans la bataille décisive, tant que la classe tout entière, tant que les grandes masses n’ont pas pris soit une attitude d’appui direct à l’avant-garde, soit tout au moins de neutralité bienveillante, qui les rende complètement incapables de soutenir son adversaire, ce serait une sottise, et même un crime. Or, pour que vraiment la classe tout entière, pour que vraiment les grandes masses de travailleurs et d’opprimés du Capital en arrivent à une telle position, la propagande seule, l’agitation seule ne suffisent pas. Pour cela, il faut que ces masses fassent leur propre expérience politique. Telle est la loi fondamentale de toutes les grandes révolutions, loi confirmée maintenant avec une force et un relief frappants, non seulement par la Russie, mais aussi par l’Allemagne. Ce ne sont pas seulement les masses ignorantes, souvent illettrées, de Russie, ce sont aussi les masses d’Allemagne, hautement cultivées, sans un seul analphabète, qui ont dû éprouver à leurs dépens toute la faiblesse, toute la veulerie, toute l’impuissance, toute la servilité devant la bourgeoisie, toute la lâcheté du gouvernement des paladins de la IIe Internationale, le caractère inévitable de la dictature des ultra-réactionnaires (Kornilov en Russie, Kapp et consorts en Allemagne), seule alternative en face de la dictature du prolétariat, pour se tourner résolument vers le communisme.»

«L’objectif immédiat de l’avant-garde consciente du mouvement ouvrier international, c’est-à-dire des partis, groupes et tendances communistes, c’est de savoir amener les larges masses (encore somnolentes, apathiques, routinières, inertes, engourdies, dans la plupart des cas) à cette position nouvelle ou plutôt de savoir conduire non seulement son parti, mais aussi les masses en train d’arriver, de passer à cette nouvelle position. Si le premier objectif historique (attirer l’avant-garde consciente du prolétariat aux côtés du pouvoir des Soviets et de la dictature de la classe ouvrière) ne pouvait être atteint sans une victoire complète, idéologique et politique, sur l’opportunisme et le social-chauvinisme, le second objectif qui devient d’actualité et qui consiste à savoir amener les masses à cette position nouvelle, propre à assurer la victoire de l’avant-garde dans la révolution, cet objectif actuel ne peut être atteint sans liquidation du doctrinarisme de gauche, sans réfutation décisive et élimination complète de ses erreurs.

Tant qu’il s’agissait (et dans la mesure où il s’agit encore) de rallier au communisme l’avant-garde du prolétariat, la propagande s’est située au premier plan ; même les petits cercles de propagande sont utiles et féconds en dépit des défauts qui leur sont inhérents. Mais quand il s’agit de l’action pratique des masses, de la distribution – s’il m’est permis de m’exprimer ainsi – d’armées fortes de millions d’hommes, de la répartition de toutes les forces de classe d’une société donnée en vue du combat final et décisif, on ne fera rien avec les seules méthodes de propagande, avec la seule répétition des vérités du communisme « pur ». Il ne faut pas compter ici par milliers, comme le fait en somme le propagandiste, membre d’un groupe restreint et qui n’a pas encore dirigé les masses ; il faut compter ici par millions et par dizaines de millions. Il ne suffit pas de se demander si l’on a convaincu l’avant-garde de la classe révolutionnaire ; il faut encore savoir si les forces historiquement agissantes de toutes les classes, absolument de toutes les classes sans exception, d’une société donnée, sont disposées de façon que la bataille décisive soit parfaitement à point, – de façon :

 

  1. que toutes les forces de classe qui nous sont hostiles soient suffisamment en difficulté, se soient suffisamment entre-déchirées, soient suffisamment affaiblies par une lutte au-dessus de leurs moyens ;
  2. que tous les éléments intermédiaires, hésitants, chancelants, inconstants – la petite bourgeoisie, la démocratie petite-bourgeoise par opposition à la bourgeoisie – se soient suffisamment démasqués aux yeux du peuple, suffisamment déshonorés par leur faillite pratique ; qu’au sein du prolétariat un puissant mouvement d’opinion se fasse jour en faveur de l’action la plus décisive, la plus résolument hardie et révolutionnaire contre la bourgeoisie.

    C’est alors que la révolution est mûre ; c’est alors que, si nous avons bien tenu compte de toutes les conditions indiquées, sommairement esquissées plus haut, et si nous avons bien choisi le moment, notre victoire est assurée.»

«Mais le camarade Bordiga et ses amis « gauches » tirent de leur juste critique de MM. Turati et Cie cette conclusion fausse qu’en principe toute participation au parlement est nuisible. Les « gauches » italiens ne peuvent apporter l’ombre d’un argument sérieux en faveur de cette thèse. Ils ignorent simplement (ou s’efforcent d’oublier) les exemples internationaux d’utilisation réellement révolutionnaire et communiste des parlements bourgeois, utilisation incontestablement utile à la préparation de la révolution prolétarienne. Simplement incapables de se représenter cette utilisation « nouvelle », ils clament en se répétant sans fin, contre l’utilisation « ancienne », non bolchevique, du parlementarisme.

Là est justement leur erreur foncière. Ce n’est pas seulement dans le domaine parlementaire, c’est dans tous les domaines d’activité que le communisme doit apporter (et il en sera incapable sans un travail long, persévérant, opiniâtre) un principe nouveau, qui romprait à fond avec les traditions de la IIe Internationale (tout en conservant et développant ce que cette dernière a donné de bon).

Considérons par exemple le journalisme. Les journaux, les brochures, les tracts remplissent une fonction indispensable de propagande, d’agitation et d’organisation. Dans un pays tant soit peu civilisé, aucun mouvement de masse ne saurait se passer d’un appareil journalistique. Et toutes les clameurs soulevées contre les « chefs », toutes les promesses solennelles de préserver la pureté des masses de l’influence des chefs, ne nous dispenseront pas d’employer pour ce travail des hommes issus des milieux intellectuels bourgeois, ne nous dispenseront pas de l’atmosphère, de l’ambiance « propriétaire », démocratique bourgeoise, où ce travail s’accomplit en régime capitaliste. Même deux années et demie après le renversement de la bourgeoisie, après la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, nous voyons autour de nous cette atmosphère, cette ambiance des rapports propriétaires, démocratiques bourgeois des masses (paysans, artisans).

Le parlementarisme est une forme d’action, le journalisme en est une autre. Le contenu dans les deux cas peut être communiste et doit l’être si, dans l’un comme dans l’autre domaine, les militants sont réellement communistes, réellement membres du parti prolétarien de masse. Mais dans l’une et dans l’autre sphère – et dans n’importe quelle sphère d’action, en régime capitaliste et en période de transition du capitalisme au socialisme – il est impossible d’éluder les difficultés, les tâches particulières que le prolétariat doit surmonter et réaliser pour utiliser à ses fins les hommes issus d’un milieu bourgeois, pour triompher des préjugés et des influences des intellectuels bourgeois, pour affaiblir la résistance du milieu petit-bourgeois (et puis ensuite le transformer complètement).

N’avons-nous pas vu dans tous les pays, avant la guerre de 1914-1918, d’innombrables exemples d’anarchistes, de syndicalistes et d’autres hommes d’extrême-« gauche », qui foudroyaient le parlementarisme, tournaient en dérision les socialistes parlementaires platement embourgeoisés, flétrissaient leur arrivisme, etc., etc., – et qui eux-mêmes, par le journalisme, par l’action menée dans les syndicats, fournissaient une carrière bourgeoise parfaitement identique? Les exemples des sieurs Jouhaux et Merrheim, pour ne citer que la France, ne sont-ils pas typiques à cet égard ?

« Répudier » la participation au parlementarisme a ceci de puéril que l’on s’imagine, au moyen de ce procédé « simple », « facile » et prétendument révolutionnaire, « résoudre » le difficile problème de la lutte contre les influences démocratiques bourgeoises à l’intérieur du mouvement ouvrier, alors qu’en réalité on ne fait que fuir son ombre, fermer les yeux sur la difficulté, l’éluder avec des mots. L’arrivisme le plus cynique, l’utilisation bourgeoise des sinécures parlementaires, la déformation réformiste criante de l’action parlementaire, la plate routine petite-bourgeoise, nul doute que ce ne soient là les traits caractéristiques habituels et dominants que le capitalisme engendre partout, en dehors comme au sein du mouvement ouvrier. Mais ce même capitalisme et l’atmosphère bourgeoise qu’il crée (laquelle est très lente à disparaître, même la bourgeoisie une fois renversée, puisque la paysannerie donne constamment naissance à la bourgeoisie), enfantent dans tous les domaines du travail et de la vie sans exception, un arrivisme bourgeois, un chauvinisme national, de la platitude petite-bourgeoise, etc., qui sont au fond exactement les mêmes et ne se distinguent que par d’insignifiantes variations de forme.

Vous vous imaginez vous-mêmes « terriblement révolutionnaires », chers boycottistes et antiparlementaires, mais en fait vous avez pris peur devant les difficultés, relativement peu importantes, de la lutte contre les influences bourgeoises dans le mouvement ouvrier, alors que votre victoire, c’est-à-dire le renversement de la bourgeoisie et la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, suscitera ces mêmes difficultés dans une proportion encore plus grande, infiniment plus grande. Tels des enfants, vous avez pris peur devant la petite difficulté qui se présente à vous, aujourd’hui, sans comprendre que, demain et après-demain, vous aurez à parfaire votre éducation, à apprendre à triompher de ces mêmes difficultés, en des proportions infiniment plus vastes.

Sous le pouvoir des Soviets, il s’insinuera dans votre parti et dans le nôtre, le parti du prolétariat, un nombre encore plus grand d’intellectuels bourgeois. Ils s’insinueront dans les Soviets et dans les tribunaux, et dans les administrations, car on ne peut bâtir le communisme qu’avec le matériel humain créé par le capitalisme ; il n’en existe pas d’autre. On ne peut ni bannir, ni détruire les intellectuels bourgeois, il faut les vaincre, les transformer, les refondre, les rééduquer, comme du reste il faut rééduquer au prix d’une lutte de longue haleine, sur la base de la dictature du prolétariat, les prolétaires eux-mêmes qui, eux non plus, ne se débarrassent pas de leurs préjugés petits-bourgeois subitement, par miracle, sur l’injonction de la Sainte Vierge, sur l’injonction d’un mot d’ordre, d’une résolution, d’un décret, mais seulement au prix d’une lutte de masse, longue et difficile, contre les influences des masses petites-bourgeoises. Sous le pouvoir des Soviets, ces mêmes problèmes qu’aujourd’hui l’antiparlementaire rejette loin de lui d’un seul geste de la main, si orgueilleusement, avec tant de hauteur, d’étourderie, de puérilité, renaissent au sein des Soviets, au sein des administrations soviétiques, parmi les « défenseurs » soviétiques : nous avons supprimé en Russie, et nous avons bien fait de supprimer le barreau bourgeois, mais il renaît chez nous sous le manteau des « défenseurs soviétiques » . Parmi les ingénieurs soviétiques, parmi les instituteurs soviétiques, parmi les ouvriers privilégiés, c’est-à-dire les plus qualifiés, et placés dans les meilleures conditions dans les usines soviétiques, nous voyons continuellement renaître tous, absolument tous les traits négatifs propres au parlementarisme bourgeois ; et ce n’est que par une lutte répétée, inlassable, longue et opiniâtre de l’esprit d’organisation et de discipline du prolétariat que nous triomphons – peu à peu – de ce mal.

Il est évidemment très « difficile » de vaincre, sous la domination de la bourgeoisie, les habitudes bourgeoises dans notre propre parti, c’est-à-dire dans le parti ouvrier : il est « difficile » de chasser du parti les chefs parlementaires de toujours, irrémédiablement corrompus par les préjugés bourgeois ; il est « difficile » de soumettre à la discipline prolétarienne un nombre strictement nécessaire (même très limité) d’hommes venus de la bourgeoisie ; il est « difficile » de créer dans le parlement bourgeois une fraction communiste parfaitement digne de la classe ouvrière ; il est « difficile » d’obtenir que les parlementaires communistes ne se laissent pas prendre aux hochets du parlementarisme bourgeois, mais s’emploient à un travail substantiel de propagande, d’agitation et d’organisation des masses. Tout cela est « difficile », c’est certain. Ç’a été difficile en Russie, et c’est infiniment plus difficile encore en Europe occidentale et en Amérique, où la bourgeoisie est beaucoup plus forte, plus fortes les traditions démocratiques bourgeoises et ainsi de suite.

Mais toutes ces « difficultés » ne sont vraiment qu’un jeu d’enfant à côté des problèmes, absolument de même nature, que le prolétariat aura à résoudre nécessairement pour assurer sa victoire, et pendant la révolution prolétarienne et après la prise du pouvoir par le prolétariat. A côté de ces tâches vraiment immenses, alors qu’il s’agira, sous la dictature du prolétariat, de rééduquer des millions de paysans, de petits patrons, des centaines de milliers d’employés, de fonctionnaires, d’intellectuels bourgeois, de les subordonner tous à l’État prolétarien et à la direction prolétarienne, de triompher de leurs habitudes et traditions bourgeoises, – à côté de ces tâches immenses, constituer sous la domination bourgeoise, au sein d’un parlement bourgeois, une fraction réellement communiste d’un véritable parti prolétarien, n’est plus qu’un jeu d’enfant.

Si les camarades « gauches » et les antiparlementaires n’apprennent pas dès maintenant à vaincre une aussi mince difficulté, on peut dire à coup sûr qu’ils se trouveront dans l’impossibilité de réaliser la dictature du prolétariat, de se subordonner et de transformer sur une grande échelle les intellectuels bourgeois et les institutions bourgeoises ; ou bien qu’ils seront obligés de compléter hâtivement leur instruction, et cette hâte portera un immense préjudice à la cause du prolétariat, leur fera commettre des erreurs plus qu’à l’ordinaire, tes rendra plus faibles et malhabiles au-dessus de la moyenne, etc., etc.

Tant que la bourgeoisie n’est pas renversée et, ensuite, tant que n’ont pas disparu totalement la petite exploitation et la petite production marchande, l’atmosphère bourgeoise, les habitudes propriétaires, les traditions petites-bourgeoises nuiront au travail du prolétariat tant au-dehors qu’au-dedans du mouvement ouvrier, non point dans une seule branche d’activité, l’activité parlementaire, mais nécessairement dans tous les domaines possibles de la vie sociale, dans toutes les activités culturelles et politiques sans exception. Et l’erreur la plus grave, dont nous aurons nécessairement à expier les conséquences, c’est de vouloir se dérober, tourner le dos à telle tâche « fâcheuse » ou difficulté dans un domaine quelconque. Il faut apprendre à s’assimiler tous les domaines, sans exception, du travail et de l’action, vaincre toujours et partout toutes les difficultés, toutes les habitudes, traditions et routines bourgeoises. Poser la question autrement est chose simplement peu sérieuse et puérile.»

 

Source: http://classiques.uqac.ca/classiques/lenine/maladie_infantile_du_communisme/maladie_infantile.html

 

Contre le révisionnisme, pour la défense du marxisme par Lénine

Nous souhaitons d’abord nous excuser d’avance pour les coquilles qui auraient pu s’introduire dans la numérisation de cet article rédigé et publié en 1899 dans la revue n° 4-5 de Rabotchété Diélo. Il nous semblait quand même important de vous faire part de l’analyse léniniste quant à la lutte que menait le POSDR contre les visées «économiste» et «révisionniste» de tout acabit pour la raison fort simple qu’il présente d’une part, par son caractère concis et récapitulatif de ces questions longuement débattues à l’époque révolutionnaire de la Russie du début du XXe siècle, des pistes de solution pour relancer la lutte de classes et le mouvement révolutionnaire communiste du début du XXIe siècle, et d’autre part, résoudre des questions et problèmes théoriques dont les communistes contemporains n’ont pas encore résolues adéquatement puisque nous sommes encore victimes de ce genre de «lutte de ligne» presque un siècle après la Grande Révolution Bolchevique d’Octobre 1917.

 

« La réunion (les social-démocrates d’une localité (de Russie), groupant dix-sept personnes, a adopté à l’unanimité la résolution suivante et a décidé de la publier et de la soumettre à l’examen de tous les camarades.

 

On constate ces derniers temps que certains social-dé­mocrates russes s’écartent des principes fondamentaux de la social-démocratie russe proclamés tant par ses fonda­teurs et militants d’avant-garde – les membres du grou­pe « Libération du Travail »  – que par les publications social-démocrates des organisations ouvrières russes dans les années 90. Le « credo » cité ci-après, destiné à exprimer les vues essentielles de certains social-démocrates russes (les « jeunes »), est un essai d’exposé systématique et nettement défini de «conceptions nouvelles ». Le voici dans son texte intégral.

 

«La période corporative et manufacturière en Occident mat-qua d’une forte empreinte toute l’histoire ultérieure, notamment celle de la social-démocratie. La nécessité pour la bourgeoisie de conquérir des formes libres, ses efforts peur s’affranchir des réglementations corporatives qui ligotaient la production, en fi­rent un élément révolutionnaire partout en Occident, elle commença par proclamer la devise liberté, fraternité, égalité. », par conquérir des formes politiques libres. Mais, par cette conquête, elle tira, selon l’expression de Bismarck, une traite sur l’avenir au profit de son antipode, la classe ouvrière. Presque partout en Occident, cette dernière, on tant que classe, ne s’empara point (les institutions démocratiques, elle en fit usage. On pourrait objecter qu’elle prit part aux révolutions. La référence à l’histoire démen­tira cette opinion, car, précisément en 1848, lorsque les Constitu­tions se consolidèrent en Occident, la classe ouvrière était com­posée d’artisans des villes et représentait la démocratie petite-bourgeoise quant au prolétariat de fabrique, il n’existait Presque – En français dans le texte. – pas, et celui de la grande industrie (les tisserands d’Allemagne dépeints par Hauptmann*, les tisserands de Lyon) était une masse sauvage, uniquement capable de se révolter, mais non de formuler des revendications politiques quelconques. On peut dire murs ambages que les Constitutions de 1848 furent conquises par n bourgeoisie et la petite bourgeoisie, les artisans. D’autre part, la classe ouvrière (artisans et ouvriers des manufactures, typo­graphes, tisserands, horlogers, etc.) est habituée depuis le Moyen Age à faire partie d’organisations, de caisses de secours mutuels, d’associations religieuses, etc. Cet esprit d’organisation demeure vivace parmi les ouvriers éduqués d’Occident et les distingue net­tement du prolétariat de fabrique, qui se laisse organiser diffi­cilement et lentement, et est capable seulement de former des organisations lose-organisations temporaires), et non des orga­nisations solides avec statuts et règlements. Ce sont ces mômes ouvriers éduqués des manufactures qui constituèrent le noyau des partis social-démocrates. D’où le tableau suivant: facilité relative et entière possibilité de mener la lutte politique, d’une part, et, d’antre part, possibilité d’organiser systématiquement cette lutte avec le concours des ouvriers éduqués pendant la pé­riode manufacturière C’est sur ce terrain que grandit en Occident le marxisme théorique et pratique. Le point de départ fut la lutte politique parlementaire, avec la perspective – dont la ressemblance avec le blanquisme n’est qu’extérieure, son origine étant d’un caractère tout différent – de la conquête du pouvoir, d’une part, d’un Zusammenbruch (d’une catastrophe), d’autre part. Le marxisme fut l’expression théorique de la pratique dominante de la lutte politique prévalant sur la lutte économique. En Bel­gique comme en France, et particulièrement en Allemagne, les ouvriers organisèrent la lutte politique avec une facilité extraor­dinaire, et la lutte économique avec d’énormes difficultés, avec des tiraillements considérables. Comparées aux organisations poli­tiques, les organisations économiques (nous ne parlons pas de l’Angleterre) souffrent jusqu’à présent d’une faiblesse et d’une instabilité extrêmes et, partout, laissent à désirer quelque chose. Tant que l’énergie dans la lutte politique ne fut pas complètement épuisée, le Znsammenbruch était le Schlagwort (slogan), organisateur nécessaire, qui devait jouer un très grand rôle histo­rique. La loi fondamentale que l’on peut dégager de l’étude du mouvement ouvrier est celle de la voie du moindre effort, En Occident, cette voie fut l’activité politique, et le marxisme, tel qu’il est formulé dans le Manifeste Communiste, s’avéra une forme on ne peut plus heureuse que le mouvement devait revêtir. Mais lorsque, dans l’activité politique, toute l’énergie se fut épuisée, lorsque le mouvement politique en arriva à un tel degré d’intensité qu’il devint difficile ou presque impossible de le dé­passer (accroissement lent des suffrages dans ces dernières an­nées, apathie du public dans les réunions, ton découragé des publications) et lorsque, d’autre part, s’affirma l’impuissance de l’action parlementaire en même temps que pénétrait dans l’arène la plèbe, le prolétariat de fabrique non organisé et presque inor­ganisable, tous ces facteurs firent naitre en Occident ce qui porte aujourd’hui le nom de bernsteiniade, de crise du marxisme. Il était difficile d’imaginer une évolution du mouvement ouvrier plus logique que celle qui va du Manifeste Communiste à la bernsteiniade, et une étude attentive de tout ce processus peut permettre de déterminer l’issue de . cette e crise e avec une pré­cision mathématique. Naturellement, il ne s’agit pas ici de la dé­faite ou de la victoire de la bernstemniade, ce qui ne présente guère d’intérêt; il s’agit d’un changement radical de l’activité pratique, changement qui, depuis longtemps, s’opère peu à peu au sein du Parti.

 

Cette transformation se fera non seulement dans le sens d’une conduite plus énergique de la lutte économique, d’une consolidation clos organisations économiques, mais aussi, et c’est là l’essentiel, dans le sens d’une modification de l’attitude du Parti à l’égard des autres partis de l’opposition. Le marxisme intransigeant, le marxisme négateur, le marxisme primitif (qui se fait, une idée trop schématique dc la division do la société en classes) fera place è un marxisme démocratique, et la situation sociale du Parti dans la société moderne devra âtre radicalement. modifiée. Le Parti reconnaîtra, la société; ses objectifs étroite-mont corporatifs, sectaires dans la plupart clos cas, prendront l’ampleur do tâches sociales, et son aspiration à la conquête du pouvoir deviendra une aspiration à changer, à réformer la société contemporaine dans un sens démocratique, adapté à l’état actuel des choses, afin d’assurer la défense la meilleure, la plus com­plète, dos droits (de toutes sortes) des classes laborieuses. La notion de « politique e s’élargira et prendra un sens vraiment social, et les revendications pratiques de l’heure auront plus de poids, pourront compter sur une plus grande attention que jusqu’à présent.

 

De cette brève description de l’évolution du mouvement ouvrier on Occident il n’est pas difficile de tirer des conclusions Pour la Rassie. La voie du moindre effort ne sera jamais orien­tée chez nous dans le sons de l’activité politique, l’intolérable oppression politique fera beaucoup parler d’elle et retiendra spé­cialement l’attention, niais jamais elle ne poussera à agir prati­quement. Si, en Occident, les faibles effectifs des ouvriers, en­traînés dans l’action politique, se sont de ce fait affermis et cristallisés, chez nous, au contraire, ces faibles effectifs se heur­tent art mur de l’oppression politique et, loin d’avoir les moyens pratiques de lutter contre elle et, par conséquent, de se dévelop­pe1., sont même systématiquement étouffés par cette oppression et ne peuvent faire aucun progrès, si minima soit-il. Si l’on ajoute à cela quo notre classe ouvrière n’a pas hérité de cet esprit d’organisation qui distinguait les militants d’Occident, on se trouvera devant un sombre tableau, capable de décourager le marxiste le plus optimiste, convaincu que toute nouvelle che­minée d’usine, du seul fait de son existence, est la source d’un grand bien-être. La lutte économique, elle aussi, est difficile, extrêmement difficile, mais elle est possible, et enfin elle est pratiquée par les masses elles-mêmes. Apprenant par cette lutte à s’organiser, et s’y heurtant à tout instant au régime politique, l’ouvrier russe créera finalement ce qu’on peut appeler une forme du mouvement ouvrier-, créera l’organisation ou les organisations les plus conformes aux conditions russes.- A l’heure actuelle, on peut affirmer on toute certitude que le mouvement ouvrier russe se trouve encore dans un état amiboïde * et -n’a créé aucune for­me. Le mouvement gréviste, qui existe quelle que soit la- forme d’organisation, ne peut encore être considéré -comme une forme cristallisée du mouvement – russe; quant aux organisations illéga­les, elles ne méritent pas d’attention, ne serait-ce que du point de vue purement quantitatif (pour ne rien dire de – leur utilité dans les conditions actuelles).

 

Telle est la situation. Si l’on ajoute à cela les famines et la ruine des campagnes, qui favorisent le Streikbrecherisme ** et il devient – par conséquent encore plus difficile d’élever la culture des massas ouvrières à un niveau plus acceptable, alors … que reste-t-il à faire à un marxiste russe? T Les propos sur la création d’un parti politique ouvrier indépendant ne sont que l’effet de la transplantation Sur notre sol d’objectifs étrangers, de ré­sultats étrangers. Le marxiste russe – fait jusqu’à présent triste figure. Ses buts pratiques sont- actuellement dérisoires ; ses connaissances théoriques,- pour autant qu’il les utilise non comme un instrument de recherche mais comme un schéma d’activité, n’ont aucune valeur même- pour ce qui est d’atteindre ces objec­tifs pratiques dérisoires De plus, ces -schémas empruntés sont nuisibles au point de vue pratique. Oubliant que la classe ouvriè­re d’occident est entrée en lice sur un terrain politique déjà déblayé, -nos marxistes manifestent un dédain exagéré pour l’ac­tivité radicale ou d’opposition libérale de toutes les couches non ouvrières -de la société. Les moindres tentatives de concentrer l’attention sur les manifestations publiques relevant d’une politi­que libérale soulèvent- les protestations des marxistes orthodoxes, qui oublient que tout un ensemble de conditions historiques nous empêchent d’être des marxistes d’Occident et exigent de notre part un autre marxisme, approprié et nécessaire dans les condi­tions russes. L’absence, chez tout citoyen russe, de sens et de flair politiques ne peut évidemment être rachetée par des propos sur la politique ou des appels à une force inexistante. Ce flair politique ne peut être acquis que par l’éducation, c’est-à-dire par la participation à la vie (si peu marxiste soit-elle) que nous offre la réalité russe. Autant la « négation » était (provisoirement) opportune en Occident, autant elle est nuisible chez nous, car une négation émanant d’une force organisée et effective est une chose, alors qu’une négation émanant d’une masse informe d’in­dividus dispersés en est une autre.

Pour un marxiste russe il n’y a qu’une issue : participer, c’est-à-dire contribuer à 14 lutte économique du prolétariat et prendre part à l’activité de ‘l’opposition libérale. En tant que « négateur», le marxiste russe est arrivé trop tôt, et cette négation a affaibli en- lui la part d’énergie qui doit être orientée vers le radicalisme politique. Jusqu’ici, tout cela n’est pas terrible, mais si le schéma de classe empêche l’intellectuel russe de prendre une part active à la vie, et le rejette trop loin des milieux d’opposition, cela portera un grave préjudice à tous ceux qui sont obligés de lutter pour des formes juridiques autrement qu’au coude à coude avec une classe ouvrière qui ne s’est pas encore fixé d’objectifs politiques. La candeur politique de l’intellectuel marxiste russe, dissimulée par des raisonnements abstraits sut’ des sujets politiques, peut lui jouer un mauvais tour.»

 

Nous ne savons pas s’il se trouvera beaucoup de so­cial-démocrates russes pour partager ces vues. Mais il est incontestable qu’en général les idées de ce genre ont des adeptes, et c’est pourquoi nous estimons de notre devoir de protester catégoriquement contre elles, et de mettre eu garde tous les camarades contre la menace de faire dévier la social-démocratie russe du chemin qu’elle c’est déjà tracé la formation d’un parti. politique ouvrier indé­pendant, inséparable de la lutte de classe du prolétariat et s’assignant pour tâche immédiate la conquête de la liberté politique.

 

Le « credo » ci-dessus contient premièrement une « brè­ve description de l’évolution du mouvement ouvrier en Occident » et, deuxièmement, des « conclusions polir la Russie.

 

Tout d’abord, l’idée que les auteurs du « credo » se font du passé du mouvement ouvrier d’Europe occidentale est entièrement fausse. Il est faux que la classe ouvrière d’Occident n’ait pas participé à la lutte pour la liberté politique et aux révolutions politiques.

 

L’histoire du char­tisme et les révolutions de 1848 en France, en Allema­gne et en Autriche prouvent le contraire. Il est absolu­ment faux que le marxisme ait été l’expression théori­que de la pratique dominante : de la lutte politique qui prévalait sur la lutte économique ». Au contraire, le marxisme » est apparu lorsque prédominait le socialis­me non politique (owenisme, fouriérisme, « socialisme vrai») et le Manifeste Communiste s’est immédiatement opposé au socialisme non politique. Même lorsque le mar­xisme est intervenu armé théoriquement de pied en cap (Le Capital) et a organisé la célèbre « Association Inter­nationale des Travailleurs », la lutte politique n’était nullement la pratique prépondérante (trade-unionisme étroit en Angleterre, anarchisme et proudhonisme dans les pays de langues romanes). En Allemagne, le grand mérite historique de Lassalle est d’avoir fait de la classe ouvrière, d’appendice de la bourgeoisie libérale qu’elle était, un parti politique indépendant. Le marxisme a lié en un tout indissoluble la lutte économique et la lutte politique de la classe ouvrière, et les efforts que déploient les auteurs du « credo » pour séparer ces formes de lutte, sont des écarts des plus malencontreux et des plus funes­tes par rapport au marxisme.

 

Ensuite, les auteurs du « credo » se font une idée non moins fausse de la situation actuelle du mouvement ou­vrier en Europe occidentale et de la théorie du marxisme sous le drapeau duquel se poursuit ce mouvement. Parler d’une « crise du marxisme », c’est reprendre le bavardage absurde des écrivassiers bourgeois qui s’ingénient à at­tiser toute divergence entre socialistes afin d’organiser la scission dans les partis socialistes. La fameuse bernstei­niade, telle que la comprennent habituellement le grand public en général et les auteurs du « credo » en particu­lier, est une tentative de rétrécir la théorie du marxisme, de faire du parti ouvrier révolutionnaire un parti réfor­miste, et cette tentative a été résolument condamnée, comme il fallait s’y attendre, par la majorité des social-démocrates allemands. Des tendances opportunistes se sont manifestées plus d’une fois dans la social-démocra­tie allemande et, chaque fois, elles ont été repoussées par le Parti, qui veille fidèlement sur les principes de la so­cial-démocratie internationale révolutionnaire. Nous som­mes convaincus que tout essai de transplanter en Russie les conceptions opportunistes se heurtera à une résistance non moins énergique de la part de l’immense majorité des social-démocrates russes.

 

 

De même, il ne saurait être question d’un « change­ment radical quelconque de l’activité pratique » des par­tis ouvriers d’Europe occidentale, quoi qu’en disent les auteurs du « credo » l’énorme importance de la lutte économique du prolétariat et la nécessité de cette lutte ont été reconnues dès le début par le marxisme, et déjà dans les années 40 Marx et Engels polémisaient avec les socialistes utopistes qui en niaient l’importance.

Une vingtaine d’années plus tard, lorsque se constitua l’«Association Internationale des Travailleurs », la question de l’importance des syndicats ouvriers et de la lutte économique fut soulevée dès son premier congrès, à Ge­nève, en 1866. La résolution adoptée à ce congrès précisa la portée de la lutte économique, mettant les socialistes et les ouvriers en garde, d’une part, contre l’exagération de son rôle (ce qui s’observait à l’époque chez les ou­vriers anglais), et, d’autre part, contre sa sous-estimation de que l’on remarquait chez les Français et les Alle­mands, notamment chez les lassalliens ).

 

La résolution reconnut les syndicats ouvriers comme un phénomène non seulement légitime, mais nécessaire en régime capita­liste, et en souligna l’extrême importance pour l’organisation de la classe ouvrière dans sa lutte quotidienne contre le capital et pour la suppression du salariat. La ré­solution déclara que les syndicats ouvriers no devaient pas s’attacher exclusivement à « la lutte immédiate contre le Capital », qu’ils ne devaient pas se tenir à l’écart du mouvement politique et social d’ensemble de la classe ou­vrière que leurs buts ne devaient pas être  étroits, mais tendre à l’émancipation universelle des millions de travailleurs opprimés. Depuis lors, dans les partis ou­vriers des divers pays, on a soulevé maintes fois, et on soulèvera évidemment encore plus d’une fois, la question de savoir s’il faut, à un moment donné, accorder un peu plus ou un peu moins d’attention à la lutte économique ou à la lutte politique du prolétariat mais la question générale ou de principe se pose aujourd’hui encore com­me elle a été posée par le marxisme. La conviction que la lutte de classe du prolétariat doit nécessairement fu­sionner en un seul tout la lutte politique et la lutte éco­nomique s’est profondément ancrée dans la social-démo­cratie internationale. Par ailleurs, l’expérience historique atteste irréfutablement que l’absence de liberté politique ou la restriction des droits politiques du prolétariat abou­tit toujours à la nécessité de placer la lutte politique au premier plan.

 

Encore moins peut-il être question d’un changement tant soit peu notable dans l’attitude du parti ouvrier en­vers les autres partis d’opposition. Sous ce rapport aussi, le marxisme a indiqué la position juste, également éloi­gnée de l’exagération du rôle de la politique et de la cons­piration (blanquisme, etc.), que du dédain de la politi­que ou de sa réduction à un ravaudage social de caractère opportuniste, réformiste. (anarchisme, socialisme uto­pique et petit-bourgeois, socialisme d’Etat, socialisme de la chaire, etc.). Le prolétariat doit: s’efforcer de créer des partis ouvriers politiques indépendants dont le but es­sentiel  est la conquête du pouvoir politique par le prolétariat pour organiser la société socialiste Il ne doit nullement considérer les autres classes et partis comme e une seule masse réactionnaire » au contraire, il doit participer à toute la vie politique et sociale, appuyer les classes et les partis de . progrès contre les classes et les partis réactionnaires, soutenir tout mouvement révolu­tionnaire contre le régime actuel, se faire le défenseur de toute nationalité ou race opprimée, de toute religion per­sécutée, des femmes privées de droits,. etc. Les raisonne­ments des auteurs du «: credo » sur ce thème témoignent uniquement du désir d’estomper le caractère de classe de la lutte du prolétariat, d’affaiblir cette lutte par une ab­surde e reconnaissance* de la société », de rétrécir le mar­xisme révolutionnaire au point d’en faire un courant ré­formiste banal. Nous sommes convaincus que l’immense majorité des social-démocrates russe repoussera résolu­ment cette altération des principes fondamentaux de la social-démocratie. Les prémisses erronées des auteurs du « credo » sur le mouvement ouvrier d’Europe occidentale les conduisent à des e conclusions pour la Russie » encore plus erronées.

 

Affirmer que la classe ouvrière russe « ne s’est pas encore fixé d’objectifs politiques e, c’est tout simplement révéler son ignorance du mouvement révolutionnaire rus­se. Déjà l’«Union des ouvriers russes du Nord », fondée en 1878 et l’«Union des ouvriers de la Russie du Sud», fondée en 1875, avaient revendiqué dans leur programme la liberté politique.

 

Après la période réactionnaire des an­nées 80, la classe ouvrière a repris maintes fois la même revendication dans les années 90. Affirmer que « les pro­pos sur la création d’un parti politique ouvrier indépen­dant ne sont que l’effet de la transplantation sur notre sol d’objectifs étrangers, de résultats étrangers e, c’est tout simplement. faire preuve d’une incompréhension to­tale du rôle historique de la classe ouvrière russe et des tâches urgentes de la social-démocratie russe. Le pro­gramme des auteurs du « credo » tend évidemment à ce que la classe ouvrière, suivant la « voie du moindre ef­fort et, se limite à la lutte économique, tandis que les « mouve­ments de l’opposition libérale » combattraient avec la « participation » des marxistes pour des » formes juridi­ques ». La réalisation d’un tel programme équivaudrait à un suicide politique de la social-démocratie russe, à un freinage et un avilissement considérables du mouvement ouvrier russe et du mouvement révolutionnaire russe (ces deux notions se confondent à nos yeux). L’apparition d’un tel programme, à elle seule, montre combien étaient fon­dées les craintes d’un des militants d’avant-garde de la social-démocratie russe, P. Axelrod, lorsqu’il écrivait ce qui suit à la fin de 1897, à propos de l’éventualité d’une telle perspective:

 

«Le mouvement ouvrier ne dépasse pas le cadre étroit des collisions purement économiques entre ouvriers et entrepreneurs et, par lui-même, pris dans son ensemble, il n’a pas do caractère politique ; par contre, dans la lutte pour la liberté politique, les couches avancées du prolétariat suivent les cercles et frac­tions. révolutionnaires appartenant à ce qu’on appelle l’intelligentsia » (Axelrod : A propos des tâches et de ta tactique oc-tirettes des social-démocrates russes, Genève, 1898, p. 19)

 

Les social-démocrates russes doivent déclarer une guerre à outrance à tout l’ensemble d’idées exprimées dans le « credo », car elles conduisent directement à la réalisation de cette perspective. Les social-démocrates russses doivent déployer tous leurs efforts en vue de réaliser une autre perspective, exposée par P. Axelrod en ces ter­mes:

 

« Autre perspective: la social-démocratie organise le prolé­tariat russe en un parti politique indépendant, luttant pour la liberté, en partie aux côtés des fractions révolutionnaires bour­geoises (pour autant qu’il s’en trouvera) et en alliance avec elles, en partie en attirant ouvertement dans ses rangs ou en entraî­nant à sa suite les éléments intellectuels les plus attachés au peuple et les plus révolutionnaires » (ibid., p. 20).

 

A l’époque même où P. Axelrod écrivait ces lignes, les déclarations des social-démocrates de Russie mon­traient clairement que l’immense majorité d’entre eux partageaient ce point de vue. Il est vrai qu’un journal des ouvriers de Pétersbourg, la Rabotc/iaïa Mysi , sem­bla pencher vers les idées des auteurs du «credo», en exprimant malheureusement, dans un éditorial à caractère de programme (n° 1, octobre 1897), cette thèse absolu­ment erronée et contraire à la doctrine social-démocrate que la « base économique du mouvement » peut être s’est obscurcie par le désir constant de ne pas oublier l’idéal politique ». Mais en même temps un autre journal des ouvriers de Pétersbourg, le Sankt-Pétersbourgski 1?abotchi Listofc 12 (n° 2, septembre 1897), déclara résolument que « seul un parti ouvrier nombreux et fortement organisé pouvait… renverser l’autocratie », que les ouvriers « orga­nisés en un parti puissant » « se libéreraient eux-mêmes et libéreraient toute la Russie de toute oppression politi­que et économique ». Un troisième journal, la Rabotchaïa Gazéta 13 écrivit dans l’éditorial de son n° 2 (novembre 1897): « La lutte contre le gouvernement autocratique pour la liberté politique est l’objectif immédiat du mou­vement ouvrier russe. » – « Le mouvement ouvrier rus­se décuplera ses forces s’il intervient comme un seul bloc cohérent, sous le même nom et avec une organisation so­lide... » « Les cercles ouvriers isolés doivent se trans­former en un seul parti. » « Le parti ouvrier russe sera un parti social-démocrate. » Ce qui prouve que l’immense majorité des social-démocrates russes partageait entière­ment les vues de la Rabotchaïa Gazéta, c’est que le con­grès des social-démocrates russes, réuni au printemps 1898, forma le « Parti ouvrier social-démocrate de Rus­sie », publia un manifeste au nom de ce parti et recon­nut la Rabotchaïa Gazéta comme son organe officiel. Ain­si, les auteurs du «credo » font un pas énorme en arrière, par rapport au degré de développement déjà atteint parla social-démocratie russe et sanctionné dans le Manifeste du Parti ouvrier social-démocrate de Rassie.

 

Si, à la suite de la féroce répression déclenchée par le gouvernement russe, l’activité du Parti s’est, à l’heure actuelle, momen­tanément affaiblie et si son organe officiel a cessé de pa­raître, la tâche de tous les social-démocrates russes est de déployer tous les efforts en vue de consolider définitive­ment le Parti, élaborer son programme et faire revivre son organe officiel. Etant donné le flottement idéologique attesté par le fait que des programmes comme le « credo s analysé ci-dessus ont pu voir le jour, nous estimons par­ticulièrement nécessaire de souligner les principes fonda­mentaux exposés dans le Manifeste et qui sont d’une énorme importance pour la social-démocratie russe. Pre­mièrement la social-démocratie russe e veut être et res­ter un mouvement de classe des masses ouvrières organisées ».

 

Il en découle que la devise de la social-d4mocra­tie doit être : prêter concours aux ouvriers non seulement dans la lutte économique, mais aussi dans la lutte poli­tique ; l’agitation, non seulement sur le terrain des reven­dications économiques immédiates, mais aussi en liaison avec toutes les manifestations de l’oppression politique la propagande, non seulement des idées du socialisme scientifique, mais aussi des idées démocratiques. Seule la théorie du marxisme révolutionnaire peut être le drapeau du mouvement de classe des ouvriers, et la social-démo­cratie russe doit veiller à la développer et à la mettre en pratique, tout en la protégeant contre les déformations et les avilissements auxquels sont si souvent en butte les « théories à la mode » (or, les succès de la social-démo­cratie révolutionnaire en Russie ont déjà fait du marxis­me une théorie « à la mode s). En concentrant actuelle­ment toute son action parmi les ouvriers des usines, des fabriques et des mines, la social-démocratie ne doit pas oublier qu’avec l’extension du mouvement, les masses la­borieuses qu’elle organise doivent aussi englober dans leurs rangs les ouvriers à domicile, les artisans, les ou­vriers agricoles et les millions de paysans ruinés et mou­rant de faim.

 

 

Deuxièmement : « La classe ouvrière russe doit porter et portera jusqu’au bout sur ses fortes épaules la cause de la conquête de la liberté politique. s En s’assignant comme tâche immédiate le renversement de l’absolutisme, la social-démocratie doit intervenir comme un combattant d’avant-garde dans la lutte pour la démocratie, et est te­nue, ne serait-ce que pour cette seule raison, d’appuyer au maximum tous les éléments démocratiques de la po­pulation russe pour s’en faire des alliés. Seul un parti ou­vrier indépendant peut être un rempart solide dans la lut­te contre l’autocratie, et c’est uniquement en s’alliant à un tel parti, en le soutenant, que tous les autres combat­tants pour la liberté politique pourront déployer large­ment leur activité.

 

Enfin, troisièmement: « En tant que mouvement et tendance socialiste, le Parti social-démocrate de Russie poursuit l’oeuvre et les traditions de tout le mouvement révolutionnaire antérieur en Russie ; considérant que la conquête de la liberté politique est 1a principale tâche immédiate de l’ensemble du Parti, la social-démocratie marche vers le but qu’avaient déjà nettement tracé les glorieux militants de l’ancienne « Narodnaïa Volia » .

 

Les traditions de tout le mouvement révolutionnaire an­térieur en Russie exigent que la social-démocratie con­sacre actuellement toutes ses forces. à l’organisation du Parti, au renforcement de sa discipline intérieure et au perfectionnement de la technique de la lutte clandestine. Si les militants de l’ancienne « Narodnaïa Volia » ont su jouer un rôle immense dans l’histoire russe, bien que ses héros peu nombreux fussent soutenus par des couches sociales très minces, et bien que le drapeau de ce mou­vement fût une théorie nullement révolutionnaire, la so­cial-démocratie, qui s’appuie sur la lutte de classe du pro­létariat, saura devenir invincible. « Le prolétariat russe secouera le joug de l’autocratie pour continuer avec une énergie d’autant plus grande la lutte contre le capitalis­me et la bourgeoisie, jusqu’à la victoire totale du socia­lisme». »

 

Extrait d’un article tiré des Œuvres, Paris-Moscou, t. 4, pp.171-186
Rédigé avant le 22 août (3 septembre) 1899
Publié pour la première fois en décembre 1899 à l’étranger sous la forme d’un tiré à part du n° 4-5 de la revue Rabotchété Diélo

 

Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ?

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Par João Bernardo
(Les intertitres ont été ajoutés par nos soins. Ni patrie ni frontières)
On lit et on entend dire très souvent que la classe ouvrière n’existerait plus. Cela semble être la thèse la plus courante. Certains vont jusqu’à affirmer que les travailleurs eux-mêmes n’auraient plus de raisons d’exister, parce que le colossal essor de la productivité suscité par la technologie électronique permettrait de s’en passer définitivement. Aujourd’hui, le travail, comme tout le reste, serait devenu virtuel. Mais les marchands de nouveautés, peut-être heureusement pour eux, ont la mémoire courte et ignorent qu’ils sont en train de nous présenter comme du dernier cri certaines thèses que l’histoire a abandonnées.
Un vieil argument
Bien avant l’ère de l’informatique, durant les années 20 aux États-Unis, un prophète de la technocratie, Howard Scott, a défendu l’idée que la croissance inexorable de la productivité dépasserait de beaucoup les opportunités d’emploi et d’investissement et provoquerait un chômage croissant. La même thèse refit surface dans un livre d’Arthur Dahlberg publié en 1932, Jobs, Machines and Capitalism : cet auteur soutenait que le progrès technique créerait un excédent permanent de main-d’œuvre. Et, en novembre 1936, Harry L. Hopkins, un des principaux artisans du New Deal, écrivit au président Franklin Delano Roosevelt pour l’avertir que le développement continu de la production, accompagné par la croissance continue de la force de travail, impliquait « la perspective d’un problème permanent de chômage et de pauvreté à une grande échelle »
L’argument selon lequel le progrès de la productivité condamne les travailleurs à la disparition a donc été formulé en plein fordisme, alors que l’économie reposait sur des machines industrielles que l’électronique et l’informatique allaient bientôt rendre obsolètes.
Nous voyons donc que la base empirique de cette thèse est fausse, quand ses partisans actuels invoquent la différence entre l’électronique et l’industrie fordiste. Et nous pouvons aussi noter que la capacité de prévision de cette thèse est nulle, parce que sa première formulation a été suivie, après la guerre de 1939-1945, par une période durable de plein emploi dans les pays les plus industrialisés, phénomène permis précisément par la haute productivité des usines fordistes.
Au lieu de réduire la force de travail, les progrès de la technologie électronique, comme d’ailleurs toute avancée technologique, provoquent certes le chômage dans les secteurs qui dépendent des technologies retardataires, mais en même temps ils ouvrent des secteurs nouveaux, qui exigent une requalification professionnelle permanente.
Même s’ils admettent ce fait et reconnaissent que les travailleurs n’ont pas disparu et ne sont pas non plus en voie d’extinction, certains théoriciens font valoir que cela n’implique pas obligatoirement que les travailleurs forment réellement une classe. Soit avec soulagement, soit avec nostalgie, ils nous annoncent la fin de la classe ouvrière.
L’héritage de la Deuxième
et de la Troisième Internationale
Certes, les derniers marxistes qui subsistent encore continuent à mentionner la classe ouvrière, mais cette référence revêt pour eux une valeur plus morale ou sentimentale que véritablement pratique. Les partis se réclamant de la tradition léniniste réduisent – ou plutôt réduisaient, parce qu’aujourd’hui leur expression politique est infime, quand ils n’ont pas abandonné complètement le léninisme – la classe ouvrière à une entité abstraite. Ils concevaient le parti comme le représentant politique de cette classe, mais ils ne reconnaissaient à la classe elle-même aucune structure propre et indépendante du parti. Seul le parti donnait à la classe ouvrière une existence réelle, et, sans le parti, l’existence de cette classe était seulement potentielle. Dans la pratique, cela aboutissait à la transformation de l’avant-garde en une élite dominante.
Cette métaphysique politique était liée à une thèse très répandue dans les organisations les plus bureaucratisées de la Deuxième Internationale et dont la Troisième Internationale hérita de manière acritique. Selon cette perspective, qui considérait les forces productives du capitalisme comme la base du socialisme, l’objectif du socialisme consistait simplement à supprimer la propriété privée et à lui substituer la propriété d’État ; de plus, la technologie industrielle et la discipline régnant dans les entreprises capitalistes pourraient être maintenues sans modification sous le socialisme.
C’est en obéissant à une conception de ce type que les communistes soviétiques, sous la direction de Lénine, importèrent en Russie le système tayloriste et fordiste d’organisation du travail. Ils lui donnèrent ensuite, sous la direction de Staline, une expansion bien plus grande que celle qu’elle atteindrait parfois aux États-Unis.
Les partis communistes ne percevaient aucune contradiction lorsqu’ils affirmaient que le pouvoir politique appartenait à la classe ouvrière tout en privant en même temps les travailleurs de tout pouvoir au sein des entreprises. Et, en réalité, la contradiction n’existait pas, puisque le pouvoir politique n’était pas exercé par les travailleurs, mais monopolisé par leurs représentants, la bureaucratie du parti, qui se joignait à la technocratie des entreprises pour former une même classe de capitalistes d’État. La réorganisation économique de l’Union soviétique effectuée selon les plans quinquennaux constitua l’apogée de ce processus, dont le stalinisme révéla les conséquences inévitables.
Le marxisme orthodoxe attribuait une fonction neutre aux machines (en tant que technologie matérielle) et à la discipline régnant dans les entreprises (en tant que technologie humaine), de sorte que les relations établies entre les travailleurs pendant le processus de travail ne conditionnaient en rien l’existence de la classe ouvrière comme entité politique.
Des conceptions de ce type ne peuvent perdurer que si l’on ignore la réalité sociale des processus de travail. Les relations de production, si souvent mentionnées par les marxistes, incluent la forme de discipline imposée aux travailleurs dans le processus de travail et la forme d’autorité instaurée par les capitalistes dans le contrôle du processus de travail.
Le terrain fondamental de la lutte de classe
Tel a été précisément le principal terrain de la lutte de classe. La discipline régnant au sein de l’entreprise est la première cible de la contestation des travailleurs, et la lutte de classe réorganise en permanence les relations de travail et le contrôle du processus de travail. Dans chaque cas et à chaque époque, la forme de discipline en vigueur dans l’entreprise constitue l’élément central de tout le système de relations instauré entre les capitalistes et les travailleurs.
Les grandes luttes sociales des années 1960 et 1970, dans la sphère nord-américaine comme dans la sphère soviétique et chinoise, ont montré que le taylorisme et le fordisme avaient épuisé leurs possibilités en tant que systèmes de contrôle de la force de travail. Le capitalisme est alors entré alors dans une crise de productivité de plus en plus profonde, qui l’a finalement empêché de répondre à des difficultés qui, en d’autres circonstances, n’auraient pas constitué pour lui des obstacles significatifs.
Cette sclérose s’est manifestée de manière flagrante en 1974, avec la crise déclenchée par l’augmentation des prix du pétrole. C’est à partir de ce moment-là que, progressivement, les nouveaux principes d’administration des entreprises et de contrôle des travailleurs ont commencé à se répandre. Certains auteurs qualifient la situation actuelle de « post-fordiste », mais, puisque c’est Ford qui a, le premier, appliqué systématiquement le taylorisme à la production de masse, je ne vois pas de raison de ne pas désigner aussi le modèle actuel d’organisation du nom de Toyota, qui, le premier, l’a appliqué de manière systématique et l’a le mieux formalisé.
Le système toyotiste et la technologie électronique qui le sous-tend font que les économies d’échelle croissent, sans qu’il soit pour autant nécessaire de procéder à la concentration physique des travailleurs dans un même lieu.
Economies d’échelle et productivité
On appelle économies d’échelle les résultats obtenus quand l’augmentation du nombre de travailleurs, du nombre de machines et de la quantité de matières premières est inférieure à l’augmentation des biens ou des services produits. Les économies d’échelle sont un des facteurs du progrès de la productivité.
N’importe quelle ménagère sait que, si elle prépare une soupe pour trois personnes, elle ne fournira pas trois fois plus d’efforts, de temps, de gaz ou d’électricité que pour une seule portion de soupe.
Pour obtenir des économies d’échelle, et pas seulement pour fabriquer des soupes dans les cantines d’entreprise, mais dans toute la chaîne de production, le système fordiste consistait à réunir, dans les mêmes installations industrielles, des milliers d’ouvriers, ou, dans les mêmes bureaux, des centaines d’employés, qui faisaient fonctionner d’énormes ensembles de machines, consommant des quantités non moins colossales de matières premières. Dans le fordisme, l’accroissement des économies d’échelle dépendait de la concentration physique des travailleurs dans les mêmes locaux. On ne peut comprendre l’attitude des syndicats réformistes, des partis ouvriers bureaucratisés et du syndicalisme radical et, plus tard, les grandes vagues de contestation autonome dans les années 1960 et 1970, que si l’on se souvient que des milliers et des milliers de travailleurs se retrouvaient quotidiennement entre les murs des mêmes installations.
Electronique et surveillance
Le toyotisme a trouvé une manière de réduire, ou même d’éviter, ce risque politique considérable. L’électronique permet aux administrateurs des entreprises de centraliser la collecte des informations et les prises de décisions, indépendamment de tout contact physique avec les travailleurs et de toute relation physique des travailleurs entre eux. Les différents processus particuliers de travail sont intégrés dans de grands ensembles, même s’ils s’effectuent de façon isolée et peuvent parfois être éloignés de plusieurs milliers de kilomètres. Ainsi, les économies d’échelle sociales augmentent sans qu’il soit nécessaire de les augmenter sur le plan matériel.
En outre, la technologie électronique a réussi à accomplir une prouesse inédite dans l’histoire de l’humanité : la fusion entre système de surveillance et processus de travail. Jusqu’à l’époque actuelle, les travailleurs devaient être surveillés par des agents spécialisés, qui non seulement ne pouvaient pas être abusés, mais dont les salaires représentaient une dépense considérable pour les propriétaires des entreprises. Pour être tant soit peu efficace et ne pas provoquer une croissance inacceptable des coûts, ce système de surveillance exigeait que les travailleurs soient tous concentrés dans les mêmes installations.
Il s’agissait d’appliquer les économies d’échelle à la surveillance. Or, dans le toyotisme, le simple fait d’actionner une machine électronique ou un ordinateur constitue une forme de surveillance du travail. Il n’y a plus de distinction entre le fait de travailler et d’être surveillé. Même dispersés, les travailleurs restent toujours sous le regard attentif de leurs employeurs.
L’une des préoccupations fondamentales du toyotisme consiste à limiter la concentration physique des travailleurs, ou même à les disperser physiquement, et en même temps à concentrer les résultats de leur travail grâce à la technologie électronique. Il existe de multiples moyens de limiter la concentration de la force de travail, de la fragmenter et d’obtenir sa dispersion. Sans prétendre être exhaustif, je vais indiquer ceux qui me semblent les plus importants. (Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ? Par João Bernardo,13 avril 2008)
Huit moyens de fragmenter la force de travail
1) Contrairement à ce qui s’est produit dans le système fordiste, où régnait une spécialisation rigoureuse, le toyotisme répartit chaque chaîne de production entre différentes équipes de travailleurs, qui se chargent, à l’intérieur de certaines limites, de multiples fonctions. Ainsi, même quand elle se trouve rassemblée dans les mêmes locaux, la force de travail est segmentée.
2) Ces capitalistes se sont efforcés avec succès d’imposer des horaires flexibles aux travailleurs de chaque entreprise. Cela leur permet d’empêcher ou d’entraver l’établissement de relations de convivialité entre collègues, ce qui nuit à la formation de réseaux de solidarité ; plus profondément, il s’agit de déstructurer le vieux collectivisme prolétarien, puisque la flexibilité des horaires rend pratiquement impossible l’existence des associations de quartier ou de simples rencontres dans des cafés ou des buvettes.
3) Dans de nombreux cas, on note que la rotation de la force de travail est extrêmement élevée. Cela signifie qu’une partie importante des salariés restent très peu de temps dans la même entreprise, ce qui empêche la naissance de tous liens de solidarité solides. Les capitalistes se préoccupent seulement de fixer dans l’entreprise un pourcentage réduit de travailleurs hautement qualifiés, pour lesquels ils ont investi beaucoup d’heures de formation professionnelle et qu’il ne leur convient donc pas de perdre.
4) Les conséquences néfastes des horaires flexibles se combinent avec les conséquences non moins néfastes du niveau élevé de rotation de la force de travail qu’entraînent les systèmes de contrat à durée déterminée et de travail à temps partiel. Ces deux formes de contrat se sont multipliées durant les dernières décennies, en contribuant doublement à restreindre les relations entre les personnes qui travaillent épisodiquement dans les mêmes entreprises et à isoler les uns des autres les individus qui participent aux mêmes processus de travail.
5) La généralisation de la sous-traitance provoque la fragmentation physique des sociétés. D’une part, il arrive souvent que les sociétés accordent de l’autonomie à des départements et les transforment en des unités formellement autonomes, en introduisant la sous-traitance dans ce qui, auparavant, appartenait à une seule sphère de propriété. D’autre part, il est aussi fréquent qu’une société, au lieu d’en acheter une autre, lui sous-traite les services. Dans les deux cas, au lieu de se trouver réunis dans des établissements de grandes dimensions et appartenant à une seule et même société, les travailleurs sont divisés entre les entreprises principales et les multiples sous-traitants, bien que leurs activités s’insèrent dans une même chaîne de production.
6) Ce que je viens de dire à propos de la sous-traitance s’applique également au système des franchises, très courant, par exemple, dans les secteurs du fast-food ou de la blanchisserie. L’entreprise principale permet à de petits patrons d’exploiter les filiales locales, mais en leur imposant une technologie, une gamme de produits ou de services, un système d’organisation de la force de travail et une façon de traiter les clients qui doivent être rigoureusement respectés. De leur côté, les petits capitalistes qui acceptent le système de la franchise voient leurs dépenses réduites parce qu’ils jouissent d’une technologie éprouvée, d’une publicité garantie et d’un marché fourni par l’entreprise principale.
7) La fragmentation de la force de travail découlant de la sous-traitance et du système des franchises prend des proportions encore plus grandes dans le système du « portage ». Ce terme (en brésilien, la « terceirização »), désigne le processus par lequel une société transforme certains de ses employés en professionnels formellement indépendants, puis les réembauche en payant leurs services. Dans la pratique, le travailleur « porté » se retrouve totalement dépendant de la société à laquelle il vend son activité, mais sans bénéficier des garanties qu’il avait auparavant en tant que salarié. La transformation du salariat en « portage », qui a pris des proportions massives dans certains secteurs professionnels, débouche sur le complet isolement de ces travailleurs.
Dans les lieux de travail où, auparavant, ils affrontaient leur employeur conjointement avec leurs collègues, ils doivent désormais le faire seuls.
8) Il ne faudrait pas oublier que, durant les dernières décennies, on a assisté à l’intégration massive de certains secteurs de la population dans le marché du travail, notamment des jeunes femmes, et on a vu se prolétariser des activités qui, jusqu’à récemment encore, revenaient aux professions libérales.
Ce n’est pas la première fois que le capitalisme assimile rapidement des masses colossales de nouveaux salariés, mais, à la fin du XIXe siècle, et au début du XXe siècle, il l’avait fait en concentrant les nouveaux prolétaires dans un même milieu physique et social. C’est ainsi que des immigrés, originaires de différentes régions du globe et parlant différentes langues, avaient rapidement acquis des habitudes identiques et donné naissance à une culture prolétarienne commune.(Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ? Par João Bernardo,13 avril 2008)
Sous-culture de masse et travail à domicile
Aujourd’hui, c’est exactement le contraire qui se passe, et les personnes récemment arrivées en masse sur le marché du travail capitaliste, quand elles ne sont pas maintenues dans l’isolement, se dispersent entre les entreprises principales, les sous-traitants et les sociétés franchisées, sans avoir l’occasion de créer une nouvelle culture prolétarienne fondée, comme la précédente, sur de vastes réseaux de camaraderie et de solidarité, et sur une confrontation globale avec les patrons.
Comme si cela ne suffisait pas, et parce qu’ils n’ont guère confiance dans les automatismes économiques et sociaux, les capitalistes ont concentré d’énormes efforts dans la diffusion d’une sous-culture de masse fondée sur l’illusion d’une promotion individuelle. Ainsi ce processus contrarie doublement la formation d’habitudes et de comportements communs au sein des nouveaux éléments qui forment la force de travail.
Pour couronner ce processus, les idéologues du capitalisme ont déployé toute leur imagination et ont annoncé l’utopie ultime – le travail s’effectuerait dans la douceur du foyer grâce aux resources électroniques, dans des conditions de dispersion maximale, et la gestion se cantonnerait dans les bureaux des administrateurs grâce à l’informatique, dans des conditions de centralisation maximale.
Et effectivement, le fait que le capitalisme actuel multiplie les formes de dispersion physique et de fragmentation sociale des travailleurs, et fractionne les grandes unités de production en des unités de dimensions plus réduites, ne l’empêche pas de développer la concentration du capital, non seulement au moyen des modalités classiques d’acquisition, qui donnent naissance à des entités économiques de plus en plus colossales, mais en multipliant entre les entreprises des liens qui ne passent pas par des relations de propriété, comme les alliances stratégiques, par exemple.
D’ailleurs, les formes de concentration économique qui se dispensent de la concentration de la propriété prédominent aujourd’hui, au point que l’entreprise principale arrive à se fractionner elle-même en des unités formellement indépendantes pour mieux exercer son contrôle économique sur elles. (Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ? Par João Bernardo,13 avril 2008)
Le rôle du « juste à temps »
L’un des éléments clés du toyotisme est le système du « juste à temps » (ou « just in time », ou encore production à flux tendus) qui consiste à réduire au maximum les éléments (produits ou matières premières) stockés dans les entrepôts et à ajuster à la fois le flux de la production aux oscillations de la demande, et le type de production aux spécifications de la demande. Ce système ne se limite pas à réduire les coûts ; il a plusieurs autres implications très importantes sur le processus d’exploitation, mais je voudrais ici souligner seulement l’une d’entre elles.
Dans le « just in time », c’est l’entreprise principale qui dicte le rythme de la production aux entreprises sous-traitantes et aux travailleurs « portés » ; elle peut le faire facilement parce que l’électronique permet de disperser la captation des informations et simultanément de centraliser les prises de décision.
L’entreprise principale détermine le type de technologie que les sous-traitants et les travailleurs « portés » devront appliquer et elle contrôle les résultats de l’application de cette technologie, en fonction des nécessités d’adaptation de l’entreprise principale au flux de la demande et à sa nature. Néanmoins, bien qu’ils dépendent étroitement des décisions prises par l’entreprise principale, les entreprises sous-traitantes et les travailleurs « portés » sont indépendants du point de vue de la propriété, avec toutes les responsabilités inhérentes à cette situation. Grâce à cette forme de concentration économique qui ne s’accompagne pas d’une concentration de la propriété, les capitalistes qui dirigent les entreprises principales s’approprient la plus grosse part des profits et peuvent faire retomber la plupart des échecs sur les entreprises sous-traitantes, c’est-à-dire, en dernière analyse, sur les travailleurs de ces entreprises. En facilitant la prolifération d’entreprises petites et moyennes, ce système aggrave la dispersion physique et la fragmentation sociale des travailleurs. Bien que les entreprises principales ainsi que les multiples entreprises sous-traitantes et travailleurs « portés » soient réunis dans les mêmes processus de travail et se consacrent à la production des mêmes articles ou des mêmes services, les travailleurs se sentent encore davantage divisés et isolés.
Une classe pour les capitalistes… mais pas pour les travailleurs
Pour les administrateurs des entreprises, qui détiennent le contrôle sur tout le réseau de captation des informations et d’émanation des décisions et qui contrôlent aussi les procédures électroniques de surveillance, les travailleurs existent comme un corps social unifié. On peut même affirmer que, dans le système toyotiste, ce sont les administrateurs d’entreprise qui assurent l’unification sociale des travailleurs. Par contre, dans la mesure où le processus de travail les isole et les disperse physiquement, les travailleurs eux-mêmes ne se considèrent plus, en règle générale, comme des membres d’une classe sociale. En résumé, cela signifie que les travailleurs existent comme classe pour les capitalistes, mais pas à leurs propres yeux.
Nous voyons mieux les implications de ce paradoxe si nous le considérons en termes d’auto-organisation et d’hétéro-organisation. De même que les mécanismes de l’exploitation enlèvent aux travailleurs le contrôle du processus de travail, et donc la possibilité de disposer des résultats de leur travail, de même les mécanismes de l’oppression les dépossèdent de tout contrôle sur les modalités des relations qu’ils pourraient nouer entre eux. Dans cette perspective, je définis comme la classe sociale dominante celle qui réussit à dicter les principes organisationnels de l’autre classe – la classe dominée. Il ne s’agit pas seulement d’une classe dominante qui dispose d’institutions comme le gouvernement, la police ou les tribunaux. Il s’agit de bien davantage que cela, car les capitalistes déterminent jusqu’aux formes d’organisation interne des travailleurs, et le font même dans des domaines que les travailleurs jugent être les leurs.
Remodelage des villes
Nous pouvons observer cette hétéro-organisation dans les remodelages urbanistiques auxquels ont été soumises toutes les grandes villes. Placés dans les zones les plus anciennes, aux caractéristiques plus marquantes, qui donnaient à chaque ville son originalité, les vieux quartiers populaires disparaissent. Il s’agit d’un processus appelé en anglais gentrifying (« gentrification » ou « boboïsation » en français, NdT) : d’une part, on préserve les façades des immeubles, ou, si nécessaire, on les restaure conformément au tracé originel, mais, d’autre part, on transforme et modernise complètement les intérieurs. Les appartements sont vendus à bon prix à des membres des classes dominantes, qui acquièrent ainsi le privilège de vivre dans les centres-villes et les zones les plus appréciées. Et le même phénomène se produit avec les cafés et les petits restaurants de ces anciens quartiers populaires, qui, une fois dûment rénovés, offrent à la nouvelle clientèle un mélange de sophistication culinaire et de souvenirs d’un passé typique. Pendant ce temps, les travailleurs, expulsés de leurs quartiers traditionnels par les mécanismes économiques, sont refoulés dans les banlieues, où ils doivent recommencer à partir de zéro s’ils veulent créer des réseaux de solidarité, et ce dans des conditions spécialement difficiles parce que, dans les zones péri-urbaines, prévaut un type d’urbanisation délibérément conçu pour restreindre les relations de voisinage. Ce double processus traduit un renforcement de la cohésion interne des classes dominantes et un affaiblissement des liens entre les travailleurs. L’hétéro-organisation des travailleurs dans ce cadre urbanistique est symbolisée par les centres commerciaux, qui sont des lieux de socialisation hégémonisés économiquement et culturellement par le capital. Autrefois, les travailleurs établissaient, selon leurs propres termes, des relations directes de voisinage et d’amitié dans les quartiers où ils habitaient, mais maintenant ils passent une partie considérable de leurs loisirs dans les lieux de shopping où leur présence est éphémère, où il est impossible de nouer des relations stables et où tous les types de contact sont conditionnés par une disposition intentionnelle des espaces tendant à la dispersion et à la fragmentation.
Dans le monde contemporain, nous avons, d’un côté, les capitalistes dotés d’une cohésion transnationale, consolidée par de multiples organisations nationales, mais aussi liées sur le plan international et supranational par des réseaux aux mailles très serrées. De l’autre côté, nous avons les travailleurs qui, dans leur relation avec les capitalistes, sont dominés globalement, comme classe, mais qui sont divisés entre eux et ne luttent pas comme une classe. Cette double situation implique que, dans les conditions actuelles, la classe ouvrière a une existence simplement économique, comme productrice de plus-value et victime de l’exploitation, sans avoir une existence politique et sociologique, comme sujet de luttes et base de formes d’organisation opposées au capitalisme.
Tant que cette situation perdurera, la résistance du capitalisme ne sera pas entamée, et ceux qui aujourd’hui évoquent, à tort et à travers, une « crise du capitalisme » feraient bien mieux de chercher à comprendre la crise de l’anticapitalisme.
La double situation de la classe ouvrière, coincée entre son existence économique pour le capital et son inexistence politique et sociologique, tendra à s’aggraver dans les années qui viennent. Seule la lutte contre l’exploitation peut conférer aux travailleurs une identité sociologique de classe, parce que c’est seulement à ce niveau qu’ils trouvent une communauté fondamentale et établissent des liens de solidarité. Je ne fais pas ici allusion à des journées glorieuses, des drapeaux rouge vif frémissant dans le vent et autres clichés ; je pense aux contestations plus banales et plus simples qui remplissent le quotidien de celui qui travaille au service d’autrui. Comment mettre en commun ces actions, comment utiliser ces expériences pour progressivement reconstruire une existence de classe et une conscience de classe, dans une situation où les pressions renforçant l’isolement et la dispersion sont très puissantes ?
La crise… de l’anticapitalisme
Ainsi peut-on sans doute expliquer l’apologie du fractionnement des luttes que prônent la plupart des idéologues post-modernes. Il est vrai que, d’un certain point de vue, une telle attitude peut sembler sensée, parce que, aujourd’hui, rien ne laisse augurer la possibilité de mouvements vastes et généralisés. Contre les instigateurs de mots d’ordre classiques et dépourvus de tout sens pratique, les post-modernes peuvent au moins invoquer le fait que leurs appels sont entendus. D’un autre côté, ils considèrent la fragmentation des luttes non comme une limite qu’il faudrait dépasser, mais comme l’objectif stratégique à atteindre. Leur idéal est de créer une collection de ghettos reliés entre eux par le marché et disposant du « politiquement correct » comme langue commune.
Si chaque personne reste claquemurée entre des miroirs et n’emploie plus de mots qui révèlent la persistance réelle des problèmes, comme c’est le cas du vocabulaire « politiquement correct », et si le marché se charge de satisfaire les besoins de la majorité, tout se passera au mieux dans le meilleur – ou le moins mauvais – des mondes. S’il existe une exploitation, on parle de citoyenneté. Si les femmes sont négligées et plus mal payées que les hommes, on instaure l’égalité dans le royaume grammatical et l’on bricole une curieuse syntaxe semée de barres, de tirets et de parenthèses où les substantifs, les adjectifs, les articles et les pronoms figurent dans leur variante masculine et féminine. Si certains sont victimes du racisme à cause de leur couleur de peau, on les désigne alors par l’origine géographique de leurs ancêtres éloignés. Et si toutes sortes de discriminations continuent à prospérer, alors on crée des groupes, des clubs, des associations destinés simplement à en préserver les membres, en les isolant dans des communautés d’égaux, de sorte que la société, dans son ensemble, ne change pas d’un iota. Le marché assure les relations entre ces îlots idéologiques et permet que, sur le plan économique fondamental, ils constituent des parties intégrantes de la société capitaliste.
Multiculturalisme et consumérisme
Les idéologues post-modernes s’efforcent d’accentuer les clivages d’ordre culturel, ethnique ou sexuel qui divisent les travailleurs, ou alors ils vont jusqu’à inventer des clivages quand ceux-ci n’existent pas dans la pratique. Russell Jacoby a observé avec beaucoup de pertinence dans The End of Utopia : politics and culture in an age of apathy que, même lorsque la globalisation de l’activité économique place les travailleurs dans des situations identiques, les post-modernes prétendent dissimuler cette réalité en faisant appel à des spécificités culturelles fictives. Et l’industrie culturelle capitaliste suit joyeusement les traces des découvreurs de la post-modernité, en recueillant les profits financiers et en consolidant les conditions sociales de la reproduction du capital. Il existe un lien puissant entre multiculturalisme et consumérisme. Dans un monde où les options de vie des travailleurs sont strictement limitées et où le quotidien de chacun obéit à des normes similaires, le multiculturalisme existe exclusivement sous la forme de la consommation de produits – objets ou services – appelés multiculturels.
On arrive ainsi au paradoxe de la situation actuelle, où le capitalisme est dominé par d’énormes entreprises transnationales, gérées par une élite qui adopte une mentalité entièrement cosmopolite et supranationale, et où les travailleurs sont non seulement soumis aux fragmentations suscitées par le système d’administration toyotiste, mais en plus divisés par des nationalismes, des régionalismes et toutes sortes de spécificités ethniques, physiques et culturelles exaltées non seulement par la mauvaise volonté de la droite mais, ce qui est pire, par la bonne volonté d’une certaine gauche. Le grand problème aujourd’hui est de partir des luttes fragmentées en ayant pour objectif de parvenir à ce qu’elles dépassent cette fragmentation. Tel est le plus grand défi devant lequel nous sommes placés, et c’est seulement dans cette perspective que nous pourrons définir une stratégie de lutte contre le Capital tel qu’il se présente actuellement – contre le système toyotiste d’organisation du travail.
João Bernardo
(Traduit du portugais pour un recueil de textes de l’auteur qui sera publié par la revue Ni patrie ni frontières).

 

Source : http://www.les7duquebec.com/non-classe/classe-ouvriere-ou-travailleurs-fragmentes/

Althusser et Lénine

Ni la nature ni l’histoire ne connaissent de miracles ; mais chaque tournant brusque de l’histoire, et notamment chaque révolution, offre une telle richesse de contenu, met en jeu des combinaisons si inattendues et si originales de formes de lutte et de rapports entre les forces en présence que, pour un esprit vulgaire, bien des choses doivent paraître miraculeuses.
Lénine, Lettres de loin

Lénine a bien une place fondatrice dans la trajectoire intellectuelle d’Althusser. Si les lecteurs du philosophe marxiste ont longtemps considéré que Lénine n’était rien d’autre qu’un prête-nom, Warren Montag tente ici au contraire de montrer le caractère inaugural des interventions d’Althusser sur Lénine. Par une lecture serrée de « Contradiction et surdétermination », Montag récapitule la dignité philosophique qu’Althusser est allé chercher dans la pensée politique de Lénine. Ces éléments de philosophie contenus dans des textes non philosophiques allaient s’inscrire au cœur de la lecture althussérienne de Spinoza, Machiavel, Rousseau : la rencontre de flux et de courants hétérogènes, la contradiction considérée comme multiple et complexe, le renouveau de la pensée dialectique des rapports de forces.

Le Lénine d’Althusser est un patchwork, un accolage de différents extraits, aussi bien de textes philosophiques (Matérialisme et empiriocriticisme, Cahiers philosophiques) que de textes politiques et pratiques (tout d’abord ses réflexions sur les révolutions de février et d’octobre 1917). On lui a prêté peu d’attention. Dans le monde anglophone (mais c’est à peine mieux dans le monde francophone) les essais où Althusser prend explicitement Lénine pour objet (non seulement Lénine devant Hegel, mais aussi Lénine et la philosophie) n’ont jamais été étudiés sérieusement, et ne sont que rarement cités, sous forme de notes ou de références, dans les traitements académiques d’Althusser. C’est plus frappant encore pour son utilisation plus extensive de Lénine, de celui de 1917-1921, dans Contradiction et surdétermination : la reprise des descriptions, par Lénine, de la situation conflictuelle qui a rendu la Révolution non seulement possible mais nécessaire, est parfois citée, mais comme matériau brut de théories ou réflexions philosophiques, et non comme exemple de cette réflexion elle-même. On prend souvent le Lénine de Contradiction et surdétermination comme le prête-nom ou le « tenant-lieu » de Mao, dont Althusser a légitimé le texte Sur la contradiction en le présentant non seulement comme la continuation des réflexions de Lénine sur les contradictions historiques, mais aussi comme une tentative de systématisation, mise en forme théorique de ce que Lénine aurait laissé à l’état pratique. Pour beaucoup de lecteurs d’Althusser, Lénine – ou plutôt l’un des nombreux Lénine utilisé à des fins aussi diverses qu’opposées –, demeurait toujours le prête-nom d’autres théoriciens ou philosophes politiques, de Machiavel et Spinoza jusqu’à Mao, comme si Lénine, pour des raisons qui restent à expliciter, ne pouvait faire à lui seul l’objet des réflexions d’Althusser.
Les significations de la figure de Lénine se compliquent avec la fascination d’Althusser pour ce qu’il appelle la stratégie philosophique – notion elle-même très léniniste. Très tôt dans sa carrière, Althusser a perçu tout à la fois les insuffisances du marxisme officiel et la difficulté de le transformer, ce qui l’a convaincu de l’inutilité d’un assaut frontal ou d’une confrontation directe. Au lieu d’un effort de transformation, il fallait une stratégie d’infiltration. Ainsi, lorsqu’Althusser a compris la façon dont Spinoza imitait ses ennemis pour les approcher, s’introduire dans la place et retourner leurs armes contre eux, il a indubitablement cherché à théoriser sa propre pratique de la philosophie pour faire comme Spinoza. Ainsi le Lénine d’Althusser n’apparaît pas seulement comme œuvre ou événement politique, mais comme une institution et une place infiltrée puis occupée, ses armes (concepts et méthodes d’analyse), étant retournées contre ses occupants « légitimes ». Il s’agit donc d’une analyse léniniste de la façon dont le mode d’analyse léniniste lui-même peut être investi, et mis au service d’institutions dont le rapport à l’ordre existant est difficilement perçu comme antagoniste. C’est à dire, un Lénine par-delà Lénine, pour reprendre une des figures de Negri.
En fait, le travail d’Althusser est marqué par une insistance sur la nécessité stratégique de l’imitation, de la dissimulation et de l’imposture qui est, avec la force, une vertu cardinale de la guerre selon Hobbes. Les critiques ont bien perçu cela lorsqu’il a été accusé de promouvoir un Spinoza déguisé en Marx, et, presque au même moment, de faire passer, dans la philosophie, un Marx déguisé en Spinoza. Mêmes les commentateurs favorables à Althusser ont fini par adopter un type de lecture qui a pris la forme de « en parlant d’X, il parle en fait d’Y », ce qui supposait qu’Althusser ne pouvait ou ne voulait pas parler directement d’Y, parce qu’il comprenait ce dernier comme faisant l’objet d’une sorte de répression ou d’exclusion, apportant une vérité que le monde n’était pas préparé à recevoir. Dans ces conditions, lire Althusser signifiait le traduire : X veut dire Y, et les théories X1, X2, X3 veulent dire Y1, Y2, Y3…
Cette lecture très straussienne d’Althusser n’est pas totalement fausse. Il est vrai, à propos de Lénine, que la correspondance d’Althusser – notamment dans les années cruciales 1962-1963, de « Contradiction et surdétermination » à « Sur le matérialisme dialectique » – paraît défendre l’idée qu’il cherchait à utiliser stratégiquement Lénine pour avancer des concepts et des notions face à un public peu disposé à les accepter, à moins que ces concepts et notions se réfèrent à l’autorité d’un Lénine. Comme si les idées les plus nouvelles, voire les plus subversives d’Althusser, avaient le plus besoin de se rattacher à une figure fondamentale. Mais c’est là ce qu’Althusser voulait faire, ou déclarait vouloir faire, et non ce qu’il a fait réellement. Si parler de Lénine n’était censé être qu’un prétexte, précédant voire occultant les débats qu’il devait simplement introduire, je dois dire que, dans ce cas au moins, le prétexte n’a pas atteint la fin pour laquelle il avait été introduit, et qu’il est devenu aussi important que ce qu’il était censé dissimuler. Si, comme il l’avouait lui-même et comme d’autres l’ont souligné, ses textes illustrent souvent, sinon obsessionnellement, une logique du prête-nom (Lénine pour Mao, Marx pour Spinoza, ou l’inverse), à des moments cruciaux cette logique se brise et cède la place à l’usurpation, à la confusion entre l’imité et l’imitateur, entre l’original et la copie. Ainsi, pour suivre Althusser dans ses constantes ruses et détours stratégiques et tactiques, dans son art de l’imposture philosophique et du déguisement, il faut entrer dans le cercle où chaque lieu-tenant tient lieu d’un autre tenant lieu, constituant une chaîne de substitution sans origine ni fin. Retenons ce point avant de nous embarquer dans le cercle infernal d’Althusser.
À la fin de 1962, et donc dans l’intervalle qui sépare Contradiction et surdétermination de Sur le matérialisme dialectique publié en 1963, Althusser écrivait à Franca Madonia qu’il avait lu Lénine pour répondre aux critiques de Contradiction et surdétermination : « Je lis, (ou relis) des textes théoriques de Lénine, sur la philosophie. Dieu, que c’est faible. Je vérifie une nouvelle fois que Lénine, incomparable clinicien politique, incomparable théoricien-pratique (au sens de la réflexion sur des situations concrètes, de la réflexion sur des problèmes historiques concrets) est un faible théoricien dès qu’il s’élève au-delà d’un certain degré d’abstraction » (Franca 22-XII-62). La faiblesse de Lénine ici, c’est qu’il demeure un « théoricien pratique » écrit Althusser, et que, si « incomparables » que puissent être ses « analyses concrètes », il ne peut s’élever au-delà du niveau pratique, vers le degré d’abstraction nécessaire à la théorie. Quelques phrases plus loin, Althusser ajoute que, lorsque Lénine fait ou pense faire de la théorie, « il ne fait que définir et énoncer des concepts pratiques, c’est-à-dire des concepts avec lesquels on mènera le combat au corps à corps, des concepts tactiques de défense immédiate, de combat rapproché, de “close-combat” comme on dit… alors que la vraie théorie suppose autre chose que ces concepts tactiques, mais des perspectives proprement et théoriques, et “stratégiques.” ». Il ne s’agit pas ici de la « pratique théorique », mais de son opposé, une théorie pratique, c’est-à-dire une pratique déguisée en théorie, et qui s’est subordonné ce qui est proprement théorique, ce dont l’abstraction philosophique a besoin, à des buts immédiats, tactiques, objectifs. Que Lénine soit pratiquement engagé aurait été nécessaire, mais ceci a maintenant des effets profondément négatifs sur « la tradition officielle de la philosophie marxiste ». La difficulté alors, à la fin de l’année 1962, n’était pas d’expliquer cela, « mais [de le] faire accepter ». Vouloir le faire risquait de provoquer des réactions défensives d’un « système qui n’est pas seulement d’ordre théorique, mais en même temps institutionnel, ou un stimulus déterminant une conduite. »

Je voudrais faire deux remarques au sujet d’une évaluation première de la relation de Lénine à la philosophie – une évaluation qui demeure néanmoins intéressante, sinon surprenante. Des critiques qui viseront moins explicitement Lénine réapparaîtront dans Sur le matérialisme dialectique, quelques mois plus tard. La première définition althussérienne de la philosophie cherche à protéger la philosophie (et sa relation privilégiée aux sciences), de la contamination par le politique – c’est-à-dire non seulement par les tentatives du PCF d’imposer une philosophie officielle à ses adhérents, mais aussi par le combat constitutif du politique lui-même. Il apparaît maintenant que cette première définition est une première « distance prise » d’avec les positions de Lénine. Pour libérer la philosophie des impératifs imposés par l’immédiateté des luttes – c’est-à-dire les perpétuels ajustements tactiques dans une guerre qui reporte la théorie, même la théorie marxiste, à une époque de paix qui n’arrivera jamais – Althusser doit l’amener à un niveau d’abstraction élevé bien au-delà du combat rapproché que Lénine n’avait pas hésité à engager sur le terrain de la philosophie elle-même, mais il est vrai que Lénine utilisait toutes les armes à sa disposition, dans une lutte dont on ne pouvait fixer à l’avance les limites. De la sorte, Althusser a éloigné la philosophie des exigences de la pratique politique en introduisant la distinction entre Théorie, « théorie », et théorie (minuscules). Althusser définit la théorie comme « une forme spécifique de la pratique », « théorie » (entre guillemets) comme « le système théorique déterminé d’une science réelle » c’est-à-dire les concepts par lesquels ce système reflète les résultats de sa propre pratique, et « Théorie » (majuscule) comme « la théorie générale, c’est-à-dire, la Théorie de la pratique en général, elle-même élaborée à partir de la Théorie des pratiques théoriques existantes (des sciences), qui transforment en « connaissances » (vérités scientifiques), les produits idéologiques des pratiques « empiriques » (l’activité concrète des hommes) existantes ». La volonté d’Althusser de conserver le terme « théorie », en le modifiant de façon seulement typographique et imprononçable, a pour effet (entre autres) d’unifier les différentes formes de théories dans une pyramide dont le sommet serait la Théorie, élevée par la majuscule et par sa généralité au-dessus des pratiques théoriques des sciences, qui sont elles-mêmes élevées par leurs pratiques au-dessus des produits idéologiques des pratiques empiriques ou des activités concrètes des hommes. La lettre à Madonia nous permet de comprendre à quel point la première définition qu’Althusser donne de la philosophie n’est pas simplement une déviation « théoriciste » (ou rationaliste) comme il le dira plus tard, mais que c’est une définition qui tend à dénier, non pas simplement son caractère politique, mais plus fondamentalement l’étendue de la participation de la philosophie aux luttes sociales et politiques.
2. Même si l’on sait qu’Althusser renoncera assez rapidement à la définition de la philosophie donnée dans Sur le dialectique matérialiste, définition qui ne devrait donc représenter qu’un premier moment de sa pensée, il faut quand même souligner qu’Althusser reprendra, seulement quelques années plus tard, exactement les mêmes propositions attribuées à Lénine, non comme exemples péjoratifs de la philosophie captive du politique, mais précisément comme la seule description exacte de ce que fait la philosophie, notamment lorsqu’elle renie sa dimension politique. Peut-on comprendre cette évolution d’Althusser comme une succession linéaire et cohérente de moments théoriques, sans rupture ni contradictions ? Ce serait faire d’Althusser l’exception à la règle selon laquelle il n’y a que des exceptions (« la grande loi de l’inégalité ne souffre aucune exception »), règle qui est la vie de la philosophie, évoluant par ses conflits internes et les contradictions qui l’animent, contradictions elles-mêmes imposées par la situation de la philosophie dans les luttes qui traversent toute vie sociale. « Lénine » doit donc être compris comme le nom de la contradiction propre à la réflexion d’Althusser sur la contradiction, la structure inhérente à sa déviation perpétuelle et à son éloignement de la contradiction elle-même. La lutte pour ou contre Lénine est une lutte occultée par l’effort manifeste d’Althusser de ne pas critiquer ouvertement Lénine dans ses textes publiés, effort manifeste parce qu’on ne sait jamais si son Lénine est Lénine et non un prête-nom ou le substitut d’une autre figure (individuelle ou collective), ni si son analyse est positive ou non. Cette obscurité est intérieure à Althusser et à son projet, l’effet plutôt que la cause de sa conflictualité : elle peut donc être dite constitutive.
Pour expérimenter ces hypothèses, nous devons les saisir, ou saisir les phénomènes dont il s’agit, à « l’état pratique », qui est ici la forme discursive qu’ils prennent dans les textes d’Althusser. Commençons par le Lénine de Contradiction et surdétermination, pour voir s’il est vraiment ce simple praticien (ou « clinicien », dans l’expression cinglante d’Althusser), qui diagnostique et traite les contradictions de la situation courante et de la conjoncture, son propre présent donc, sans le connaître par ses causes ni produire une théorie générale de la contradiction historique. Il faut rappeler ici que les critiques adressées en 1962 à Althusser – notamment contre sa conception pluraliste, « hyperempirique » du tout social qui rendait son unité impensable et jetait par-dessus bord le moteur de l’histoire : la contradiction entre forces et rapports de production – ces critiques portaient en fait, bien qu’aucune des parties prenantes ne l’avouaient, moins sur ce qu’Althusser lui-même avait écrit que sur les citations de Lénine, au premier chef celles des Lettres de loin. C’était comme si, au travers des critiques que les communistes adressaient à Althusser, la philosophie communiste officielle, censée avoir été fondée par Lénine, se défendait contre les paroles de Lénine lui-même :
« Si la révolution a triomphé si vite et – en apparence, pour qui se contente d’un coup d’œil superficiel – d’une manière si radicale, c’est uniquement parce que, en raison d’une situation historique d’une extrême originalité, des courants absolument différents, des intérêts de classe absolument hétérogènes, des tendances politiques et sociales absolument opposées se sont fondus avec une « cohésion » remarquable. »
Il n’est guère surprenant que Lénine lui-même se soit efforcé de souligner auprès de ses camarades et alliés potentiels l’inadéquation totale de cette idée, centrale pour la théorie et la pratique de la Seconde internationale, que l’apparente diversité de ce moment historique pouvait être comprise comme diverses manifestations de la même contradiction centrale, non encore mûrie jusqu’à la révolution. Pour Althusser, si Lénine a souligné l’absolue hétérogénéité et la différence des courants dont la conjonction a été explosive, c’était en raison du besoin d’extraire les forces révolutionnaires d’un héritage philosophique sédimenté en dogme, et pour construire une théorie pouvant guider l’action en rendant intelligible l’équilibre des forces et la concaténation des antagonismes dans laquelle les bolchéviques devaient intervenir avec une précision chirurgicale. Les citations de Lénine servaient néanmoins en même temps à rejeter la culture théorique des institutions communistes officielles de l’Europe occidentale de 1962, avec leur penchant à imiter la social-démocratie à laquelle Lénine s’était opposé à l’aube du XXe siècle. Althusser, en reprenant ces passages clefs, habituellement oubliés par les philosophes officiels, voulait surtout utiliser son Lénine contre la figure mythique de l’hagiographie communiste, citant texte contre texte, pour mettre en question non seulement l’erreur théorique découlant de l’idée d’une « contradiction historique simple », mais aussi ses effets pratiques. L’attaque de la forteresse théorico-politique n’était pas sans risque, Althusser s’est retrouvé dans un abyme nommé le « concept marxiste de la contradiction », un abyme devant lequel « le développement philosophique du marxisme » avait dû s’arrêter.
Il n’y a pas cependant, comme il le disait lui-même, de « coin vide en philosophie », et dans une note Althusser présentait le texte de Mao, Sur la contradiction, comme une théorie de la contradiction historique qui s’opposait en son essence à la conception hégélienne tel qu’il la décrivait. Dans le texte de Mao, la loi du développement égal ou inégal trouble les catégories de la dialectique hégélienne, tout d’abord l’idée d’une contradiction simple, dont les termes opposés sont identiques, dont les aspects de la totalité historique seraient le phénomène, et qui seraient donc le centre dont tout jaillirait. Mao commençait son entreprise de décentration en important l’inégalité au cœur de la contradiction, déclarant ses termes inégaux, avec un aspect principal et un aspect secondaire, et donc une relation inégale de l’un à l’autre. Sa matérialisation de la contradiction – qui restait nécessairement chez Hegel spirituelle – comme une contradiction entre forces, entre bourgeoisie et prolétariat, pouvait paraître grossière par certains côtés, mais la contradiction ne pouvait plus être comprise comme identité des opposés fusionnant en un troisième terme. L’équilibre ou l’égalité entre eux pouvait être un effet momentané de leur inégalité, ou, plus précisément, de leur antagonisme effectif lorsqu’ils se rencontraient sur le champ de bataille.
Une contradiction ainsi comprise ne pouvait se produire ou se reproduire dans le phénomène dont elle était l’essence. La contradiction centrale n’était pas seulement troublée ou perturbée, mais déplacée, laissant le centre vide, et permettant ainsi le remplacement continu d’une contradiction par une autre. Un se divisait en deux. À chaque moment il y avait une contradiction principale et un ensemble de contradictions secondaires. De plus les relations déterminées entre les différents côtés de la contradiction principale elle-même changeaient constamment : déterminés par l’interaction entre les contradictions contenues dans une situation particulière, les opposés en conflits dans chaque contradiction n’étaient pas nécessairement antagoniques, c’est-à-dire engagés dans un conflit irréversible. Parce que tout est contradictoire, toute contradiction n’est pas antagonique ou explosive. Tout comme pour Lénine, l’objectif immédiat de Mao était d’éloigner le parti du dogmatisme pour le conduire vers une théorie capable de guider son action. Les dogmatiques de 1935-1937 ont violemment rejeté la position défendue par Mao, qui soutenait que leur lutte ne pouvait progresser qu’en s’unissant, en un front patriotique et anti-impérialiste, avec le Kuomintang, parti de la « bourgeoisie nationale », qui avait mené une guerre implacable contre le parti communiste et l’armée rouge. La réponse de Mao consistait en cette théorie de la contradiction, qui la déstabilisait, mettait en mouvement une multiplicité de contradictions, chacune pouvant devenir, selon la conjoncture, la contradiction principale, les autres restant alors secondaires. De même, seule une analyse concrète de la situation concrète pouvait apprendre au parti de quelles contradictions se composaient les forces installées dans un conflit et quelles étaient, de façon temporaire ou non, les contradictions non antagoniques susceptibles d’être momentanément unifiées.
La note d’Althusser, tout en reconnaissant que la contradiction de Mao « apparaît sous un jour étranger à la perspective hégélienne », concluait en exposant comme un paradoxe ses deux faiblesses : elle demeurait à la fois « descriptive » et « abstraite ». En fait, l’exposé de Mao sur la contradiction pouvait très bien être compris comme le parfait exemple de ce qu’Althusser condamnait en Lénine : la construction d’un concept tactique, ou l’élaboration de concepts dont l’apparition et la fonction demeuraient fondamentalement pratiques. En l’occurrence amener la direction du Parti communiste chinois à s’unir avec le Kuomintang contre l’impérialisme japonais. Ces distinctions entre contradictions primaires et secondaires, antagoniques et non antagoniques, étaient-elles séparables des luttes que Mao avait décrites grâce à elles ? Pouvaient-elles atteindre le niveau de généralité propre à la théorie dont parlait Althusser dans sa lettre à Madonia ?
Tout en ne s’élevant pas au-dessus de la description, la théorie de Mao, « à certains égards », et « en partie », est « abstraite », présentant la question de la contradiction en des termes qui semblaient prétendre atteindre une théorie générale de la dialectique de l’histoire et non rester une particularité de la théorie marxiste de la contradiction. Althusser souligne l’incompatibilité apparente parmi des éléments de sa critique de Mao, mais n’a jamais fait l’effort de la résoudre ni de l’expliquer. Son bref résumé de De la contradiction est cependant très éloquent. Dans une courte note, il réduit la théorie de l’ensemble de relations à trois oppositions binaires : « contradiction principale et contradiction secondaire : aspect principal et aspect secondaire de la contradiction ; contradictions antagonistes et non-antagoniste », commandés tous deux par « la loi de l’inégalité de développement des contradictions ». La reprise de Mao par Althusser devient ainsi une théorie structuraliste, voire formelle, de la contradiction, dans laquelle l’histoire est invariablement présente à elle-même sous la forme invariante de chaque aspect de la contradiction. Un moment historique donné ne peut être compris que comme l’actualisation de cet ensemble de formes possibles : primaire ou secondaire (qu’il s’agisse de la contradiction ou de ses aspects), antagonique ou non antagonique. Toute l’histoire peut être lue grâce à la grille de ces oppositions qui rendrait seule cohérente et intelligible une conjoncture particulière. Cette grille peut s’appliquer indifféremment à toute époque, mode de production ou formation sociale, et offre donc un type de théorie qu’on peut apprendre par cœur et aisément appliquer, malgré les déclarations de Mao. Un tel système n’est pas une théorie de la contradiction comme identité spirituelle d’opposés dont l’essence pénètre le monde matériel, identité qui n’est jamais que la forme de réconciliation précédant l’époque où nous verrons tout clairement. Mais il est un système constitué par l’assignation de rôles ou positions déterminés par son inégalité et sa dissymétrie.
Personne n’a mieux compris ce qu’impliquait la lecture d’Althusser qu’Alain Badiou, une dizaine d’années plus tard. Dans sa très anti-althussérienne Théorie de la contradiction (1975), il rapporte l’un à l’autre les silences de la brève note dans laquelle Althusser décrit précisément la théorie de Mao, puis son rejet immédiat dans le résumé que fait Althusser de Sur la contradiction. Comme s’il s’adressait à la cantonade, répondant à une objection jamais formulée, Badiou prend bien garde de prévenir son lecteur que la théorie de Mao n’a pas à être lue comme une répartition logiquement prédéterminée des parties concurrentes, comme si lire Mao en France dans les années 1960 était traduire une théorie de la contradiction en un ordre synchronique des places et des rôles, quelque chose comme une syntaxe de l’histoire. Elle devrait être plutôt lue comme une théorie des forces : « la pensée de la contradiction ne consiste pas à redoubler le système des places par une estimation structurale (combinatoire) des forces. Le processus est essentiellement dissymétrique, d’une dissymétrie non schématisable, parce qu’elle est qualitative » (93). Ce qui dans la théorie de Mao ne sert pas à développer la théorie marxiste de la contradiction, et risque même de la ramener en arrière par sa ressemblance apparente avec le structuralisme ou les sciences sociales, est en fait utile pour repousser les attaques (provenant tout d’abord du camp marxiste) contre le « pluralisme » ou « l’hyper empirisme » de la notion althussérienne de contradiction surdéterminée.
Althusser se sert donc de la théorie de Mao sur la contradiction d’une double manière : elle fournit une alternative « officielle » à – sinon une critique de – la simplicité de la notion hégélienne de contradiction, et elle permet de complexifier cette simplicité, d’insister sur l’irréductible complexité et l’hétérogénéité de la contradiction, sans sombrer immédiatement dans ce qu’Althusser lui-même appellera plus tard le règne de l’aléatoire. La brève note de Contradiction et surdétermination sert en un sens à présenter Lénine, bien que précédant Mao chronologiquement, comme s’il était son successeur dans le temps de la théorie, et plus particulièrement de la théorie de la contradiction. Ici se divise en deux la forme de la contradiction hégélienne, ce qu’Althusser appelle, avec une certaine audace, sa simplicité, simplicité qui survit à sa transposition matérialiste, comme contradiction entre forces et rapports de production, devenant le moteur et le centre de l’histoire, de sorte que toutes les autres contradictions n’en soient que le phénomène et puissent se réduire à cette contradiction centrale. Mao prend ses distances avec Hegel en montrant que la simplicité d’une seule et belle contradiction, comprise comme identité des opposés, n’est elle-même que l’effet conjoint d’un ensemble d’oppositions dont les termes ne peuvent être compris comme identiques mais comme inégaux et dissemblables : principales et secondaires, contradiction et antagonismes, antagoniques et non-antagoniques…
Lorsqu’Althusser se retourne vers Lénine, le fondateur principal de la tradition officielle à laquelle il espère échapper subrepticement, pour « tenter de réfléchir un instant sur le concept marxiste de la contradiction », il le fait dit-il à ses « risques et périls ». Quel risque y a-t-il à se (re)tourner ainsi vers Lénine, figure des plus importantes dans l’appareil du parti, pour reprendre une expression d’Althusser en 1967, considéré comme n’étant pas philosophe, ignoré, sinon méprisé par les philosophes, y compris les philosophes marxistes toutes tendances confondues, à commencer par Althusser lui-même selon son propre témoignage ? La suite du texte montre que le péril ne consiste pas dans le fait de critiquer Lénine, en lui reprochant de ne pas avoir été le philosophe qu’il n’a pas été mais aurait dû être, mais dans le fait de réfléchir sur les propres réflexions de Lénine concernant la nature exacte des contradictions qui ont produit ou déterminé la Révolution de 1917. C’est ce qu’Althusser appelle une « aventure philosophique » : laisser de côté les « morceaux choisis », et suivre le texte de Lénine à la lettre près, sans prétendre savoir à l’avance où il pourra nous conduire, comme un explorateur s’avance dans un monde inconnu. Le risque qu’il y a à lire Lénine est précisément d’entrer dans un monde inconnu, un monde que nous ne connaissons pas comme inconnu, que nous prétendions avoir connu sans avoir pu savoir que nous ne le connaissions pas avant d’en venir finalement à faire l’expérience d’une sorte d’étrangeté [unheimlichkeit] philosophique. Si nous nous mettons à suivre Althusser comme il suit Lénine, nous nous demanderons qui est celui qu’Althusser, tout au long du chemin, vise silencieusement comme un chasseur suit une piste, et il faudra bien nous demander si quelque chose dans les réflexions de Lénine ressemble ou non à ce que nous avons plus ou moins compris comme étant la contradiction.
La discussion par Althusser de la théorie marxiste de la contradiction ne commence pas par un rapide rappel des abstractions théoriques requises pour l’analyse, mais justement dans le royaume de la pratique, à ce niveau que Lénine a tant de mal à dépasser. Il ne s’agit pas en fait du domaine de la pratique, mais plus précisément du domaine du combat. Se référant à Machiavel (L’art de la guerre) et aux deux traités de Vauban (Traité de l’attaque des places et Traité de la défense des places), Althusser souligne que Lénine, qui n’a pas eu d’autre choix que de maîtriser les arts de l’attaque et de la défense, de l’avance et du retrait, a appris que la stratégie commençait avec la capacité de découvrir « le point faible, le maillon faible ou le défaut » de chaque système de défense ou d’attaque. Parce que cette théorie a été manifestement bénéfique à Lénine pour déterminer la tactique permettant de mener à bien et défendre la révolution, Althusser souligne que la théorie du maillon faible permet aussi d’expliquer le fait, l’événement révolutionnaire. Certes, la Russie était le maillon faible des États impérialistes, politiquement attardée et peu préparée à la guerre dans laquelle elle s’était engagée en confiance. La guerre imposa d’énormes souffrances aux combattants ainsi qu’aux autres, mais il a été démontré qu’elle n’était pas l’origine de la faiblesse du maillon faible. Cette faiblesse résultait d’un trait spécifique : « l’accumulation et l’exaspération de toutes les contradictions historiques alors possibles en un seul état » (PM 94). Comme pour souligner l’importance de cette proposition, Althusser répète une page plus loin : « l’ accumulation et l’exaspération de toutes les contradictions historiques ». Il paraît impossible d’énumérer l’ensemble de ces contradictions, comme si leur nombre excédait l’espace de l’argumentation et recouvrait l’ensemble des conditions de possibilités de la révolution russe. En fait le nombre seul de ces contradictions est moins important que leur addition ou agrégation (Althusser emploie le verbe « accumuler » ou « cumuler »), qu’Althusser relie à l’exaspération de ces contradictions comme si l’intensité des forces opposées croissait lorsqu’elles sont ajoutées les unes aux autres.
Althusser paraît à certains moments proposer une théorie purement quantitative de la contradiction, de sorte que chaque contradiction soit équivalente et commensurable à n’importe quelle autre, qu’elle puisse être ajoutée ou soustraite, multipliée et divisée. Mais il cite Lénine pour réintroduire un élément d’incommensurabilité propre à toute situation révolutionnaire. Lénine souligne qu’aux contradictions accumulées – qui prennent plutôt ici l’allure d’une addition que d’une conjonction ou d’une rencontre mêlant des choses dissemblables – il faut ajouter « des événements, d’autres circonstances “exceptionnelles,” inintelligibles en dehors de cet “enchevêtrement” des contradictions intérieure et extérieure de la Russie » (95). Ici « enchevêtrement » reprend et qualifie plus précisément et spécifiquement le sens de l’accumulation pour décrire comment un grand nombre de contradictions s’ajoutent et fusionnent ensemble, sans pour autant perdre leur singularité, et produisent un effet par leur proximité. Mais pour que l’effet soit une révolution, ou une rupture comme le dira Althusser, avec le système existant, à la fois interne et externe à la Russie, il faut qu’en plus des contradictions entre forces opposées se rencontrent « des événements et des circonstances exceptionnelles », exactement ce que Lénine considérait comme si rare, au point d’être miraculeux.
Le Lénine d’Althusser est donc bien loin de Hegel, bien loin de la notion d’une contradiction historique et de son phénomène, comme il est loin d’assigner des places hiérarchisées aux contradictions d’un moment historique donné. Seul un concept emprunté à Freud, un concept pratique, adapté comme une sorte d’arme à une lutte contre la théorie mais aussi nécessaire à la lutte à l’intérieur de la théorie, permet à Althusser, non pas de compléter la description de Lénine la théorie qui lui manque, mais de lire dans cette description la théorie qu’il a déjà. La théorie freudienne de la surdétermination ne fait ni plus ni moins que rendre visible les termes et concepts de la théorie de la contradiction de Lénine, mieux comprise comme enchevêtrement de fils, nœud par lequel seulement la contradiction centrale du capital et du travail peut être mise en mouvement, « activée ». L’enchevêtrement permet à « une accumulation de “circonstances” et de “courants” telle que, qu’elle qu’en soit l’origine et le sens (et nombre d’entre eux sont nécessairement, par leur origine et par leur sens, paradoxalement étrangers, voire “absolument opposés” à la révolution),” de se fondre “en une unité de rupture” »(PM 98). C’est la lecture althussérienne de ce remarquable passage des Lettres de loin :
Si la révolution a triomphé si vite et – en apparence, pour qui se contente d’un coup d’œil superficiel – d’ une manière si radicale, c’est uniquement parce que, en raison d’une situation historique d’une extrême originalité, des courants absolument différents, des intérêts de classe absolument hétérogènes, des tendances politiques et sociales absolument opposées se sont fondus avec une “cohésion” remarquable.
Dire que la contradiction centrale du capitalisme doit être « activée » comme contradiction signifie qu’elle n’existe pas avant ou en dehors de la conjonction de « courants » et « tendances » absolument différents, incommensurables et hétérogènes, qui ne sont ni « éléments » stables ni forces, mais mouvements, tendances et flux dont l’unité ou la fusion constitue l’unité de rupture qui est, in actu, comme la combinaison spécifique inconnue à l’avance pouvant seule produire une fission historique. Le fait qu’Althusser reviendra ultérieurement à ces thèmes sous la bannière du matérialisme aléatoire ne nous contraint pas à faire de ses réflexions de 1962 une prolepse ou anticipation, comme si les derniers devaient être supérieurs aux premiers. En défendant Lénine, plutôt contre les critiques qu’il prononcera lui-même dans sa correspondance, contre Mury et les autres, contre précisément le fait que les analyses de Lénine ne soient rien d’autre qu’une liste ou un inventaire de différents facteurs sans qu’ils puissent s’inscrire dans une logique décrivant leur fonction, Althusser prononce une phrase dont il n’était pas prêt à préciser pleinement le sens en 1963 et qu’il évitera plus tard : Lénine est le théoricien de « la structure de la conjoncture ».
Une dizaine d’années plus tard, le nom de Lénine cédera la place à celui de Machiavel, ou d’autres philosophes de la conjoncture, mais non sans que les concepts pratiques de Lénine fonctionnent dans la philosophie elle-même. Lorsqu’il invoque Lénine contre les prétentions des philosophes à théoriser la théorie ou administrer les conflits, Althusser semble confiner les philosophes à la non-existence du « rien philosophique », pure immanence d’une ligne « qui n’est même pas une ligne, pas même une trace, mais le simple fait de se démarquer, donc le vide d’une distance prise ». La conjoncture pense elle-même sa conflictualité et sa dispersion, comme si la philosophie n’était que la ligne délimitant les conflits et leur enchevêtrement, la rationalité réfléchissant sur ces conflits ou produisant des effets de réflexion seulement dans la mesure où elle réfléchit sur le nœud de la conjoncture, surface plane dont elle est l’autre versant. Dans les premiers textes d’Althusser et au début de son aventure philosophique, c’est Lénine qui lui a montré la route, Lénine connu comme dogmatique, qui s’est paradoxalement abandonné lui-même à l’enchevêtrement de la conjoncture, dans laquelle en un certain sens Lénine a disparu. Qu’Althusser n’ait pu le suivre qu’une partie du chemin n’était certainement qu’un effet de la conjoncture dans laquelle la force de sa pensée variait selon le pouvoir d’agir.
Traduit de l’anglais par Luc Vincenti. Ce texte a d’abord été prononcé au colloque annuel du séminaire « Penser la transformation » à l’Université Montpellier 3, le lundi 27 mai 2013 : « Pour Althusser ».

Publié sur le site de Période est une revue en ligne de théorie marxiste.

 

Source:  https://www.cahiersdusocialisme.org/16683-2/

Gramsci et le problème du parti

 

Tout au long du 20e siècle, le problème du parti révolutionnaire a été central pour les mouvements d’émancipation, en particulier pour les différents courants s’inscrivant dans la filiation de Lénine (mais aussi pour les courants qui contestaient la nécessité d’un tel parti).

Si le retour de la critique sociale a remis à l’ordre du jour la nécessité d’une rupture avec le capitalisme, la « forme-parti » a été décrétée en crise, sinon en état de mort clinique, et le débat associant la stratégie révolutionnaire à la construction d’un parti a été clos sans que l’on interroge véritablement le vide ainsi laissé.

Dans ce contexte, la référence omniprésente à Gramsci – qui s’inscrivait lui-même dans la tradition léniniste – s’est payée de l’oubli de son élaboration concernant le parti révolutionnaire, pourtant centrale dans sa pensée, au profit d’une vision réductrice de Gramsci comme penseur de l’hégémonie culturelle (contre un Lénine qui aurait, dit-on, méconnu cet aspect).

C’est cette pensée gramscienne du parti que restitue Yohann Douet dans cet article, tout en discutant les grands problèmes et les impasses possibles qui lui sont associés, et en la situant dans les débats contemporains relatifs à la politique d’émancipation.

 

Dans le 13ème des Cahiers de prison, Gramsci caractérise le Parti communiste comme un « Prince moderne ». Comme le Prince de Machiavel, il a pour but de fonder un « nouveau type d’État »[1]. Sa tâche ne s’arrête pourtant pas là, et l’analogie est limitée, car l’État prolétarien qu’il s’agit d’établir n’est pas une fin en soi. Au contraire, cet État est censé mettre fin à la société de classe, et s’abolir ainsi lui-même en tant qu’État, puisque tout État est lié au conflit de classe. Cette abolition doit correspondre, en termes gramsciens, au passage d’un pouvoir qui repose en dernière instance sur la « coercition »[2] à une « société réglée » où l’auto-gouvernement devient la règle. On est donc loin de l’exhortation machiavélienne à « mantenere lo Stato »[3]. Autrement dit, la révolution prolétarienne doit aboutir à un État paradoxal : Lénine parle ainsi d’un État « non État »[4] ou d’un « demi-État »[5] .

Le Parti révolutionnaire est nécessairement contaminé par ce caractère paradoxal, puisqu’il est censé représenter le prolétariat, classe dont l’intérêt historique est le dépassement de toute scission des sociétés humaines en classes. S’il remplit parfaitement son rôle, le Parti est donc voué à disparaître. Gramsci l’affirme explicitement dans le 4ème Cahier : « parce que chaque parti n’est qu’une nomenclature[6] de classe, il est évident que pour le parti qui se propose d’annuler la division en classes, la perfection et l’accomplissement consistent dans le fait de ne plus exister parce que n’existeront plus les classes et donc leurs expressions ». La fin du Parti – son objectif ultime – est sa propre fin – sa disparition.

Afin de produire cette fin paradoxale, le parti doit mettre en œuvre des moyens qui semblent la contredire. Pour fonder un nouvel d’État, c’est-à-dire faire une révolution, le Parti doit lutter contre l’État existant. Il est par là conduit à adopter une organisation centralisée, disciplinée, voire militarisée, qui le rapproche dangereusement de ce qu’il combat. Il doit accepter ce que Gramsci considère être le « fait primordial, irréductible » sur lequel sont fondés la science et l’art politique[7], c’est-à-dire la distinction entre dirigeant-e-s et dirigé-e-s, gouvernant-e-s et gouverné-es. Mais d’un autre côté, il veut précisément abolir cette distinction. La tension entre la fin à atteindre et les moyens mis en œuvre est encore accentuée dans la mesure où l’organisation centralisée et dirigiste risque toujours d’acquérir le statut, non plus d’un simple moyen, mais de la fin véritable : dans ce cas le Parti n’a pas d’autre horizon que sa propre perpétuation dans l’existence, et reconduit finalement la domination, bien que sous une autre forme.

Examinée plus précisément, cette tension entre l’organisation et la tâche qu’elle est censée accomplir nous permettra d’affirmer que le Parti révolutionnaire peut, pour Gramsci, être conçu comme une contradiction en acte. Cette dernière ne peut être gérée et régulée que si la direction consciente du Parti entre dans une relation dialectique avec la base, ce terme désignant à la fois les militant-e-s de base officiellement membres du Parti et la base sociale de ce dernier, c’est-à-dire la ou les classes qu’il représente. On trouve dans les Cahiers de prison et dans certains écrits politiques pré-carcéraux des indications plus concrètes concernant les conditions de possibilité d’une telle dialectique. Pourtant, il nous faudra examiner les limites de cette solution au problème du Parti : elle est incomplète en ce qu’elle ignore différentes garanties de démocratie interne, et elle repose sur des présupposés menacés d’anachronisme.

 

Direction et émancipation

1.Le modèle dirigiste

Gramsci s’inscrit sans conteste dans la filiation de Lénine. Il concrétise sa pensée sur certains points et s’en écarte sur d’autres, mais elle reste néanmoins à l’horizon de ses réflexions. Bien que la pensée de Lénine – de même que la lecture qu’en propose Gramsci – soit aux antipodes du

« marxisme-léninisme » de Zinoviev et de Staline[8], et soit donc loin de pouvoir être réduit à un pur dirigisme et autoritarisme dogmatique, il est clair que Gramsci tire de la théorie et de la pratique politique de l’auteur de Que faire ? l’idée que le parti doit être centralisé et doté d’une direction ferme. Plusieurs raisons justifient cela.

Tout d’abord il est le principal facteur d’unification des masses ; or, pour triompher dans la lutte des classes, l’unité est requise ; puisqu’elle ne viendra pas d’une logiquement purement immanente aux masses elles-mêmes, le Parti devra être monolithique. De plus, dans le temps court de l’action politique, il est nécessaire de posséder un ensemble réduit de dirigeant-e-s efficaces, puisque eux seuls peuvent agir et réagir très rapidement et saisir les occasions opportunes, comme le fit la direction du parti bolchevik lors des journées d’Octobre[9]. Enfin, conformément à la conception développée par Lénine, dans Que faire ? en particulier, seul un parti constitué de « révolutionnaires professionnels » et bien formés peut mener une véritable lutte de classes politique, dirigée contre l’État en place et la société de classe dans son ensemble, et non un ensemble de luttes partielles et restreintes à un niveau principalement économique.

Gramsci utilise une métaphore militaire pour exposer sa conception hiérarchisée et dirigiste de l’organisation. On peut penser cette dernière comme constituée de trois éléments : la base militante est comparable à masse de soldats obéissants et disciplinés ; ils n’acquièrent leur efficace que s’ils sont organisés par un élément intermédiaire ; et ces deux premiers niveaux sont subordonnés à un troisième, celui des « capitaines ». Ce dernier niveau

« centralise au niveau national, rend efficace et puissant un ensemble de forces qui, laissées à elles-mêmes, compteraient pour zéro ou à peine plus ; cet élément est doté d’une haute force de cohésion, de centralisation et de discipline, et aussi (…) d’invention (si on entend invention dans un certain sens, selon certaines lignes de force, certaines perspectives, certaines prémisses aussi). (…) A lui seul cet élément (…) formerait plus que le premier élément considéré »[10].

L’une des tâches fondamentales de ces dirigeant-e-s consiste à former d’autres dirigeant-e-s et à préparer ainsi leur succession, au cas où ils viendraient à disparaître (notamment en étant emprisonnés, comme Gramsci lui-même). Les exigences organisationnelles font donc peser le risque d’un renversement des moyens et des fins, dans la mesure où la pérennisation de l’organisation (sous la forme de la succession des dirigeant-e-s) devient l’un des buts principaux de cette même organisation.

2.  La dimension culturelle de l’activité partidaire

Pourtant le rôle du Parti ne se réduit pas à une fonction de direction et d’organisation politicomilitaire. Il doit également, et peut-être avant tout, remplir un rôle éducateur et intellectuel. Ce qui importe le plus dans un parti « c’est sa fonction, qui est de diriger et d’organiser, c’est-à-dire une fonction éducative, c’est-à-dire intellectuelle »[11].

Son travail politique doit être coextensif à un effort pour élaborer, développer et diffuser auprès des masses une nouvelle « conception du monde ». Celle-ci devra reposer sur philosophie concrète et vivante, qui pourra organiser les masses, et aller jusqu’à changer leur mode de vie. Il s’agit bien entendu de la « philosophie de la praxis », du marxisme comme théorie vivante et agissante. Le Parti, comme « intellectuel collectif »[12], devra donc mettre en œuvre une « réforme intellectuelle et morale » qui renforce l’autonomie et l’auto-activité des masses populaires, et les détache de la domination bourgeoise. En ce sens, l’action éducatrice du Parti a incontestablement des effets directement politiques.

La nécessité de cette dimension culturelle de l’activité du Parti indique clairement les limites du paradigme dirigiste et hiérarchique. La « diffusion, par un centre homogène, d’une façon homogène de penser et d’agir »[13] est incompatible avec une relation unilatérale, de commandement quasimilitaire, qui irait du sommet vers la base. L’éducation des masses dont parle Gramci ne peut pas être une pure inculcation, mais doit prendre en compte l’adhésion et le consentement de ceux à qui elle s’adresse.

Ce qui est vrai pour la diffusion d’une nouvelle conception du monde, l’est d’autant plus dans le cas de son élaboration. Les théories véritablement révolutionnaires naissent de l’éducation réciproque des intellectuels et des masses. Les intellectuels organiques du prolétariat ne peuvent les produire que parce que leur savoir se nourrit d’une compréhension des masses, qui n’est elle-même possible que parce qu’ils sentent leurs émotions et leurs passions les plus profondes[14]. On comprend alors que le rapport entre le parti et les masses, de même que le rapport entre les dirigeant-e-s et les militant-e-s, ne peut être unilatéral et doit laisser place à une dimension de réciprocité, à une certaine dialectique. En outre, l’émancipation intellectuelle des classes subalternes ne peut pas attendre la victoire de la révolution prolétarienne mais est déjà appelée par l’activité quotidienne du Parti.

3. La préfiguration de l’émancipation

Comme le montre la politique culturelle, le Parti doit déjà réaliser, ici et maintenant, l’émancipation qu’il a pour but de produire dans la société dans son ensemble. En un sens, le parti doit être l’image de la société qu’il veut produire. Autrement dit, il doit mener une politique préfigurative. Il n’est pas qu’un outil permettant de produire le communisme, il est censé être un « îlot de communisme »[15] réellement existant. Il n’est pas seulement l’agent permettant d’actualiser un possible dans l’avenir – la révolution prolétarienne – mais également une actualisation partielle de ce possible au présent. C’est ce que Gramsci semble lui-même affirmer, au moment précis où il introduit sa célèbre analogie avec le Prince machiavélien :

« Le Prince moderne (…) ne peut être qu’un organisme, un élément complexe de société dans lequel a commencé à se concrétiser une volonté collective qui s’est reconnue et affirmée en partie dans l’action. Cet organisme est déjà donné par le développement historique, et c’est le parti politique, première cellule dans laquelle se concentrent des germes de volonté collective qui tendent à devenir universels et totaux »[16].

Le Parti révolutionnaire semble donc incarner, préfigurer, son propre objectif, qui consiste à unifier en une volonté collective des volontés partielles des classes subalternes. D’un côté, cet objectif est pour lui un moyen de réaliser sa tâche ultime : il faut unifier le prolétariat, et même les masses populaires en général sous l’hégémonie du prolétariat (le prolétariat et ses alliés potentiels comme la paysannerie, la petite bourgeoisie, etc.), afin de renverser la dictature bourgeoise et d’instaurer le socialisme. En ce sens, le Parti est l’organisateur d’une volonté collective nationale-populaire et, en même temps, « l’expression active et opérante »[17] de celle-ci.

Mais d’un autre côté, on peut également considérer que cet objectif est la fin dernière du Parti, à savoir l’instauration du communisme. En effet, on ne pourra aboutir à une volonté collective totale et universelle que si l’État et l’idéologie bourgeoises ne fragmentent plus les masses populaires, et si les contradictions économiques (comme celles inhérentes au mode de production capitaliste) ne déchirent plus l’humanité. Ce n’est que sur la base d’une organisation économique non conflictuelle, et après avoir éliminé les appareils politiques des classes dominantes, que l’on peut espérer véritablement réconcilier l’humanité avec elle-même. Par conséquent, dire que le Parti constitue la première cellule d’une volonté unifiée, c’est dire qu’en lui se trouve déjà réalisée – partiellement et uniquement en germe, bien entendu – la tâche qui le définit.

La solution du problème initial semble s’éloigner à mesure qu’on le formule plus précisément. Dès le départ le Parti est caractérisé par son objectif paradoxal, en ce qu’il implique sa propre abolition. Sa fin est en elle-même un problème. Mais ce problème se complique lorsqu’on examine les moyens de la réaliser.

Pour produire ce résultat, les moyens les plus efficaces d’un point de vue politico-militaire semblent être liés à un renforcement des aspects hiérarchiques et autoritaires de l’organisation : cette dernière risque alors de n’agir que dans le seul objectif de se reproduire, et donc pérenniser la séparation entre dirigeant-e-s et dirigé-e-s.

D’un point de vue culturel et idéologique, le Parti se doit de prendre des initiatives, de développer une conception du monde cohérente et de la diffuser le plus efficacement possible. Une telle politique a nécessairement des aspects centralisés et hiérarchisés, et reconduit en partie la division entre les intellectuels et les autres militant-e-s. Elle doit être beaucoup plus souple que ce que le modèle militaire laissait penser. Il faut donc comprendre comment le Parti peut se caractériser à la fois par une direction extrêmement ferme, sans pour autant sacrifier la relation souple et profonde qu’il entretient les masses.

Le problème peut être formulé à un troisième niveau, si l’on considère que l’un des moyens requis pour produire la fin visée est la préfiguration de celle-ci : le Parti, dans sa forme organisationnelle elle-même, doit être l’anticipation réellement existante de l’émancipation possible. Lorsqu’il défendait cette idée, Gramsci n’évoquait que l’unification des volontés, ce qui limitait en apparence la difficulté de sa thèse. Mais l’objectif ultime du Parti n’est pas une « unification » des volontés comprise en un sens faible, sur le mode d’une alliance tactique ou d’une coïncidence accidentelle d’opinions. Elle est l’unification véritable du genre humain par la résolution des contradictions qui le déchirent. Or, cette unification n’est qu’un autre nom du communisme appréhendé dans toute sa plénitude, qui implique l’abolition de la division du travail et un véritable auto-gouvernement démocratique. Il semble bien difficile de concevoir qu’une organisation puisse réellement préfigurer une telle fin, mais Gramsci nous fournit un certain nombre d’éléments pour le faire.

 

Dialectique et démocratie

1. La « dialectique entre la spontanéité et la direction consciente »

Après Lénine, Luxemburg et Lukacs, Gramsci utilise l’expression de « dialectique » pour nommer le rapport à établir entre la « conscience » (des intellectuels et de la direction) et la « spontanéité » (celle des masses et celle des militant-e-s du parti au sens strict).

Les partis de masse modernes sont censés se caractériser par une « adhésion organique à la vie plus intime (économico-productive) de la masse elle-même »[18]. La direction consciente ne saurait être extérieure à la classe. Le Parti est lui-même une « partie » de la classe, une couche de la classe, qui doit rester en liaison avec toutes les autres couches. Il en est certes l’avant-garde, et son devoir est de guider la classe à chaque moment, mais en s’efforçant de rester au contact avec elle à  travers tous les changements de situation objective. Le parti doit marcher « un pas en avant, mais un pas seulement »[19]. Il s’agit d’orienter le reste de la classe vers ses intérêts historiques fondamentaux, mais toujours en partant des enjeux socio-politiques immédiats.

Le Parti est censé être une véritable expression de la classe qu’il représente. Mais cette relation d’expression est dialectique, dans la mesure où le Parti agit en retour sur la classe dans laquelle il s’ancre :

« s’il est vrai que les partis sont seulement la nomenclature des classes, il est aussi vrai que les partis ne sont pas seulement une expression mécanique et passive de ces classes, mais réagissent énergiquement sur elles pour les développer, les solidifier et les universaliser »[20].

On a donc bien une dialectique entre un contenu socio-économique, et une forme politique, le Parti. Il faut ajouter que le contenu déborde parfois de la forme. L’action du Parti doit certes diriger, encadrer et organiser les masses, mais elle ne doit pas étouffer les initiatives populaires et la spontanéité des masses. Elle doit leur laisser libre cours afin de les élaborer politiquement en un second temps.

2. Centralisme démocratique contre centralisme bureaucratique

Le type de dialectique que nous venons d’évoquer entre direction et spontanéité, entre forme et contenu se retrouve à l’intérieur même du Parti – s’il est bien organisé. C’est précisément ce que désigne la formule de « centralisme démocratique » qui, par opposition au « centralisme bureaucratique », est le critère d’un parti véritablement progressiste, d’une organisation apte à remplir sa tâche historique.

« Le centralisme démocratique est un « centralisme » en mouvement, c’est-à-dire adéquation permanente de l’organisation au mouvement réel, une régulation des poussées d’en-bas par les commandements d’en-haut, l’insertion permanente des éléments naissant des profondeurs de la masse dans le cadre solide de l’appareil de direction qui assure la continuité et l’accumulation régulière des expériences »[21].

Le « cadre de direction » qui assure efficacité et cohérence conserve son importance, mais tout doit être fait pour éviter qu’il « ne se raidisse mécaniquement dans la bureaucratie »[22]. Il soumet la logique bureaucratique de l’organisation à la logique de l’action et du mouvement historique, afin de ne pas s’écarter de la perspective d’émancipation socio-politique.

Le « centralisme bureaucratique »[23], à l’inverse, n’est pas poussé par des impulsions venant d’en bas mais régi par des ordres venant du sommet. Le Parti se coupe des masses et de sa propre base militante, qui sont laissées dans un état de passivité presque totale. On aboutit alors à un véritable « fétichisme d’organisation »[24], puisque celle-ci est devenue à elle-même sa propre fin, vaut en elle-même et pour elle-même, indépendamment de son lien avec les classes subalternes, sans qui elle ne serait pourtant rien. Dans cette situation, même avec des chefs honnêtes et efficaces, la logique bureaucratique finit par prendre le dessus. La conservation et la puissance du parti luimême deviennent les seuls motifs de son action, et l’horizon de l’abolition de l’organisation disparaît. Pour cette raison,  le centralisme bureaucratique doit être considéré comme réactionnaire : parce que le parti fait partie de l’ordre existant.

Pour être véritablement progressiste, être adéquat à sa fin, le Parti doit donc lutter contre le raidissement mécanique et la cristallisation bureaucratique. Pour être en « adéquation » avec le mouvement historique, être adapté à la situation politique actuelle, il ne doit pas compter uniquement sur le discernement de ses chefs. Il doit avant tout compter sur son ouverture à la spontanéité et aux initiatives des masses et de sa base. C’est ce dont l’on se rend compte si l’on examine a contrario les causes du « fétichisme organisationnel » :

« Comment peut-on décrire le fétichisme ? Un organisme collectif est constitué d’individus particuliers qui forment l’organisme dans la mesure où ils se sont donnés et acceptent activement une hiérarchie et une direction déterminée. Si chaque composant individuel pense l’organisme collectif comme une entité étrangère à lui-même, il est évident que cet organisme n’existe plus de fait, mais devient un fantasme de l’esprit, un fétiche »[25].

L’activité des membres du parti et de sa base sociale est donc une nécessité afin d’éviter la sclérose de l’organisation. En ce sens, la démocratie n’est pas uniquement le but final de la lutte révolutionnaire – censée aboutir à une situation d’auto-gouvernement généralisée – mais également l’un de ses moyens les plus efficaces.

Parce qu’il est caractérisé par le mouvement, « le centralisme démocratique offre une formule élastique, qui se prête à de nombreuses incarnations ; elle vit dans la mesure où elle est interprétée et continuellement adaptée aux nécessités »[26]. Il est donc impossible de donner des solutions clés en main garantissant une saine vie démocratique de parti. Gramsci décrit cependant parfois plus concrètement cette démocratie partidaire et ses conditions.

 

La dialectique démocratique réellement existante

La démocratie que l’on recherche ne peut pas être définie d’une manière purement formelle ou procédurale. Par exemple, le vote des militant-e-s sur les questions importantes, est bien sûr requis.

Mais il s’agit d’une garantie insuffisante, pour différentes raisons : il peut être manipulé ou orienté ; les dirigeant-e-s peuvent choisir le contenu et les termes du vote ; enfin, la dialectique démocratique ne doit pas concerner uniquement les militant-e-s du Parti, mais également la base sociale dans son ensemble : or celle-ci ne peut s’exprimer par des procédures démocratiques formelles qui ne valent qu’à l’intérieur du Parti.

En premier lieu, Gramsci considère que « pour que le parti vive et soit au contact des masses, il faut que chaque membre du parti soit un élément politique actif, un dirigeant »[27]. Il faut donc favoriser la participation des militant-e-s, presque dans le sens contemporain de « démocratie participative » : la base doit contribuer à l’élaboration des grandes lignes directrices, des questions importantes, et en débattre. Et, même s’il n’est pas toujours possible de l’obtenir, il convient au moins de rechercher le consensus autour des décisions prises. Cet élément peut être favorisé par l’organisation du Parti : Gramsci défendait ainsi l’organisation sur la base des cellules d’entreprises – et non plus de comités définis territorialement – parce qu’il les considérait comme plus aptes à favoriser la participation et l’activité des militant-e-s[28]. Cette conception était bien entendu liée à son expérience des Conseils d’usine dans l’Italie des années 1919 et 1920, où l’activité politique était directement ancrée dans la sphère de la production.

Un objectif essentiel consiste à éviter la bureaucratisation. Lorsque l’on analyse un parti, il faut distinguer « le groupe social ; la masse du parti ; la bureaucratie et l’état-major du parti ». Or, pour Gramsci, « la bureaucratie est la force routinière et conservatrice la plus dangereuse ; si elle finit par constituer un corps solidaire, qui existe pour lui-même et se sent indépendant de la masse, le parti finit par devenir anachronique et, dans les moments de crise aiguë, il se vide de son contenu social et demeure comme perché dans les nuages »[29].

Afin d’éviter cet écueil, comme l’affirme Jean-Marc Piotte, l’un des premiers commentateurs français de Gramsci, un élément de solution consiste à « plonger la bureaucratie dans une large couche moyenne de cadres dynamiques »[30]. En outre, il est préférable que ceux-ci soient issus des masses, et en particulier du prolétariat. En effet, c’est lorsque le clivage entre dirigeant-e-s et dirigée-s recoupe un clivage de classes que l’organisation hiérarchique du Parti risque le plus de se scléroser et de tomber dans une logique bureaucratique. Telle était précisément la situation du Parti socialiste italien d’après Gramsci : les cadres du PSI étaient presque tous des petits-bourgeois, ce qui renforçait la rupture entre la direction et la base, et entre le Parti et le prolétariat. A ses yeux, cela constitue l’une des raisons de la passivité du PSI lors des luttes des Conseils d’usine.

Cette expérience fondatrice pour le révolutionnaire sarde constitue à ses yeux le cas paradigmatique d’une situation où la direction du Parti n’a pas su entrer en relation avec la spontanéité des luttes populaires parce que la dialectique entre le Parti et le Mouvement avait été rendue impossible. Une autre raison de cette impossibilité – qui indique donc en négatif une nouvelle condition de possibilité d’une vie démocratique de parti adéquate – est à chercher dans les liens « étranges » et trop étroits que le PSI entretenait avec la bureaucratie à la tête de la Confédération du travail (CGL) d’un côté, et avec son propre groupe parlementaire devenu largement indépendant de l’autre. Pour Gramsci, ce double « système de rapports faisait que concrètement le Parti n’existait pas comme organisme indépendant, mais seulement comme élément constitutif d’un organisme plus complexe qui avait tous les caractères d’un parti du travail, décentré, sans volonté unitaire, etc. »[31].

La fragmentation organisationnelle et l’absence de cohérence dans l’action du Parti n’est en rien une garantie de fonctionnement démocratique : elle permet au contraire aux intérêts corporatistes et aux opportunismes de toutes sortes de s’exprimer directement.

Outre les dimensions sociologiques et organisationnelles que nous venons d’évoquer, un autre élément important doit nourrir la vie du Parti : l’éducation. Comme on l’a dit, cette dernière ne doit pas être vue comme unilatérale. Il n’y a pas de doctrine établie à enseigner magistralement ; le marxisme lui-même, clé de voûte de l’éducation politique, est pour Gramsci une « philosophie de la praxis », vivante et ouverte. Il s’agit donc d’établir une dialectique également à ce niveau : le Parti ne peut diriger la réforme culturelle et morale des masses populaires que parce qu’il exprime les sentiments populaires, et que ses dirigeant-e-s les ont faits revivre en eux et les ont faits leurs. C’est en particulier dans la lutte qu’une telle relation peut s’établir : c’est en militant parmi la base qu’un cadre peut s’éduquer et éduquer les autres.

Pour reprendre les termes d’André Tosel, il faut parvenir à mettre en place un « cercle

pédagogique »[32] vertueux entre les intellectuels et les masses : ce n’est que par le contact avec les masses que les intellectuels peuvent apprendre, et notamment apprendre à leur enseigner ; cet apprentissage n’a lui-même pour but que d’être diffusé à son tour dans les masses, et d’accroître ainsi le degré de cohérence et de réalisme de leur conception du monde ; ce qui permet un nouvel apprentissage de la part des intellectuels, à un niveau supérieur d’élaboration intellectuelle (un « sens commun » rénové), etc.

Un dernier élément permettant de préciser le sens que Gramsci donne au centralisme démocratique est sa conception de la discipline militante. D’un côté, il rappelle que « tout membre du parti, quelle que soit la position ou la charge qu’il occupe, est toujours un membre du Parti et il est subordonné à la direction de celui-ci »[33]. Mais il affirme également que la discipline ne doit pas être « externe ou coercitive » :

« Comment la discipline doit-elle être entendue, si par ce mot on entend un rapport continu et permanent entre gouvernants et gouvernés qui réalise une unité collective ? Non certes comme une prise d’ordres passive et servile, comme l’exécution mécanique d’une consigne (ce qui peut être pourtant nécessaire dans des circonstances données, comme par exemple au milieu d’une action déjà décidée et commencée), mais comme une assimilation consciente et lucide de la directive à réaliser. La discipline n’annule donc pas la personnalité au sens organique, mais limite seulement l’arbitraire et l’impulsivité irresponsable, sans parler de la vaine fatuité de s’illustrer »[34].

Ainsi, la base peut consentir à ne pas avoir de droit de regard sur la tactique, parce qu’elle comprend les exigences imposées par la stratégie, à l’élaboration de laquelle elle a participé. Plus généralement, une telle discipline repose sur l’intériorisation d’une nouvelle culture, d’objectifs politiques généraux et de grands principes d’action, eux-mêmes forgés en commun. Et elle débouche sur une action résolue dérivant d’une analyse concrète des nécessités de la situation. Autrement dit, elle est un conformisme actif, qui s’oppose à l’arbitraire non pour nier la liberté de l’individu, mais au contraire pour réaliser et déployer une liberté véritable. Gramsci écrit ainsi que « dans les partis, la nécessité est déjà devenue liberté et de là naît la très grande valeur politique (…) de la discipline interne d’un parti et donc la valeur de critère d’une telle discipline pour évaluer la force d’expansion des différents partis »[35].

Lorsqu’il s’engage dans un parti, un  individu déterminé par sa situation sociale prend conscience de cette dernière et l’assume volontairement : cela lui permet de transcender ses intérêts immédiats et de défendre consciemment – et donc librement – les intérêts historiques fondamentaux de sa classe. Mais au fond seul le parti des classes subalternes a réellement besoin d’une telle discipline interne, qui est une condition de possibilité de sa force expansive dans les masses, et de la cohérence de ses actions. Et il est également le seul à pouvoir véritablement la posséder. En effet, ce n’est que si les membres du parti sont poussés par un intérêt historique à l’émancipation que la liberté à venir peut réellement être préfigurée dans la nécessité actuelle. Pour tout autre parti, la discipline sera au contraire rapidement rongée par les intérêts immédiats et particuliers, dissolvant toute fermeté d’action dans un opportunisme court-termiste.

Ces quelques spécifications des notions de « dialectique entre spontanéité et direction consciente » et de « centralisme démocratique » donnent quelques indices de la manière dont Gramsci pensait résoudre la tension entre la logique de l’émancipation (qui vise à l’abolition de toute structure de domination, que ce soit la société de classe, l’État ou le Parti) et la logique de l’organisation (qui requiert un parti hiérarchisé, centralisé, dirigiste et assurant sa propre perpétuation). Du point de vue de Gramsci lui-même, ces éléments participent d’une tâche infinie, puisque la construction du Parti révolutionnaire ne sera véritablement achevée que lorsqu’il aura accompli son œuvre, et qu’il aura donc disparu : ils ne sont  donc que partiels.

Surtout, en conformité avec l’« historicisme absolu » prôné par les Cahiers, ils peuvent connaître des mises en œuvre différentes au fil du temps. Je voudrais donc, pour conclure, évaluer la pertinence des solutions gramsciennes au problème du Parti, notamment à l’aune de la situation actuelle.

 

Les problèmes de la solution gramscienne

1. Le Parti dans son sens large et son sens formel

On a dit qu’André Tosel considère qu’une véritable éducation politique établit un cercle pédagogique entre les intellectuels et les masses, entre la pensée critique – et tendant à la cohérence – des premiers et le sens commun passionnel des secondes. Il ajoute, plus généralement, que toute activité politique émancipatrice doit s’inscrire dans un « cercle vertueux qui passe par plusieurs points et unit ces points : ce sont les masses subalternes des simples, leur sens commun (…), la philosophie cohérente et sa critique, le parti[36] et l’État traducteur de cette critique en action[37], et le sens commun rénové »[38].

En définitive, le Prince moderne ne consiste pas tant en une organisation formellement délimitée, mais dans ce cercle vertueux, dans ce processus dynamique qui renforce l’auto-activité et l’autogouvernement des classes subalternes. Ce cercle consiste, pour le dire en d’autres termes, dans les dialectiques imbriquées que nous avons analysées : entre la direction et les militant-e-s ; entre l’organisation et la classe ; éventuellement entre la classe subalterne tendant à construire son hégémonie, et les classes alliées, etc. Il est évident que ce processus dynamique est éminemment fragile, et que même si l’on parvient à l’établir il peut se « gripper » à tout instant.

Gramsci affirmait explicitement que la notion de Parti, bien comprise, excédait les limites étroites qu’on lui fixe communément : « le parti politique n’est pas seulement l’organisation technique du parti lui-même, mais tout le bloc social actif dont le parti est le guide, parce qu’il en est l’expression nécessaire »[39]. Le parti est donc moins un type d’organisation déterminé que le moyen le plus efficace de donner une expression homogène et cohérente aux classes auxquelles il est lié. C’est en ce sens que Gramsci peut dire qu’« en Italie, à cause de l’absence de partis organisés et centralisés, on ne peut pas faire abstraction des journaux : ce sont les journaux, regroupés par séries, qui constituent les vrais partis »[40].

Il n’en reste pas moins que dans les moments décisifs, les situations critiques, les intérêts de certaines classes ne peuvent être défendus que par une organisation. Pour les classes dominantes, les partis au sens strict sont presque superflus car l’État lui-même peut remplir cette fonction. Pour les classes dominées il n’en va pas de même, et la confiance en un parti « empirique »[41], particlasse[42] ou pour reprendre les termes de Gramsci déjà cités en un « parti du travail, décentré, sans volonté unitaire, etc. », si elle conduit à considérer comme superflue une organisation structurée et avec des objectifs clairs, peut mener à la catastrophe. Ce fut le cas durant la séquence de l’après-guerre italien, où en l’espace de deux ans on passa d’une situation quasi-révolutionnaire à un régime fasciste. Il faut garder à l’esprit que « les partis naissent et se constituent en organisations pour diriger la situation dans des moments historiquement vitaux pour leurs classes »[43].

Le terme « parti » peut donc être pris en un sens « large » ou en un sens « formel »[44]. On peut affirmer que le parti au sens « formel », l’organisation strictement délimitée, est la « forme » dont le « contenu » n’est autre que la classe elle-même, forme et contenu qui entretenant une relation dialectique, avec toutes les complexités que nous avons examinées.

La principale limite de la conception que Gramsci élabore Parti apparaît alors : il a pour idéal une adéquation parfaite du contenu et de la forme. Il désire que le parti « large » se rapproche le plus possible du parti « formel ». Ce qui signifie défendre – du moins le temps de créer une « nouvelle culture » – une version progressive de la « politique totalitaire »[45] dont le fascisme était la version réactionnaire. Une telle politique

« tend justement : 1° à obtenir que les membres d’un parti déterminé trouvent dans ce

seul parti toutes les satisfactions qu’avant ils trouvaient dans une multiplicité d’organisations, c’est-à-dire à rompre tous les fils qui liaient ces membres à des organismes cultures étrangers au parti ; 2° à détruire toutes les autres organisations ou à les incorporer dans un système où le parti est le seul régulateur »[46]

 2. Les anachronismes de Gramsci

Même si l’on distingue rigoureusement le sens de ce terme de celui qu’il a pour nous, la défense d’une telle « politique totalitaire » est évidemment difficilement recevable. Plus profondément, elle semble contredire la conception dynamique et dialectique du Parti que nous avons esquissé : celle d’un parti dont la vie démocratique interne n’est possible que s’il est ouvert aux masses subalternes et au mouvement historique de leur émancipation. Or, une organisation véritablement « totalitaire », qui demanderait à ses membres de couper leurs liens avec toutes autres organisations, semble bien incapable de mettre en œuvre le « cercle vertueux » requis pour éviter la sclérose bureaucratique.

La défense de cette politique par Gramsci n’est pas une incohérence passagère, uniquement due à la volonté de subvertir l’un des mots-clés du régime fasciste. Elle est appelée par plusieurs présupposés : la tendance à penser que le parti est la seule forme politique adéquate à l’expression du contenu social ; l’idée implicite que le parti-classe ne peut trouver son accomplissement que dans un et un seul parti-organisation ; le postulat que chaque parti représente par essence une et une seule classe. Or, chacun des ces présupposés est contestable, et peut être dans une certaine mesure considéré comme anachronique.

Il n’est pas question de critiquer l’importance accordée par Gramsci à la forme parti. Cependant, il semble incontestable qu’existent d’autres moyens d’expression du contenu socio-économique. Puisque nous traitons de la conception du communiste italien, nous parlerons uniquement de la lutte des classes et nous laisserons de côté les autres revendications progressistes – féministes, antiracistes, anti-impérialistes, écologistes, etc. – et les différents types de mouvements, collectifs, associations, etc., qui leur sont associés. Même pour la lutte de classe conçue d’une manière traditionnelle, donc, il est indéniable que les syndicats, les conseils d’usine ou les assemblées générales constituent d’autres formes politiques. Il convient donc de penser leurs articulations complexes avec le Parti, qui ne peuvent pas se réduire à une hiérarchie unilatérale, l’initiative et la préséance ne revenant qu’au Parti. C’est d’ailleurs ce que faisait le jeune Gramsci. En 1919 et 1920, l’embryon d’État prolétarien n’était pas à ses yeux le Parti mais les Conseils d’usines. Pour comprendre cela, il faisait une distinction entre l’agent et la forme du processus révolutionnaire :

« les organismes de lutte du prolétariat sont les « agents » de ce colossal mouvement de masse ; le Parti socialiste est indubitablement le principal « agent » de ce processus de désagrégation et de restructuration, mais il n’est pas (…) la forme même de ce processus. La social-démocratie germanique (…) a réalisé le paradoxe de plier par la violence le processus de la révolution prolétarienne allemande aux formes de son organisation, et elle a cru dominer ainsi l’histoire. Elle a créé « ses » conseils, autoritairement, avec une majorité sûre, choisie parmi ses hommes : elle a mis des entraves à la révolution, elle l’a domestiquée »[47].

Il faut donc concevoir que les conseils sont relativement autonomes par rapport au parti, et qu’ils sont une forme bien plus adaptée au développement du mouvement de masse. Ce qui ne signifie bien

évidemment pas que le (ou les) parti(s) doivent s’interdire d’intervenir dans ces conseils ou assemblées générales, d’y porter leurs mots d’ordres ou leurs programmes. Ni encore moins qu’ils doivent abandonner la création de tels conseils ou assemblées à la pure spontanéité. Ils doivent au contraire tout faire pour qu’ils apparaissent dès que cela est possible, comme Gramsci lui-même lorsqu’il œuvrait à la transformation des organes techniques qu’étaient les conseils d’usine en instruments d’organisation et de lutte du prolétariat. Mais cet activisme des membres du parti ne se comprend que si l’on fait droit à l’importance des conseils. Or, les Cahiers semblent avoir laissé de côté ce pluralisme des formes politiques d’expression de la classe prolétarienne en lutte.

Le second présupposé implicite chez Gramsci est le refus du pluralisme partidaire. Déjà à son époque, plusieurs parti-organisations revendiquaient la représentation du parti-classe : le PSI et le PCI, ainsi que d’autres regroupements socialistes. Pourtant, son objectif restait que « se forme un lien étroit entre la grande masse, le parti, le groupe dirigeant », et que « tout le complexe, bien articulé, puisse se mouvoir comme un « homme collectif » »[48]. De nos jours, une telle union entre le prolétariat et un seul parti semble inenvisageable à court, ou même à moyen terme.

En outre, il nous est difficile de savoir quels critères utiliser pour distinguer les partis ouvriers des autres, de distinguer les partis « ouvriers » des autres, puisque la composition sociologique de l’électorat et/ou des militant-e-s ne permet plus de trancher[49].  La situation actuelle est en ce sens radicalement différente de celles des années 1970 où, quel que soit le jugement que l’on pouvait porter sur sa ligne politique, le PCF était incontestablement un parti ouvrier par la composition sociologique de son électorat et de sa base militante. C’est la raison pour laquelle le critère du « parti ouvrier » est beaucoup moins susceptible aux forces politiques se revendiquant du marxisme de les éclairer dans le choix de leurs alliances politiques. Faut-il accepter tous les partis antilibéraux et anti-austéritaires ou se restreindre aux partis révolutionnaires anticapitalistes[50] ?

Quoi qu’il en soit, et quelle que soit la réponse que l’on choisit de donner à cette question, aucun de ces partis ne semble pouvoir prétendre représenter seul le parti-classe. Et il est même vraisemblable que si l’on envisage qu’un parti puisse le faire à long terme, il aura connu de telles mutations (scissions, rapprochements, changements de forme, etc.) au cours de son passage d’une organisation de quelques milliers de membres à plusieurs centaines de milliers, voire de plusieurs millions, qu’il sera difficile de le comparer à ce qu’il est actuellement. Dès lors, toute stratégie politique doit accepter le pluralisme des organisations comme seul horizon réaliste.

Cette conclusion complète la précédente, qui concernait le pluralisme des formes politiques. En effet, chaque parti anti-libéral et/ou anti-capitaliste est contraint d’accepter l’existence des autres, et doit accepter d’agir avec eux, dans le cadre de formes d’expression politique différentes des partis et rendant possible un front unique[51] (collectifs anti-austérité, assemblées générales, etc.)[52], d’autant plus si ce sont des organes d’auto-organisations propres à un mouvement social ou à une lutte, et non des cartels d’organisations pré-constituées.

Pour autant, ce n’est pas parce qu’aucun parti ne peut espérer former seul un « homme-collectif » avec les « masses » en « standardisant les sentiments populaires » qu’il faut abandonner l’attitude que Gramsci lie à cet objectif : entretenir des liens de « co-participation active et consciente », de « compassionnalité » avec  les classes subalternes. Et il reste nécessaire de mener une politique culturelle et sociale active en lien avec différentes associations, organisations culturelles, médias indépendants, revues et intellectuels engagés, etc.

Mais ce n’est peut-être pas du fait de son double rejet du pluralisme des formes politiques et du pluralisme partidaire que la conception de Gramsci est la plus anachronique. Comme on l’a dit, à ses yeux, un seul parti représente fondamentalement une et une seule classe. En temps « normal », c’est-à-dire où l’hégémonie dominante est stabilisée, il peut y avoir plusieurs partis par classe. Mais en temps de crise, les antagonismes se clarifient : « la vérité qui veut que chaque classe ait un seul parti se démontre, dans les tournants décisifs, du fait que des groupes différents, qui se présentaient chacun comme un parti « indépendant », se réunissent et forment un bloc unitaire »[53]. Ce postulat gramscien est peut-être le plus éloigné de notre réalité présente : malgré les différents tournants décisifs que nous avons connus depuis les années 1980, il semble que la structure de l’espace politique des partis se soit de plus en plus détachée des rapports socio-économiques.

Le caractère anachronique de cette affirmation n’invalide pas les autres : il est même d’autant plus urgent de « travailler sans cesse à élever intellectuellement des couches populaires toujours plus larges, c’est-à-dire travailler à donner une personnalité à l’élément de masse amorphe, ce qui signifie travailler à susciter une élite d’intellectuels d’un type nouveau qui sortent directement de la masse tout en restant en contact avec celle-ci pour devenir les « baleines » du corset. Cette seconde nécessité, si elle est satisfaite, est celle qui modifie réellement le « panorama idéologique » d’une époque »[54]. Autrement dit, il est nécessaire de travailler à donner une unité et une cohérence aux classes subalternes, aujourd’hui autant fragmentées politiquement et désorientées idéologiquement qu’exploitées économiquement. C’est parce que la prétention d’un quelconque parti de représenter une et une seule classe est vaine que cette tâche garde toute son actualité.

A son modèle de construction « totalitaire » d’un « homme-collectif » fondée sur une profonde compréhension des masses, Gramsci opposait une logique différente. Il considérait qu’elle avait caractérisé l’époque précédente, et était dépassée par la sienne, à savoir l’époque de la politique et des partis de masse. Cette pratique politique anachronique à ses yeux était qualifiée de

« charismatique ». Elle consiste, pour un petit nombre de « chefs » à diagnostiquer les sentiments des masses par intuition ou par « l’identification de lois statistiques », et à les traduire en « idées force, en slogans » afin d’obtenir le soutien des « masses »[55]. La crise actuelle des partis de masse remet en cause, comme nous l’avons dit, un certain  nombre d’éléments de la conception gramscienne.

Revenir à une telle politique démagogique et personnaliste qui consiste principalement à louvoyer parmi les courants d’opinion serait cependant, pour des forces politiques progressistes, un anachronisme plus grave encore qu’une application a-critique des conceptions gramsciennes. Adopter une attitude court-termiste et sans perspective d’élaboration collective, en arguant du caractère « amorphe » des classes subalternes, serait une véritable démission, alors que de profondes luttes idéologiques pour contester l’hégémonie dominante sont plus que jamais à l’ordre du jour.

Les œuvres d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, qui s’inspirent largement de Gramsci, semblent apporter leur caution à une telle tendance. Leur post-marxisme, qu’on pourrait également qualifier de post-gramscisme, part du refus de tout « essentialisme », et s’interdit donc de présupposer des identités pré-constituées – notamment celle de la classe ouvrière – sur lesquelles il serait possible de faire reposer une stratégie et un programme politique[56]. Pour eux, les identités et les acteurs socio-politiques sont définies par les relations d’antagonisme qu’ils entretiennent avec certains autres acteurs, et les relations d’alliance avec d’autres. La question clé est alors de déterminer la bannière sous laquelle rassembler une multiplicité d’acteurs aux demandes hétérogènes, afin de les mobiliser contre un adversaire commun. Pour Laclau[57] et Mouffe, ce sont les individualités politiques charismatiques qui sont le mieux à même de rassembler de tels sujets collectifs aux identités partielles et en redéfinition perpétuelle. A partir d’un usage de Gramsci qui n’en respecte ni la lettre ni l’esprit, nos auteurs en arrivent donc à défendre une conception populiste, fondée sur le rôle d’individus exceptionnels, auxquels les masses est censées s’identifier. A leurs yeux, le programme n’est plus fondamental, et peut même s’avérer impossible à établir, dans la mesure où la politique populiste implique d’articuler des demandes divergentes, et dans certains cas inconciliables entre elles. La distinction entre révolution et réforme n’a plus de raison d’être puisqu’une ligne politique ne sera plus considérée comme bonne ou mauvaise en fonction de ses objectifs et de la stratégie qu’elle propose pour les réaliser, mais plutôt en fonction de sa capacité à mobiliser et à unifier subjectivement un « peuple ». Or, cette capacité réside en premier lieu dans la personne et le poids symbolique du leader. Le rôle des organisations sociales et politiques devient donc secondaire, et la forme parti apparaît comme trop rigide et passéiste. La théorie de Laclau et Mouffe laisse entendre que cette forme politique postule l’existence d’un groupe socio-économique pré-constitué que le parti n’aurait qu’à représenter dans la sphère politique ou dont il devrait éclaircir la conscience sociale obscure.

Les critiques qu’ils émettent contre la conception marxiste des classes et du parti sont parfaitement irrecevables lorsqu’elles sont dirigées contre la pensée de Gramsci : ce que nous avons exposé dans cet article en atteste. Pour lui, le parti n’entretient pas une relation d’extériorité avec la classe, que ce soit parce qu’il la représenterait ou parce qu’il lui apporterait la vérité sur elle-même. Le parti doit au contraire être une partie[58] de la classe : il ne peut agir efficacement que s’il entretient avec elle une relation d’immanence. Ce qui signifie en retour que la classe n’est pas pré-constituée puisque le parti agit en elle pour la structurer en tant que acteur collectif et donner une plus grande cohérence et pertinence aux conceptions du monde qui sont les siennes. En un mot, le parti constitue la classe dans la mesure même où il parvient à s’en faire l’expression. C’est cette identité dialectique, et non l’identification immédiate et irrationnelle entre un leader et son peuple, qu’une politique émancipatrice doit promouvoir.

 

Notes

[1]      C13, §21, p. 398. Nous citons les Cahiers de prison dans l’édition Gallimard (Paris,

1978-1996). Conformément aux normes de citation en vigueur, nous indiquons le numéro du cahier à la suite de la lettre C, puis nous indiquons le numéro de la note (précédé du signe §).

[2]        « Détachement spécial d’hommes armés », comme le dit Lénine dans l’État et la révolution (https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er1.htm).

[3]        « Maintenir l’État », cf Le Prince, Chapitre XVIII.

[4]        « Un nouveau livre de Vandervelde sur l’État »

(https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1918/10/vl19181000.htm).

[5]        Cf. L’État et la révolution (https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er1.htm).

[6]        Ce qui signifie que chaque parti correspond, en dernière instance, à une et à une seule classe.

[7]        C15, §4, p. 108.

[8]        C’est en 1924 que Staline (notamment dans sa conférence publiée ensuite sous le titre Les principes du léninisme) et Zinoviev (qui était président de l’Internationale communiste au moment de son Vème Congrès) ont commencé à résumer le « léninisme » officiel en quelques formules dogmatiques.

[9]        Un tel esprit d’initiative et une telle fermeté d’action firent cruellement défaut au prolétariatitalien durant le mouvement des Conseils d’usine (1919-1920) que le PSI ne soutint pas, et dirigea encore moins, à l’exception du petit groupe organisé autour de Gramsci et de la rédaction de l’hebdomadaire Ordine Nuovo. Cette démission, voire cette trahison du PSI, furent l’une des raisons qui poussèrent Gramsci à promouvoir la scission avec les socialistes et à participer à la la fondation du PCI au Congrès de Livourne en 1921, afin de forger une organisation réellement révolutionnaire.

[10]     C14, §70, p. 88.[11]     C12, §1, p. 318.

[12]      Cette expression, qui ne se trouve pas littéralement dans les textes de Gramsci, a été forgéepar Togliatti. Mais elle respecte incontestablement l’esprit du révolutionnaire sarde.

[13]      C24, §3, p. 292.

[14]      C11, §67, p. 300.

[15]      Nous empruntons cette expression à un texte tardif d’Althusser, mais elle nous sembleéclairer la conception gramscienne : « non seulement le communisme est une tendance objective de la lutte des classes, d’ores et déjà inscrite dans l’histoire actuelle, mais il existe déjà dans le monde des îlots de communisme : là où il n’existe plus de rapports marchands, par exemple dans des libres associations (quand elles sont effectivement libres, c’est-à-dire démocratiques, la suppression des rapports marchands n’étant qu’une condition négative, comme les partis communistes ou les syndicats ouvriers, ou même dans d’autres communautés, par exemple religieuses, quand elles participent à la lutte des classes. Sans doute, on pourra objecter que le communisme n’existe que dans l’idéologie, et partiellement dans la politique, et qu’il est isolé dans ces sphères, car il n’a pas encore gagné la sphère de la production ; Mais du communisme existe aussi, quoique sous une forme dominée par le rapport d’exploitation capitaliste, dans certaines coopératives de production îlots isolés certes dans la mer du capitalisme mais qui témoignent du moins d’une autre possibilité que celle du rapport de production capitaliste. Non, le communisme n’est pas une utopie, mais une réalité extrêmement fragile qui existe déjà dans notre société » (Louis Althusser, Lex Vaches noires, Paris, PUF, 2016, pp. 264-5).

[16]      C13, §1, p. 356.

[17]      C13, §1, p. 358.

[18]      C11, §25, p. 228.

[19]      G. Lukacs, La Pensée de Lénine, trad. J-M. Brohm, B. Fraenkel et C. Heim, Paris, Denoël, 1972, p. 47.

[20]      C3, §119, p. 330.

[21]      C13, §36, p. 429.

[22]      Idem., p. 430

[23]      Ce terme sous la plume de Gramsci semble renvoyer à la conception dirigiste et sectaire deson rival et prédécesseur à la tête du PCI, Amedeo Bordiga. Mais les réflexions de Gramsci ont une portée plus générale, et peuvent être lues comme une critique du stalinisme. Il est même envisageable qu’elles comportent une dimension auto-critique : Gramsci fut en effet l’un des artisans de la « bolchevisation » du PCI, mise en œuvre après le Vème Congrès de l’Internationale Communiste, sous l’impulsion de Zinoviev. Pour Peter Thomas, l’émergence du concept de Prince moderne lui-même « participe d’une autocritique implicite par Gramsci de son rôle dans le processus de « bolchévisation » du parti italien » (Voir http://www.revueperiode.net/lhypothese-communiste-et-la-question-de-lorganisation/).

[24]      Les terme de « fétichisme organisationnel », « fétichisme d’organisation » ou « del’organisation » est un terme utilisé fréquemment dans les polémiques internes au mouvement ouvrier international. Il est souvent utilisé pour dénoncer des phénomènes de bureaucratisation ou d’autoritarisme dans une organisation prolétarienne, qui risque de les couper du mouvement des masses, et de faire oublier qu’elle n’est rien de plus qu’un outil d’émancipation au service de ces masses. Si l’on suit Henri Weber (Marxisme et conscience de classe, Union Générale d’Éditions, 1975, pp. 226 et suivantes), Rosa Luxemburg est à l’origine, sinon de l’expression exacte, du moins du concept. Elle l’utilise notamment dans le cadre de sa critique des dérives opportunistes du SPD. Elle évoque ainsi « la tendance à surestimer l’organisation qui, peu à peu, de moyen en vue d’une fin se change en une fin en elle-même, en un bien suprême auquel doivent être subordonnés tous les intérêts de la lutte » (Grève de masse, partis et syndicats [1906], Maspéro, 1964, p. 91).  Quoi qu’il en soit, Trotsky emploie l’expression elle-même dans Nos tâches politiques en 1904, texte polémique écrit en réaction à Que faire ? (Paris, Belfond, 1970, pp. 112, 140, 176 et 204). Elle restera présente tout au long de son œuvre, malgré les modifications de sa ligne politique. Par la suite, l’expression apparaît fréquemment dans des textes venant de courants de gauche – notamment conseillistes – du mouvement communiste international, à la fois contre les socio-démocrates et les bolcheviks. Chez

Gramsci, ce n’est pas le léninisme qui est visé, mais le bordiguisme. C’est par exemple dans les Thèses de Lyon (texte officiellement intitulé « La situation italienne et les objectifs du PCI »), adoptées par le IIIème congrès du PCI qui a vu la victoire de la ligne de Gramsci sur celle de Bordiga, que l’on peut trouver l’expression de « fétichisme » à propos du front unique antifasciste que les communistes ont pour tâche de construire : « Il faut considérer la question sans privilégier de façon fétichiste une forme déterminée d’organisation, en se rappelant que notre objectif fondamental est de parvenir à une mobilisation et une unité organique de plus en plus vastes des forces ».

[25]      C15, §13, p. 125.[26]     C13, §36, p. 430.

[27]      « Pour que le parti vive et soit au contact des masses il faut que chaque membre du parti soitun élément politique actif, un dirigeant. Précisément parce le parti est fortement centralisé, on a besoin d’un large travail de propagande et d’agitation dans ses rangs, et il est nécessaire que le parti, d’un point de vue organisationnel, éduque ses membres et en élève le niveau idéologique.

Centraliser veut dire justement rendre possible que, dans n’importe quelle situation, même dans un état de siège aggravé, même quand les comités dirigeants ne peuvent pas fonctionner pour un certain temps ou sont mis en situation de ne pas pouvoir se réunir avec leurs subordonnés, tous les membres du parti, chacun dans son milieu, soient en mesure de s’orienter, de savoir tirer de la réalité les éléments de quoi déterminer une direction, afin que la classe ouvrière ne soit pas abattue, mais ait le sentiment d’être guidée et se sente encore capable de lutter. La préparation idéologique de masse est donc une nécessité de la lutte révolutionnaire ; elle est une des conditions indispensables de la victoire » (« Nécessité d’une préparation idéologique de masse » [mai 1925, publié pour la première fois dans Lo Stato operaio en mars-avril 1931], in Scritti politici, Rome, Editori Riuniti, 1967, p. 603 [ma traduction, Y.D]).

[28]      Cet élément est très ambigu. En effet, l’organisation en cellules d’entreprises a été prônéepar l’IC dans le cadre de la bolchevisation des partis communistes hors d’URSS. Elle semble donc avoir été très loin de favoriser la démocratie interne. D’après Robert Paris, elle avait ainsi pour principal effet de « quadriller le parti et d’en renforcer l’homogénéité » (Introduction aux Écrits politiques (1923-1926), vol. 3, Paris, Gallimard, p. 21).

[29]      C13, §23, p. 401.

[30]      Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci, Montréal, Lux, 2010, p. 94.

[31]      C3, §42, p. 287.

[32]      André Tosel, ÉtudierÉtudier Gramsci, Paris, Kimé, 2015, p. 285.

[33]      C3, §42, p. 287.

[34]      C14, §48, pp. 62-3.

[35]      C7, §90, p. 233.

[36]      Que l’on pourrait lui-même différencier entre sa direction et sa base militante comme on l’avu.

[37]      Il s’agit évidemment de l’État prolétarien post-révolutionnaire, autrement dit de la dictaturedu prolétariat, même si Gramsci n’emploie pas ce terme dans les Cahiers de prison.

[38]      Tosel, Étudier Gramsci, op.cit., p. 203.

[39]      C15, §55, p. 168.

[40]      C1, §116, p. 109.

[41]      Voir Henri Weber, Marxisme et conscience de classe, op.cit., p. 71.

[42]      Dans le sens où Marx et Engels utilisaient le terme « parti » dans le Manifeste du parti communiste : le prolétariat lui-même en tant qu’il est pris dans son mouvement d’émancipation et qu’il lutte pour ses intérêts historiques les plus radicaux.

[43]      C13, §23, p. 401.[44]     C6, §136, p. 116.

[45]      Terme qui possède évidemment un sens radicalement distinct de celui qu’il aura après laseconde guerre mondiale, lorsqu’il désignera, sous la plume d’Hannah Arendt ou de Raymond Aron, l’écrasement de toute individualité sous la totalité sociale censé caractériser tant le pouvoir nazi que les régimes soviétiques.

[46]      C6, §136, p. 117.

[47]      « Le parti et la révolution », in Ordine nuovo, 1ère série, n°31, 27 décembre 1919 (Écrits politiques (1914-1919), vol.3, Paris, Gallimard, 1974, pp. 294-5).

[48]      C11, §25, p. 228.

[49]      Le pourcentage d’ouvriers – ou même de membres des catégories populaires dans leurensemble – dans l’électorat FN ou LR n’est pas inférieur à celui des différentes composantes de l’exfront de gauche.

[50]      Le fait que le NPA soit le seul parti à présenter un candidat ouvrier à l’élection présidentielle,ou que LO et le POI soient les seuls à faire figurer « ouvrier » dans les noms de leurs organisations, ne sont probablement pas des critères suffisants pour les qualifier de partis ouvriers si cela implique de refuser ce titre à d’autres organisations…

[51]      Nous laissons de côté dans cet article la question du « front unique » chez Gramsci. Il estindéniable que la conception du « front unique » défendue par le IVème congrès de l’IC (1922) a fortement influencé la ligne politique de Gramsci, et a constitué l’un des principaux clivages entre la ligne sectaire de Bordiga et la sienne. Mais il faudrait se demander à quel point cette stratégie a influencé les réflexions des Cahiers de prison (alors que le terme lui-même apparaît très rarement), et dans quelle mesure la notion d’hégémonie recoupe l’idée de front unique.

[52]      Rappelons que puisque nous discutons ici les thèses de Gramsci, nous laissons de côté lesluttes – et les formes qui leurs sont liées – qui ne relèvent pas strictement de la lutte de classe anticapitaliste.

[53]      C15, §6, p. 115.

[54]      C11, §12, p. 191.[55]     C11, §25, p. 228.

[56]      Laclau E. et Mouffe C., Hégémonie et stratégie socialiste [1985], Paris, Les Solitaires intempestifs, 2009.

[57]      Laclau E., La Raison populiste, Paris, Le Seuil, 2008.

[58]      L’un des multiples aspects du débat entre Gramsci et Bordiga autour de 1924 portaitprécisément sur cette question. Pour le second, qui était très sceptique quant la capacité des masses populaires à s’auto-organiser, le parti ne devait pas être une partie mais un organe de la classe, qui servait ses intérêts historiques mais dans une relation de séparation organisationnelle avec elle, et en agissant d’une manière autonome. Au fond, dans sa perspective, ce n’est que lors de la situation révolutionnaire que les masses rejoignent le parti, et que celui-ci peut se mettre à leur tête et les guider vers la victoire grâce à son expérience militante et à sa maîtrise théorique. Cette conception, mélange instable de spontanéisme – en ce qui concerne la mise en mouvement des masses à l’heure de crise révolutionnaire – et de sectarisme – pour le rôle et le fonctionnement de l’organisation – s’oppose radicalement à la vision dialectique exposée par Gramsci. Voir notamment la lettre écrite de Vienne par Gramsci le 9 férier 1924, et adressée à Togliatti, Terracini et d’autres camarades

 

Source: https://www.contretemps.eu      Gramsci et le problème du parti         redaction proches (Écrits politiques II. 1921-1922, Paris, Galimard, 1975, pp. 257-271).

Marx, le matérialisme dialectique et la tactique électorale

Une analyse marxiste sur la tactique électorale qui vient nous rappeler les fondamentaux de la théorie de la connaissance, actualiser le matérialisme dialectique et mettre à jour la pensée politique du fondateur du socialisme scientifique, Karl Marx.

Les conceptions de Marx sur les élections, la révolution et la démocratie ont été considérablement obscurcies par un siècle de lectures biaisées. Voici quelques rappels de base sur ce qu’il en disait. 

Dans les dernières années de sa vie, Marx s’est consacré à l’organisation des partis ouvriers qui étaient en train de naître en Europe. Il attachait une grande importance à la question électorale et parlementaire. Après son décès, Engels a poursuivi ce travail. Tous deux mettaient à profit leur aura de théoriciens socialiste, de vétérans de la révolution de 1848 et de l’Association internationale des travailleurs, leur immense réseau épistolaire, pour influencer les créateurs de ces partis, avec plus ou moins de succès.

Dans les années 1880, Engels suivait de près les progrès électoraux du parti ouvrier social-démocrate en Allemagne. Par ses articles, par ses lettres, par ses préfaces et ses ouvrages, il essayait de poser un cadre tactique à l’emploi des élections, à l’action des députés et aux perspectives du parti. En 1895, il écrivait par exemple :

« Mais en utilisant ainsi efficacement le suffrage universel le prolétariat avait mis en œuvre une méthode de lutte toute nouvelle et elle se développa rapidement. On trouva que les institutions d’État où s’organise la domination de la bourgeoisie fournissent encore des possibilités d’utilisation nouvelles qui permettent à la classe ouvrière de combattre ces mêmes institutions d’État. On participa aux élections aux différentes Diètes, aux conseils municipaux, aux conseils de prud’hommes, on disputa à la bourgeoisie chaque poste dont une partie suffisante du prolétariat participait à la désignation du titulaire. Et c’est ainsi que la bourgeoisie et le gouvernement en arrivèrent à avoir plus peur de l’action légale que de l’action illégale du Parti ouvrier, des succès des élections que de ceux de la rébellion. Car, là aussi, les conditions de la lutte s’étaient sérieusement transformées. La rébellion d’ancien style, le combat sur les barricades, qui, jusqu’à 1848, avait partout été décisif, était considérablement dépassé. » (Introduction à la réédition des Luttes de classe en France, de Karl Marx).

Certains commentateurs ont déduit de déclarations de ce type que le vieil Engels, qui avait servi comme officier dans l’armée révolutionnaire en 1848, était devenu réformiste dans son vieil âge. Cela a même été versé comme pièce au débat sur les possibles divergences entre Marx et Engels (thèse de Jean-Paul Sartre, par exemple), ou pour faire d’Engels le créateur d’un marxisme ossifié, éloigné de la pensée de Marx (idée développée notamment par Maximilien Rubel). C’est une discussion complexe, dans laquelle je n’entrerais pas ici. Si divergence il y a, elle ne porte certainement pas sur la question électorale. La sympathie de Marx pour le suffrage universel s’exprime d’abord, au début des années 1840, sous une forme philosophique (particulièrement dans la Critique de la philosophie du droit et dans l’Introduction à la Critique de la philosophie du droit). Pour lui, puisque le peuple est le contenu véritable de l’État, la démocratie est la seule forme qui coïncide avec ce contenu. Avant même d’avoir découvert les auteurs socialistes et les ouvriers communistes, le jeune Marx des années 1840 s’intéressait de près à la question de la réforme électorale en Angleterre, autrement dit du mouvement chartiste. Ce premier parti ouvrier réclamait, par une charte en six points, l’établissement du suffrage universel masculin – quoique certaines franges du chartisme fussent ouvertes à l’idée d’un suffrage féminin [sur le chartisme, je renvoie au livre de Malcolm Chase, Le chartisme, Aux origines du mouvement ouvrier britannique (1838-1858)].

Plus tard, la description qu’en fit Engels dans la Condition de la classe ouvrière en Angleterre, un ouvrage décisif pour Marx, le confortera dans cette opinion. Immigré en Grande-Bretagne, il se liera d’amitié avec plusieurs leaders du mouvement chartiste, avec lesquels il formera une ligue pour la réforme électorale, liée à l’association internationale des travailleurs. C’est cette longue proximité avec le chartisme qui le poussera à classer l’Angleterre dans la liste des pays où le parti ouvrier peut s’emparer du pouvoir par la voie électorale. Il ne négligeait pourtant pas la possibilité que cela déclenche une guerre civile. A un journaliste américain qui l’interroge sur la possibilité d’une victoire électorale du parti ouvrier sujet, il répond en 1871 :

« Je ne suis pas aussi optimiste que vous. La bourgeoisie anglaise a toujours accepté de bonne grâce le verdict de la majorité, tant qu’elle se réservait le monopole du droit de vote. Mais, croyez-moi, aussitôt qu’elle se verra mise en minorité sur des questions qu’elle considère comme vitales, nous verrons ici une nouvelle guerre esclavagiste ».

Le problème n’est donc pas pour lui la conquête du pouvoir par les urnes, dans un pays où les élections existent, mais sa conservation. En arrière-plan, on trouve constamment chez Marx la référence, plus ou moins explicite, à la Révolution française, qui commence par les élections aux États Généraux et qui se poursuite dans la guerre européenne contre les armées de la réaction [les textes de Marx sur ce sujet sont rassemblés en annexes du livre de François Furet, Marx et la révolution française].

Les adversaires « marxistes » d’un Marx favorable au suffrage universel et aux élections, arguent généralement de sa désillusion après l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte en France, qui clos la révolution de 1848. Il y consacre effectivement des pages amères dans ses articles publiés à chaud dans la presse germano-américaine, rassemblés ensuite dans la brochure Les luttes de classe en France. Pourtant, son analyse ne peut être lue comme un rejet des élections. Marx y montre à plusieurs reprises comment les luttes électorales expriment, de manière plus ou moins claire, les luttes entre les classes sociales pour le pouvoir politique. Il montre comment le  futur Napoléon III a su capter le vote paysan, dans le contexte spécifique de la France, où les paysans propriétaires de leur parcelle forment une classe importante et la paysannerie dans son ensemble reste majoritaire. Ce qu’il constate donc, c’est que la classe ouvrière ne peut espérer prendre le pouvoir seule dans un pays où elle forme une minorité. C’était déjà, après tout, son opinion dans la révolution allemande de 1848, où il constatait que le capitalisme, et donc la classe ouvrière, était insuffisamment développé pour qu’on puisse sauter directement au socialisme. Pour la classe ouvrière, la possibilité d’employer les élections pour s’emparer du pouvoir politique dépend donc de son développement et de son organisation.

Même dans les cas où la classe ouvrière ne disposait pas d’un parti organisé et indépendant, Marx ne considérait pas les élections comme indifférentes. Le cas le plus flagrant est celui des élections américaines. Rédacteur à la New York Daily Tribune, l’organe de l’aile gauche du parti républicain, Marx suivait de près la situation politique américaine, la lutte contre l’esclavage et le développement de la guerre civile. Il prenait clairement parti pour le Nord, appelait le mouvement ouvrier anglais à faire de même, et s’informait de l’évolution de la situation militaire par ses anciens camarades de la Ligue des communistes, dont certains s’étaient engagés comme officiers dans l’armée de l’Union. Pour exprimer ce soutien, Marx rédigea, au nom du conseil central de l’association internationale des travailleurs, une lettre de félicitations à Lincoln pour sa réélection (30 décembre 1864). La lutte contre l’esclavage et contre les grands propriétaires terriens du sud justifiait ce soutien :

« Depuis le début de la lutte titanesque que mène l’Amérique, les ouvriers d’Europe sentent instinctivement que le sort de leur classe dépend de la bannière étoilée », écrivait alors Marx.

[sur l’importance de cette question, je renvoie à Robin Blackburn, Une révolution inachevée : Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation aux États-Unis, ainsi qu’aux analyses de Raya Dunayeskaya dans Marxisme et liberté].

Le célèbre débat entre « marxistes » et « anarchistes », qui conduisit à l’éclatement de l’Internationale, ne peut être réduit à une seule dimension, mais il tourne largement autour de la question électorale. Faut-il, comme le suggérait Marx, que les socialiste participent aux élections, entrent aux parlements, prennent le pouvoir par ce moyen ? Ou faut-il s’en défier absolument comme d’une corruption, comme le soutenaient notamment les anarchistes ? Ce n’est pas une question simple [les notes marginales de Marx à Étatisme et Anarchie de Bakounine, illustrent bien ce débat]. Elle traverse toute l’Europe et réapparaît périodiquement de part et d’autres. C’est la preuve que le débat n’est pas seulement et purement idéologique, mais qu’il est lié à la place de la classe ouvrière dans la société, à sa relation pratique à l’État, à son état d’esprit. Le débat traversait tout le mouvement ouvrier. Les Considérants du programme du parti ouvrier français emploient la formule :

« Considérant que cette appropriation collective ne peut sortir que de l’action révolutionnaire de la classe productive – ou prolétariat – organisée en parti politique distinct; Qu’une pareille organisation doit être poursuivie par tous les moyens dont dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel transformé en d’instrument de duperie qu’il a été jusqu’ici en instrument d’émancipation. »

Cette formule est de Marx, qui l’a dictée à Jules Guesde, en présence d’Engels. Elle témoigne à la fois des débats au sein du parti naissant et de la position personnelle de Marx sur le sujet. Si on la compare aux lettres contemporaines d’Engels, qui dénonce la propension chez Guesde et les socialistes français à vouloir parler de Révolution à toutes les phrases, il s’agit d’une forme de compromis acceptable. Il fallait convaincre les fondateurs du Parti ouvrier français d’entrer dans la bataille électorale [voir Émile Bottigelli, La fondation du parti Ouvrier Français].Pour comprendre la stratégie de Marx, il faut garder plusieurs points en mémoire. Tout d’abord, même si contrairement à Proudhon et bon nombre de socialistes du XIXe siècle, il n’est pas hostile aux grèves, il n’en attend rien de plus que la satisfaction des revendications des grévistes. Il sait qu’une grève générale, dont l’idée est d’origine chartiste, sape ses propres bases puisque la classe ouvrière produit et transporte ce qui est nécessaire à la vie quotidienne. Il a pu constater à maintes reprises la difficulté à organiser le soutien international aux grévistes,  puisque c’était l’une des activités pratiques du conseil central de l’Association internationale des travailleurs.

En outre, s’il considère que le but de la classe ouvrière est la prise du pouvoir politique, il rappelle que l’indépendance des syndicats doit être respectée. Lors de la création du Parti ouvrier français, il est satisfait que, à quelques points prêts, les propositions soient issues de la réalité du mouvement ouvrier et non des idées préconçues d’une secte. Le parti exprime politiquement les demandes de la classe ouvrière, et non le contraire.
Ensuite, Marx a connu les défaites des révolutions de 1848 et de la commune de Paris, dont il cherche à tirer des leçons, et il raisonne en termes militaires autant que politiques. Il partage avec Engels la conviction que les moyens traditionnels du prolétariat – les barricades, les prises d’armes, les insurrections préparées par une minorité,… – sont devenus stratégiquement et tactiquement inadéquats face à l’État et son armée. Dès la révolution de 1848, en préférant les organisations ouvrières publiques et le travail de journaliste politique, Marx a montré sa méfiance pour les sociétés secrètes, y compris la Ligue des communistes dont il était l’un des dirigeants. Quand il explique son installation en Angleterre, c’est à la liberté d’association qu’il fait référence.

Par contre, après la disparition de l’Association internationale des travailleurs, les succès électoraux rapides des partis ouvriers laissent entrevoir la possibilité d’une conquête du pouvoir par ce moyen. Cela correspond à ses préoccupations de longue date : suffrage universel (qui, presque partout en Europe, sera une conquête du mouvement ouvrier, puis féministe), organisation publique, force de la majorité, éducation ouvrière, stratégie orientée vers la conquête du pouvoir politique, inspiration dans la Révolution française. Jamais il ne considère que la radicalité des idées socialistes et démocratiques ne puisse être un obstacle à la victoire. L’obstacle le plus puissant vient après : c’est la violence militaire de la réaction de la bourgeoisie. L’énergie révolutionnaire ne réside pas dans les moyens pour conquérir le pouvoir, mais pour le conserver et pour mettre en application les réformes socialistes dans ce contexte.

Source: http://solidariteouvriere.info/notre-classe/marx-les-elections-et-la-revolution/